ANCIENNES ALTERATIONS DU PAIR BIMÉTALLIQUE
On a vu au chapitre III que de 1785 à 1873, sous le régime du pair bimétallique à 15 et 1/2, il n'y avait pas de véritable marché ni pour l'or, ni pour l'argent. Il n'y en avait pas eu non plus avant 1785.
C'est seulement en 1873 que le pair bimétallique a disparu et c'est seulement en 1873 que pour la première fois un véritable marché s'est ouvert, pour l'argent en Occident et pour l'or en Orient.
On trouve dans les papiers parlementaires anglais des tableaux qui donnent les cours de l'once d'argent sur la place de Londres à partir de 1697. Je les ai examinés. Jamais de grandes variations, mais simplement des oscillations analogues à celles que j'ai analysées plus haut pour la période 1785-1873, c'est-à-dire calculables à l'avance, d'après le pair bimétallique régnant sur le Continent et en tenant compte des frais que comportait la transmission du métal.
Pourquoi le pair bimétallique, qui était à 12 au quinzième siècle, n'est pas toujours resté à 12 ? Pourquoi le pair bimétallique a été altéré en faveur de l'or ? On croit généralement que c'est par suite d'une grande production d'argent. C'est le contraire. C'est par suite d'une grande production d'or.
A l'appui de cette assertion voici un passage de ma déposition devant la Com-
mission monétaire des États-Unis de 1876-1877, à Washington :
Les débats relatifs au changement de la proposition 15 adoptée en 1792 furent ouverts dans le Congrès en 1818. J'ai fait de ces débats une analyse sommaire sur laquelle j'appelle l'attention de la Commission. La voici :
« 1818, 27 Mars. — La question est introduite « dans le Congrès par M. Lowndes, président du (( Comité des Voies et Moyens. »
« 1819, 19 Janvier. — M. Lowndes présente « son rapport, dans lequel il dit que le Comité pro- (( pose de reprendre l'ancienne proposition du pays « 1 à 15.6. »
(N. B. — Les frais de monnayage perçus à la Monnaie française étaient plus élevés pour les francs d'argent que pour les francs d'or et il en résultait qu'il fallait faire monnayer non pas exactement 15.50 kilogrammes d'argent, mais un petit peu plus pour obtenir à la frappe la même somme de francs qu'on obtenait en faisant monnayer un kilogramme d'or. C'est pourquoi le rapport entre les deux métaux avant monnayage se trouvait être d'une légère fraction au-dessus de 15.50.)
« 1829, 29 Décembre. — Albert Gallatin écrit (( au Secrétaire du Trésor : « La proposition plus « convenable est 1 à 15.6. »
« 1830, 4 Mai, — M. Ingham, secrétaire du (( Trésor, dans son Rapport au Sénat, dit : « En « adoptant la proportion de la France, on arrive- « rait à une conformité générale dans les règlements « monétaires entre les différentes nations et on éloi- « gnerait cette cause de fluctuation qui procède des (( changements successifs des règlements monétaires « respectifs. »
« 1831, 22 Février. — Rapport du Comité des « Monnaies par Campbell White : « Le Comité est « fortement d'opinion que la proportion proposée (( par le Secrétaire du Trésor de 1 d'or et 15.625 « d'argent atteint le maximum auquel on puisse (( élever For. »
« 1834, 17 Mars. — Le même Comité recom- (( mande la proportion de 1 à 15.625. »
« 1834, 26 Juin. — Dans la Chambre des Re- « présentants, le Comité ayant, pour la première « fois, proposé la proportion de 1 à 16, M. Selden « suggère 15.58 en portant le poids du dollar d'or « de 25.8 à 26.4. M. Quincy Adams dit qu'il votera (( pour l'affirmative, bien qu'avec une grande ré- <i pugnance et dans l'espoir que la proportion 16 K serait ultérieurement amendée. Il la considère u décidément trop haute. M. Gorham propose un (( dollar d'or de 26 grains = 15.57. M. Whilde ad- (( met que par la loi existante (1 à 15) l'or était mis (( trop bas, mais par la loi proposée (1 à 16) il serait (( mis trop haut et qu'entre les deux lois il préfère-
« rait Tancienne. Mais le Bill fut voté par 145 oui « contre 36 non. »
« 1834, Sénat, 31 Juin. — M. Sprague dit qu'il (( ne peut pas voter pour le Bill. Il dit que par ce « Bill le mal changerait de côté. Nous allons créer (( la même disproportion entre Tor et Targent telle i( qu'elle existe en établissant un écart d'un côté (( aussi grand que celui qui existait de l'autre côté. (( Tout le monde convient que la vraie ligne est « entre les deux extrêmes. Pourquoi on abandonne- (( rait le point que chacun a reconnu être le vrai (( entre les deux métaux, il ne pouvait se l'imaginer. (( Nul n'avait reconnu 16 à 1, tous avaient cru que « la véritable valeur était entre 15 et 16. Cepen- (( dant le Bill fut voté par 36 oui contre 36 non. »
Il est important de faire remarquer que pendant une période de seize années, la proportion 15 et 1/2 a toujours été recommandée par les hommes les plus compétents dans la matière et que la proportion 16 n'avait jamais eu un avocat. Cependant, malgré cela, au dernier moment, en 1834, la proportion 16 a été adoptée par le Congrès, pour cette considération finale qu'on croyait être agréable au Gouvernement d'alors. Les propriétaires des mines de la Géorgie et des Carolines étaient satisfaits de pouvoir faire monnayer 106 dollars avec la même quantité d'or qu'il avait été nécessaire d'employer jusque-là, pour en faire monnayer 100. L'effet de cette loi fut l'expulsion de l'argent au dehors des
États-Unis, expulsion si complète que même les petites pièces d'argent furent exportées. En 1853 vous avez été obligés d'émettre des jetons pour servir de monnaie divisionnaire. (Rapport de la Commission Monétaire des États-Unis, Washington 1877. Séance du 7 Février 1877.)
Faire des dollars plus légers afin d'en faire davantage. Telle était la faveur que le général Jackson, alors Président des États-Unis, obtenait du Congrès pour les Garolines et la Géorgie. C'était de Vinflationisme.
Et que dire du Potosi au seizième siècle? Le Potosi, le Potosi lui-même, malgré les immenses quantités d'argent qu'il donnait, n'a pu entamer le pair bimétallique, de 1 à 12 alors existant.
C'est plus tard que l'Espagne adopta une proportion plus haute et qu'elle la porta jusqu'à 16. Pourquoi? Parce que l'or abondait dans ses possessions américaines. Elle devançait le général Jackson,
elle faisait de Vinflationisme en faveur de l'or.
La proportion 16 étant plus haute que la proportion du reste de l'Europe, l'argent ne pouvait pas rester en Espagne, et il n'y restait pas. L'Espagne dut renoncer au 16 et y renonça. Elle a fini par accepter le 15 et 1/2.
Le pair bimétallique français était avant 1785 au-dessous du 15 1/2, mais pour se mettre au niveau des autres États du continent, la France éleva sa proportion à 15 et 1/2, en mettant moins de métal qu'auparavant dans la livre tournois en or, sans toucher à la livre tournois en argent.
La France ne possédait ni mines d'or, ni mines d'argent. En adoptant le 15 et 1/2 elle ne favorisait aucun intérêt privé. Elle servait l'intérêt général.
De même que l'argent du Potosi n'avait pas entamé le pair bimétallique à 12, l'or
de la Californie et de l'Australie n'a pas entamé le pair bimétallique à 15 et 1/2.
Tels sont les faits. L'explication théo rique de la puissance du pair bimétallique est donnée dans ma brochure : Anatomie de la Monnaie (1886).
— sé-