‹ Le pair bimétallique. (Notes soumises à la Gold and silver commission)Chapitre 6 sur 12 · LES CHANGES ALÉATOIRES · texte numérisé non relu

LES CHANGES ALÉATOIRES

C'est dans l'espoir de réaliser des bénéfices que les industriels fabriquent et que les négociants achètent. Au lieu de gagner on peut perdre. On court des risques. Mais avant 1873, le seul risque que courait le commerce entre les pays monométalliques-or et les pays monométalliques-argent, c'était le risque de ne pas vendre les marchandises au prix espéré. Il n'était pas question alors de risque sur le change, car le pair de change bimétallique qui existait ne donnait lieu qu'à des variations nécessairement minimes. A partir de 1873, au contraire, les changes

asiatiques ont éprouvé des fluctuations énormes, fréquentes et incalculables à l'avance. Les Industriels et les négociants y firent de grandes pertes. On ne le nie pas, mais on fait observer que, par l'intermédiaire des Banques, on peut désormais s'assurer contre les pertes de change, sinon dans le commerce avec la Oiine et l'Amérique du Sud, au moins dans le commerce avec l'Inde. Soit; mais l'assurance ne supprime pas les sinistres. Les navires font naufrage et les maisons brûlent malgré l'assurance. Qui paye les navires perdus et les maisons anéanties et les bénéfices des Compagnies d'assurances? Les assurés.

Dans notre cas, ce sont les négociants, et indirectement les industriels aussi, qui payent les sinistres et qui payent les bénéfices que, comme de juste, doivent faire les Banques qui garantissent le cours du change.

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liES FINANCES INDIENNES

Le plus gros vendeur de traites qui ait jamais existé est, probablement, le Gouvernement indien. En vertu d'engagements fixes et à cause des provisions qu'il achète en Angleterre, le Gouvernement de l'Inde doit payer chaque année quatorze millions de livres sterling net, sur la place de Londres, Pour réaliser cette somme il vend des traites payables en roupies sur Calcutta, Bombay et Madras, traites qui sont prises par les banquiers et les négociants ayant à faire des payements sur les places indiennes.

Jusqu'à 1873 les 14 millions étaient

réalisés par la vente de 140 millions de traites-roupies, attendu que, grâce au pair bimétallique français, le change, en y comprenant le bénéfice du délai entre le jour de l'encaissement de l'or et le jour du payement de l'argent, le change était bien à deux schellings par roupie (dix roupies par souverain).

A partir de 1873, le cours de deux schellings disparaît par suite de la suppression du bimétallisme en France. Le change se déclare contre la roupie. Plus le change baisse et plus il faut vendre de traites-roupies pour réaliser les 14 millions. Et cet accroissement se fait non pas par progression arithmétique, mais par progression géométrique. La baisse du premier pence au-dessous de deux schellings exige un supplément de traites de 6,087,000 roupies. La baisse du second pence coûte cette somme plus un second supplément de 6,640,000 roupies. La baisse

du Sixième pence comporte à elle seule une perte de 9,825,000 roupies en sus de la perte produite par la baisse des cinq premiers pences. Au ctiange de dix- huit pences il faut vendre non plus 140 millions de roupies, mais 186 2/3. Perte sèche : 46 2/3 millions de roupies.

Depuis que le change a commencé à baisser, en 1873, les pertes ont augmenté chaque année. Au total elles s'élèvent aujourd'hui à plus de quatre cents millions de roupies. Combien cela fait-il en livres sterling? Impossible de répondre, car on ne sait à quel change calculer les transactions anciennes. Autant vaudrait demander combien quatre cents millions faisaient en blé ou en fer.

Si le pair bimétallique n'avait pas disparu en 1873, le Trésor indien n'aurait pas perdu les 400 millions. Et si les choses restent comme elles sont, il continuera

— Iode perdre chaque année de quarante à soixante millions de roupies, sauf pire.

C'est par des taxes et des emprunts que le Trésor indien a fait face aux quatre cents millions déjà perdus; c'est par des taxes et des emprunts qu'il devra faire face aux pertes futures.

LA ROUPIE A 18 PENGÊS

Soit un lot de marchandises anglaises expédié à Bombay. Si on n'en tire pas 10,000 livres sterling, l'affaire est perdante. Du temps du pair bimétallique avec la roupie à deux schellings, les dix mille livres étaient réalisées si le lot était vendu 100,000 roupies. Avec la roupie à dix-huit pences il faut que le lot soit vendu 133,000 roupies.

Soit un lot de produits indiens expédié de Bombay en Angleterre. Si ce lot fait rentrer 100,000 roupies, l'affaire est bonne. Du temps du pair bimétallique avec la roupie à deux schellings, il fallait pour faire rentrer cent mille roupies que le lot

fût vendu 10,000 livres sterling. Avec la roupie à dix-huit pences, il suffit de le vendre pour 7,500 livres. C'est tout un bouleversement. Les prix des marchandises anglaises doivent être augmentés de 33 °/.

dans rinde, et les prix des produits indiens à destination de l'Angleterre peuvent être baissés de 25 7o.

Donc protection contre les marchandises anglaises qui arrivent aux Indes et prime en faveur des marchandises que l'Inde envoie en Angleterre. Telle est la situation commerciale avec la roupie à 18 pences.

Cette prime sur le change qui est, à la pratique, une véritable prime d'exportation, a rendu possible la vente à bas prix du coton brut indien. De ce chef les Anglais d'Angleterre n'ont pas été atteints, car ils ne produisent pas de coton chez eux. Ce sont les Anglais d'Australie, et les États-Unis et l'Egypte qui en ont souffert.

Cependant ce bon marché du coton brut qui est inoffensif pour le public anglais ne laisse pas que d'être nuisible pour les fabricants du Lancashire.il entre beaucoup plus de travail anglais dans 1,000 livres sterling de fllés et de tissus, quand le coton brut est à bon marché que quand il est cher. Les articles ainsi pleins de travail anglais rencontrent sur le marché indien la concurrence d'articles similaires produits sur place par du travail très peu rétribué et jouissant en outre de la protection de 33 7o- Les conséquences de cet état de choses on les connaît : Établissement d'un grand nombre de manufactures de coton aux Indes, et grande exportation des articles qu'elles produisent. L'Inde et la Chine étant'toutes les deux monométal-

liques-argent, les articles indiens vendus en Chine n'ont pas à supporter la différence de 33 Vo sur le change que les articles anglais ne peuvent éviter.

Le blé, le jute, le thé, l'indigo venant des Indes, le nitrate de soude et le cuivre venant du Chili et en général tous les articles expédiés des pays à monnaie d'argent dans les pays à monnaie d'or bénéficient et ont bénéficié de la prime sur le change. Et c'est pourquoi les prix de ces produits ont beaucoup baissé sur les marchés occidentaux.

Tant qu'il s'agit d'articles exclusivement orientaux tels que le thé et l'indigo, la baisse des prix ne peut mécontenter personne. Mais il n'en est pas de même s'il s'agit d'articles que nous produisons nous-mêmes, le blé, les graines oléagineuses, etc.

Je ne parlerai que de l'article plus important : le blé.

Bien des personnes soutiennent que si le blé indien est vendu bon marché, c'est parce qu'il est produit à bon marché, parce qu'il est transporté à bon marché au

port d'embarquement et parce que le fret maritime a beaucoup baissé. S'il en était ainsi, le pays classique du libre-échange n'aurait pas le droit de réclamer. Mais il n'en est pas ainsi.

Pour faire le compte du blé indien vendu en Angleterre, il n'est nullement besoin de savoir ce que coûte la production de ce blé ni ce que coûte son transport au port d'embarquement. Il suflElt de connaître le prix auquel ce blé peut être vendu en Angleterre et de savoir ce qu'on débourse pour le transport maritime et pour les frais de vente.

Prenons le prix de 33 schellings par quarter (2.91 hectolitres). On sait que le transport maritime et les frais de vente reviennent à 6 schellings par quarter. Déduisante de 33 il reste 27 schellings, qui au change de 18 pences par roupie produisent 18 roupies. Il s'ensuit que le blé indien peut être acheté à 18 roupies mis à bord

à Bombay pour être vendu 33 schellings en Angleterre. Mais pour obtenir ces 18 roupies, il faudrait, si le pair bimétallique à 2 schellings la roupie existait encore, il faudrait 36 schellings au lieu de 27. Différence : 9 schellings dont il faudrait augmenter le prix de vente si le pair bimétallique n'avait pas disparu.

Le blé indien étant vendu bon marché, le blé anglais baisse d'autant. L'agriculture anglaise est forcée de vendre son blé à 9 schellings de moins.

Cette prime sur le change a eu pour effet de stimuler la culture du blé pour l'exportation. De 637,000 quintaux qu'elle était en 1872 l'exportation du blé indien s'est élevée à 21,000,000 en 1886. L'augmentation est donc de 1 à 33. Ces nouveaux arrivages de blé sont eux-mêmes par leur importance une cause de baisse, cause qui n'existerait pas elle-même si la prime

sur le change n'existait pas. On peut donc affirmer que le blé anglais se vendrait actuellement 44 à 47 schellings si le pair bimétallique existait encore.

« Quand les intérêts agricoles de ce « pays sont en soufft'ance, le commerce € de Sheffleld et, je puis le dire, l'intérêt « manufacturier en général en souffrent « proportionnellement. »

Ce témoignage du Président de la Chambre de Commerce de Sheffield, dans l'enquête sur la dépression du Commerce et de l'Industrie, explique au moins en partie la dépréciation de certains articles, dont l'exportation dans les pays monométalliques-argent n'étant pas très importante, n'ont pas été grandement affectés par la protection de 33 Vo- Le fer est dans ce cas.

Il va de soi qu'en tout temps tel ou tel article peut être sérieusement déprécié

s'il est très offert et peu demandé. C'est naturel, et cette sorte de baisse ne peut soulever aucune plainte contre le législateur.

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