‹ Le pair de France (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · orn r · texte numérisé non relu

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Les cvénemene qui se sont passés à l'hôtel du duc de *** ont été l'unique objet de l'entretien des deux amis.

Georges finit par engager le marquis, avec tous les ménagemens convenables, à éloigner le vicomte de sa maison.

— Ce serait une précaution loul-à-fait inutile^

répond celui-ci : Sophie veut plaire , mais jamais rien ne lui plaira ; elle exige qu'on Tadore, mais elle est incapable d'aimer : c'est une co quette dans toute l'acception du mot. Cet aveu te suffira, j'espère, pour t'engager à ne donner aucune suite à ta ridicule affaire avec le vicomte. Georges fait un mouvement de surprise.

— Quoi ! tu saurais ? . . .

— J'étais près de toi, quand tu lui as demandé un rendez-vous, interrompt le marquis. il ne répondra point à ton appel. Cependant si tu le provoques de nouveau, si tu le pousses à bout, il se battra, quelque poltron qu'il soit ; il n'est point de Français qui ne se décide à exposer sa vie pour éviter le reproche de lâcheté. Je ne te répéterai point les argumens par lesquels tant de philosophes ont combattu le duel ; tu partages sans doute leur opinion ?

— Non , répond Georges. S'il est honora ble de s'exterminer d'armée à armée, pour des causes auxquelles nous sommes presque toujours étrangers, pourquoi serait il injuste de

faire la guerre d'homme à homnie et pour nos propres intérêts ?

— Ce n'est pas en ce moment, mon cher Georges, que nous pouvons discuter cette question. Si le vicomte vient te chercher, je rougirais de moi-même si je pouvais te conseille r de le refuser. Je me borne à te prier de ne pas le provoquer une seconde fois. Cette prière fondée sur la crainte bien naturelle de te perdre, et celle de donner de la publicité aux travers de ma femme, doit te paraître raisonnable, juste.

Georges promet de ne faire aucune démarche pour rejoindre le vicomte, s'il ne répond pas à son appel.

Rassuré par cette promesse, le marquis s'ap plaudit du hasard qui l'a si bien servi, en faisant connaître à Georges tous les vices du caractère de Sophie. I^ conversation tombe insensiblement sur la perfidie qu'elle a conseillée au jeune se minarislc, et ^ur la discussion de l'avocat avec le révérend jésuite, à l'occasion du divorce.

— Mais à propos, dit le mar<}iîis. n'est-ce

pas madame Léonard, que lu as voulu peindre, en parlant d'une femme indignement trompée par son mari ?

— J'en conviens, répond l'avocat.

— Tu nous a fait de ce Léonard un portrait hideux.

— Beaucoup moins que l'original.

— C'est donc un homme capable de tous les crimes?

— Non , le crime est le délire d'une âme pas* sionnée. Il exige toujours une certaine élévation, une énergie qui, bien dirigée, aurait pu produire de belles actions. L'homme dont il s'agit, et qui malheureusement me regarde de trop près, n'est qu'un assemblage de bassesse et d'hypocrisie. Ce n'est point l'amour, c'est la cupidité qui lui a inspiré les ruses honteuses par lescpieîles il a obtenu la main de Francesca. Il a dissipé sa dot en de folles entreprises, en débauches crapuleuses, et l'a fait descendre dans la dernière Masse de la société, par l'état qu'il a embrassé; le seul qui convienne à ses goûts et

qu'il soil capable de remplir. Mais sa stupidité et sa mauvaise conduite lui en font une occasion de dépense, dont sa femme est réduite à soutenir le fardeau par un travail pénible. Pour mettre le comble au dégoût, aux souffrances, aux humiliations dont il l'accable, il s'attache à faire croire qu'il en est aimé; car il sent que c'est un titre de gloire pour lui. Ah ! si l'abolition de la loi du divorce, au lieu d'être le résultat des exigences insatiables d'un clergé ambitieux, était l'ouvrage d'un seul homme, il suffirait de lui montrer le ménage de Léonard. Il se convaincrait qu'il n'est point de loi qui puisse unir ce que la nature, l'éducation, l'honneur, la morale ont à jamais séparé.

— Je t'en supplie , s'écrie le marquis avec feu, fais-moi connaître cette femme intéressante.

— Je m'en garderai bien, mon cher René; tous deux malheureux par la même cause, la conformité de votre destinée, de vos penchans, pourrait établir une intimité qui mettrait le comble à votre malheur.

-- Mon coeiir est à jamais fermé à l'amour.

— Tune l'as jamais connu tu as eu des

faiblesses, des caprices... mais une passion vraie, profonde, pure dans le principe, criminelle aux yeux du monde... épargne-toi cet enfer anticipéî...si Francescal'insjMrait une pareille pas^ sion, 1^ t« parvenais à la lui faire partager, lu la réduirais au désespoir, tu me forcerais à devenir ton ennemi !

Tu t'alarmes mal à propos, mon cher Georges, c'est la pitié seule qmnje gi^de, je voudrais adoucir sa position en lui faisant accepta quelques secours.

"- Ne t'en flatte point, s'il était au pouvoir humain de la décider à partager la fortune d'un ami, elle ne serait pas réduite à faire des portraits, car je suis riche... Occupons-nous de loi, ajoute-t-il.

Et changeant brusquement de sujet, il parle des chagrins domestiques du marquis et l'engage à la patience, mi courage.

Il est iwipossiWe de chercher à convaincre

un mari malheureux qu'il doit se résigner à son sort, sans tomber dans les lieux communs.Greorges s'aperçoit bientôt qu'au lieu de consoler son ami, ill'ennuie. Lui-même commence à sentir qu'il a passé une nuit sans sommeil; et quoique la matinée soit déjà fort avancée il propose au marquis de donner quelques heures au repos. Gelui-ci accepte avec plaisir, s'étend sa^s façonsur lelitde l'avocat, et ne tarde pas à s'endormir. De son côté, Georges qui s'est jeté sur un canapé comgiençait à s'assoupir, quand son domestique vient l'avertir qu'on demande à lui parler. Ne doutant point que ce visiteur matinal ne soit un client, il se rend dans son cabinet. Presque au même instant l'homrne qui l'attendait est introduit.

Il s'avance lentement , en roulant dans ses doigts les bords du chapeau qu'il tient à la main. Sa démarche est gênée et incertaine; car ses genoux sont constamment plies comme ceux d'un individu fatigué qui cherche à s'asseoir. Sa taille est petite et épaisse, son dos est

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voûté, et seslarges épaules, loin de se délachei* de sa tête , semblent à chaque instant rencontrer ses oreilles . Ses cheveux noirs et épais envah i ssent la partie supérieure de son front étroit et bas. Ses yeux, d'un bleu grisâtre, sont grands, d'une fornie correcte et agréable, maisils n'expriment rien : un souffle empoisonné paraît les avoir ternis pour toujours. Son nez est régulier quoique un peu large. Sa bouche est petite, et ses lèvres pourprées, relevées d'une manière saillante, laissent apercevoir des dents blanches et bien placées. Des cavités légères et gracieuses marquent le centre de son menton et de ses joues arrondies. Son teint vivement coloré, tout l'ensemble de son visage , annonce la jeunesse et une santé robuste. Aucun caractère n'y est distinctement empreint, pas même celui de la stupidité : c'est un miroir qui réfléchit le néant. Cependant en examinant de plus près cette physionomie nulle et muette, il est facile de reconnaître qu'elle est souvent agitée par les émotions honteuses de la débauche ; des ligne*" T. i. 9

fortement tracées, parlant de la racine du nez . descendent les unes vers la bouche, les autres se prolongent sous les yeux, se multiplient et se perdent dans la région des tempes.

Georges jette un regard rapide sur cet homme, à qui beaucoup de femmes accordent l'épithète flatteuse dejoli garçon. Un mouvement subit de mépris, de dégoût, de haine, obscurcit son front et se peint dans ses yeux.

— Que me voulez- vous, monsieur Léonard? demande t-il sèchement.

— Je venais, mon cher cousin...

— Je vous ai défendu de me donner ce titre. Appelez-moi Georges, j'aime ce nom, je le dois au choix de mon père ; je hais celui de ma famille. Vous l'avez déshonoré.

— Vous me rappelez toujours mon malheur, comme si c'était ma faute, répond Léonard d'un ton piteux, je vous ai cependant donné ma parole d'honneur que je croyais que cet homme qui m'a perdu était en effet le riche négociant dont il portail le nom. C'est dans

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cette conviction que j'ai accepté les billets qu'il m'avait donnés.

— Les débats j udiciaires ont prouvé au contraire que vous étiez non la dupe, mais le complice de ce misérable.

— Les apparences étaient contre moi ; mais Dieu le sait, je suis innocent. Au reste j'ai subi ma peine : six ans se sont écoulés depuis cette époque...

— Le temps, répond Georges, affaiblit le souvenir des actes de dévouement les plus sublimes, il n'a pas le même pouvoir sur les actions honteuses. L'arrêt qui vous stigmatise du nom d'escroc vous a flétri à jamais, et lors même qu'un repentir sincère. . .

— Le repentir! interrompit Léonard, estce que vous croyez que je ne me repenspas?

En prononçant ces mots, ses traits se contractent, et ses yeux éteints se mouillent de larmes, qui semblent plutôt être le résultat du mouvement pénible des muscles de son visage , que celui d'une émotion morale.

— Léonard ! s'écrie Georges avec indignalion, espérez-Yous m'en imposer par vos grimaces, à moi, qui connais tout ce que votre âme renferme de bassesse et d'hypocrisie? Ma profession me fait un devoir de chercher avec soin tout ce qui peut excuser les erreurs, les faiblesses, les crimes même ; mais il est des coupables que je refuserai toujours de défendre. Vous êtes de ce nombre ; votre vie n'est qu'un tissu d'actions honteuses, déshonorantes ! votre malheureux père...

— Il était le frère du vôtre, mon cousin, s'écrie Léonar4,

— Je lésais, répond Georges; il chercha en vain à vous faire embrasser lemétier obscur, mais honnête qui le faisait vivre; le travail vous a toujours été insupportable ! Vous étiez déjà perverti , quand un jugement déshonorant vous a dénoncé au mépris de vos concitoyens! A peine sorti de prison, vous avez suivi notre armée en Espagne. Repoussé par nos soldats vous vous êtes jeté parmi celle horde misérable qui con»-

LE PAIR DE FRANCE. l^,*?

posait l'armée dite de la Foi. Vous avez profilé des avantages que vous oflFrait cette position pour abuser de la crédulité d'un vieillard vénérable! Dupe de votre feinte sensibilité, de vos pratiques de dévotion , du titre que vous vous étiez donné, de la fortune que vous prétendiez avoir: ce seigneur espagnol , qui connaissait trop peu notre langue et nos mœurs pour vous juger . vousa donné sa fille unique, croyant l'unira un comte, à un homme d'honneur ! Vous avez arraché l'infortunée Francesca à sa patrie, à sa famille; vous avez dissipé sa fortune . que bientôt la mort de son père vous livra tout entière. — J'ai eu des malheurs, j'ai été trompé moimême.... Quant aux petites ruses que j'ai employées pour complaire au père de monépouse . qui pourrait m'en faire un crime ? c'est l'amour qui me les a inspirées : Francesca aussi m'aimait. Je n'ose dire cela devant elle, elle se fà cherait; car elle a la tête un peu chaude. Il n'en est pas moins vrai qu'elle était folle de moi... elle l'estencore: aussi, malgré mes malheurs, faisons-

ÎSa LE PAIR DE FRANCE,

nous un ménage d'anges.... jamais un mot plu^ haut l'un que l'autre.... si devant le monde elle a l'air de me dédaigner, c'est qu'elle est un peu fîère.

Les secrets de votre ménage ne me regardent pas, monsieur Léonard, dit Georges avec humeur. Finissons-en. Quel mot f vous amène ?

— Mon épouse m'a envoyé prendre de vos nouvelles ; elle craint que vous soyez malade. Il y a huit jours que vous n'êtes venu chez nous. Georges rougit; un éclair de bonheur brille sur son visage. Pour cacher son émotion il s'approche de son bureau et feint d'y chercher un papier.

— J'ai été accablé d'affaires, dit-il après un instant de silence ; jene croyais pas que Francesca remarquerait.... Dites-lui que j'irai un de ces jours.

— Cela suffit. Tâchez que ce soit le plus tôt possible ; vous l'égayerez, elle est triste, elle s'ennuie de ne pas vous voir.

En prononçant ces mots, Léonard s'avance

lentement vers la porte. Georges l'accompagne sans s'apercevoir que cette politesse inaccoutumée s'accorde mal avec le mépris qu'il lui témoigne.

— Oui , mon épouse est triste , repète Léonard en s'arrètant à la porte qu'il vient d'ouvrir, depuis quelque temps elle n'a pas beaucoup de presse pour les portraits... Ce billet que j 'ai été forcé de signer à mon marchand de chevaux l'inquiète.

— J'ai obtenu le délai que vous demandiez ; répond Georges, j'espère que vous acquitterez ce billet sur vos gains.

— En ce moment je fais à peine mes frais: les temps sont duré! mais patience , cela viendra... Vous irez voir Francesca aujourd'hui, n'est-ce pas?., cela méfait tant de peine quand je kl vois pleurer, ajoute -t-il : et au même instant ses traits se contractent de nouveau et de grosses larmes roulent dans ses yeux.

— Vous me cliargez de tarir les larmes de votre femme? dit Georges en arrêtant ses re-

gards sur lui avec une expression indéfinissable.

— Sans doute ; n'êtes vous pas notre ami , notre parent?... Si vous aviez quelques courses à faire aujourd'hui, continue-t il après un instant de silence . cela m'obligerait beaucoup , car...

— Je vous entends dit Georges en lui mettant une pièce de vingt francs dans la main. J'ai tort d'encourager ainsi vos habitudes vicieuses; mais j'espère du moins que, tandis que vous dépensez mon argent, vous n'en demandez pas à votre femme.

En ce moment la porte de la chambre à coucher s'ouvre et le marquis paraît.

Charmé de trouver ainsi un prétexte d'échapper au reste de la harangue de l'avocat, Léonard s éloigne en hâte, traverse la place del'Odéon, et s'approche des cochers de cabriolets qui stationnent dans la rue Voltaire

— Je n'ai pas perdu de course ? leur demande-t-il.

Et son extérieur et le son de sa voix, tout en

LE PAIR DE FRANCE. Ul

conservant quelque chose de patelin, ont perdu l'humilité craintive qu'ils avaient en présence de Georges.

— Vous voyez bien que nous sommes encore tous en place , répond un des cochers.

— Monsieur Léonard a-l-il vu son cousin l'avocat ? ajoute un autre.

— Oui, répond Léonard.

— Et vous a-t-il donné de l'argent ?

— Sans doute ; mon cousin n'a rien à me refuser.

— En ce cas, s'écrient plusieurs voix, allons boire un canon à sa santé.

Cette proposition est acceptée ; Léonard et ses camarades entrent aussitôt chez le marchand de vin du coin.

Après quelques détails de profession, la conversation tombe sur Francesca. Les cochers lui donnent par dérision l'épithète de princesse espagnole, et se perdent en conjectures sur son mariage avec Léonard. Celui-ci déplore sa triste destinée, parle avec emphase de la bril-

lante fortune qu'il a perdue et du rang élevé de sa famille. Après avoir donné une haute idée de son origine, il passe à celle de sa femme. Fille d'un simple hidalgo, il lui donne pour père un grand d'Espagne ; ajoute deux zéros à la somme qui composait sa dot; raconte les hauts faits d'armes par lesquels il s'est illustcé en combattant à la tête de l'armée de la foi, et fait en sanglottant le récit des malheurs qui l'ont réduit à la condition où il se trouve en ce moment.

Les cochers l'écoutent avec le même intérêt qu'ils prêteraient à la lecture d'un conte des mille et une nuits. Il est vrai que chaque fois qu'ils se trouvent avec Léonard, celui-ci leur raconte l'histoire de sa vie; mais comme il y ajoute toujours des faits nouveaux, ils ne laissent pas d'y prendre du plaisir, et ses lamentations excitent leur pitié. Un sentiment vague les avertit pourtant que . lors même qu'il serait vrai que leur camarade eût été riche . et qu'il fût d'une naissance distinguée, son éduca-

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îiofi et ses principes le placent au-deasous d'eux: aussi, loin d'avoir pour lui ce respect involontaire qu'inspirent toujours d'illustres infortunes, ils se bornent à le plaindre, tout en mêlant à leur compassion des railleries perpétuelles.

— Je veux bien croire qu'il se soit battu en héros, dit l'un d'eux; mais je vois qu'il pleure toujours comme une femme.

— C'est le vin qui lui sort par les yeux, dit un autre.

— Consolez -vous, monsieur Ijéonard, dit un troisième ; avoir un cheval et un cabriolet à soi, et se promener tout le jour sur le pavé de Paris, c'est encore mener une vie de grand seigneur.

En ce moment un jeune garçon de treize à quatorze ans, les vêtemens en lambeaux, la physionomie spirituelle, le r^ard malin, les avertit qu'un monsieur vient de fixer les cabriolets avec cette expression dans laquelle l'expérience lui a appris à reconnaître l'intention d'en choisir un. Les cochers sortent aussitôt. Léonard

Stimulé par l'envie, devance ses camarades et

s'empare du monsieur.

— Où allons-nous ? demande-t-il en se plaçant prés de lui dans le cabriolet.

— Au Jardin des Plantes, répond le marquis: car c'est lui que le hasard a conduit près de Léonard.

La conversation qu'on tenait dans le cabinet de Georges, l'a bientôt réveillé; il l'a presque entièrement entendue. Convaincu que son ami aime Francesca. que peut-être même il en est aimé; son empressement à l'empêcher de connaître cette jeune femme, n'est plus à ses yeux que l'effet d'une jalousie, d'une défiance outrageante ; il l'a quitté assez froidement. Résolu d'aller passer la journée au Muséum d'histoire naturelle, où l'imagination de l'homme instruit ne peut manquer d'objets dignes de fixer son attention, il a pris la première voiture qui s'est offerte à ses regards.

Enfoncé dans un coin du cabriolet, il se livre aux pensées les plus sombres, et accuse

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loule l'espèce humaine d'ingratitude, de perfidie.

Pour exercer les fonctions les plus ordinaires, le cerveau de Léonard a tellement besoin du secours des sons, qu'il lit et parle toujours haut, lorsqu'il est seul, et qu'il lui arrive délire ou de penser. Après s'être fait plusieurs questions à lui-même et à son cheval, il s'adresse au marquis-

— La course est bonne, monsieur, lui ditil, d'un ton qui semble réclamer une gratification.

Cette interpellation directe arrache enfin le marquis à ses réflexions. Il croit reconnaitre la voix de l'individu qu'il a entrevu dans le cabinet de Georges. Mais se reprochant aussitôt la préoccupation bizarre qui lui fait trouver partout des objets qui ramènent sa pensée à Francesca, un sourire amer effleure ses lèvres.

Léonard voit dans ce sourire le refus du pour-boire réclamé.

— Croyez- vous donc, monsieur, dit-il.

U2 Ï,E PAIR DE 1R\NCÈ.

qu'un cabriolet sur la place soit une mine d'or i* On gagne à peine à ce métier la vie de sa bêle, aussi vrai que je m'appelle Léonard.

— Léonard ! vous vous nommez Léonard ? s'écrie le marquis avec feu.

Cette exclamation effraie le cocher ; il croit avoir affaire à quelque magistrat instruit de ses anciens démêlés avec la justice.

— Connaitriez-vous mes malheurs ? dit-il en agitant ses traits jusqu'à ce qu'il sente une larme rouler dans ses yeux. Vous m'a\ez l^air d'un homme d'esprit et de grand cœur, continue- t-il. VOU& ne me jeterez pas la pierre. Vous voyez que je tâche de gagner ma vie honnêtement : mon épouse travaille de son côté : elle fait des portraits superbes et à très-bon marché. Tenez, monsieur, si vous connaissiez quelqu'un qui eut envie de se faire peindre, voilà des adresses de madame Léonard.

Le marquis saisit avec empressement les caries que le cocher lui présente.

— Il ne faudrait cependant pas lui dire que

LE PAIU DK FRANCE. iM

Vous les tenez de moi, continue celui-ci, à

cause de mon état elle est un peu fière la

fille d'un grand d'Espagne

— Arrêtez, je veux descendre, dit vivement le marquis.

•— Mais , monsieur, nous ne sommes pas à moitié chemin.

— Je veux descendre , vous dis-je. } ," Léonard obéit en silence. Le marquis lui

donne plusieurs pièces de monnaie blanche et s'éloigne.

Léonard le suit des yeux d'un air stupéfait.

— C'est un mylord anglais , dit-il , il enverra à mon épouse des pratiques de son pays ; il faut que j'aille l'en avertir, afin qu'elle leur tienne la dragée haute.

Après cette réflexion . il remonte dans' son cabriolet et ranime par un coup de fouet énergique l'allure habituelle de son cheval. Bientôt il s'arrête devant une maison de belle apparence de la rue de l' Arbre-Sec , appelle l'enfant de la portière , lui recommande de veiller sur

Uû LE PAIR DE FRANCE,

son blond . monte au second étage et entre dans un appartement où tout respire , sinon la richesse, du moins la propreté et le bon goût. Une vieille domestique accourt au devant du cocher.

— Eh quoi! c'est vous, monsieur, lui ditelle avec humeur , que venez-vous donc faire ici à une pareille heure ?

— Est-ce que mon épouse est sortie?

— Non . elle travaille.

— Je ne ne la dérangerai pas long-temps.

— Si vous venez encore lui demander de l'argent . c'est de la peine perdue ; elle n'en a point.

— Je le sais . Thérèse , je viens au contraire lui annoncer une bonne nouvelle.

Thérèse secoue la tète d'un air de doute.

— Une bonne nouvelle de votre part

allons . entrez et soyez bref.

A ces mots elle ouvre la porte d'un petit salon, et Léonard entre sur la pointe des pieds. Depuis qu'il a franchi le seuil de sa demeure ,

LE JPAIR DE FRANCE. lltH

tout en lui respire la même gêne , la même contrainte pénible qu'il avait chez Georges , il parait même se surveiller davantage. Dans le salon où il vient d'être introduit , Francesca est occupée à peindre ; tout entière à son travail, elle ne l'a point entendu. Il s'est arrêté derrière son fauteuil.

— Vous travaillez trop , vous vous ferez du mal , dit-il , en cherchant à donner à son sourire niais un air de candeur.

Francesca se lève avec précipitation , presque avec effroi.

— Quel événement imprévu vous amène ?

demande-t-elle.

— Des mylords anglais viendront bientôt vous faire faire des portraits , je viens vous en avertir, afin que vous les fassiez payer plus cher que les autres , comme c'est l'usage.

Une vive rougeur couvre un instant le visage pâle et souffrant de Francesca.

— Ce conseil est digne de vous , dit-elle avec

mépris : tout ce qui est bas et vil vous paraît juste et naturel.

— Je ne sais ee que je vous ai fait pour que vous me traitiez toujours avec tant de, rigueur,

— Vous ne le savez pas! s'éerie Francesca avec une colère concentrée ?

— En vérité . ma chère amie.,..

— Je suis votre esclave . monsieur ; mais votre amie . jamais î

— Vous êtes mon épouse, vous avez juré à Dieu de m 'aimer.

— Ce n'est point à Dieu , c'est à vous qu'il eut fallu faire ce serment. Celui que j'ai prononcé aux pieds des autels me lie à jamais à votre destiné« ; il me force à partager votre infamie , d'expier vos vices ; mais il est au-dessus du pouvoir humain, de celui de Dieu même, de m'apprendre à vous aimer.

— Vous êtes bien difficile. Je suis jeune ; quand je me déguise en femme, tous les hommes me font la cour et me trouvent joli. Que vous faut-il donc de plus :'

— Je me suis donnée à vous pour obéir à mon père , répond Francesca en s'animant par degrés , mon cœur aurait pu ratifier ce choix si vous aviez été un homme d'honneur. Oui, je vous aurais pardonné votre ignorance . vos manières communes ; j'aurais excusé des faiblesses, j'aurais partagé sans me plaindre votre infortune; mais, tel que vous êtes, si je pouvais avoir pour vous un autre sentiment que celui du mépris , je n'aurais plus le droit de me plaindre du sort cruel qui m'enchaîne à vous. Vous n'étiez pas même digne d'être mon valet. Un lien indissoluble vous rend mon maître ! Eh bien! je vous reconnais comme tel. Je vous ai laissé dissiper ma fortune , je travaille pour vous ; quant à mon affection n'y aspirez jamais ! Léonard la fixe avec une expression de fureur, dont sa physionomie platement bonne ne paraissait pas susceptible. Sespoingts s'agitent, ses dents se choquent et produisent un son effrayant.

— Modérez ces transports , dit Francesca

iUS LE PAIR DE FRANCE.

avec un sourire amer . s'il vous arrivait de lever

la main sur moi je vous l'ai dit il reste

une vengeance au malheureux esclave qu'un maître féroce pousse à bout : son travail le nourrit ; pour l'en priver, il se donne la mort

— Elle est assez mauvaise tête pour en faire autant, murmure Léonard. Soyez tranquille, continue-t-il en haussant la voix , j'ai trop de senlimens pour m'en prendre à une femme. Vous êtes exaltée , vive; moi je suis bon, patient; aussi faisons-nous le meilleur ménage dn monde.

Francesca lui jette un regard de mépris, prend sa palette et se remet à son travail.

Après plusieurs vaines tentatives, pour renouer la conversation , Léonard prend enfin le parti de s'éloigner. En passant près de la loge de la portière , celle-ci le fait entrer et lui. remet une lettre ; il la parcourt des yeux.

— C'est le mémoire de mon marchand de fourrages , dit-il , donnez cela à mon épouse ^ c'est elle qui paie.

— C'est bien , monsieur, répond laporlièie avec un sourire moitié malin et moitié amical . Il me semble que vous n'êtes pas trop le maître chez vous, continue-t-elle, vous êtes si bon... doux comme un enfant- mais votre dame, oh ! c'est autre chose.

— C'est qu'elle ne peut oublier qu'elle est la fille d'un grand d'Espagne.

■ — A la bonne heure ; cependant vous qui êtes comte.... vous avez beau vouloir le cacher,

tout se sait Eh bien! vous n'en êtes pas plus

fier.

— Que voulez -vous , quand on a eu des malheurs , il ne faut mépriser personne.

— C'est juste çà ; mais votre dame devrait |x;nser comme vous. Tenez , puisque nous sommes à parler d'elle, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le cœur. Tandis que vous travaillez comme un malheureux , un autre mon sieur Léonard

— ,1e connais mon épouse . elle m'adore .

et puis c'est un dragon de vertu avec cela

d'une froideur

— Je ne m'y fierais pas , si j'étais que de

vous Votre cousin me déplaît c'est fier

comme un paon cependant on connaît bien

son père le cordonnier

Léonard rougit.

— Que cela ne vous chagrine pas, mon cher monsieur, les plus grands arbres ont de basses

branches Tiens, ajoute-t-elle , quand on

parle du loup on en voit la queue; le voilà, votre cousin, faut-il le renvoyer?

Léonard ne répond que par un signe négatif, et se retire dans le fond de la loge afin de n'être pas vu de Georges , qui s'approche en demandant si madame Léonard est chez elle. La portière répond par un oui sec et bref, et l'avocat monte en hâte l'escalier. Thérèse l'introduit sur-le-champ. Francesca se lève . va au-devant de lui et lui témoigne vivement tout le plaisir que lui cause sa visite. Cet accueil, loin

de renhardir , semble lui causer un embarras pénible.

— Je vous dérange peut-être, madame, ditil d'une voix mal assurée ; mais j'ai cru devoir

remplir la promesse que j'ai faite à Léonard ce matin.

— Vous l'avez donc vu ?

— C'est vous, madame, qui me l'avez envoyé.

— Moi? point du tout.

— Vous craigniez que je ne fusse malade P

— Comment aurais-je eu cette crainte ; je vous ai vu hier bien portant chez votre pape tier; l'auriez -vous déjà oublié?

— Entièrement , répond Georges. Il m'a trompé , se dit-il à lui-même , ce n'était qu'un prétexte pour venir me demander de l'argent.... devinerait-il serait-il assez vil

— C'est donc à Léonard que je dois le plaisir de vous voir ?

— Oui, madame, il m'a assuré (jue vous

Ié2 LE PAIR DE FRANCE.

VOUS plaigniez de la rareté de mes visites j'ai

eu la faiblesse de le croire.

— Et vous ne le croyez plus , parce que je ne suis pas assez égoïste pour réclamer tous vos loisirs? Il vous en reste peu , je le sais, il est juste que vous les partagiez entre toutes vos habitudes.

— Il ne pourrait y en avoir de plus douces pour moi que celle de vous voir, de vous entendre

— Si ce n est pas là une simple formule de politesse , ditFrancesca en riant, Léonard nous a rendu service à tous deux sans le vouloir ; car ce n'est jamais qu'ainsi qu'il peut faire le bien.

— J'ai cru voir son cabriolet à la porte ; serait-il ici? demande Georges.

— D en sort. Un motif bien digne de lui l'avait amené : il voulait m'engager à augmenter

le prix de mes portraits pour des Anglais qui doivent venir poser chez moi.

LE PAIR DE FRANCE. lôo

— Vous devez avoir l'imagination chargée d'une foule de traits?

— Mais non.

— Cependant , madame , pour faire une copie fidèle, il faut se pénétrer de l'original.

— Sans doute , tant qu'il pose.

— Quoi î madame , vous n avez pas encore rencontré une physionomie qui vous ait frappée?

— Pas une ; la beauté est rare.

— Est-ce quelle aurait seule le droit de vous plaire?

— Comme peintre, cela est incontestable.

— Mais comme femme? demande Georges en hésitant.

— Que ne puis-je répondre à cette question en vous montrant le portrait de mon mari... vous allez encore me gronder, ajoule-t-elle en souriant ; cap vous me reprochez sans cesse de montrer trop clairement tout le dégoût qu'il m'inspire.

— Oui, madame, car je crains que cette fran-

lô^h LE PAIR DE FRANCE.

chise ne diminue aux yeux du monde une partie de ses torts à votre égard.

— Eh.'^ que m'importe le monde, son blâme ou son approbation. Aussi injuste, aussi cruel que ces tyrans, qui faisaient lier des êtres vivans à des cadavres, il me condamne à passer ma vie avec un homme que l'honneur m'ordonne de mépriser.

— Et cependant vous lui donnez des preuves d'un dévouement peu ordinaire. Pour lui , vous renoncez à tous les plaisirs, à toutes les distractions nécessaires à votre âge; pour lui, vous vous imposez des privations, vous vous condamnez à un travail que vos premières habitudes rendent plus pénible... j'ai vu Léonard malade... vous avez passé des journées, des nuits entières au chevet de son lit... que peut espérer de plus l'homme digne d'être aimé?

— Que sa femme fasse par affection ce que j'ai fait par devoir.

— Oui . dit Georges avec amertume , je con-

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nais votre vénération pour ce mot ; nwis ne vous flattez pas de remplir dans toute son éten due l'obligation qu'il vous impose. Ce n'est rieu de sacrifier à votre mari tout ce que la vie a d'espérence et de bonheur, vous lui devez votre amour ; ces lois que vous respectez tant lui donnent le droit de l'exiger.

— Les lois ! répète vivement Francesca , vous

leur avez consacré vos études, il est naturel que vous leur prêtiez un pouvoir qu'elle n'ont pas. Elles peuvent , elles doivent régler nos actions, c'est la première condition de la vie sociale ; elles n'ont aucun empire sur nos sentimens, Dieu lui-même manque de pouvoir ou de volonté pour diriger nos cœurs ! Il commande... est-il toujours obéi ?

— Quoi ! s'écrie Georges , vous, née, élevée dans un climat ou les croyances religieuses poussées jusqu'au fanatisme...

— Depuis plusieurs années j'habite la France, interrompt Francesca: privée de toute société, mûrie, aigrie peut-être par le malheur, j'ai appris à penser par mai-même. Le lien qu'on m'a-

vait accoutumée à regarder comme sacré devait être le premier objet de mes réflexions, puisqu'il était la cause de mon infortune. Je me suis convaincue que le mariage est en effet un frein salutaire contre la corruption inséparable des populations nombreuses ; mais son indissolubilité m'a paru incompatible avec cette même corruption. Du moment qu'il existe des êtres pervertis, vicieux, hypocrites surtout, des milliers d'individus sont sujets à être plus ou moins trompés comme je l'ai été. J'ai fait part de ces réflexions à mon confesseur. Il m'a cité plusieurs passages des Apôtres qui prolongent la durée du mariage même au-delà de cette vie. J'étais désespérée î le néant m'a paru préférable à l'idée d'appartenir à Léonard pour toute l'éternité! J'ai voulu lire moi-même les passages qu'on m'avait cités. Je les ai trouvés avec beaucoup d'autres que non-seulement on ne suit pi us, mais qu'on nous défend de suivre aujourd'hui. J'en ai encore parlé à mon confesseur. Il m'a répondu que

par les chaii^emens survenys dans nos mœurs, on avait été forcé de modifier la loi divine. Il est donc possible, permis de modifier la parole de Dieu, me suis-je dite à moi même! et depuis ce jour, je ne crois plus que, parce qu'un prêtre a fait le signe de la croix sur moi, je soisforcée de chérir un homme que tout ce qui a des sentimens d'honneur, de probité , de vertu, hait et repousse.

— Yous avez pu vous affranchir à ce point

des préjugés de votre enfance , s'écrie Georges, et vous continuez à tramer une chaîne honteuse?

— i\dressez ce reproche à vos législateurs.

— Il vous reste du moins la ressource d'une séparation.

— Non, non, monsieur. Léonard, il est vrai, s'est fait passer pour un homme riche et d'une naissance distinguée, tandis qu'il était sans fortune, sans état et fils d'un ouvrier; je le croyais honnête homme et vos lois lui avaient déjà déUvré un brevet d'escroc. Mais de pareilles peccadilles

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ne suffisent pas pour me délivrer du malheur de partager sa honte. Il a dissipé ma fortune, il en avait le pouvoir; mon père n'avait pas pris les précautions nécessaires avec un fripon: s'il avait connu Léonard pour tel , il ne lui aurait pas donné sa fille.

— Vous pouvez faire valoir un motif puissant, infaillible, dit l'avocat d'une voix altérée.

— Est-ce bien vous ! Georges, qui osez me conseiller d'aller devant les tribunaux afficher la jalousie, et pour un pareil homme... Si jamais je pouvais publiquement revendiquer mes droits d'épouse, quand dans mon intérieur j'achète par mille sacrifices la faveur de les rejeter, je me ferais honte à moi-même! Et puis, il faut vous l'avouer enfin, cette séparation dont vous parlez, lors même que je pourrais l'obtenir, je ne la chercherais point. .Elle ne saurait me rendre la liberté de choisir, d'aimer un protecteur, un ami digne de toutes mes affections : mais elle pourrait me faire oublier cpie je suis la femme d<» T^onard!... J'ai besoin de le voir

par fois... sa vue, quelque odieuse qu'elle puisse m'êlre, me rappelle que je ne dois jamais connaître un sentiment que le ciel nous a donné comme la source de nos plus douces félicités, de nos plus belles vertus.

— Francesca ! serait-il vrai ? Vous regretteriez d'être condamnée à ne jamais aimer?

— Vous me faites une pareille question, et vous vous dites mon ami ? Pourriez -vous l'être si vous me supposiez une âme insensible, un cœur glacé !

Georges s'est levé et se promène avec agitation. Francesca fixe ses regards sur lui avec stirprise, avec inquiétude.

— Je vous trouve bizarre aujourd'hui, lui dit-elle, autrefois nos entretiens étaient doux, paisibles: en ce moment il me semble que je vous crains presque... Chacune de mes paroles vous déplait.

— Vous vous trompez, répond froidement Georges, je vous admire plus que jamais.

— Ah! cessez ce ton d'ironie, il me déses-

père. Votre approbation franche et sincère soutenait mes forces, adoucissait mon malheur... vous en connaissez toute l'étendue... je me suis montrée à vous sans détour, je n'ai jamais cherché à vous cacher une seule de mes faiblesses.*, vous savez que trop souvent j'ai rêvé le bonheur qu'une union bien assortie répand sur la vie.

Georges s'est de nouveau placé auprès d'elle, il saisit ses mains et les presse dans les siennes.

— Oui, mon ami, continue Francesca, j'ose parfois me croire la femme d'un homme que je puis aimer sans honte; je l'entourre de ces soins délicats que l'amour nous inspire, il me dit que ma tendresse fait son bonheur... cet aveu me le rend plus cher encore: je ne respire plusque pour lui... Tout à coup le nom de Léonard revient à ma pensée... et cependantje ne regrette point mes rêves évanouis... Avec les souffrances delà réalité , je retrouve la certitude que vous êtes mon ami!... Nemel'enlevez.point; elleestnécessaire à mon existence, elle me donne la force

LE PAIR DE FRANCE. IGl

de (^nàerver l'estime de moi-même... mon cœur a besoin d'affections...

— N'achevez pas, murmure Georges, en inclinant la tête sur les jolies mains qu'il lient toujours dans les siennes et qu'il couvre de baisers.

Les variations brusques, inexplicables que Francesca remarque à chaque instant dans les traits de Georges, dans l'expression de sa voix, commencent à l'inquiéter. Elle retire doucement ses mains et cherche à se lever ; Georges la retient.

— Il n'est plus en mon pouvoir de me contraindre s'écrie-t-il , lisez enfin dans ce cœur que torture une passion trop long-temps combattue!... Non, ce n'est pas de l'amitié que j'ai pour vous... c'est de l'amour!... Vous aussi vous voulez aimer, vous me l'avez dit! pourquoi me repousseriez-vous? aucun autre homme ne vous adorera avec une ardeur plus vraie, plus constante!... L'aveu fatal qui vient de m'échapper. nous sépare à jamais, ou vous donne à moi

pour toujours! Maintenant je ne puis plus revoir la femme de Léonard! Osez être la mienne! rompez la chaîne indigne qui vous attache ici, partagez la destinée d'un homme qui veut vous consacrer sa vie!... Francesca, eontinue-t-il , en l'entourant de ges bras, ton cœur devine, désire lout ce que l'amour a de bonheur, suis-moi et tu le connaîtras.

Francesca le repousse vivement.

—J'ai perdu le seul ami quej 'avais au monde! s'écrie t-elle avec douleur, il ne manque plus rien à mon infortune !

Georges sent qu'avec de la persévérance et de l'hypocrisie il pourrait peut-être faire partager le sentiment qu'il éprouve ; mais sa loyauté repousse tout moyen de séduction. Jamais, au reste il n'a eu l'idée de devenir l'amant d'une femme assez pervertie pour violer la foï conjugale , tout en la regardant comme un lien sacré dont elle n'ose s'affranchir ouvertement. Pour trouver le bonheur dont il a osé se flatter un instant, il eût fallu que Francesca, dominée

J)ar une passion égale à la sienne, consentit librement à quitter Léonard pour ne plus être qu'à lui : qu'elle foulât aux pieds les opinions , les préjugés reçus , pour ne plus écouter que cette loi de la nature que le ciel a gravée dans tous les cœurs vertueux. Il reconnaît que si jamais elle pouvait lui faire un pareil sacrifice il serait bientôt suivi du repentir. Cette conviction suffit pour lui donner la force de renoncer à elle.

— Ne me jugez pas avec trop de sévérité, dit-il, après quelques instans d'un silence péni^ ble , nos lois , nos mœurs rendent ma passion criminelle aux yeux des hommes... Ce n'est pas la crainte de leur blâme qui vous empêche de partager ma faute ; je n'ai pas su parler à votre cœur!... Si jamais il bat pour un autre, si jamais vous avez besoin des conseils, de l'appui d'un ami, d'un frère, rappelez-moi. Je pourrai vous revoir sans honte et sans danger, quand vous m'aurez dit : « Moi aussi, je suis *< coupable '.j'aime un autre homme que celui

<' que la loi ma donnée pour maître, et cet

i' homme œ n'est pas loi ! »

A ces mots il sort rapidement. Francesca le suit des yeux avec désespoir.

— Si des formules sacrées avaient été murmurées sur nous, dit-elle : les anges du paradis se réjouiraient si je m'étais jetée dans ses bras en lui disant :

— (. Tu n'es pas tout à fait l'idéal que mon « imagination malgde a rêvé ; mais puisque ma « tendresse peut le rendre heureux , je serais « indigne de vivre si je n'apprenais pas à t'ai- « mer! »

— Ces mêmes formules m'attachent à un être dépravé, et jx)ur lui rester fidèle, je fais bien de désespérer un homme noble, généreux !.. . non, je n'ai point accompli un devoir sacré! une bonne action, quelque soit le sacrifice qu'elle nous ait coûté, trouve sa récompense dans la satisfaction qu'elle porte dans notre cœur. Le mien est en proie aux angoisses les plus cruelles.

Peu-à-peu son exaltation se calme: elle se reproche amèrement les pensées coupables dont elle n'a pu se défendre. Bientôt même Georges ne lui parait plus qu'un être ordinaire , incapable d'apprécier le bonheur doux et calmeque procure une tendre amitié; elle l'accuseMe n'avoir affecté ce sentiment que pour cacher un amour criminel. L'idée qu'elleaussi pourrait un jour connaître la plus impérieuse des passions , et manquer de force pour lui résister ne se présente point à son imagination. Elle est convaincue qu'elle ne ferait pas davantage pour retenir un amant aimé qu'elle n'a fait pour empêcher un ami de la quitter pour toujours.

M^ na mm.

OU LE DIVORCE

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