XY
ta Ôœur î»r (fthartte.
A peine Francesea a-t-elle été emmenée par la garde, qu'une femme traverse la foule avec toutes les marques de l'égarement et du désespoir. Elle ignore la cause de ce rassemblement, elle lui importe peu: cette multitude ne lui déplaît que parce qu'elle gène et arrête sa marche Elle parvient cependant à se frayer un passage.
90 LE PAIR l.T FRANCE.
et continue sa course avec une rapidité qui prouve qu'un motif puissant la pousse et la stimule.
Cette femme . c'est Cécile.
Après s'être précipitée sur les pas de Marsey .
dont elle a vainement cherché les traces à tra-
vers les rues. Cécile a retrouvé assez de calme pour songer que le seul moyen de porter remède aux malheurs qu'elle avait causés, était d'en instruire sur-le-champ les personnes qui devaient naturellement y prendre le plus vif intérèl .
La demeure d'Antoine étant la plus proche, s'est, la première, présentée à son esprit, elle y est allée. Le cordonnier et sa femme venaient de sortir: toute la maison était dans la consternation qu'une nouvelle funeste paraissait y avoir répandue.
Réclamer l'assistance du duc. était devenu la pensée dominante de Cécile. Résolue de se rendre chez lui. elle avait pris le chemin de son hôtel, quand elle a rencontré sa voiture qui,
peu d'instans plus tard, a passé près de Francesca. Cet incident lui a rappelé qu'il devait venir la trouver après le départ de Marsey. et elle s'est aussitôt dirigée vers sa demeure.
Arrivée à la porte de sa maison, où la voiture du duc vient de s'arrêter, elle monte en hâte l'escalier et entre dans son appartement, dont la porte est ouverte, et où règne la plus profonde obscurité.
A travers les ténèbres de cette solitude, une voix étouffée prononce ces paroles incohérentes:
— Les angoises de cette journée ont altéré ma raison... T'ai vainement attendu Georges pour m'accompagner ici .. il est en prison! m'ont-iis dit... Le malheur de Georges m'a fait trembler pour Francesca... je suis venu seul... je trouve le vide, les ténèbres, le cahos... Les contes de fées, les sortilèges, sont-ils des réalités, ou suis-je fou .'
Cécile, qui avait cherché le duc avec tanl d'empressement pour l'instruire des maux
qu'elle a attirés sur lui. ;i reconnu sa \<>i\ el sent son courage l'abandonner au moment <>ù elle trouve enfin la possibilité de lui faire ce terrible aveu. Mais bientôt la violence de ses remords l'emporte sur toui autre sentiment ; elle l'appelle à plusieurs reprises.
Celle voix qui Trappe lout-à-coup son oreille et qu'il ne reconnaît point, augmente le désordre de ses idées.
■ — je ne suis donc pas seul ici, s'écrie-t-il : Ange ou démon parle ! Suis-je chez Marsej qu'est-il devenu? lui. sa femme surtout, qui de\ait me dire que Francesca (lait ;i l'abri de tout danger
— C'est la femu e de Marsey qui vous parle répond Cécile, arrachez lui un reste d'existence qu'elle abhorre, elle vous a trahis tous... Jules a été traîné en prison, et Francesca rendue à Léonard.
— Léonard ! répète le duc avec l'accent de la rage.
Et se précipitant au hasard vers la femme
qui vient de lui parler, et que l'obscurité ne lui permet pas de voir, sa tête frappe avec force contre une porte entr'ouverte: un sourd gémissement lui échappe, et il tombe lourdement sur le plancher.
Cécile allait succomber à la violence des émotions qui l'agitent: mais ce besoin inné chez les femmes qui les porte à secourir tout ce qui souffre, la ranime tout-à-coup.
Guidée par des souvenirs qui en ce moment ne sont plus chez elle qu'un instinct animal, elle parcourt l'appartement dont les détours lui sont familiers: elle trouve enfin le duc et l'approche de la fenêtre qu'elle ouvre vivement; car l'air est le seul secoursqu'ellepeut lui donner.
Le mouvement et surtout l'air vif et froid qui s'introduit par la fenêtre, ont rendu au duc l'usage de ses sens. Il entend les soupirs de Cécile, ii sent que des sanglots soulèvent le sein qui soutient sa tête accablée: à la faible clarté des étoiles, il voit que c'est une femme: mais il ne saurait comprendre sa douleur: car tout ce qui
96 LF l'AIR DE FRANCE.
;i précédé cet instant, n est plus pour lui qu'un
réye incohérent. Il n'a retrouvé que l'existence
physique.
Les facultés intellectuelles du duc. déjà ébranlées par les terribles commotions qu'il a éprouvées dans le cours de cette journée, n'ont pu résister au dernier coup que Cécile lui a si imprudemment porté, en lui apprenant que Francesca est au pouvoir de Léonard. Il n'est plus de passé pour lui. le présent même a cessé d'être réel, positif: il n'y voit que le reflet des fantaisies bizarres, qu'enfante son cerveau malade.
Touché des larmes de la femme qui lui prodigue des soins si tendres, il lui demande avec douceur ce qui peut l'affliger ainsi.
Cette question met le comble au désespoir' de Cécile.
— Est-ce que vous ne me reconnaissez pas , monsieur le duc ? s'écrie-t-elle.
— Je ne connais qu'une seule femme au
monde: cette femme, c'est Francesca... laissemoi . tu n'es pas elle.
— Au nom du ciel ! revenez à vous ; je suis Cécile.
— Cécile? répète le duc, qu'est-ce que Cécile ?
— Quoi! vous m'auriez oubliée à ce point? non. c'est impossible!... que tout ce qui m'est personnel vous soit échappé . je le désire : mais vous devez vous souvenir de moi par rapport à Francesca. J'ai été la première confidente de votre amour... j'ai servi cet amour avec toute la sincérité de mon âme . et si...
Le duc l'interrompt vivement. Sa raison égarée dans le vide y cherchait une pensée qui pût l'occuper: il saisit avec empressement celle que le hasard lui offre.
— Je sais tout maintenant, dit-il. c'est vous que j'ai rencontrée aux Champs-Elysées... pardonnez-moi le trouble qui m'a empêché de vous reconnaître... j'ai fait un rêve affreux... n'en parlons pas... le souvenir de ce rêve pour
96 I I PAIR DE FliAM I
l'.'tit me rendre fou... je l'étais un peu. puisque j'ai pu oublier vos bontés pour moi... grâee à
\fitis je vais enfin revoir Francesea... il faudra la tromper... n'importe, elle m'aime, ses lettres brûlantes me le prouvent... elle me pardonnera tout... mais que faisons nous ici, dans ce lieu sombre, désert?... partons, il ne faut pas que Francesea nous précède au pavillon.
Cécile ne peut plus se dissimuler que la raison du duc est altérée. Ce dernier malheur lui donne cette énergie que les êtres les plus ordi naires trouvent . parfois . dans les grandes circonstances.
Sans savoir ce qu'elle peut ni ce qu'elle doit faire, elle sent qu'il faut avant tout l'arracher de cette maison, où il ne pourrait trouver aucun secours. L'illusion qui l'abuse lui en fournit le moyen. Elle prend son bras, le dirige, le soutient et descend l'escalier avec lui.
Arrivé à la porte de la rue , le duc reconnaît son équipage avec un mouvement de joie: car il se sent accablé.
LE PAIP. DE FRANCK. v>7
— J'avais oublié que ma voiture m'attendait, dit-il à Cécile: que m'est-il donc arrivé qui ait pu me troubler ainsi?
Et sans attendre sa réponse, il la fait monter et se place à ses côtés.
Les domestiques surpris de voir leur maîire admettre dans sa voiture une femme dont les vêtemens sont en désordre el le visage altéré . demandent en hésitant où il veut être conduit.
— A l'hôtel, répond le duc.
Et se tournant vers Cécile . il lui dit qu'il a oublié la clef du pavillon et qu'il va la prendre en passant.
Poursuivant toujours la seule idée qui l'occupe, il continue de parler de tout ce qui peut y avoir quelque rapport.
Chacune de ses paroles déchire l'àme de Cécile, et cependant elle s'efforce de paraître calme. Elle ne peut se dissimuler que Francesca est plus malheureuse encore que le duc , dont l'état déplorable se développe à ses yeux comme
y« LE l'AIR DK FRANCE.
pour la préparer par degrés à la vue des malheurs qu'elle a causés.
L'espoir d'en réparer, au moins une partie , à l'aide du projet hardi qu'elle vient de concevoir, soutient ses forces en dépit de tant de tortures morales.
La voiture vient de s'arrêter dans la cour de l'hôtel.
Le duc descend et Cécile le suit jusque dans son appartement, sans remarquer l'effet que sa vue produit sur tous les domestiques de la maison ; le soin qu'elle prend de leur cacher l'état de leur maître l'occupe exclusivement.
Le duc a trouvé la clef du pavillon et se dispose à partir.
L'ancienne marchande de modes cherche à lui faire comprendre que ce n'est point en ce moment; mais le lendemain matin que Francesca ira au rendez-vous. En caressant ainsi l'illusion qui l'égaré, elle parvient à lui faire promettre qu'il attendra les premières heures du jour.
LE PAIR DE FRANCE. y y
Convaincue que . pour le moment du moins, il est à l'abri de tout danger, elle le quitte en lui renouvelant l'assurance qu'elle le devancera au pavillon.
De retour dans l'antichambre, elle ordonne
à un domestique de la conduire chez la du
chesse.
Celui-ci croit pouvoir se livrer impunément
à des railleries impertinentes envers une femme, qu'en présence de son maître même , ses camarades ont accueillie par des marques visibles d'ironie.
Cécile ne l'a pas compris: elle l'écoute à peine. Semblable aux personnes sujettes à de fortes distractions qui . chaussées d'un bas noir et d'un bas blanc , traversent fièrement les rues, et voient les passans les regarder et rire aux éclats, sans songer que c'est à leur dépens qu'ils s'égayent ainsi . Cécile ne présum^pas même la possibilité que sa présence en cet hôtel . qui est pour elle un événement grave et terrible, puisse
être, par ijui que ce soit . envisagée sous un autre point de vue.
Interrompant le valet d'une voix sèche et brève . elle lui demande de nouveau à voir la duchesse. Celui-ci lui assure en riant que madame ne reçoit point ainsi les personnes quelle ne connaît pas. Elle insiste plus fortement, et le valet finit par lui déclarer . d'un air d'autorité, que madame est indisposée et que . ce soir, elle n'est visible pour personne.
Forcée de reconnaître qu'une plus longue insistance ne servirait qu'à la faire renvoyer de l'hôtel . elle répond froidement qu'elle va faire part au duc des obstacles qu'elle vient d'éprouver, et prendre ses ordres à ce sujet.
Son air d'assurance fait hésiter le valet. S'il n'avait pas reçu la défense formelle de ne laisser arriver personne près de la duchesse . il eût été au moins lui faire part des instances d'une femme qui semble avoir élé envoyée par le duc lui-même. La voyant retourner vers l'appartement de son maître : il se hâte d'aller
raconter à ses camarades cet événement singulier. qui leur fournira un sujet d'entretien pour le reste de la soirée.
Cécile est bien convaincue qu'elle ne peut attendre du duc ni conseils ni appui ; aussi ne songe-t-elle pas à aller le rejoindre. Elle ne s'est servie de ce prétexte que pour échapper à la vigilance du domestique: car son dernier espoir maintenant est de trouver le moyen de pénétrer chez la duchesse malgré elle, malgré ses gens. Ce moyen, ce n'est plus que du hasard qu'elle peut l'attendre, elle a foi dans ses chances incalculables : c'est la conséquence naturelle de la triste extrémité à laquelle elle se trouve réduite : Quand la raison n'offre plus de ressources , on en cherche dans le vague des probabilités.
Après avoir traversé plusieurs pièces avec toutes les précautions nécessaires pour ne pas être entendue, Cécile arrive enfin dans un cabinet, faiblement éclairé par les rayons obliques de lumière qui passent à travers une porte
entrouverte. Une autre porte en face est également ouverte et laisse arriver un air glacé qui prouve qu'elle donne sur la cour ou sur le jardin. Elle s'en approche et voit un petit escalier dérobé, et à son extrémité , des allées sablées et des branches d'arbres dépouillées de verdure que la lune éclaire en ce moment.
Convaincue que ce passage a été ouvert pour faciliter une entrée ou une sortie mystérieuse, elle s'arrête indécise.
Une foule de conjectures bizarres se présentent à son esprit. Tout à-coup une voix harmonieuse, qui part de la pièce voisine , frappe son oreille. Elle approche ; une autre voix répond à ces accens si doux et la fait tressaillir ; car cette voix est celle de Paul.
Cécile retient sa respiration ; elle écoute avec toutes les forces de son âme : tant de motifs puissans lui font un devoir de connaître . de ne pas perdre un mot de la conversation qu'on tient si près d'elle.
Les premières phrases de Paul lui apprennent
qu'il est avec la duchesse, et qu'il lui rend compte du succès de ses démarches.
Il vient de lui donner les détails de tout ce qui s'est passé chez le commissaire de police, où Francesca a été rendue à son mari , qu'elle a suivi avec plus de calme et de résignation qu'on n'avait lieu de s'y attendre.
— Je ne crois cependant pas comme vous . continue-t-il . qu'il suffit qu'elle soit redevenue la femme de Léonard pour que le duc renonce entièrement à elle : mais je le surveillerai de près.
Ces mots raniment tout-à-coup la duchesse qui paraissait plongée dans un sombre abattement.
— Serait-il possible ? dit -elle, avec un mouvement de joie, vous croyez que le duc pourrait....
— Mais sans doute, interrompt Paul , l'amant d'une femme mariée est résigné d'avance à ces sortes d'infidélités.
llV, l.t PAIR DE frHAN< I .
— Oui. un anuml tel que \ous.... mais lui....
— J'admire le singulier effet que produit la haine que \<>us portez a \otrc mari . dit Paul avec dépit: elle vous pousse sans (esse à lui prê ter des qualités qu'il n'a pas.
— S'il pouvait être à mes yeux i homme ordinaire que vous voyez en lui. son mépris ne m eût point réduite au desespoir, et poussée à une vengeance trop cruelle pour lui. pour moi. peut-être... S il n'est pas ce que je croyais, cette vengeance est nulle et je me sens revivre... Ne vous enrayez pas. Paul . ce serait une raison de plus pour TOUS récompenser. Oue m importe 1 avenir . si je puis espérer que. moi seule . je serai malheureuse . flétrie!., sans vous, continue-t elle, en cherchant à maîtriser son émotion . sans le pouvoir mystérieux . illimite dont vous êtes revêtu et que je ne veux pas m expliquer, puisque j'ai eu le malheur de l'employer à mon profit, jamais ma vengeance
n'aurait pu se réaliser... elle me fait horreur maintenant, et si je ne me maudis pas, c'est que vous venez de me faire espérer que je n'ai pas atteint le but que je m'étais proposé... N'importe, voici le prix de vos funestes services... C'est dans un moment de délire que je vous ai promis de les acheter aussi chèrement. Puissent les maux qu il a causés être passagers comme lui.... Tenez , lisez...
Cécile devine sans peine que la duchesse vient de remettre à Paul un écrit que sans doute il lit en ce moment: car elle l'entend murmurer à voix basse des parolesqui prouvent que Sophie le reconnaît pour le véritable père de l'enfant qu'elle mettra au monde sous le nom de son mari, puisque la loi l'autorise à lui assurer l'avantage d'une légitimité apparente.
La duchesse interrompt la lecture de son amant.
— .l'ignore, dit-elle, si un pareil acte serait reconnu en justice: mais je sais qu'il suffirait
pour causer un scandale qui nous perdrait, moi. mon enfant et l'homme dont nous sommes condamnés à porter le nom. Un pareil litre vous donne des droits plus étendus que ceux que vous vous étiez flatté d'acquérir en me privant du bonheur d'être mère. Ètes-vous satisfait enfin ?
— Si je le suis ! ah ! Sophie . la joie trouble ma raison... Vous me donnerez un fils, j'ose y compter, et ce fils sera duc et pair !
— Quand à cette dernière dignité, dit Sophie avec ironie, je vous conseille d'y renoncer, puisque la pairie cessera d'être héréditaire. Vous même l'avez dit: la nouvelle chambre arrivera avec des engagemens pris à ce sujet, et le gouvernement sera forcé de céder.
— On ne commettra pas cette haute imprudence, s'écrie Paul, abolir l'hérédité de la pairie, serait saper la monarchie par ses fondemens.
— Je vous ai entendu soutenir plus d'une fois qu'une pairie nommée par le roi. lui serait in-
Animent plus favorable et plus soumise que celle que le hasard de la naissance, pourrait lui donner. Vos folles exigeances pour votre enfant vous égarent. Songez que sa destinée sera assez brillante comme héritier du nom glorieux du duc et de ma fortune. L'homme qui d'un seul mot peut flétrir la naissance, la réputation d'un tel enfant, n'a rien à redouter des positions fâcheuses où son goût désordonné pour le luxe et la dissipation, pourrait le jeter. — Est-ce bien sérieusement que vous prenez ainsi le change sur mes véritables prétentions, répond Paul d'un ton à la fois passionné et piqué, je vous l'ait dit, je vous le répète encore, pour satisfaire ce goût désordonné pour le luxe, pour la dissipation, que vous me reprochez si amèrement, je n'ai nul besoin de votre or ! ce n'est pas ce prix honteux que je demande. Je suis riche ! je deviendrai puissant quand je le voudrai: mon ambition est satisfaite, surpassée, et déjà la vie est pour moi sèche, aride comme le rocher de Sainte- Hélène, où vint échouer le
tos LE PAIR f)F. FilANCF.
plus grand, le plus Sllblime «les ambitieux !
— Vous n êtes pas assez, cruel, répond So phie avec anxiété, pour vouloir me faire expier vos déceptions? vous n'achèverez point votre honte et la mienne, en me contraignant à rester votre complice. Vous vous bornerez à vous servir de ma fortune, de mon crédit, pour vous procurer toutes les jouissances...
— H n'en est plus qu'une seule qui puisse avoir de l'attrait pour moi. interrompt Paul avec tout le délire de la passion: oui, pour ranimer ma vie désenchantée, j'ai besoin de ton amour: e est sans doute parce que tu me le refuses que je le désire avec fureur. ^N'importe, tant que mon illusion se prolongera, je veux en recueillir les fruits séduisans.
— Je suis en votre pouvoir, répond Sophie d'une voix étouffée, comme si une étreinte involontaire arrètaicïsa respiration, vous pouvez
me réduire à cédera votre passion insensée
à me livrer à vous... comme ces femmes qui se donnent pour un prix convenu, que j'ai tant
méprisées, sans songer qu'un jour je tomberais plus bas qu'elles...
— Tu es libre ! murmure Paul : repousse ma tête que ton sein soulève si voluptueusement... arrache-toi de mes bi as... chercheà te soustraire à mon délire... alors seulement, je croirai que tu as cessé de m'aimer...
— Je vous ai aimé en vous méprisant... si vous aviez pu devenir mon époux, nous nous serions relevés tous deux... à mes yeux du moins... Ah! par pitié Paul, épargnez-moi... je ne puis vous le cacher... je vous aime encore.... je vous mépriserai toujours...
— Adorable folle... qu'elle est enivrante, cette manie de ne vouloir te donner à moi que par contrainte!...
Cécile accablée par la foule des sensations que cet entretien à fait naître dans son àme. est restée à sa place comme enchaînée par un pouvoir magique.
Elle avait entièrement oublié le projet qui l'avait amenée, l'excès de son indignation le lui
rappelle enfin, et lui rend la force de l'exécuter.
— Reprenez courage, madame, s'écrie t-elle en se précipitant dans la chambre, je viens vous sauver, vous et l'infortunée Francesca . que vous n'eussiez jamais cherché à perdre si je vous avais connue plus tôt.
Saisie d'effroi, la duchesse n'a pas eu la force de s'arracher des bras de Paul. Celui-ci, toujours assis près d'elle sur le canapé, regarde d'un air plus stupéfait qu'effrayé cette femme qui vient de s'introduire d'une manière si extraordinaire, et dans laquelle il a aussitôt reconnu Cécile.
— C'est vous, dit-il. quelle puissance magique vous a conduite ici ? Ah ! je comprends: vous vous êtes enfuie quand on a arrêté Marsey, et vous êtes accourue chez moi pour implorer ma protection. On vous a dit que j'étais sorti ; vous avez deviné que je ne pouvais être qu'ici. Vous êtes entrée par la porte du jardin que j'ai sans doute laissée entr ouverte... Allons, il n'y a pas de mal. Ne craignez rien pour votre cher Jules ;
quelques jours de prison, voilà tout. Je m'engage à vous le faire rendre dans ce court délai. Et toi, ma divine Sophie, ajoute-t-il . en déposant un baiser sur le front glacé de la duchesse, ne tremble pas ainsi. Il existe entre Cécile et moi un secret qui me répond de sa discrétion.
Le nom de Cécile arrache la duchesse à l'anéantissement qui la retenait muette et immobile.
— Impudent! s'écrie-t-elle. en repoussant Paul avec horreur: ne sentirez-vous donc jamais que notre liaison est encore plus honteuse pour vous que pour moi.
Et s'élançant vers l'ancienne marchande de modes, elle saisit ses mains et la regarde avec une expression indéfinissable.
— C'est donc là cette Cécile, dit-elle, dont il m'a tant parlé?... Je ne vous ai jamais vue, mais je vous connais... vous aussi vous me connaissez!... je vous ai enlevé deux amans... vous avez cessé de les aimer... ce n'est pas une rivale, c'est une camarade que vous voyez en moi.
LIS LE PA1B DE J K \\< l
— Vous êt€8 injuste envers vous-même, répond Cécile, envers moi.... vous le reconnaîtrez plus tard . vous justifierez les espérances que j'ai fondées sur vous. Déjà vous vous repentez d'une cruauté que l'orgueil blessé vous a l'ait commettre. Uéparez-là; peut-être il en esttemps encore. Le sort du duc vous intéresse, ne vous en défendez pas: si vous aviez rendu son malheur irréparable, le vôtre le serait aussi... hâtez-vous de le secourir... Je viens de l'amener à l'hôtel. il est dans sa chambre, tranquille, presque heureux... car il est fou!... oui. sa raison est aliénée et c'est votre ouvrage! Sa tète n'a pu résister au choc terrible qu'elle a éprouvée en apprenant que Francesca a été remise au pouvoir de son mari. Venez tl l'instant même ; arrachons cette infortunée à l'infâme Léonard. Nous l'amènerons ici: et si sa vue produit sur le duc l'effet que j'en espère... Eh bien! vous ferez ensuite ce que votre cœur vous prescrira. Vous êtes noble et généreuse : si vous ne l'étiez pas. m'écouteriez-vous avec le silence de la terreur.
du remords?... Non. non. vous me repousseriez froidement : vous me diriez : Tu crois m'aftliger. el lu m'annonces que mon triomphe a surpassé toutes mes espérances.
— Ne voyez vous donc pas que vous lassas sinez ? s 'écrie Paul en courant vers la duchesse qui vient de se laisser tomber sur un fauteuil.
Sophie a senti ses forces l'abandonner un instant: mais rappelant aussitôt son courage, elle repousse Paul avec mépris.
— Qu'on aille chercher le médecin du duc. s'écrie-t-elle. il connaît déjà son secret: c'est lui qui a sauvé Francesca... Venez. Cécile, conduisez-moi chez Léonard.
— Je te remercie, mon Dieu, s'écrie Cécile avec exaltation, c'est toi qui m'as guidée!
Et soutenant la duchesse.- elle s'apprête à sortir avec elle. Paul veut les retenir : la porte s'ouvre et une femme de chambre entre d un air consterné.
La présence de Cécile dans l'appartement de sa maîtresse, où elle avait la certitude de n'avoir
i \ù LE l'Uli DE FRANCE,
introduit que Paul, L'éniotiQp qu'elle remarque sur Ions les \isiiiics, iiclicwnt de troubler la femme de chambre. Ce n'est que par des phrases incohérentes qu'elle apprend qu'un homme demande avec instance à voir la duchesse.
— Il gémit, il pleure, continue-telle, il assure que madame nous chassera tous, si nous refusons de venir au moins lui dire son nom : il s'appelle Léonard .
Cécile et Paul font un mouvement d'effroi.
— i^u'il entre, dit Sophie d'une voix tremblante; car elle aussi pressent une catastrophe .
Lafemme dechambres éloigne en hâtecomme si elle cherchait à se soustraire à l'influence dangereuse de l'esprit malfaisant, avec lequel elle commence à craindre que sa maîtresse ne se soit mise en rapport.
Léonard entre lentement. La présence inattendue deCécile.les questions dont on l'accable, lui font oublier le discours qu'il avait préparé pour instruire la duchesse de l'accident qui dérange tous leurs projets.
LE PATR DE FRANCE lia
Forcé de suivre les inspirations du moment . l'ancien cocher de cabriolet se perd en lamentations sur sa mauvaise étoile, qui le prive de la brillante récompense qui lui était promise s'il parvenait à ramener sa femme chez lui.
L'impatience avec laquelle on l'écoute . le force enfin à raconter en peu de mots l'accès de désespoir à l'aide duquel Francesca est parvenue à se soustraire a son autorité.
Ce récit met le comble au désespoir de la duchesse: elle reconnaît trop tard toute l'étendue des maux qu'elle a causés. La certitude qu'il n'est plus en son pouvoir de les réparer l'anéantit. Elle tombe sans mouvement sur le parquet .
Avec l'espérance, Cécile aussi a perdu le courage et presque la raison. Elle ne songe pas même à relever Sophie ; et accablant Paul de reproches sanglans elle le somme de sortir.
— Éloignez-vous lui crie -t -elle, c'est votre vue qui la tue : sans vos funestes services elle ne serait jamais devenue criminelle'
L'audace de Paul commence à chanceler, il cherche cependant à s'armer de fermeté.
— C'est vous seule qui avez causé tout le mal . dit- il. Avant de venir semer la discorde entre Sophie et moi . vous deviez songer du moins que votre sort est entre mes mains!
— Il ne l'est plus! répond Cécile furieuse, je suis libre enfin. Marsey sait tout! il connaît mes fautes, votre infamie!... C'est à vous, misérable, à trembler maintenant!
Léonard tire doucement Paul par le pan de son habit.
— Elle ne vous trompe pas . dit-il à voix basse ; c'est devant moi qu'elle a fait ce fol aveu. Filez doux afin qu'elle intercède pour vous près de M. Mariey . qui pourrait fort bien vous envoyer dans l'autre monde.
— Eh bien! qu'il me tue. que mim porte! dit Paul incapable de se contraindre plus longtemps.
Et relevant la duchesse . il la dépose sur le canapé . lui adresse des phrases passionnées , et
s'abandonne sans réserve à la douleur que lui cause la crainte de l'avoir perdue pour toujours.
Cécile le saisit et le force à s'éloigner de Sophie.
— Elle n'est pas morte . dit-elle . je l'espère du moins : mais si elle l'était . pourriez-vous déshonorer ses restes par le souvenir du sentiment honteux qui vous l'a livrée? Qu'elle résiste ou qu'elle succombe à ce moment terrible . ah! du moins, réparez l'infamie dont vous l'avez souillée ! Courez arracher Francesca à la prison dont le désespoir vient de lui ouvrir les portes: dites que c'est une méprise . un mal-entendu ! employez pour la sauver la moitié du zèle que vous avez mis à la perdre et vous réussirez.
Paul s'est de nouveau rapproché de la duchesse. Cécile l'a suivi : il la regarde avec égarement.
Ne me poursuivez pas ainsi, lui dit -il. je ne suis ni l'ennemi de Francesca. ni celui du duc; je n'ai aucun motif de les haïr. Ce que j'ai fait.
MS LJ l'AIR DE I!; \>( i
elle me l'a ordonné! quelle revienne à elle, qu'elle me dise de détruire mon ouvrage et j'obéirai. Oui . je ferai tout : le bien ou le mal... que m'importe, pourra que je conserve le droit de rester son amant ! Ai-je torl . Cécile, regardez-la . pair et sens vie, n'est-elle pas encore la plus séduisante des femmes
— Homme dépnn é! dit (décile, si jamais vous aviez pu comprendre, apprécier l'âmequi anime ce corps que nous adorez, mhis n'auriez pas besoin de ses ordres pour sain rr Francesca. Je n'ai plus rien à espérer de vous. Qu'on appelle, (ju on améneleduc. qu'il voie, qu'il entende tout. lin1 commotion terrible l'a perdu, une commotion nouvelle le sauvera peut-être.
Incapable de comprendre cette scène. Léonard a cru de\oir manifester la part qu'il y prend par des gémissemens et des cris qui attirent les domestiques de la maison.
Cécile leur ordonne d'aller chercher le duc Quelques-uns éés Nalets obéissent machinale ment . les autres courent rhez le médecin .
tandis que les femmes prodiguent à la duchesse des secours toujours inutiles.
Le désordre et la confusion augmentent à chaque instant. Bientôt la nouvelle que le duc a disparu de l'hôtel y met le comble.
Au milieu de ces scènes tumultueuses ou chacun des acteurs semble avoir perdu la raison. Sophie donne enfin quelques signes de vie . et de ses lèvres' violettes s'échappent des cris aigus, qui prouvent qu'une violente douleur physique la torture : mais personne n'est resté assez calme pour deviner la nature de cette douleur.
Le médecin arrive enfin. Son premier soin est de faire évacuer l'appartement.
La femme de chambre pousse Paul vers l'escalier dérobé: les valets saisissent Léonard et Cécile et les traînent hors de l'hôtel dont ils referment la porte en les consignant au concierge.
Jetée ainsi dans la rue . au milieu de la nuit, avec l'odieux Léonard . Cécile a néanmoins con-
serve loi il son courage: mais ses idées n'ont
plus ni ordre, ni clarté.
Dominée par son idée fixe de sauver le duc et Francesca . elle a saisi le bras de Léonard comme un appui que 1 affaiblissement de ses forces physiques lui rend nécessaire.
Elle l'entraîne d'abord vers le boulevart dn Mont-Parnasse, ne doutant point que le duc ne se soit rendu au pavillon ; mais , changeant presque aussitôt d idée . elle le force a prendre alternativement le chemin de l'Hôtel de Ville, de la Préfecture de Police, de la Force: car elle ignore dans quel lieu on a déposé Francesca.
Cette promenade nocturne avec une femme dont l'exaltation l'effraie, est peu du goût de Léonard. Déjà plusieurs fois il a cherché à lui échapper: mais elle est toujours parvenue a le retenir.
Le jour qui ne peut tarder a paraître augmente l'anxiété de l'ancien tambour, qui crainl les soupçons et les huées dont il deviendrait
LE PAIR DE FRANCE. lîi
1 objet . si on le voyait ainsi balotté par une femme, dont tout l'extérieur annonce l'égarement et le désespoir.
Résolu de se débarrasser à quelque prix que ce soit de cette compagne importune . il la repousse avec force . la jette sur le pavé, où elle reste sans mouvement, et s'éloigne satisfait.
Que Cécile se soit blessée, qu'elle périsse sans secours, que lui importe: sa brutalité ne peut lui attirer de suites fâcheuses puisqu'elle n'a pas eu de témoins.
L'activité qui caractérise les premières heures du jour, commence a régner dans les rues de Paris. Déjà une foule d'individus ont passé près de l'ancienne marchande de modes, sans la remarquer: d'autres se sont arrêtés un instant et l'ont quittée aussitôt en présumant qu'elle dormait. Les gens occupés ne sont pas disposés à négliger leurs affaires pour secourir une femme qu'ils accusent de cuver
le vin que ses amans lui ont fait prendre pendant la nuit.
!2J LÉ PAIU Dl l'IIAM r
(Jiri de nous n'a pas cherché à soulager ilfl rire humain qu'il a trouve étendu sur les pavés de Paris? et qui de nous n'a pas reçu. pour prix de ses soins, des apostrophes grossières de Ja part de ces êtres qui. brusquement éveillés, prouvaient combien ils étaient peu dignes de la pitié qu'ils nous avaient inspirée?
La corruption des grandes cités justifie trop souvent l'indifférence avec laquelle nous contemplons le triste spectacle des maux qui les désolent.
Une sœur de charité vient enfin d'aperce- -voir Cécile. Pour ces femmes, qui dans leur >ocation sublime se dévouent au service de tout ce qui souffre . le malheur est sacré. Jamais elles ne songent au motif qui peut lavoir causé: l'adoucir, le soulager est pour elles un devoir, presque un métier.
Plusieurs personnes secondent les efforts de la bonne sœur, pour arracher Cécile à ce
sommeil dans lequel elle a reconnu le délire de la fièvre.
Il est impossible d'obtenir de la malade les plus légers renseignemens sur sa demeure , sa famille: elle ne peut ni parler ni comprendre les questions qu'on lui adresse.
On a été chercher un brancard . on y dépose Cécile ; des ouvriers offrent de la porter. La bonne sœur indique l'hospice dont elle fait partie, et suit lentement le brancard qui en prend aussitôt la direction.
ai M21