‹ Le palais de justice et l'ancien parlement de DijonChapitre 3 sur 20 · SALLE DES PAS-PERDUS · texte numérisé non relu

SALLE DES PAS-PERDUS

Pénétrons, si vous le voulez bien, dans l'édifice par l'entrée d'honneur, par le perron de la façade principale qui donne sur la place du Palais, et qui est malheureusement flanqué de deux bâtisses sans caractère, dont l'une remonte à la fin du dernier siècle.

Élevé de sept marches au-dessus du sol, ce perron est couvert d'un porche avec entablement supporté par quatre colonnes de style corinthien , en marbre rouge de Fixin , accouplées deux à deux. Les socles des pilastres sont plaqués d'un marbre semblable, faisant une légère saillie. La calotte de pierres, bombée à l'extérieur et revêtue d'écaillés, a quelque vague ressemblance avec la moitié d'une gigantesque carapace. Elle s'appuie au pignon aigu du palais, percé de six baies aux parois autrefois fleurdelisées et de deux niches, qui encadraient les statues de la Force et de la Justice, détruites en 1793. Entre elles, au sommet du portail.

3a le palais de justice.

sous une énorme fleur de lis, se dressait avant la Révolution la statue du roi Henri III, sculptée , comme les précédentes , par un artiste lyonnais, dont le nom ne nous est point parvenu. De chaque côté, dans le mur du pignon aigu, quatre niches vides couronnées de mascarons. Les trois baies supérieures, à plein cintre, ont une ornementation presque semblable. La porte à deux vantaux, malheureusement délabrée, est encore, malgré les injures du temps et des hommes, un des plus élégants et des plus riches spécimens de la sculpture sur bois du seizième siècle. L'archivolte s'ouvre au milieu de quatre colonnes doriques, sous un lion de pierre accroupi , sculpté en ronde bosse, vers 1582, par un humble maçon dijon-: nais, Gilles Parigot, qui a sans doute collaboré à la décoration du reste de la façade. Deux autres lions , assis sur des socles de marbre, faisaient autrefois sentinelle aux abords du portail. Ils sont représentés dans la voue du Palais, dessinée par J. Silvestre et gravée par Pérelle au dix-septième siècle. On les retrouve

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encore dans le dessin de Lallemand, publié en 1781 par les éditeurs du Voyage pittoresque en France, ainsi que les deux pyramides placées aux angles du pignon, et tombées sans doute, comme le portail de la chambre des comptes, sous le marteau inintelligent de l'architecte Saintpère.

Le seuil franchi, nous entrons dans une vaste nef, longue de 39 mètres, large de 19 mètres, et haute de 13 m. 30 ; neuf ouvertures Téclairent : trois au nord dans le pignon d'entrée, trois au couchant, dont une rose à lobes flamboyants de trois mètres et demi de diamètre, et trois au levant. Elles étaient au nombre de dix -huit au dernier siècle; mais la réparation de la salle, exécutée par M*. Suisse, architecte du département, il y a quelques années, en a fait disparaître trois au nord, qui sont masquées par le berceau de la voûte, et six au levant. Les plus petites de ces verrières mesuraient plus de 4 mètres de haut sur l mètre 75 centimètres de large. La voûte est en lambris cintrés, avec entraits. Trois portes à gauche et trois à droite :

la première conduit à la chambre correctionnelle du tribunal de première instance, la seconde dans les couloirs du nouveau bâtiment destiné à la cour d'assises, et la troisième dans la salle construite en 1869 pour recevoir cette juridiction. A droite, en suivant le même ordre, on trouve l'escalier de la première chambre civile de la cour, la porte du vestibule de la chambre des avocats et celle de l'ancienne salle dorée, où se tiennent jusqu'à ce jour les audiences de la cour d'assises. Avant 1789, l'escalier de la première chambre était un passage qui mettait la salle des pas-perdus en communication avec la petite cour du palais. Au fond, sous la rose, la chapelle Saint- Louis, où se célèbre aujourd'hui la messe de rentrée.

Cette salle portait autrefois différents noms, conformes à ses destinations diverses : Grandesalle, salle Saint-Louis, de la Chapelle, des Procureurs, des Marchands. Les premiers y avaient en effet des bancs, qu'ils avaient été contraints par le Parlement d'y placer à leurs frais en 1582, conformément à des lettres

royales du !•" avril 1578, et quelque répugnance qu'ils aient éprouvée à supporter celte dépense. Us y étaient d'ailleurs assez mal, car dès l'aube la salle était envahie chaque jour non seulement par les plaideurs et les hommes de loi, mais par des troupes d'oisifs ou de curieux, qu'attiraient les débats judiciaires et plus encore les boutiques ouvertes dans le pourpris du Parlement, par les laquais de Messieurs qui attendaient leurs maîtres et par une valetaille toujours insolente et tapageuse , dont les cris et les jeux troublaient fréquemment les délibérations de la cour (1).

Ce qui ne contribua pas peu à augmenter le nombre de ces hôtes incommodes, ce fut l'usage des porte-queue adopté par la magistrature souveraine vers 1660. Le président Bouhier raconte que son père introduisit cette mode

(1) En 1598, un arrêt ordonne aux huissiers de conduire dans la geoie les valets qui seraient trouvés jouant ou travaillant dans le pourpris. Un arrêt de l'année suivante les menace du fouet. P^n 1616, 1638, 1642, 1647, 1680, mêmes prohibitions, sans cesse éludées, et mêmes pénalités.

à Dijon, pour imiter les membres du Parlement de Paris, a 11 me contoit, dit-il, que M. Charles-Bénigne de Thésut, alors doyen du Parlement, pour empêcher celte introduction des jeunes conseillers, leur disoit : « Eh ! mes- « sieurs, attendez pour cela que je sois mort, c( car moi, qui n'ai qu'une servante, par c( qui voulez-vous que je me fasse porter la « queue ? »

Nous avons parlé des boutiques; elles étaient en effet nombreuses dans l'intérieur du palais, où le Roi en avait autorisé rétablissement comme à Paris. Le premier président lirûlart, assisté des conseillers Guy Catherine et Louis Odebert, n'avait pas dédaigné d'adjuger luimême en 158Î) les places propres à l'édification de ces boutiques mobiles, qui garnirent bientôt les murailles de la salle Saint-Louis et envahirent jusqu'aux galeries et à la cour voisines. Les locataires de ces places payaient un cens de 20 sols et un droit d'entrée qui variait, selon les lieux et la concurrence, de 2 ou 3 à 750 livres. Presque tous les genres.de commerce, presque

toutes les industries y étaient représentés : mais on y voyait surtout des libraires, des mer- ' ciers, des « horelogeurs, » des drapiers avec leurs « aulmoires, » pleines d'afûquets et fréquemment visitées par les belles dames, des orfèvres et même des débitants de poudre et des serruriers. Les imprimeurs-libraires Desplanches (1) et Grangier, dont les noms sont bien connus des bibliophiles dijonnais , Guiot, l'imprimeur du Roi en 1651, Dominique Ragois, le marchand de soieries à la mode en 1609, y étalèrent leurs plus rares ou leurs plus séduisantes marchandises. Pierre Palliot, Thistorien héraldique du Parlement, y tint luimême longtemps une boutique que lui avait transmise son beau-père Nicolas Spirinx, et qui était placée en 1664 près de la porte, alors murée, de l'auditoire de la Table de marbre, avec un banc « au-dessus de la grand'salle,

(1) Ce Jean Desplanches, à la fois imprimeur et libraire, était un homme de goût. Il a imprimé, entre autres ouvrages, un recueil de poésies latines de Philibert Colin, conseiller au Parlement de Dijon, 1572; cette plaquette est fort rare.

joignant le parquet où se tient l'audience des requestes. » C'était une double succursale de son magasin, situé près de là, sur la place du Palais , à l'enseigne de la Reine de la Paix.

Ces échoppes de bois, plus ou moins décorées, étaient souvent prises à cens par des personnes notables qui les louaient à des artisans. Ainsi, M. de Mouhy, seigneur de Longepierre, l'éclievin de Requeleine, les Minimes et les Jacobins figurent au dix-septième siècle parmi les censitaires du palais. Elles se reliaient sur un plan presque uniforme aux trois arcades ouvertes sur le perron et dont Tune fut momen tanément fermée par une barrière en 1658, lorsque Louis XIV vint tenir son lit de justice au Parlement de Bourgogne.

La salle Saint-Louis était donc, comme la célèbre salle des merciers du palais de Paris, un lieu de promenade^ de causeries et de rendez-vous, une galerie marchande plutôt que le vestibule d'un temple consacré à la justice. Les robins s'y coudoyaient avec les bourgeois, les

tabellions (1) avec les artisans ; le pourpoint brodé du gentilhomme y croisait la robe noire du procureur, et les membres du Parlement eux-mêmes ne craignaient pas de venir s'y mêler à la foule bigarrée des badauds retenus par Tétai affriolant des boutiquiers qui avaient droit de cité au palais, ou des nombreux plaideurs qui devançaient Faube pour y attendre, selon l'usage, et solliciter leurs juges. Nos magistrats prirent même tant de goût à ces distractions extra judiciaires, que l'orateur d'une mercuriale dut bientôt censurer aigrement les jeunes conseillers «toujours piaffans, courans, discourans, » qui quittaient sans vergogne l'audience pour se promener dans la grand'salle, au mépris de leurs devoirs, du service public et de la dignité de la justice. « Mon Dieu, disait à ce propos un gentilhomme cité par Picard et dans une de ses remontrances, combien une grande robe couvre de petites choses ! »

La compagnie ne se montrait pas moins jalouse d'interdire à tout homme armé l'accès

(1) Ils y avaient aussi leur l)anc.

du palais. De tous les signes de sa souveraineté, cette prohibition était celui qu'elle faisait respecter avec le plus de vigilance. Tout gentilhomme, de quelque rang qu'il fût, devait quitter en entrant dans la salle Saint-Louis ses éperons et son épée ; le maître des cérémonies de Louis XIV, M. de Sainctot, ne fut pas luimême affranchi de cette obligation, lorsqu'il vint en 1658 annoncer au Parlement la prochaine tenue d'un lit de justice. Elle l'imposait avec plus de rigueur encore, il est presque inutile de le dire, aux magistrats municipaux, qu'elle traitait avec un parfait dédain et qui, pour se rehausser aux yeux de leurs administrés, avaient imaginé de se faire partout précéder par deux sergents porteurs de hallebardes Un jour, cela donna lieu à un incident quasi-burlesque : preuve nouvelle, quoique peutêtre surabondante, de la valeur que l'homme a de tout temps attachée aux distinctions honorifiques, et particulièrement de la vanité bourgeoise qu'inspiraient dès celte époque les fonctions électives de la magistrature communale.

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C'était au mois d'août 1651. Le vicomtemayeur de Dijon, suivi de deux échevins, assistait à une assemblée des compajçnies souveraines, convoquées pour délibérer sur la mise en état de défense de la cité, et, selon la coutume, avait laissé ses becquetons traditionnels à la porte de la grand' salle. Deux passants, avisant au dehors les armes pacifiques des sergents qui flânaient plus loin, et craignant que des enfants ne se blessassent, les glissèrent entre les colonnes et les piliers du portail. Elles y étaient si bien cachées qu'on ne les trouva plus lorsqu'il fallut reconduire M. le maire à l'hôtel de ville. Vous jugez de l'indignation municipale : « Qui avait commis cet acte de dérision et de mespris? » Où était l'homme assez audacieux pour porter la main sur les « faisceaux consulaires? » Procureur-syndic, échevins, sergents, huissiers, tous les officiers de la ville n'en dormirent pas de cinq jours et ne quittèrent la campagne qu'après avoir découvert les deux coupables, qui se dénoncèrent d'ailleurs eux-mêmes. C'étaient qn honnête

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tailleur et un bon négociant , ayant pignon sur rue, qui eurent d'abord grand'peîne à comprendre tant de courroux. Ils furent pourtant décrétés de prise de corps, et auraient été traînés dans la geôle municipale , s'ils ne s'étaient hâtés d'adresser au mayeur une humble requête où ils protestaient de leur respect pour « ses hallebardes , encore plus pour sa qualité et sa personne. » Ces excuses ne suffirent pas : ils durent les représenter à la chambre de ville, qui daigna leur faire grâce, mais profita de la circonstance pour défendre, sous peine delà prison, à tout habitant de toucher désormais aux. glorieux mais inoffensifs insignes de sa magistrature (1).

On a dit plus haut que la salle des pas-perdus a été restaurée sous le second Empire par' M. Suisse. Elle a été alors revêtue de boiseries élégantes et de bon goût, mais aussi d'arcatures

(1) On peut lire sur cet incident les délibérations de la chambre de ville, à la suite des Anecdotes de Claude Maleteste, publiées dans les Analecta divionensia. Dijon, 1866, J.E, Rabutôt, éditeur.

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Ogivales avec meneaux postiches, d'un style qui paraît médiocrement approprié au reste de l'édifice. La belle voûte en bois mérite plus d'éloges. On doit placer dans cette salle, sur des consoles, les bustes des principaux magistrats du Parlement. Celui du président Bouhier, par M. Dameron, y attend ceux de Jeannin, de Brulart et du président de Brosses. C'est trop peu sans doute, mais il faudrait une galerie plus grande encore pour recevoir toutes les grandes figures de la compagnie.

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