‹ Le Palais de Saint-CloudChapitre 10 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

nBVOtVTION. — 18 BT 19 BBUHAIBI. — CONSULAT.

BMPIBB*

La ConveilUon nationale, dans sa haine pour les rois , voulait transformer tous les palais en ëtablissementsd'utilitëpubliqiie, comme elleavait, dans son dédain pour la religion, transformé la plupart des ^lises en clubs ou en magasins de fourrages. Ainsi , elle avait ordonné de semer des poiiiiiies de terre dans le jardin des Tuileries ' pour la subsistance du peuple ; ainsi , elle avait fait transporter une partie des invalides à Ver-

' La Convention siégeait aux Tuileries , dans Templaoe^ ment occupé aujourdliai par la salle de spectacle.

LE PiLLA.lS DE SAIICT-CLOUD. ai3

sailles; mais l'essai ne fut pas heureux: à peine ces ^ieux soldats venaient-ils d'être installés dans, les grands appartements du palais de Louis XIV, qu'un rhume général se déclara dans leurs rangs ; on fut obhgé de les Faraener à Paris ^ dans leur hôtel

Les mêmes économistes avùent songé à consa" crer Saînt-<]loud et ses jardins aux beaux-arts et

à Fagriculture : mais c'était la promenade favorite de la capitale, les jours de décadi; on la réserva , par décret du 5 mai 1 793 , pour l'agrément des citoyens de Paris. Ce beau lieu était destiné à devenir bientôt le théâtre d'un événement &^ meux dans les annales de nos révolutions*

C'était en 1799 : au régime sanglant de la Terreur et des échafauds avait succédé le règne du Directoire, gouvernement faible , irrésolu, sans boiilieur et sans énergie. Dominé par des influences corrompues , il avait laissé se briser dans ses mains cette chaîne de victoires, dont Jemmapes et Fleui us , Aréole et Lodi avaient été les premiers anneaux. Joubert battu et tué à iNovi ; le traité

I Dans les premiers jours de ia révolution de i83o, la même idée trouva ipielque crédit «uprèbde certains esp ri ts . . . Nous aimons à croire qu'ils ne regrettent pas aujourd'hui le noble et national usage que le roi a fait du palais de Versailles.

ai4 HÉSIDENCI-S liOYALES.

de Leoben déchiré ; lltalie reconquise par la coalition ; Tannée en lambeaux ^ triste et découragée, telle était la France au dehors ; au dedans ^ des' conseils sans force » sans but, décimés par la proscription ; des finances dans un état déplorable ; le brigandage sur les routes ; la gueire civile dans louest et dans le midi ; les lois sans empre , le désordre partout , le pouvoir nulle part. Au milieu de cette confusion, le pays, inquiet sur son avenir, et ne voulant, à aucun prix, rétrograder vers le passé , cherchait du cœur et des yeux la main qui pourrait saisir les rênes il o liantes de la j)uissance publique , les rassembler, et diriger avec fermeté le char de l'État , que le trop facile et voluptueux Barras laissait errer à l'aventure *. Tel est Tascendant d'une glorieuse épée, que tous les regards se portaient vers les généraux qui s'étaient distingués sur les champs de bataille. En l'absence du vainqueur d'Arcoie, on avait songé à Joubert^ mais un boulet de canon avait emporté cet espoir ', on avait songé à Moreau j mais, heureux et savant dans l'art de la guerre , Moreau ne se sentait pas capable de diriger l'État ; il avait lui'*

' Le Directoire , dont on ftvait à dessein éliminé tm» hommes influents, Treillard, Merlin et Larevellière, se com- )josatt, à cette éj^oque , de Barras, Sicyes , Gôhîer, Moulins et Roger-Ducos,

LE PALAU» DK bAl^N i-CLUL i). ai 5

même répoussé le$ ouvertures qu'on lui avait fai* tes à cet égard; d'ailleurs, on le soupçonnait d'avoir des intelligences secrètes avec les partisans, de Taneien ordre de choses^ et ce soupçon, m moins' prématuré , affaiblissait la ])opiilarité que^ lui avaient acquise ses talents militaiies. Tous les vœux se tournaient donc avec anxiété vers TOrient, mais le nom de Bonaparte n'arrivait plus en France qu'à travers, les échos lointains des Pyramides.

La Providence manque rarement à' un grand

peuple dans ces moments de malaise ; elle permit qu'une barque échappée des bords du JNil ramenât Bonaparte et sa fortune.

Après sa magnifique campagne d'iialie, Bonaparte, de retour en France, avait joui de sa gloire sans arrière-pensée, ou du moins, si déjà son ambilion lui pailait secrètement de grandeur et de puissance , il avait le coup d'œil trop intelU-gent, une trop haute portée d'esprit, pour ne point sentir qne, si près encore de la révolution, le moment n'était pas venu de substituer à Tautorité des masses Taseendant d'une brillante indi-^ vidualilc. Forcé d'attendre, il avait voulu du moins illustrer cette halte par de nouveaux triomphes; et s'il est vrai que pendant son séjour à Milan, en 1 796, il ait lu et annoté de sa main plusieurs livres de la bibliotlièque de cette ville où

fQrient étail représenté comme le véritable foyer de la lumière et dé la gloire ; s'il est vrai que le

souvenir des Cyrus, des Alexandre, des Tamerkn ait réagi sur sa poétique iiuagioalioD , on concevra aisément qu^il ait accepté avec enthousiasme l'idée d'aller en É^ypte. Le Directoire n'avait imaginé cette expédition que pour déguiser sous un appât brillant M'exil de Bonaparte ; lui, préoccupé du désir de mêler aux lauriers de Tltalie les palmes du Thabor, ou de fonder sur la teri'e de Sésostris un empire nouveau, entrevoyait un avenir qui ëtonnerait la pensée des peuples ; et cet espoir avait plus d'une fois^ sans doute agité sa grande âme au pied des Pyramides , lorsque l'amiral anglais, Sidney-Smith , après la bataille d'Aboukir, lit tenir au général français, dans l'intention de rafHiger et de le décourager, les journaux d'Europe qui annonçaient les désastres de Varmée française et la perte de l'Italie \ m Dieu et

' «Des savants, des artistes les plus distingués, enivrés aussi de l'esprit tles conquêtes, se jetèrent en foule sur le» bâtiments y et cette flotte brillante, chargée des regrets et des espérances de la patrie y mit à ia voile au bruit des salves, des fanfares et des acclamations uaiverselles. » ( Napoléon Bonaparte considéré sous le rapport de son influence sur la révolution.)

» C^est à tort qu'on a dit que Bonaparte avait reçu en Egypte des lettres particulières de sa laïuillc et de ses amis^

LE râLAlS DE SAlMT CLOllD. ^IJ-

« la France m'appellent , » décrie Bonaparte , im»

patient d'écliap[)ei à la pusitioii ditlicile où il était en Égypte ; et il s'élance sur une frégate % ii trompe, par miracle ^ la vigilance des croisières anglaises, débarque à Fréjus ^, au mépris de toutes les lois sanitaires , traverse en triomplie Avignon , Valence, Lyon , et, le a4 vendémiaire ^, il descend à Paris dans sa petite maison de la rue Chautereine. La France avait besoin de son génie et de son épée ; elle accueillit avec transports le jeune héros qu'environnaient, comme unedoul)l(^ auréole, le prestige oriental et Téclat de la victoire.

Deux heures après, il se vendit chez Gobier, avec Monge : « Que je suis aise, mou cher prési- « dent, dit Monge à Gohier, de trouver la répu« « blique triomphante à notre arrivée! — Je m'en « réjouis également , dit Bonaparte ; les nouvelles « qui nous étaient parvenues en Égypte, étaient

qai rnvertîssaient de la position des choses et qui pressaient son retour ; c^est à tort surtout que Ton a écrit qu'on lui avait indiqué les moyens d'asmrer $an passage au travers des croisières ennemies* Si les lettres furent envoyées» il parait très-certain qu'elles ne parvinrent point à leur adresse^ elles furent mLcj < < ptées par les Auj^lais.

• L(f Ahijrnn.

* 17 vendémiaire aaviii (9 octobre i799)< ^ 16 octobre 1799.

ai8 RÉSIOEJUGES ROYALES.

« si alarmantes que je n'ai pas balancé à quitter « mon armée pour venir partager vos périls.

« — Général, répoiîditGobier, ils tlaienl grands, « mais nous eu sommes glorieusement sortis; » vous aiTÎvez à propos pour célébrer avec nous « les triniu|>li('s de vos compagnons d armes * , et <c VOUS consoler de la perte du jeune guerrier^ « qui près de vous apprit à combattre et à vain- « cre. »

Le lendemain a5 ^ Bonaparte se rendit au Directoire : « Qtoyens , s'écria-t-il en mettant la main

« sur le pommeau de son épée, je jure que cette tt épée ne sera jamais tirée que pour la défense « de la république. »

Gohier, président du Directoire, lui répondit: « Gloyeu général , le Directoire exécutif a vu votre « retour inopiné avec le plaisir mêlé de surprise « qu il a dû causer à toute la France ! Les enneu mis de votre gloire, que nous regarderons « toujours comme les- nôtres, pourraient seuls « donner une interprétation contraire aux motifs «r patriotiques qui vous ont déterminé à quitter « momentanément vos drapeaux.

« Les triomphes que viennent de remporter i( vos anciens compagnons d'armes ont sauvé la

^ Bataille de Znricli , gaijnée par Masséna. * Le gciii*Ki] Joiibert.

LE PALAIS D£ SAUtT-CLOtl). 21 Q

«r république, mais laissent encore des lauriers

K à moissonner tlaiis les champs (ju oiU illushés te VOS mémorables exploits. Lie vainqueur d'ita- « lie ne se bornera pas à pleurer avec nous le •t jeune héros quil jugea lui-même digne de le a remplacer. »

Les directeurs, par un secret instinct du danger qui les menaçait, enUevovaient déjà dans le vainqueur d'Âboukir Tambiiion de César et la ruine delà république; et lui, qui avait le sentiment de sa force, ne cherchait à endormir un pouvoir qu'il méprisait que pour mieux le surprendre et le terrasser. L'Ëurope était en proie à Tinquiétude, la France à une impatiente curiosité. Que fera Bonaparte? Que fera-t-il de la patrie? était le cri général. Se jettera-t-il dans les bras du parti royaliste? consolidera*t-il l'œuvre révolutioniiaire? Substituera-t-il un autre ordre de clioses à un gouvernement d'intrigues et de laiblesses? — Les militaires se montraient les plus ardents : on remarquail parmi eux Lannes, Murât, Bertiiieri Marmont, Duroc, que Bonaparte avait ramenés d*£gypte;Macdonald, Beumon ville, Leclerc, qui s'étaient rapprochés de lui sans etïorts; Augereau, Lefèvre, Jourdan, Bernadotte, Marbot, républi*

' Il ;iv;iir (Ut à Mcnoii, en partant d hiiyptc : « Sijeiueis « le pied cil France, le règue de:» bavarcU e^t liut. v

!ât20 BI^IOENCES ROYALES.

caius plus sincères et plus exaltés y qui attendaient pour se prononcer; enfin, Bloreau , le plus

considérable de tous, après le vainqueur d'Italie. 11 avait refusé de se placer à la tète du gouvernement; mab, convaincu de la nécessité de concentrer davantage le pouvoir exécutif, et de le confier, au moins pour quelque temps, à des mains fermes et glorieuses, il se mit volontai*» rement sous les oi drt s de Bonaparte qui , à la suite d'un dîner, lui donna, en gage de reconnaissance et d'amitié, un -sabre ^ptien enrichi de diamants

Dans l'ordre civil, ses principaux partisans étaient Lucien fionaparte, son frère, président du conseil des Cinq Cents, homme de téte et d exécution; Rœderer, ancien procureur-syndic de ia commune de Paris, esprit élégant et distingué ; Cambacérès, ministre de la justice; Volney^ Tauteur des Haines; Real, commissaire du Directoire, caractère fui et délié ; Regnault Saint-^ean d'Àngely, ancien député à l'Assemblée constituante; Monge, rillustre mathématicien; Cornet, président de la commission des inspecteurs du conseil des Anciens ; et Talleyrand , Thomme du monde qui, en politique, a toujours su le mieux

* « Bonaparte a fait présent à Moreau d*iin damas garni de diamants qu*il a rapporté d'Égypte, et qui est estimé dix mille Trancs. (ManUeur, brumaire ao viit«)

LE PALA.IS DE SAINT-CLOUD. '2 2 t

calculer le lever et le coucher du soletL Foucfaé,

ministrede la police, ami de Barras, était prêt à sacrifier son amitié à son ambition ; mais sesautécédentset son genre d*habileté le rendaient suspect à celui dont il devinait et courtisait déjà la fortune.

Ce cortège d'hommes d élite s'accroissait, comme k la veille de toutes les révolutions, des intrigants, des gens sans place et de tous ces mécontents du jour qui révent un meilleur lendemain.

Mais il existait une notabilité dont la réputation et Finfluence portaient ombrage au général : c'était Sieyes * , Des autres membres du Directoire, Gohier, républicain honnête et sincèi'e, avait quelque énergie , mais ce n'était pas un homme d^Élat; le général Moulins, d'un caractère faible, irrésolu, n'était pas homme d'action; Roger-Ducos n*avaît de pensée et de volonté que la volonté et la pensée de Sieyes; et Barras consommait dans les délices l'or qu'il devait à la corruption et quHl espérait doubler par la trahison ^.

Sieyes était donc l'homme capital. Deux moyens s'offraient à Bonaparte pour n'avoir plus

> Le parti de la réforme l'avait porté au Directoire en Tan Tii.

«Avant le retour d'Égypie, Barras était en ncgociation

avec le prétendant ; (Irj)uis Louis XVIII) pour lui 2wmùr, dit-on y sa rentrée en t rance. i^RcçoliUion française, par M. Thiers.)

'Jtl'À RÉàlDENCKS ROYALES.

à le redouter : Tun étak de prendre sa place; l'autre, de faire cause commune avec lui. Le premier était plus dans les goûts d'un soldat heureux; d'ailleurs, ce pas une fois &it vers le pouvoir, on s'en emparerait d'abord sans secousse, sauf à le façouuer plus tard à la mesure de son ambition. Bonaparte s'arréle à cette pensée. U sonde Gohier et Moulins , et cherche à leur persuader de se débarrasser de Sieyes et de le choisir lui«méme pour directeur. « Si vous n'y prenez •a garde , président, disait-tl à Gohier, ce prêtre « artiiicieux vous livrera à i étranger.» — «Il faut tf absolument , disait-il à Moulins, vous défaire de <v ce métaphysicien ; il est temps que ceux qui a out déléudu la république prouvent qu'ils sont <c plus en état de la gouverner que tous ces ré» « veurs. » Mais Moulins, qui n*aimaît pas Sieyes, redoulail plus encore Bonapai le; et Gohier lui répondait : « Après avoir glorieusement défendu « la république , général , vous êtes destiné à être «t un jour à la tète du gouvernement, dont vos « victoires ont assuré la stabilité ; mais notre « pacte social exige impérieusement quarante ans « pour entrer au Directoire; vousavezdonc en- « core d'heureuses années acquises à la défense « de la république. »

Bonaparte, qui n'a jamais eu beaucoup de goût pour les conslitutions , opposait à la légalité ,

tantôt un sourire dédaî^iieux , tantôt cette ré^ flexion , que k maturité d'âge doit céder à la maturité que donnent les grandes épreuves politiques; mais les refus , comme les délia nces» demeuraient les mêmes. Les propositions du Direc* toire achevèrent d'irriter le général , lui firent changer son pian de campagne , et précipitèrent le dénoûment.

Les directeurs, justement inquiets des vues secrètes de Bonaparte , et des espérances t umultueuses qui murmuraient autour de lui, déiibé* rèrent entre eux sur les moyens de réioigner. Gohier et xVloulius proposaient de le remettre il ht téte de Tarmée dltalie, et de Je renvoyer au delà des Alpes. « A quoi bon? dit Barras; n'a-t-il a pas assez bien fait ses affaires en Italie? qu'a-t-il « besoin d'y retourner? — II serait imprudent, re* « prit Sîeyes , de le replacer sur un théâtre de <c gloire ; nous devons travailler à le faire oublier. « Que ne lui assigne-t-on pour résidence , avec un «t bon revenu, un château éloigné, Ghambord, par a exemple ' ? » On ne décida rien ; telle était la faiblesse des gouvernants , ou le prestige qui protégeait Bonaparte, qu'ils se bornèrent à mander an Directoire, pour recueillir ses intentions, celui que^ général, ils pouvaient envoyer à la léle

' Brochure de Desmaivts.

d'une armée ; celui que, suspect, Qs pouvaient faire arrêter. Bonaparte se rendit au Luxembourg. « On a a prétendu ici, dit-il brusquement, que /amis « fait mes affaires m Italie; si cela était vrai , ce K ne serait pas du moins , ajouta-t-il en fixant les « yeux sur Barras, aux dépens de la répui>iique. « — Le Directoii'e en est bien persuadé, répondit « Gohier, et ce n'est que pour vous ouvrir de « nouvelles sources de gloii c ([u'il a désiré vous t( entretenir. Votre présence à Paris, pendant que « les armées de la république combattent, pour- « rail être mal interprétée; le Directoire vous K oiire le commandement dune armée, dont il <fc vous laisse le choix. » Bonaparte, 'qui avait pressenti le piège, répondit froidement à celte ouverture; il s*excusa sur sa santé ail'aibiie, disait-il, par le climat dÉgypte, et se retira, bien résolu h ne point perdre dans Finaction les jours de repos qu'il avait demandés.

Cette entrevue, provoquée par l'envie et terminée par la peur; ne laissa pas de faire une certaine impression sur Fesprit de Bonaparte : il sentit la nécessité de couviîr ses desseins d'un voile moins transparent ; il recommanda la plus grande réserve à ses amis; et lui-même redoubla de prudence et de circonspection. S'il allait au spectacle, c^était en loge gi îllée ; si quelque régiment, ayant servi sous ses ordres en Italie,

demandait à iui éii-e préseiilé , il éludait ou ajournaif. cette visite. Il affectait de ne porter que Thabît de r institut, dont il suivait les séances avec assiduité * \ ii refusait presque toutes les invitations f bien convaincu que cette sorte de coquet-^ terie politique ne ferait qu'irriter le désir que tout Paris avait de le voir.

Cependant Barras l'ayant invité à dîner, le 8 bruuiaire, il accepta. Le directeur voulait faire oublier au général ses propos sur Tltaiie ; il nourrissait aussi une autre pensée. 11 y avait peu de monde; on parla de rEgv|Jte, de ses merveilles scieutiliques ; mais la conversation était languissante: on sentait que les deux principaux personnages étaient sous l'empire d'une grave pr éoccupatiou. Après le diner, Barras piia Bonaparte de s'asseoir avec lui sur un canapé , et là^ après avoir fait une triste peinture de la France et de son gouvernement : Vous le voyez vous-même,

■ « Le 5 bramaire, Bonaparte s^est rendu pour la seconde fois à une séance particulière de llnstitut. Il y a pris la pa- « rôle et donné des détails sur Tétat de l'Égypte et de ses

aiiti(|ue^ aioniiments. 11 ;i assure que If r;mal de Suc/., <jui joignait les deux mers, a existé, et qu'il est très-|)ossible de le rétablir sut les débris qui en restent, et qu'il a fait prendre les plans et les nivellements nécessaiies à ce grand travail. •

RiSIDfiNCSS BOTALBS.

« général , ajuula-t-il, la république s eu \a; tout M périt j tout appelle un nouvel ordre de choses ^ et il faut nommer un président. — Un président? » répète Bonaparte, dont ce mot a flatté Toreille, et qui croit déjà y lire sa grandeur future. « — Oui, •c reprend Barras , et j'ai ce qu'il nous faut ; c'est « le général lit douville. » Bonaparte fait un mouvement. — a Quant à vous, général , le repos « ne convient pas à votre ftge , et j'applaudis à « votre intention de vous rendre à l'armée ; de - « nouveaux lauriers vousatteudent sur les champs « de bataille , partez; et moi^ malade , usé, je ne tt suis bon qu'à rentrer dans la vie privée, n L'œil fixé sur Bonaparte, il attendait avec anxiété sa réponse ; mais le général se contenta de regarder à son tour Barras qui baissa les yeux, ce Barras ca- « chail ^a pensée, a dit Napoléon dans ses coii- « versations à Sainte-Hélène^ sa contenance tra- « hissait son secret. » En effet, Barras, abusé par sa vanité ou par ses flatteurs, a\ait révéla dictature, et le nom d Hédouville n'était qu'un masque sous lequel le nouveau Sylla déguisait son ambition. Il s'était imaginé que, comme an i3 vendémiaire on , à Faide des épauieltes de général et des grâces d'une jolie femme, il avait exalté le couraj^e d'un jeune officier, il rencontrerait encore dans Bonaparte un docile instrument de ses volontés; mais le silence dédaigneux du vain-

queur d'Italie lui apprit que les temps et les rôles étaient bien cl)ai i^( s,

A peine Fouché fut-il instruit de cet entretien, qu'après l'avoir vivement reproclié à Barras , il se rendit rue Chantereine pour essayer d en adoucir la malencontreuse impression : ce n'était pas assez ; Barras yint lui-même la désavouer, et faire des offres de services à celui que, la veille, il voulait exiler dans les camps. Bonaparte jugea qu'un tel homme n'était ni capable , ni digne de seconder une grande résolution ; et lorst^ue d'ailleurs il eut reconnu que Barras n'avait presque autour de lui que des intrigants, des hommes sans mœurs, associés au scandaleux éclat de ses prodigalités, il détourna les yeux avec mépris, et les reporta sur les deux autres partis qui se partageaient alors l'influence poliiicjue.

L'un , le parti du Manège ' , proiessait les principes exaltés de la révolution ; il excitait par tous les moyens l'élan patriotique , et on V accusait de vouloir renverser la constitution de l'an III, et rétablir la Convention. II comptait dans son sein des hommes que leurs services avaient rendus populaires; à leur téle Jourdan, le vainqueui- de Fleuras ; Marbot et Bernadotte , tous deux ex-mi-

» Ainsi nommé, |>arcc qu'il s'assemblait dans nn manège, près du lieu des séances des Anciens aux Tuileries.

a 28 RÉSIDENCES KOYALJîS.

nisti*es de la guerre ; Lefèvre, commandant de

la garuisoii de Paris ; Àugei eau , ombragé du drapeau d*Ârcole. Gohier et Moulins avaient dans leurs rangs de nombreux amis, et les dispositions de ces deux directeurs n'claieiil point (avorables à des projets de dictature.

L'exaltation du Manège avait donné naissance à un autre parti qui, sans renoncer aux principes de la république , mais redoutant le retour des excès qui avaient ensanglanté la France y professait plus de modération , et proclamait hautement la volonté de réparer les maux produits par une administration faible et corrompue. Tel était l'esprit de la majorité du conseil des Anciens, et Sieyèsen disposait par ses amis. Lucien Bonaparte travaillait à faire triompher le même système, dans le conseil des Cinq-Cents dont il était le président.

De quel côté boiiaparlejettera-t-il son épée ? H était dans la plus grande perplexité. Lorsqu'on aime Tordre et la paix plus que les révolutions ; lorsqu*on respecte ce qui est, et qu'on ne dcsiie un changement que lorsqu'il peut réellement profiter au triomphe de la liberté et au bonheur du peupK , on aime à voir un liomme, un héros, salué par la victoire, entouré d'une cour militaire et déjà maitre d'une partie du pouvoir souverain',

I Les ministres, les directeurs eux-mêmes venaient le consulter dans son cabinet de la rue Chantereine.

hésiter , à la veille de renverser le gouvernement de son pays. On jouit de son embarras et de ses craintes comme d'un hommage rendu à la force des choses établies; et puissent tous ceux qui seraient tentés de rimiter^ y trouver aussi un grave et utile enseignement!

Il fallait enfui se décider, il fallait sausiaitc à plus d'une impatience. Dédaigneux de Barras, et n'osant se fier au parti du fiîanége ^ Bonaparte espère avoir iiieilleur marché du prêtre , que d'abord il avait couvert de sa haine et de sou mé^ pris : c'est aussi Tavis de Lucien et de Talleyrand.

Bonaparte avait vu Sieycs à 1 époque du i 3 vendémiaire. Dans le moment le plus critique de cette journée , Sieyès l'avait pris à part dans l'embrasure d'une croisée, pendant que le comité des quarante délibérait sur Ja réponse à faire à la sommation des sections. «Vous les entendez , gé- « néral , lui avait-il dit ; ils parlent quand ils de- « vraient agir \ les corps délibérants ne valent, (X rien dans les moments de crise ; ils ne connais- « sent ni la valeur du temps , ni le prix de Tocca- « sion : vous, vous n'avez rien à faire ici; allez, « général, prenez conseil de votre génie et de « la position de la patrie ; la république n'espère *< qu'en vous. ' »

MéêHorial de Haime^Héiène,

a3o KEbli>JiiNC£S BOYALES.

Ce souvenir, ces paroles quittaient redevenues

un à-propos, ces sentiments qui s'accordaient si l3ieii avec les idées de Bonaparte, tout lui paraissait d'un bon augure pour entamer la négociation ; mais, d'un autre côté, Sieyès ne pouvait ignorer, ni les premières démarches que le général avait fiûtes pour révincer du Directoire, ni la légèreté moqueuse avec laquelle madame Bonaparte parlait de lui dans son salon ' ; un refus direct pourrait d'ailleurs avoir de dangereuses conséquents ; il parut plus convenable et plus sûr de traiter par ambassadeurs ; Talleyraiid et Fainiral Brueys furent choisis. Pressé dans les replis de deux es> prits si fins et si artificieux, Sieyès, qui haïssait Bail as autant qu'il redoutait Bonaparte, séduit peut-être par l'espoir de placer encore une des constitutions qu'il avait dans son portefeuille ^ , accueillit celte ouverture ; el le i 5 brumaire, dans la matinée , il eut avec Bonaparte une couiérence pour concerter les moyens d^exécution. — On déclarera le Directoire dissous ; il sera provisoirement remplacé par trois consuls ; le nouveau gouvernement recevra une constitution nouvelle ; un décret éloigneta les deux conseils de Paris où

' Elle l'avait surnommé sa béte noire,

* On les appelait les filles de nmsieur Vabbé* Elles ont eu le sort de Lucrèce , mais elles n'ont pas sauvé la république.

LE PALAIS DE SAmX-CLOUU. 33 1

il serait plus difficile de les maîtriser ; on les transférera , sous prétexte de la sûreté publique, dans un -village qu'on occupara par des troupes ; le général Bonaparte sera investi du commandement supérieui- de toute la garnison.

Ce plan arrêté , et le jour de l'exécution fixé au i8 brumaire , le directeur et le général se ren^ dirent dans Téglise de Saint-Sulpice, où était préparé un banquet oHeri, par souscription , à Bonaparte.

Ses compagnons d'armes se plaignaient de plus en plus de ne pas le voir ' ; et le peuple, ami du merveilleux, et jaloux de contempler les traits de celui (jui a\ait campé à l'ombre des pyramides, accusait hautement le Directoire de le dérober aux empressements de la capitale. Alarmé de la clameur publique, le Directoire s'était enfin décidé à donner cette iéte à Bonaparte; mais, par une contre-politique envieuse, il avait voulu que le général Moreau en partageât les honneurs. Cette circonstance et les préoccupations diveises dont chacun était agité, rendirent la réunion froide et compassée *• En vain Courtois, membre du con-

* Le ai* chasseurs, qui avait figuré au iS veodémiaire, avait fait demander vainemeiït par Miirat d'être reçu par

Bonaparte.

' Plusieurs députés, et Augereiiu et Jourdiin n'y parurent

poior.

a3a k£sidi;nces hoyales.

seildes Anciens, chanta des couplets à la louange

des tieux guerriers ' ; en vain , on porta des toasts à la gloire de nos armes ; il n'y avait parmi les convives ni franchise, ni union, ni cordialité ; tous les yeux , attacliés sur Bonaparte , cherchaient à deviner sa pensée ; et lui , impassible j sous le poids de l'entretien qu'il avait eu le matin avec Sieyès ^ se contenta de faire le tour de l;i lal)lc avec Berthier, laissant tomber de temps en temps quelques paroles flatteuses dans Foreilie des membres les plus influents des deux conseils, et disparut, avant même la iin du diner.

Mais les moments sont précieux ; c*est dans trois jours que doit s'accomplir Ja grande revue. Les deux chefs s'étaient distribué les rôles : Sieyès

* Nous citerons le couplet adressé à Morean :

Toi, jeune Fabius, qu*a deviné Voltaire

Dans l'un de ses plus beaux portraits.

Quand, du sage Mornay peignant le caractère,

Il nous peint Moreau trait pour trait;

Aviire dif sang de tes frères,

Que tou amour sait conserver.

Rejoins nos colonnes guerrières

Four les conduire ou les sauver;

Mab que Tallégresse publique

Te précède au camp des Français;

Elle est le prix de VItaliqiœ,

Elle est le prix de le*» succès.

devait a^^ir sur le conseil des Anciens; Bonaparte, par son frère Lucien, sur le conseil des Cinq-Cents; par lui-même, sur les ti*oupes. Dans les Âneiens, Sieyès comptait un e^-and nombre d'amis: c'étaient principalement Régnier, Cornet, Lemercier, Coi*^ nudet, Fargues: tous sentaient le besoin d'un changement qui donnât au gouvernement pliii^ de force et de considération ; mais ils ne voulaient ni abandonner les principes de 1789, ni ouvrir la porte à la toute-puissance d'un seul. Espoir téméraire ! Une fois qu on prête les mains à une révolution, peut-on pi'évoir où le flot s'arrêtera? Dieu seul a le droit de dire à la mer : Tun' iras pas plus loin! Plût au ciel, toutefois, que la iiiajotité des Cinq-Cents eût été animée du même esprit que la majorité des Anciens ! on se fût épai^né la dou« leur de rccouiii aux Ijaioniiettes, et de violer la majesté de la représentation nationale.

De son côté, Bonaparte, impatient d'accomplir sa mission providentielle, rompit le mystère où il s'était enveloppé ; il ouvrit sa maison, reçut les officiers de la garnison qui lui avaient été vainement présentés une première fois par Moreau, accepta quelques mvitalions chez les uiinisfres, et donna le mot d'ordre à ses amis.

Il unit l'adresse à l'audace; Madame Bonaparte, le 17 au son , lit remettre à (iohier celte invitation par Eugène Beauhamaîs,. son fils. « Venez, moix

a 34 RésiDENCBS ROYALES.

cher Gohier, et votre ieiume déjeuner avec moi, demaio à 8 heures du matin. N*y manquez pas ; j'ai à causer avec vous sur des choses ti*ès*intéressantes. Adieu, mou ciier Gohier, comptez toujours sur ma sincère amitié

a Lapagerie-Bonaparte. »

Mais écoutons un des principaux acteurs de cette grande scène raconter les événements dont il fut témoin ^ :

« Je fus rinstrumciu militaire avec lequel Bonaparte exécuta ses projets. Le jour même de sou

' L'heure parut suspecte à Gohier: « Tu iras seule au rendez-Tous, dit-il à sa femme; et tu diras k madame

Bonaparte que je ne puis me rendre à son invitation, mais que dans la iiiatinec j'aurai l'honneur de la voir, m

« Bonaparte voyant ma femme arriver seule (raconle Gohier), fronça le sourcil. « Quoi ! dit-il , le pré&ideot dc vient pas ? — !Non, général, cela ne lui a pas été possible. — • li faut absolument qu*il vienne; écrivea-Iui , madame,- et je vais lui faire tenir votre lettre. — Je vais lui écrire, général , et j'ai des gens ici qui se chargefont de ma lettre. * Ma femme m'écrivit : « Tu as bien fait de ne pas venir, mon « amij tout m amioiice que l'invitation n'étaii (|irua puge. •

(Mémoires de Gohier.)

* Nous devons cette relation précieuse, écrite quelque temps après le i8 brumaire, à la bienveillance de M. le maréchal Sébastian!, qui, à cette époque mémorable, était colonel du 9^ régiment de dragons.

arrivée à Paris, j'avais remarqué sa joie en appreuaDt que mon régiment faisait partie de la garnison » et que je comptais sur son dévouement. Il s'informa soigneusement de sa force, de sou organisation et de sa disc i])line. Quelques jours après, il me parla de Fëtat déplorable dans lequel il trouvait la France, des dangers extérieurs et intérieurs qui la menaçaient, et du besoin d'y apporter un prompt remède*

« Après quelques instants de silence et de recueillement, il me dit :(c — bébastiani, j'aurai be- «c soin de vous; pouvez-vous compter sur votre ré- « giment? Oui, mon général, lui répondis-je ; mais « il faut se bâter d'agir. — > Nous agirons bientôt ; « venez me voir tous les jours, soignez vos officiers « et vos sous-offîciers , procurezpYOUs des cartou- « elles, soyez prudent et discret. » — Duroc vint annoncer Sieyès, et je me retirai. Tout le monde parlait de gi'ands changements prochains, parce que tout le monde les désirait. Les membres du Directoire eux-mêmes n'espéraient que dans celui qui dirigeait tous les mouvements; chacun d'eux' cherchait des arrangements personnels. Dat^s les grandes crises, des arrangements généraux pour sauver TÉtat sont un devoir, mais les transactions

Gohier, président du Directoire, excepté.

(Note de l'auteur.)

a3G KÉSIDEUCFS ROYALES.

individuelles couvrent d'infSaïaiie. Sûr du ministre

de la guerre ' et du commanda ni de Paris*, le Directoire ne craignait pas la garnison; ies conseils des Cinq-Cents et des Anciens lui donnaient seuls des in{[iiiétudes. Le in au matin, le colonel fiessières^ passa chez moi pour me prévenir que nous touchions au moment d'agir, et que le général Bonaparte désirait me parler le soir à onze heures. Je me rendis, à Theure indiquée , dans sa maison de la rue de la Victoire.

« Le général était dans son cabinet avec q uelq ues membres des conseils ; madame Bonaparte s entretenait avec sa société habituelle. Vers minuit, le général Moreau arriva; quelques instants après , le général Macdonald fut annoncé. Les députés étant partis, Bonaparte nous fit entrer, le général Moreau, le général Macdonald et moi. 11 parla quelques instants des mesures qui avaient été concertées avec les inspecteurs de la salle pour aviser le lendemain dans les deux conseils au moyen d'opérer les changements politiques que les circonstances reudaîent indispensables. Puis il dit en s'adressant à Moreau et à Macdo^ nald : « ^ous avons servi la république sur (t les champs de bataille , nous la servirons eur

' Dubois de Crancé.

» L« général Lefèvre.

i Depuis maréchal.

« cure plus Utilement demahi à Ëaris; j'ai besoin « de votre appui et j'y compte. Soyez rendus « chez moi , demain matin , à huit heures , avec « vos états-majors. » — L uu et l'autre applaudirent à son projet , renouvelèrent les assurances de leur entier dévouement, et se retirèrent.

« Apres que les généraux Moreau et Macdoiiaid furent partis, le général Bonaparte me dit : « Murât « est sur du 2i« régiment dans lequel il a servi; « mais vous devez imprimerie moiuement , toute a la garnison le suivra. Vous avez mille hommes, ce dont cinq cents à cheval et cinq cents à pied ; « vous ferez prendre les armes sous prétexte d'une ce revue, à la pointe du jour, et vous occuperez les a positions suivantes : les cinq cents hommes à i< pied se rentii onl sui la place delà Révolution, oii u ils se formeront en colonnes par division, pour tt y attendre de dou veaux ordres; cent hommes à « cheval se mettront en bataille aux Champs-Élytt sées dans l'avenue de Neuill y ; cent honirues à « cheval occuperont l'entrée du pont de la Révo- « lution, et vous, à la téte de trois cents hommes à « cheval, viendrez vous mettre en bataille dans H ma rue ; je vous donnerai des ordres aussitôt <f que vous y serez rendu. Il est essentiel que vos « troupes ne comnauiiquent avec personne , ni <c pendant leur mai*che ni sur les points où elles «c seront placées, et qu*eUes n'exécutent que les

cr ordres que VOUS leur donnerez vous-même vei^» «f balement. » — Ces ordres reçus, j'allais partir

pour riiolel Soubise où mon régiment était caserne ^ lorsque Lucien entra dans le cabinet de son frère pour lui annoncer quUl devenait indispensable de contremander ce qui avait été prescrit et de retarder le mouvement jusqu'au 19.— Je pris la parole pour faire observer qu'il me paraissait impossible et (ju'il était trop dangereux de suspendre un seul instant Texécutiou d un projet connu de plus de cent personnes. Le* général Bonaparte dit à l/ucien : « Sébastiani a a raison , ce retard est impossible, et il n'y a plus « de salut que dans la réussite, v Cette observation dissipa d'autant mieux les incertitudes et les lenteurs de Lucien , qu il était pénétré, autant que nous , du besoin d'agir immédiatement, et qu'il ne s'était chargé qu'à regret de porter au général Bonaparte ce vœu du comité des iiispecteurs de la salle. Quelques membresl'ayant accompagné chez son frère, il put de suite leur communiquer sa décision, .le quittai à une heure un quart la maison du général et je rentrai chez moi. . « Ce ne fut qu'à cinq heures que je donnai à mon régimeiil l'ordre de prendre les armes; je chargeai le capitaine Letort de commander les hommes à pied, et le chef d'escadron Maupetit les deux détachements des Champs-Elysées et du pont

LE PA.LA1S DE SiiIKT-CLOUD. ^'5^

de la Révolution , en les prévenant que leurs détachements ne seraient formes que lorsque nous serions rendus sur les boulevards Montmartre, et en leur recommandant la plus sévère discrétion. Letort était un homme d'un caraclère décidé et ferme , d'une bravoure brillante et d'une loyauté . sans tache; une promesse était, pour lui, un engagement sacré. Il avait de rélévation dans les sentiments et de Tétendue dans Tesprit. Maupetit était un officier éminemment dévoué et brave. — Mon régiment était sous les armes ; je sortais de mon appartement pour aller me mettre à sa tète, lorsqu*une ordonnance , conduite par mon adjudant y me remit une lettre du ministre de la guerre , contenant l'ordre suivant : « 11 est ordonné au citoyen Sébastian! de consigner le régiment qu'il commande dans sa caserne, et de le tenir prêt à prendre les armes. — Le ministre de la guerre, Duàois de Crancé, m Je donnai reçu de cette lettre du uiinlslro de la guerre, je la mis dans ma poche et je me hâtai de monter à cheval et de partir.

« ^les offiriei's avaient paru étonnés d'une revue aussi matinale; ils le furent encore davantage lors« que je fis les dispositions qui m'avaient été près* criles. Je n'attachai aux différents détachements que le nombre d'ofiiciers nécessaires ; avec tou» le» autres et trois cents homme» à cheval , Je me

BÉSIDEirCES ROYALES.

rendis dans la rue Clianlereiiie où j'ari i\ai a\aul 7 lieures. .1 entrai chez le général que je trouvai levé et habillé en grand uniforme. Âpres m'avoir (énioigné la plus vive satisfaction et le plus tendre attachement y il me dit : .l'ai mandé ce matin a chez moi , tous les militaires de quelque rang «( qui se trouvent à Paris; Bernadotte et Lefèvre « sont de ce nombre. Lorsque ces deux géné^ «( raux seront aiTivés, vous ne permettrez plus a à personne de sortir, qu'au moment où nous V partirons tous ensemble j établissez une garde « a ma porte, commandée par un officier sûr; a laissez trois officiers avec la troupe, et ame- « nez-moi tous les autres, je veux les voir et « leur parler. » Ces mesures prises, je me mis à la téte de mes officiers et j'entrai dans le salon du général pour les lui présenltM*. I ons étaient pénétrés d'émotion et de respect en revoyant le chef qui les avait si souvent conduits à la victoire. Son accueiHiit digne, mais alTectnen\; son discoui-s les pénétra d un dévouement saus bornes : — « Je vous ai quittés , leui* dit-il, dans « la riche Italie que votre valeur avait conquise; tt je vous retrouve en 1 lance où vos revers vous « ont ramenés. L'ineptie ou la trahison ont « trompé les efforts de votre courage et de votre « amour pour la patrie; nos conquêtes sont perce dues, nos frontières soill menacées. Vos anciens

LE PA.LA1S DE SAINÏ-CLOL D. ^4 I

ic compagnons d'armes sont maîtres de TEgypte;

« c est là que j'ai appris vos malheurs; je n'ai pu « résister au désir, je dirai avec plus de raison , « au devoir de venir défendre la France» Son a génie tutélaire m'a fait triompher des croisières tt anglaises; il nous fera triompher aujourd'hui de «c tousses ennemis. Il ne vous manque qu'un gou- « vernement et des chefs dignes de vous : je vais « vous les douner. » — a Général , vous nouscon- « naissez; ordonnez et nous saurons obéir; » s'é« crièrent tous à la fois ces braves officiers. —Un grand nombre de généraux , de colonels et d'officiers de tous grades arrivaient ^. Je rencontrai dans la cour le général Lefebvre qui entrait en voilure. En me voyant , il me hxa d'un air sévère et me fit signe de l'approcher. « Voulez-vous ^ et citoyen, m'apprendre pourquoi vous avez a quille votre caserne, et par quel ordre vous « êtes ici? » me dit-il. «c Vous allez le savoir du a général Bonaparte , » fut ma réponse , qui pa- Mil ledoubler son mécontentement. 11 redemandait sa voiture, lorsque Duroc vint lui dire qu'il était attendu avec impatience. — Il suivit

« Napoléon fit ouvrir les battants ck s poi tt s, et sa maison étant trop petite pour contenir tant de personnes, il s'avança sur le perron, reçut les compliments des officiers, et les harangua. [Mémorial de Sainte-Hélène.)

BÊSIDKKCFii ROTALFft.

cel aide de camp. Je rentrai daos l'appartement et je le vis introduire dans le cabinet de Bona

parte. Apres quelques minutes, il sortit avec lui en tenant un sabre turc. Bonaparte venait de le lui remettre en lui disant à baute voix : « Je vous « nomme mou lieutenant, et je vous prie d acte cepter ce sabre que je portais à la bataille des a Pyramides. » Le gênerai Lefebvre accepta Tun et l'autre avec ( rii[)ressement et devint un instrument d'autant plus utile, qu'en sa qualité de commandant de Paris, il mit à la disposition de Bonaparte toutes les troupes de la place. Bernadolte , avant de se rendre à l'invitation qu'il avait reçue y avait voulu voir son beau-frère Jose{)li , ( |ui, l'ayant trouvé peu favorable aux projets de rsapoléon, le retint toute la matinée cbezlui

Cependant la commission des anciens , que présidait G>rnet ^, avait reçu de Sievès la mission de tout préparer pour iaire rendre le décret de translation ; et dans la nuit du 1 7 au 18 brumaire, « contrevents et rideaux fermés pour dérober au

1 « Eh bien, Leiebvre, lui avait dit Bonap arte , vous , c l'im des soutiens de la république, voulez-vous la laisser « périr dans les mains des avocats ? — Non, non ; jetons tons « ces avocats à la liviL-re », répondit énergiquementheïehwQ. , * Manuscrit du maréchal Sébastiani.

^ Depuis sénateur.

LE PALAIS DE SAINT GLOliD.

« public le travail extraordinaire qui se faisait

« dans les bureaux' », on avait, à huis clos, convoqué les deux conseils pour le 1 8, les ànciens à sept heures du matin , les Cinq-Cents à onze: on eut soin d'escamoter les lettres de convocation des députés dont on redoutait le plus l'opposition.

Le i8y à sept heures du matin, le conseil des Anciens était assemblé aux Tuileries , sous la présidence de Lemercier « La patrie est con- « suroée, dit Cornet, et ceux qui échapperont « à Fincendie verseront des pleurs amers , mais «c inutiles, sur ses cendres. Vous pouvez , repré- « sentants du peuple, prévenir le péril; mais « si vous n'en saisissez l iusLanl, la république « aura existé, et son squelette sera entre les «c mains des vautours ! » Après cette sortie pit^ toresque, Régnier fit une peinture non moins dramatique des dangers qui menaçaient à Paris la représentation nationale, et proposa de transférer le Corps législatif à Saînt-Cloud , où il resterait placé sous la protection du général Bonaparte, investi du commandement de toutes les troupes. Cette proportion, convertie en un décret, fut immédiatement transmise au conseil

' Brochure de Cornet.

^ Depuis sénateur et pair de France.

-a44 nÉSIDENCFS nOYALKS.

des Cinq-Cents avec une adresse ' votée à la demande de Cornudet*.

Coruet ne voulut pas perdre u» moment pour annoncer ce premier succès à Bonaparte ; il courut lui-même rue Chantereine. « Â neuf heures, Bonaparte, invité à venir prêter serment au sein du conseil des Anciens , sortit de sa maison à la téte de plus de deux cents généraux , colonels et ciliciers de tout grade. Moreau, Lerel)vre et Macdonald , avec leurs états-majors, marchaient à côté de lui. Arrivé sur la place de la Révolution où il avait dii igé ses pas, il m'ordonna de réunir la totaUté de mon régiment. Placé au centre , et monté sur un superbe cheval ^ richement caparaçonné , il harangua ma troupe et les chefs qui l'entouraient. Je reçus i'ordie d'entrer dans le jardin des Tuileries\ et de me déployer en face de la garde des conseils qui était en bataille sur la terrasse des Feuillants. Je devais i y contenir et Tempécher de faire aucun mouvement. Cette troupe» composée des plus anciens et des plus braves soldats de Tarmée, parut étoiuiée de mon arrivée et de la position que je prenais devant elle. Mais

» Voir cette adresse dans le Moniteur de l'an viii, page

> Depuis sénateur et pair de France.

3 Manuscrit Sébastiani.

L£ PALAIS DE SAIX«X-CLOUD. a/|5

la présence du général Bonaparte et la revue qu'il eu passa calmèrent son inquiétude. »

Accompagné des généraux Lefebvre, Beurnonville , Berthier, Macdonald, Moreau , et d'un nombreux état-major, Bonaparte est introduit à la barre des Anciens. « Votre sagesse, dit*Uf a rendu <c ce décret ; nos bras sauront Fexécuter. Malheur « à qui voudrait le trouble et le désordie ! je les <c arrêterai, aidé du général Lefebvre, du général « Berthier et de tous mes compagnons d'armes, u hieu dans Thistoire ne ressemble à la lin du fit XVII I* siècle $ rien dans la fin du xviii* siècle ne « ressemble au moment actuel! Nous voulons (( une république fondée sur la vraie liberté, sur « la représentation nationale ; nous l'aurons ; je <c le jure, je le jure en mon nom et en celui de «( mes compagnons d'armes. »

Apres ces paroles, couvertes d'applaudisse* ments que le président eut peine à réprimer Bonaparte sorliL du conseil, et passa en revue, dans le jardin des Tuileries, environ dix mille faommes de troupes. Après leur avoir lu le décret qui le nommait général en chef : « Soldais , s'é- «c cria-t-il, vos compagnons d'armes qui sont aux « frontières, sont dénués des choses les plus néces-

' Garât voultit élevti (jueUjueb objections contre la tuiiue du serment) elles ne furent pas écoutées.

Îè4^ RESIDENCES ROYALES.

« saires; le peuplées! malheureux. Les auteurs de

« tant de maux, ce sont les factieux contre les- « quels je voua rassemble aujourd'hui ; j'espère « bientôt vous conduire encore à la victoire, <f mais avant tout, il faut ruduire à l'impuis- « sance tous ceux <jui veulent s'opposer à votre « bonheur et à la prospérité générale. »

Ces paroles, prononcées avec chaleur, furent accueillies avec enthousiasme.

Le message des Anciens n'avait pas le même succès au conseil des Cmq-Ceots^ qui s'était réuni en toute hâte à onze heures au Palais-Bourbon. K peine Lucien en eut-il fait la lecture , que de tous les bancs il s'éleva des exclamations de surprise et de mécontentement. « Citoyens, dit le « président y le conseil des Anciens n'a fait « qu'user du droit que lui confère l'article ion .« de la constitution ; » et il lève la séance ; et l'assemblée se sépare au cri de vive la république!

Tout Paris était en émoi ; et lorsqu'on se rappelle l'ivresse populaire, et rempresseiiicnt avec lequel ministres % généraux citoyens ve*

' Cambaccrès et plusieurs antres ministres vinrent aux Tuileries saluer et reconnaître le nouveau maître.

* Lorsque Augereau, qui montrait d*abord de l'opposition > vit ce nombreux état-major autour de Bonaparte lorsqu'il entendit les cris d'enthousiasme des troupes, il lui dit

naieiii adorer l'étoile nouvelle qui éclairail le ciel politique , on serait tenté de se demander pourquoi le conseil des Anciens n avait pas seul , el du même coup, renversé le Directoire, sans recourir à l'autorité du conseil des Gnq-Gents, si Pon ne savait que le plus sùi moyen de déliuiie impunément ieslois, c'est delesattaqueravecdesfor* mes légales. D'ailleurs, dans une assemblée dont tous les membres n'étaient pas dans le secret , tel qui avait voté sans scrupule la translation du corps légidatif parce qu'eUc était prévue par la consliLuLioii , irauiait peut-être pas \oulii s'associera une mesure extra-constitutionnelle.

Tandis que Bonaparte établissait son quartier général au palais des Tuileries, on se demandai l où était le directoire , lorsqu'on vit arriver Sieyès, vk cheval accompa^ié de Roger^Ducos, qui venait délibérer sur les moyens d'achever Touvrage si heureusement commencé.

Barras, insoucieux de tout ce qui se passait autour de lui, était tranquillement dans son bain : ce$t là que le trouvèrent Gohier et Moulins, qui,

avec entraînement: « Est-ce que vous ne compte/ pat» sur a votre petit Augereaui' « [MemonaL)

' Tofijours pradeDt et homme de précaution, ce directeur prenait depuis quelque temps des leçons d'équitation d^ms I e petit jardin du Luxembourg.

!l4B RÉSIDENCES ROYALES.

iustruits par Fouché de la séance des ÀDciens et de la revue des Tuileries^ yenaieDt impatients de

s'entendie avec leur collègue pour conjurer les dangers de la république. Barras , qui haïssait tout ce qui dérangeait sa quiétude et ses plaisirs, s'emporta contre Bonaparte qu'il Uaita, de loin., fort cavalièrement \ il promit assistance à ses collègues dans tout ce qu'ils entreprendraient pour arrêter et punir son ambition ; mais à peine les deux directeurs étaient-ils sortis , qu'il envoya Bottot, son secrétaire, aux Tuileries pour étudier le vent et prendre Vair du bureau.

Bottot trouva Bonaparte dans la salle des ins« pecteurs, entouré de Sieyès, de Roger-Ducos, et d'une foule de députés et de généraux : « Barras « veut encore se récrier, dit Bonaparte à Bottot « en élevant la voix ; mais qu'a4-on fait de cette « France que j'avais laissée si brillante? J'avais u laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre; j'avais « laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers ; « j'avais laissé les millions de l'Italie, et j'ai a trouvé des lois spoliatrices et la misère. Que « sont devenus cent mille Français que je conte naissais, tous mes compagnons de guerre? « Ils sont morts. « Bottot était anéanti. Bonaparte reprend : « A entendre quelques factieux, bientôt cr noiis serions tous des ennemis de la république, a nous qui l'avons alïermie par nos travaux et

PALAIS DE SAIHIVCLOUD.

« par notre courage. Nous ne voulons pas de « gens pi us patriotes que les braves mutilés au ser- « vice de la république. » Bottot ne savait comment reporter à Barras cette foudroyante conver^ sation, lorsque, arrivé au Luxembourg, il fut tout surpris de trouver Findoleni directeur, calme, résigné y ne songeant qu'à la retraite: c'est que Brueys et Talleyrand avaient passé par là, et que leurs séductions, appuyées de quelcjues menaces au nom du nouveau dictateur^avaienttout changé. Barras, oubliant sa colère et les promesses qu'il avait faites à ses collègues, avait signé unfi lettre toute faite ctaifonce, par laquelle il donnait sa démission; heureux, au milieu de ses regrets, d'é* chap])cr a une lutte que redoutait sa inollesse !

Bonaparte embrassa Brueys et Talleyrand pour les remercier du succès de leur nouvelle négociation. Mais une scène plus sérieuse l'attendait avec le président du Directoire, Gobier, républicain sincère, dont Fhonorable candeur croyait encore à l'empire des constitutions en présence des baionuettes et de l'entraînement populaire. « Hàtons^nous, avait-il dit à Moulins, d'aller à la <c poursuite de nos deux déserteurs * ; mais a ailous-y, la constitution à la mairie »

Arrivés aux Tuileries, à une heure après midi,

Sieyès et Kojjei -Ducos.

^5o RI^SIDEVCRS ROYALES.

ils trouvent Sieyès et Boger-Daoos dans la salle des inspecteurs du conseil des Anciens y assis au

milieu de plusieurs députés. « Nous venons, leur « dit Gohier , vous demander vos signatures pour « proclamer constitutionneUement le décret de « translation. — I^e décret? répond Sieyès, mais il « est proclamé. Ave^vous vu le général? — Non.^î On fit avertir Bonaparte; il parait , et dès qu'il aperçoit Moulins et Gohier : « Je Tois avec plai- « sir, leur dit-il, que vous vous rendez à nos vœux » ir à ceux de vos collègues. — Nous nous rendons « au vœu de la loi, général, répondit Gohier. — « Pour sauver la république avec nous? — Sauver « la république! mais elle est triomphante en «Suisse, en Hollande, et vous avez débarqué « au bruit de la victoire de Zurich. » — Boulay, député de la Meurthe, prenant la parole : — «Ce n'est point, dit-il, parmi les troupes étran» « gères que sont nos plus dangereux eiineniis. — « Je le sais, re{M*end Gohier; mais,' avec l'appui <t des lois et des vrais patriotes , nous saurons « également les vaincre. »

On apporte un billet à Bonaparte. « Général a Moulins, dit-il après l'avoir lu, Santerre est « votre paient , je crois; on m'écrit qu'il organise «( une sédition au faubourg Saint-Antoine ; aver- « tissez-le de cesser, ou je le fais fusiller sur « l'heure, — Général , Santerre ne marcherait

LE PALAIS DE SA.1NT CLOUD. ti5l

« queûlelMiMtoireluiendonDaitl'ordreyOomme

M au Directoire seul appartient le droit de vous n placer à la téte des troupes. — 11 ny a plus de «t Directoire : Sieyès, Ducos, Barrasont donné leur « démission ; j'attends les vôtres! — Détrompez- « vous, géuéral,tout le monde ne déserte point « son poste. <— La république est en péril , je la « sauverai à tout prix ; Je le veux. »

A ce mol , dont la tournure monarcliique blessait la fierté républicaine de Gohier, les deui directeurs se retirèrent pour aller rédiger une vaine protestation ^ ^ À peine étaient-ils rentrés dans leur cabinet, que leur garde leur fut enlevée; Jubé, qui la commandait, la conduisit aux Tuileries [)uur la mettre aux ordres du général en chef ; Moreau fut chargé d'occuper le Luxembourg. Bonaparte n^avait pas oublié que depuis son retour d'Egypte, et notaiiunent à l'occasion du banquet de Téglise de Saint-Sulpice, un certain parti, soit pour embarrasser les avenues du pouvoir, soit dans toute autre pensée, avait tenté de lui opposer le général en chef de Tannée du Khin; et pottr n'avoir pas à craindre, dans ce grand mouvement , un rival qui pouvait le gêner, il lui avait confié la mission subalterne de garder

■ Mémoires de Gohier, pnge 264.

RÊSIDF.NCIS llOYALES.

le palais du Directoire % en même temps qu*il donnait au colonel Sëbastiani l'ordre d'enlever Barras et de le conduire à Grosbois

Dans la soirée du iB brumaire j on tint , dans la salle des inspecteurs, un conseil secret pour arrêter les mesures définitives à prendre pour le succès de Tentreprise. Là, plusieurs des membres du conseil des Anciens qui, le matin, s'étaient moutrés les plus ardents, paraissaient refroidis par deux motifs : les uns commençaient à redouter l'autocratie militaire; les autres n'étaient pas sans inquiétude sur l'attitude du conseil des Cinq- Cents, qui ne paraissait pas disposé à faire bon

' Gohier raconte, dans ses Mémoires, qu'ayant rencontré

plus tard le général Moreau chez Garât (depuis sénateur), il lui avait reproché la mission de geôlier qu'il avait acceptée. « Si j'ai iait une faute, aurait répondu Moiq^m^ je saurai « la réparer,, •

s « J'avais occupé la position des Tuileries jusqu'au moment où faTais reçu Tordre de me rendre au palais Bourbon pour y appuyer les opérations de Lucien, qui présidait le

conseil des Cinq-Cents; j'avais fait ce mouvement vers midi. A quatre heures je fus nnis sous les ordres du {général Moreau, qui, avec mou régimeut, mille hommes d'infanterie et quatre pièces de canon, marcha pour s'emparer du Luxembourg. Barras occupait encore son appartement. A six heures, je fus chargé de le faire arrêter et conduire à Grosbois, sous Tescorte de vingt- cinq dragons. » (Relation manuscrite du maréchal Sébastian].}

marché de la coustitutioD de Tan III. Aussi, les grands politiques * essayèrent-Os une de ces tran* sactions à l'aide desquelles on croit naïvement pouvoir modérer le torrent qu'on a déchainé; ils proposèrent à Bonaparte d'être directeur avant Tâge. « Hier, c'était possible, répliqua-t-il fière- M ment ; aujourd'hui , il est trop tard ; le Diiec- « toire n'est plus, et on ne rebâtit pas sur des rui- « nés. » Un député , depuis conseiller d'État , proposa , dit-on , la dictature \ il fut , tout haut, seul de son avis. Ënfin on s'arrêta à la nomination de trois consuls, Sieyès, Roger*Ducos et Bonaparte.

Avant de se séparer, Sieyès, qui connaissait parfaitement l'esprit du conseO des Ginq<]ènts, et dont la longue expérience n'était pas tranquille sur la convocation de Saint-Gloud , proposa de faire arrêter, pendant la nuit, quarante députés dçnt il prévoyait la résistance. « Les demi-mesu- « res, (Usait*il, ont toujours tout compromis. » Lucien comptant sur son courage , et s'abusant peut-être sur son influence, ne paitagea point cette opinion, qui fut également combattue par

I Cornet les appelle y dans sa brochure , les grands poli'tiques du conseil des Anciens, et laisse entendre que les trois qufertsde ceux qui avaient concouru à révénement du matin, auraient voulu pouvoir reculer.

KiSIDENCJES ROYALES.

quelques membres des Àiicieus. « J'ai juré, dit «t alors Bonaparte, de proléger la représentation « nationale ; je ne veux point, ce soir, -violer mon « serment ; je ue crains pas de si faibles enne- <f mis. » C'est ainsi que César et Guise s'étaient écriés : Ils n'oseraient!

On s'ajourne au lendemam^ ou se donne rendez-vous à Saint-Cloud*

La nuit du t8 au 19 fut calme; tout était ter* miaéy que plusieurs quartiers de Paris se deman* daient s'il s'était passé quelque chose. Mais il y eut un grand mouvement parmi les troupes de la garnison. Bonaparte nomma le général Lefebvre son premier lieutenant } le général Andréossy , chef de Fétat-major général avec Boucet et Cafarelii sous ses ordres; Lannes, commandant du quartier général des Tuileries; Milhaud, du Luxembourg; Marmont , de FartîUerie à l'École militaire; Berruyer, des Invalides; Morand, de Paris; Macdonald, de Versailles; Serrurier, du Point du jour, et Murât, de Saînt-Cloud, où l'on dirigea une nombreuse cavalerie et un régiment de grenadiers.

'Le 18, à dix heures du matin, Gobiei\ Barras et Moulins avaientmandé le général Lefebvre; mais celuinâ avait répondu que, d'après le décret des Anciens , il n'avait plus âe compie h rendre ^u*à Bonaparte ^ devenu ton général.

PALAIS DE SAIlfT-CLOUD. q5S

Ainsi y Paris était dans une ceinture de fer, et Saint-Gloud ressemblait à un camp Les appartements du coté gauche du Palais, devenus plus tard le salon des princes et le cabinet de Tempe» reur , avaient ët^ disposas pour Bonaparte et son état-major; les inspecteurs de la commission occupèrent lea pièces qui ont formé depuis l'appartement de Fimpératrice; le conseil des Andens était installé dans la grande galerie d'Apollon ; on préparait l'Orangerie pour le conseil des Cinq- Cents. La lenteur des préparatifs aggrava les périls de la situation : on allait, on errait dans les cours; les députés se formaient en petits groupes; ils se demandaient réciproquement ce qu'on était venu faire à Saint-Cloud. Ceux qui étaient dans le secret n'en disaient que la moitié; ils avouaient seulement que le moment était venu de régénérer le gouvernement, de donner aux lois plus d'empire : si l'on avait remis la force armée dans les mains de Bonaparte , c'était pour retremper la république aux sources de la gloire ; et dès qu'il aurait accompli cette mission , il dé* poserait ce pouvoir extraordinaire pour devenir

t » J'arrive à Suint-Cloutl. La cour était un véritable camp ; iDranterie, cavalerie, artillerie, état-major, rien ne manquait à l'attirail militaire. Jamais représentation nationale n'avait été mieux gardée. » C$avary, ex-membre du conseil des Anciens.)

Oigitized

a56 RléSIDfiNCES ROYALES.

directeurs soitavec Berthier, soit avecTalleyrand.

Mais ces vagues suppositions étaient loin de satisfaire quelques esprits ombrageux. « Est-ce un « républicain y disaient les uns, justement indi- (K gné des attentats des ennemis de la révolution , « qui se présente à la conBance publique? Est-ce, <c au coutiaire, un agent du royalisme qui, à la « faveur de sa célébrité , s'est chargé de relever « le tr^ne des Bourbons? ou bien , n*est-ce qu'un <( ambitieux qui marche audacieusement à Tusur- « pation? — L'édifice constitutionnel, disaient «( les autres, exige sans doute des réparations, a mais la volonté nationale n'est pas légalement « exprimée; nos devoirs et nos serments nous « prescrivent de nous rallier plus fortement que a jamais au pacte social dont la garde nous est « confiée* » L'énergie de ces conversations ne faisait que trop pressentir Torage qui allait éclater dans le conseil des Cinq-Cents^.

« L« général se promena seul pendant quelque temps dans le salon de Mars. Personne ne fut tenté de s'approcher de lui; il avait l'air fort inquiet : « Je ne veux plus de fac- « tions^ilfaut que cela iiuisse, disait-il; je n'en veux plus « absoloment. » Il s'arrêta devant cette devise : nec pbtribus impar} il vit son étoile. (Savary*)

* « Vers dix heures du soir, le iS^ un ordre du général Bonaparte m'avait prescrit de me rendre le lendemain , 3 huit heures du matin, à Saiut-Cloud, avec mon régiment, tu

Oigitized

.LE PALA.IS DE 8AlIÎT»CLOUD. %S'J

EuliDi à midi, la musique annonce, par la Marseillaise, roiiverture de la séance des Gnq- Cents. Les députés prennent place dans un morue silence. — £. Gaudin monte à la tribune , et après le tableau habituel des maux et des dangers de la répuhlitjue , « Il est temps, ajoute-t-il , de sauver d la patrie , et de réintégrer le peuple dans ses « droits : vous y parviendrez, si, en brumaire, <f vous montrez le dévouement de 11 ucùdor. » Ces paroles transparentes, à travers lesquelles on aperçoit déjà la proscription et la dictature, sont accueillies par une effroyable teiiipète; de tous les côtés de la salle partent des cris, des rumeurs, des vociférations. « Je sens trop ma dignité de pré- « sideut, dit Lucien Bonaparte, pour ne pas rappe- «c 1er à l'ordre les perturbateurs. — On a parlé de « factieux, s'écrie Granmaison ; nous les connaisa sous,eliis ne m épouvantent pas. Je demande que

y arrivant, j'y trouvai le général, qui occupait l'une des pièces la moins délabrée de ce château et la plus rapprochée de l'Orangerie, Il régnait déjà de l'agitation, et je crus pru-* dent de défendre à mon régiment toute communication avec

les députes. An^ereau, Jcniidan, Talot, Garrcaii et Salîceiti se ])ronienaicnt dans la cour et paraiss.iient dans l'iiiteatioti de s'adresser aux troupes. Le gênerai approuva la précaution que j'avais prise et me retint près de lui. »

(Relation manuscrite du maréchal Sébastîani.)

258 «RSIDENCÏÎS BOYA.LES.

n nous fassions le serment de nous opposer au rëta- H blissementdetouteespècedetyrannie. — Oui, dit ce Deibred ; la constitulion ou la mort ! vive la a constitution ! renouvelons tous notre serment de a fid^lît^ à la constitution ! — Appuyé! Appuyë ! « Le serment! vive la république! » L'assemblée entière se lève , et chacun de ses membres prête individuellement serment à la constitution , au milieu d'un calme imposant et solennel. « Ce « serment, s^écrie Bigonet, aura le même retenue tissement que celui du Jeu de paume ' ; mais il « serait illusoire, si nous ne nous hâtions de le « remplir en envoyant un message au Directoire « pour lui annoncer notre installation ; un mes- « sage au conseil des Anciens pour bii demander « les motifs de notre convocation. — Un message a au Directoire! répond, en souriant, Darracq : « mais où Tenverre^vous? Existe-t-il un Directe toire? »

Le conseil des Anciens transmet aux Cinq-Cents une lettie de Barras ainsi conçue :

■ Pour rendre la prestation doseraient plus auguste et en rappeler chaque jour la sainteté, on avait arrêté qu'il serait

dressé vis-à-vis de la tribune du conseil des Anciens un autel en forme antique, sur lequel devait être placé le livre de la constitution de Tan m.

« 18 brumaire.

« Citoyens repiësentauts,

« Engagé dans les affaires publiques unique-» (c ment par ma passion pour la liberté, je n'ai « consenti à acœpter la première magistrature « de l'État que pour la soutenir dans les périls « par mon dévouement; pour préserver des « atteintes de ses ennemis, les patriotes compro» « mis dans sa cause, et pour assurer aux tlcferi- « seurs de la patrie ces soins particuliers qui ne «c pouvaient leur être plus constamment donnés « que par un citoyen anciennement témoin de tf leurs vertus héroïques, et toujours touché de tt leurs besoins.

« La gloire qui accomf>agMe lerctoin du guera ner illustœ à qui j ai eu le bonheur d'ouvrir m le chemin de la gloire, les marques éclatantes « de con6ance que lui donne le Corps législatif, a et le décret de la représentation nationale m'ont « convaincu que, quel que soit le poste où m'ap- « pelle désormais 1 intérêt public, les périls de « la liberté sont surmontés, et les intérêts des «c armées garantis. Je rentre avec joie dans les « rangs de simple citoyen; heureux, après tant « dorages, de remettre entiei*s et plus respec-

a6o ftisiDCMCES royales.

« tables que jamais^ les destins de la république , « dont j'ai partagé le dép6t.

tf Salut et respect.

« Signé Bakh^is. j>

Tandis qu'une discussion insignifiante s'ouvre sur cette démission, un mouvemeut extraordinaire se manifeste dans l'assemblée ; tous les re> gards se portent vers l'entrée de la salle. C'est le général Bonaparte !

Instruit par ses amis de ce qui s'était passé dans le conseil des Cinq-Cents , et de la scène du serment, Bonaparte avait senti qu'il était perdu s'il restait oisif' . 11 savait que même dans le conseil des Anciens, il y avait de l'hésitation et ce n'était pas sans motifs qu'il avait fait parvenir à Lemercier ^, leur président, cette lettre du secrétaire général du Directoii^e : « Le messager d Eut a que vous aviez chargé d'un message pour le Di-

• ' Déjà Augereau le croyait perdu. « Vous voici dans une «jolie situation, lui avait-il dit. — Augereau, souviens-toi « d'Arcole^où les affaires étaient plus désespérées^lui répond «Bonaparte; sois tranquille» dans une heure tout sera « changé. »

s On avait été frappé des plaintes de Colombe] , de Savary

et d autres, qui accusaient la commission des inspecteurs de ne les avoir pas convoqués.

^ A trois heures et demie.

LK PALÀIS DE SAINT-CLOUB. Sl6f

« recloire* me l a présente; je n'ai pu le recevoir « parce que quatre membres du Directoire ayant « donné leur démission , et le cinquième ayant « été mis en surveillance par ordre du général <c en chef, il ne se trouve plus de Directoire^. »

Après la lecture de cette lettre dont Fà>propos avait été calculé, Bonaparte, comptant plus encore sur la magie de sa présence , s'était rendu, par le salon de Mars , avec ses aides de camp , dans la grande galerie où siégeait le conseil des Anciens. Le président lui ayant accordé la parole : « Représentants du peuple, dit4l, vous êtes sur un « volcan! Mes intentions sont pures, et déjà on « m'abreuvede calomnies; on parle d'un nouveau te César, d'un nouveau Grom well ! La patrie n*a pas <c de plus zélé défenseur que raoi; je veux lui con- « server la liberté et l'égalité.... — £t la constituée tion? s*écria liinglet. — La constitution! reprit « Bonaparte ; vous l'avez violée au 1 8 fructidor ; « vous l'avez violée au floréal; vous l'avez « violée au 3o prainal. La constitution! elle est

■ Bfessage pour Annoncer que le conseil des Anciens était constitué k Saint-Cloud.

' Personne ne fut dupe de cette lettre; la séance fut suspendue, chacun se leva mécontent. « £h bien, dis-je à mes • collègues, vous avez ouvert les yeux trop tard, il n'est plus « temps. » (Savarv.)

26a KÉSlDJiJNCJtS KUYALKS.

« invoqué par toutes les factions, et toutes les

« iàctions la méprisent. On conspire. — Noma mez les conspirateurs. — S'il faut nommer « les hommes 9 je dirai que Barras et Moulins « m*ont proposé de me mellre à la téte d'un ff parti pour renverser tous les hommes à . «t idées libérales {mouvement dtms V assemblée) ; K mais j'ai dédaigné ces proposilions. Mon bras, « armé par vous de pouvoirs extraordinaires, flc ne frappera que les factieux ; et si quelque ora- « leur payé par l'étranger parlait de me mettre (c hors la loi, j'en appellerais à vous, mes braves « compagnons d'armes, vous que j'ai tant de fois « menés à la victoire; à vous braves défenseurs « de la république; j'en appellerais à votre cou« A rage, et nous triompherions, car je marche a accompagné du dieu de la iortune et du dieu « de la guerre^ »

Ce discours , à travers lequel on entrevoyait les baïonnettes et les bonnets de grenadiers, n'avait que médiocrement réchauffé le zèle attiédi des amis de Sieyès, lorsque Bonaparte, pour porter le dernier coup , se présenta au conseil desQnq^iCentft, suivi de quelques grenadiers et

I <t Le conseil des Anciens reçut le général Bonaparte avec calme. Son discours fut peu éloquent; il était trop ému. •>

(Relation du maréchal Sébastiani.)

LL PALAIS DE SAIWT-CLOUI). u63

de plusieurs officiers généraux qui restèrent sur le seuil de la poi le. A ï»uii aspect , toute rassemblée, par un mouvement électrique, se lève comme un seul homme. — « Qu'e$t'*ce que cela ? « s'écrie-t-on de toutes parts : des sabres, des « baïonnettes , des soldats! »

Bonaparte s'avance; et comme le président siégeait sur uu des cotés latéraux de TOrangerie , il fallait , pour arriver à la barre , traverser la moitié de la salle. A peine a-t-il feit quelques pas, que plusieurs députés lui adressent avec vivacité des interpellations : aCest donc pour cela que tu « as vaincu ? » lui dit Destren^ , en lui frappant sur l'épaule. — « Que faites-vous? ajoute Bigonet «en le saisissant par le bras^ que &ites-vous, « téméraire? Retirez-vous ; vous violez le sanca tuaire des lois. »

Mais on ne se borne pas à des remontrances. — Les cris de hors la loi! à bas les tyrans ! à bas CwmwelLl se font entendre sur tous les bancs; les députés quittent leurs places en tumulte, ils entourent. Us apostrophent le nouveau dictateur, qui se trouble et pâlit. Le général Lefehvre, qid a vu le danger, crie aux grenadiers : « Sauvez « votre général! » et les grenadiers emportent plutôt qu'ils n'emmènent BonaparLe , qui disparait avec sa garde.

a64 RisiDEitrcEs kotales.

Bi^onet ' monte auprès du président, pour lui témoigner sa surprise et sa douleur. — « On se a trompe, » répond avec ëmotion Lucien, qui^ après la scène qui venait de se passer sous ses yeux y sentait le besoin de dissimuler, «on se cr trompe : mon frère n'a que des desseins gêné- « reux et favorables à la liberté. J'ai même lieu » de croire quii ne se présentait au conseil que <c pom* remettre des pouiroirs dont il a dû déjà « sentir la surcharge ; et si je pouvais parvenir à a me faire entendre , il me serait facile de rendre a à l'assemblée le calme que réclament les grands

« intérêts de la pairie. > Ces adroites paroles, entendues de quelques autres députés , ramènent un moment de silence, dont Lucien profite pour essayer de justifier la déniarclie de son fière ; mais lorsqu'il rappelle ses laui iers, une voix s'écrie ; «c 11 les a flétids. » Lorsqu'il parle de son amour pour la liberté , une autre voix réplique : « 11 a a profané le sanctuaire des lois : à bas les dicta- « leurs ! à bas les tyrans ! » et Delbred et Aréna demandent au président de mettre Bonaparte hors la loi. « Misérables , s'écrie avec indignation - « Lucien qui s'élance à la tribune ^, mettre hors

* Coup d*Êtat </« ift brumaire, par Bigonet, ex-membre du conseil des Cioq-Cents, exclu le 19 brumaire an yiii. ^ Paris y 1819. N

* Chazal le remplaça au fauteuil.

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LK PALAIS DE SAiNT-CLOLD. a65

«t la loi mon frère , le sauveur de la patrie ! » Sa

voix est étouffée par de nouvelles clameurs. Accablé de douleur et de colère , il dépose son écharpe elles insignes de la présidence, et descend de la tribune. Cn peloton de grenadiers entre dans la salle. — a Est-ce encore Bonaparte? que a vient41 faire? » — L'assemblée était dans la plus grande agitation.

Après faccueil qu'il avait reçu dans le conseil desGinq*Onts, le général en chef, bien aux regrets sans doute de n'avoir point suivi le conseil de faire arrêter une quarantaine de députés , s'était retiré dans la chambre du comité de direction, où il attendait avec anxiété le résultat des efTorts que tenterait son frère pour ramener l'assemblée à de meilleures dispositions. Dès qu'il avait appris la violence de l'opposition , il avait fait consulter Sieyès, qui se tenait sur l'avenue du palais de St-C3oud, dans une voiture attelée de six chevaux de poste , et dont la main invisible dirigeait , du fond de cet étiange et prudent cabinet , les fils de cette scène laborieuse et dramatique ; et l'ex-directeurlui fiyant conseillé défaire enlever Lucien, afin de se concerter plus librement avec lui , et peut-être d'intimider lesGnq-Gents par l'absence de leur président, Bonaparte avait rassemblé ses grenadiers dans la cour du château ; il les avait harangués en ces termes : « Soldats , j'allais feur

266 néSIDKNCES ROYA.LES.

« faire connailre les moyeDs de sauver la républi- « que , et de nous rendre notre gloire ; Us m'ont a répondu à coups de poignard ! Soldats, pui&-je « compter sur vous? » — Oui, oui! — et il avait ordonné à un détachement de pénétrer dans TOrangerie et d'enlever le président. Ce qui fut exécuté, malgré les réclamations et les cris de rassemblée. — «C'est par ordre du général, » répondait le capitaine-commandant. — «Eh bien ! s'écrie le « député Talot, allons, au milieu de la force armée, « cherchera Paris protection et sûreté. »— «Non, a disaient Scheriok, Destrem et autres, il est plus « digne de braver à notre poste , comme le sénat « de Rome , les derniers outrages de la tyrannie.

Pendant cette vaine et confuse délibération, Lucien Bonaparte, général improvisé, était à cheval, au milieu des troupes, dans la cour du château, ou , d'une voix forte et animée , il faisait retentir ces énei^ques paroles : « Citoyens et sol- 4c dats, le président du conseil des Cinq •Cents « vous déclare que l'immense majorité de ce « conseil est dans le moment sous la terreur de ce quelques représentants à stylets qui assiègent « la tribune, présenteiil ia mort à leiu's collègues, « et enlèvent les délibérations les plus affreuses.

« Je vous déclare que ces audacieux brigands, « sans doute soldés par TAuglelerre , se sont mis « en rébellion contre le cimseil des Anciens , et

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LE PALAIS DE SAIWT-CLOLiD. 2G7

tf ont osé parler de mettre hors la loi le général « chargé de l'exécution de son décret , comme si « nous étions encore à ce temps affreux de leur

règne, où ce mot hors la lot suffisait pour Sûre « tomber les tètes les plus chères à la patrie.

4c Je vous déclare que ce petit nombre de fu- « rieux se sont mis eux-mêmes hors la loi par (( leurs attentats contre la liberté. Au nom de ce <r peuple qui depuis tant d'années est le jouet de (c ces misérables enfants de la terreur , je confie « aux guerriers le soin de délivrer la majorité de « leurs représentants.

«Général, et vous soldats, et vous tous ci- « toyens , vous ne reconnaîtrez pour législateurs « de la France que ceux qui vont se rendre au- « près de moi. Quant à ceux qui resteraient dans « rOrangerie, que la iorce les expulse!... Cesbri- « gands ne sont plus représentants du peuple, « mais les représentants du poignard!,., que ce « titre leur reste; quii les suive partout; etlors- « qu'ils oseront se montrer au peuple, que tous « les doigts les désignent sous ce nom mérité des « représentants du poignard!

« Vive la république ! x-

Cet audacieux langage électrise les troupes ; et ])t ( >illani de leur enthousiasme, Bonaparte s'écrie : « Président , vos ordres seront remplis ; » et il ordonne à Murât de faire évacuer par la force la

208 RJ£SlD£IVCi:S UOYALK.S.

salle des Cinq-Cents. Les soldats s*élancent au pas

de charge et au cri devii^e Bonaparte ! L'assemblée répond par les cris de vwe ht constitution ! Fi^e la répuùlique!Le générdlLeclerc suivi de cinquante gi'enadiers , entre dans la salle : « Au nom du « générai Bonaparte, dit-il , le Corps législatif est « dissous ; que les bons citoyens se retirent. » — Les députés demeurent à leurs places. Un officier monte à la tribune et répète : « Représentants , « retirez-vous, c'est l'ordre du générai » Même immobilité. Alors Murât s'écrie : Grenadiers, en a^ant ! Le tambour bat la charge ; les grenadiers occupent la salle dans toute sa longueur ; et les députés, chassés par les baïonnettes, s'échappent les uns par la porte , les autres par les fenêtres, et quittent pêle-mêle TOrangerie et Saînt-Cloud ^.

Intbrmé par Fargues de cette déroute parlementaire, le conseil des Anciens se crut seul investi du droit de sauver la patrie; et, sur la pro-

( fieiiu*frère de Napoléon.

> « Bonaparte nous donna l'ordre d'entrer dans la salle dti conseil des Cinq-Cents avec nos troupes. Murât se mit à notre tète, et dans un instant la salle fut évacuée par les

députés, qui se dispersèrent de tous côtés. »

(Relation du maréchal Sébastiani.) ^ On UoQua aussitôt la consigne dont parle SavaiT dans sa brochure :« J*étais allé y dit-il ^ chez un restaurateur. Je reviens, je me présente à la grille : — On ne passe pas ! — Je présente ma médaille : — On sort, mais on n'entre pas. »

position de Coi uudet , ce conseil , à sept heures du soir^ se forma en comité général, où Ton arrêta la nomination d'une commission executive de trois membres, et d'une commission iégislative, ainsi que Tajoumement des conseils au i^'^ nivôse. Déjà le président Lemercier se préparait à promulguer ce décret, lorsque, à sagraude surprise , on vint lui annoncer quW grand nombre ' de membres des Cinq-Cents n'avaient pas quitté Saint-Cioud, et qu'ils venaient de se réunir de nouveau dans FOrangerie , sous la présidence de Lucien 13ona[)ai le. Il était neuf licures du soir.

Les deux conseils, pour conserver quelques apparences légales après Tattentat dont Saint- Cloud venait d'être témoin , cherchent à mettre quelque harmonie dans leurs actes respectifs. Le conseil des Anciens commence par rapporter le décret qu'il avait rendu deux heures auparavant; le conseil des Cmq-Ceuts , sur la proposition de Berenger*, déclare : « Que le général fionacr parte, les généraux Lefebvre, Gardanne, lesgre- « nadiers du Corps législatif et du Directoire exé- <t cutif, les 6% 79% 86"* de ligne -, 8* et de dra- « gons, et les grenadiers qui ont couvert le général « en chef de leur corps et de leurs armes, ont <c bien mérité de la patrie! n

> Erreur.

s Conseiller d'Éut.

HjO RÉSIOEKCES ROYALKS.

Mais la journée était perdue si la constitution n'était pas renversée ; si Faustère opposition qui avait repoussé le général, n'était proscrite; si enfin le pouvoii* n'était pas. remis dans les mains des principaux auteurs du coup d'État, Boulay de la Meurthe se charge de démon lier les vices de la constitution de l'an m; Viiletard propose une loi qui institue trois consuls et deux commissions, et qui exclut du Corps législatif soixante -deux de ses membres ^ jx)ur cause dexcès et dtattentats. Les deux conseils l'adoptent Frégeville demande que les nouveaux consuls soient introduits pour prêter serment. A deux heures après minuit, le tambour bat aux champs, et Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos entrent dans la salle des Cinq-Cents. « Ci- « toyens consuls, leur dît le président, le plus « grand peuple de la terre vous confie ses des- « tinées; dans trois mois, Topinion vous attend. « Le bonheur de trente millions d'hommes , tel « est le mandat que la patrie remet entre vos a mains; vous saurez le remplir. » 11 reçoit le serment des trois consuls, déclare que le conseil des Cinq-Cents s'ajourne au i^^ ventôse dans son palais; et le petit nombre de députés présents

• Voir, aux pièces justiticatives, la loi du 19 brumaire, lettre A du chapitre IV.

à la séance ' se retirent aux cris tardifs de Fwe la république!

Et Paris s'illuminait , et une proclamation * , lue aux flambeaux sur les places publiques, annonçait à ]a capitale la révolution de Saint-Ooud

• Le Mémorial de Sainte-Sélène prétend qull y avait une centaine de députés^. et même qa*à onse heures du soir les deux conseils étaient en grande majorité. Napoléon aura été mal servi par sa mémoire, s'il faut en croire les témoi- '

{înages non suspects de MM. Scbastiaiii et Cornet :

<' On eut de la peine à réunir assez de membres des conseils pour former le bureau et les comuilbsions. La salle était remplie d'officiers. Lorsque tous les décrets eurent été libellés, les secrétaires en firent la lecture et déclarèrent qu'ils étaient adoptés. A deux heures du matin, je quittai Saint«43oud pour rentrer dans ma caserne de Paris. »

( Manuscrit du maréchal Sébastiani.)

« Un certain nombre de députés du conseil des Cinq-Cents erraient çà et là dans les appartements de Saint-Gloud, dans les corridors, dans les cours. Ils étaient des expeetaïUS} ils savaient la tentative et voulaient en tirer parti.

« Alors, on insinua à ces membres do conseil desCMnq- Ceuts de se former en assemblée; ils étaient vinj^t-cinq ou trente. On fabriqua uu projet de loi, qui est celle du 19 brumaire an viii. Le conseil prétendu des Cinq-Cents le délibéra. Il fut apporté au conseil des Anciens, qui était intact, et la loi fnt votée par la minorité j la majorité était froide et silencieuse. » (Cornet, brodiure. Nbtiee histoHgue sur le iB brumaire,)

a Pièces justilicatives du chapitre IV, lettre B.

IIÉSIDBHCES ROYALES.

et le triomphe de Bonaparte ; et les trois consuls allaient s'installer au palais du Luxembourg, à la place du Direetoire qui avait disparu

Telles l urent les journées des 18 et 19 brumaiie an VIII : elles ont été diversementapprëciées selon la diversité des temps, des opinions, des intérêts. Pour en écrire le récit, nous avons interrogé les sources les plus authentiques ; nous avons écouté les hommes qui avaient joué un rôle dans ces scènes mémorables; nous avons recueilli et pesé les témoignages les plus dignes de foi, et nous croyons en avoir tracé un tableau impartial et fidèle. C'est également sans passion que nous jugerons ce coup d'État, aujourd'hui» surtout qu'il peut être dégagé des calomnies ou des fables qui avaient pai u nécessaires au succès du moment. — Ainsi , on a dit qu'aux Cinq-Cents on avait voulu assassiner Bona parie ! Lucien , dans sa harangue achevai, a appelé les députés les représentatits du poignard; Bonaparte, dans sa proclamation , les deux conseils dans leurs déclarations, les régiments dans leurs adresses, ont tonné contre les assassins; on a donné l'ordre d'arrêter Àréna et plusieurs autres députés comme coupables de cet

* Rogcr-Docos et Sieyès reprirent leurs appartements.

Bonaparte occupa celui de Moulins ; celui de Gohier était destint; «H madame Bonaparte.

LE PALA.IS DE SiLirîT-CLOUO.

attentat; etifin, le Moniteur' a raconté que « Tliomé , grenadier du Corps législatif, qui avait eu la manche de son habit déchirée, en garan* tissant le général en chef d^un coup de stylet, avait déjeuné ,le brumaire , avec la citoyenne Bonaparte qui l'avait embrassé, et lui avait mis au doigt un anneau de la valeur de deux mille écus. »

11 est avéré, aujourd'hui, que tout cela n'était qu'une triste comédie jouée pour essayer de jus« tifier la violence exercée contre les représentants de la nation :

« Les poignards dont on a prétendu que Bonaparte dut être frappé, dit Bigonnet, député au conseil des Cinq-Cents, sont une de ces tictions que le parti vainqueur a très-maladroitement ajustée à son récit. Car, sans présenter une simple dénégation pour en étabUr la fausseté , il suffit de remarquer le langage que Lucien tint au conseil, peu d*instants après Fespèce d'apparition du général. — Laissons donc cette imposture, laissons l'annonce que l'on s'empressa d'en faire, le soir même , sur tous les théâtres de la capitale % ainsi que les témoignages de reconnaissance donnés par madame Bonaparte au grenadier qui avait

• Brumaire an viii.

« ' A la représentation de la Girouette de àlaint-Cioud, au Vaudeville, au momeiit où l'on présente la -eouronne au

2^4 RKSIDENCES ROYALES.

eu la complaisance de recevoir dans son habit y le coup porté à son mari; laissons surtout le perfide honneur que Ton voulut en faire au député Ârëna; c'est une fable grossière \ »

Savary, membre du conseil des Anciens, rapporte k son tour une auecdote qui s'accorde avec cette dénégation :

<K Un sous-officier de la garde, dit-il, vint me faire part qu'un de ses camarades qui se trouvait à Saint-Cloudy venait d'éprouver un de ces coups de la fortune, auquel il ne s'attendait pas. 11 racontait d'une manière fort plaisante qu'il avait été mandé chez le général; que là, il avait appris qu'il avait sauvé la vie au général en recevant le coup de poignard qui lui était destiné; qu'il méritait une récompense; que madame Bonaparte lui avait fait d'abord le cadeau d une belle bague ^ quon allait lui donner une pension; qu'il serait fait officier , et qu'il fallait qu'il se disposât à partir... Il ajoutait, en riant , qu'il était fort heureux pour lui d'avou* déchiré la manche de son habit, en passantauprèsd'uneporte';»

libérateur ilu géoeral en chef, l'acteur vole à la loge de rétat-niajor et jette la couronne civique sur la téte du véritable libérateur, le grenadier Thomé, qui assistait au spectacle. * (Moniieur, a 5 brumaire an vm.)

' Coup d'État du lë brumaire.

' Mon examen de conscience sur le i$ bnunaire, page 37.

LE PALAIS HE SAIJVT-CLOL 1). 778

Cane ^ éx-député aux GDq-Gents , ex-tribun , racontait qu*à Saint-Cloud , avant la séance , il lui était venu à la pensée de montei- cliez le géué^ ral fierlhier; que là, sur une table, il avait aperçu un petit poignard , et qu'après la scène de rOrangerie, il avait reconnu ce même poignard • parmi ceux qu^on prétendait avoir ramassés à la place ou les grenadiers avaient enlevé leur gé« néral.

Le marécbal SébasUani , compatriote et ami de

Napoléon, et dont le témoignage ne peut être suspect, ne dit pas un mot de cette circonstance dans sa relation écrite peu de temps après le 18 brumaire. •

£niin, lorsqu'une sœur du gi*euadier Thomé demanda à la chambre une pension en commémo-^ ration de la conduite de son frère , un député , ancien membre du conseil des Cinq-Cents, déclara que c'était une fable, et la chambre passaà Tordre du jour.

Tel doit être aussi i'arrél de l'histoire. xMais il est facile de comprendre par quels motifs les deux Bonaparte eurent recours à ces moyens extraor* dinaires. Le conseil des Anciens , embarrassé de l'initiative qu'il avait prise , et surtout de Ténergie du conseil des Cinq-Cents, n'agissait plus que mollement à Saint-Cloud; il voulait bien appeler Bonaparte à la place de directeur, mais il com-

mençait à craindre un maitre U fallait donc

triompher de ses scrupules et raffermir son zèle : la lettre calculée du secrétaire du Directoire et la grande image du dieu de laJoHune ^ de la guerre n'avaient point suffi; Bonaparte alors imagina de faire appeler dans son cabinet Fargues , membre du conseil des Andiens, et le pria de raconter à ses collègues qu*on avait voulu le poi«gnarder!

Les Cinq-Cents, plusattachësenoore aux principes de la république et prêts à tout sacrifier pour ne point rétrograder vers le despotisme , avaient forcé celui qui se présentait en dictateur dans leur enceinte, à se rejeter tout pâle dans les bras de ses grenadiers j ils avaient étouffé la voix de leur président qui osait encore parler de liberté en présence des baïonnettes; les soldats euxmêmes, travaillés par les généraux dissidents, avaient paru hésiter une première fois à lutter contre les représentants de la nation , parmi lesquels ils apercevaient le vainqueur de Fleurus...

■ Mot plus poéti<[ue que vrai. On maiMpiait d'argent ; Réal vint me Chantemne, le i8, dire à Bonaparte qifil y avait 600,000 fr. dans la caisse de la police. « — Et Foik lié? » répondit le général. « — Il est prêt à k-s livrer, sur un reçu « de votre main. — Est-ce qu'on écrit jamais nen un jour « comme celui-ci ? » reprit Bonaparte.

LE PAtAlS DE SàlNT-CLOVD. 277

11 fallait donc exalter leur courage jusqu'à Tau* dace; il fallait soulever leur indignation. Cest pourquoi Lucien , dont l'ënergie décida cette révolution , ne balança point à signaler les députés à la Yengeance des troupes, non plus comme des avocats, maïs comme les représentants du pot" gnard; et les soldats, trompés par cette mâle calomnie , se nièrent contre les prétendus assassins de leur général.

Il serait injuste de méconnaître qu'au jour où Bonaparte débarqua à Fréjus, la France , fatiguée d'un gouvernement en désordre, appelait de tous ses vœux un changement , et que le vainqueur des Pyramides était désigné par la voix publique comme le futur libérateur de la patrie; il serait injuste d'oublier qu'aux jours de révolution , il n'y a rien de pur parmi les mortels, et que le succès sert de voile et d'excuse à bien des choses; il serait injuste eniin de ne point applaudir au premier usage que Bonaparte fit de sa victoire ; mais, dans l'intérêt des biens les plus précieux de la société , la liberté et l'ordre légal , nous ne pouvons, sans regret et sans douleur , voir des soldats égarés par leurs chefs, assiéger le sanctuaire des lois comme un^e place de guerre, et traiter en ennemis l'élite de leurs concitoyens; nous ne pouvons partluDMcr a un général couvert de gloire d'avoir insulté par la violence au courage

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278 R£S1D£NCES ROTA.LES.

etàlalidélitédesreprésentanlsd'ungrand peujiie'; et plus Tauréole qui brillait au front du nouveau César était éclatante, plus nous devons le plaindre de s être laissé entraiiier ade semblables excès; plus nous devons faire ressortir ses craintes et ses embarras , pour inspirer aux ambitieux un juste el salutair e eflroi j plus euliii , nous devons flétrir, dans sa forme , un acte qui, s'il trouvait de feciles imitateurs, laisserait toujours la représentation nationale à la merci d'un soldat victorieux.

La fortune de Bonaparte ne se fit pas attendre. A la première séance que tinrent les trois consuls^, il fut élu président. Sityès, cjui avait compté sur la voix de Ducos, témoigna quelque humeur de cette préférence \ et en rentrant chez lui , où dînai» ! it Talleyrand, ]urderer,Cornudet, Cabanis et plusieurs auties de ses amis : a Messieurs , dit- <c il , nous nous sommes donné un maître. »

Sieyès avait raison , et la rapidité des événements justifia ses paroles. Bonapai'te , à Campo-

' Un membre de la chambre eiitranl dans la salle actuelle des députés : « A la bonne iieure! s'ccria-t-il; Bona- « parte h Saiiit-Cloud iitsautcr la république par les fenêtres, « mais nous, nous n'avons pas à craindre de 18 brumaire; « on ne nous a pas fait décroisées! »

* II novembre 1799.

^ Le Mémorial de Sainte^Hélène indique les moyens de

cojisolation que Douapai te euiploya pour calmer Sieyès.

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Formio, avait dit aux pléiiiputentiaires de l'Autriche : « Le peuple français a fait une république; « il refera, s'il le veut, une monarchie » Cet avenir était-il déjà dans la pensée du vainqueur de ritalie ? Quoi qull en soit , tout s'arrange pour hâter cette réédification. Le président du consulat devient premier consul après le traité d'Amiens, il est réélu pour dix ans; le i8 floréal an x, le sénat le proclame consulà vie , et décrète « qu'une « slalue de la Paix , tenant d une main le laurier « de la victoire, de l'autre le sénatus-consulte , « attestera à la postérité la reconnaissance de la « nation. » C'était déjà régner : aussi les résidences royales furent-elles mises à la disposition de rbéritier des rois.

Le vainqueur de Marengo, séduit par le souvenir du 1 g brumaire autant quepar la beauté du lieu et la proximité de Paris, choisit SaintOoud, berceau de sa puissance, pour sa résidence d'été. 11 fallut l'approprier à ses goûts et aux habitudes d'une cour militaire : les boudoirs de Marie^ Antoinette disparmcnt. On conserva les grands appartements qui fbnt face à la cour d'hunnem*, et les belles galeries de Mignard ; on bâtit une salle de spectacle à rexlrémilé de l'Oi angerie.

* Mémorial de Sainte -Hélène.

' CunstUutiua de l'an vin.

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a 80 A£SiD£JECG£S ROTALJBS.

M. de Choiseul avait rapporté , de ses voyages en Grèce, le modèle en plâtre d'ummonument d'Athènes placé sons FAcropolis, appelé la lanterne de Démosthène , et non , comme on l'a répandu vulgairement, la lanterne de Diogène. Ceux qui avaient substitué ce dernier nom à l'autre voulaient sans doute, par une flatteuse allusion , laisser deviner que Diogène avait enfin trouvé à Saint- Qoud rbomme qu'il cherchait depuis si longtemps... Les frères Trabuchet exécutèrent cette lanterne avec un art qui la fit admirer à l'exposition publique de Tan xi. Le premier consul la fit transporter à Saint-Cloud, et la plaça sur un obélisque élevé par M. fontaine , architecte de l'empereur. Lorsque Bonaparte coudiait à Saint- Cloud, la lanterne de Démosthène, placée sur le plateau le plus élevé du parc j devenait un phare (|ui annonçait à la capitale que le chef de l'État reposait dans ce palais.

IVIais le titre de premier magistrat de la république n'était plus assez pour Bonaparte, et sa conscience, d'accord avec son ambition, lui disait qu'il avait droit à une plus haute dignité, N'étaitce pas lui qui avait triomphé de l'Ëurope à Ma* rengo ? donné la paix à la France? arrêté le cours des désordres et de la guerre civile? raffermi l'empire des lois ? relevé les autels de la religion ? organisé le gouvernement"^ ramené les lettres et

LE PA.LA1S I)J: SAIWT-CLOUD. nHt

les arts exilés par la terreur? réglé les intérêts des familles conformément aux principes d'égalité proclamés en 1 789 ' ? institué ces récompenses si puissantes sur rimagination des hommes créé enfin les grands corps de l État pour maintenir Téquilibredes pouvoirs^? — Tout cela ne méritait-il pas une couronne?.... Sois heureux , César , tu vas régner! — V^ois dans ce même palais où la liberté renversée fut le marchepied de ta fortune , vois se presser autour de toi, sous l'habit de sénateurs , ces faciles républicains qui avaient préparé ta puissance» et daigne monter au tr6ne au bruit flatteur des paroles du second consul, organe de l'admiration publique

ce Le décret ^ que le sénat présente à Fotre Mu" « /estéJmpénale^dïtCwaûLbacérès^n'estijae l'expres- « sion d'une volonté déjà manifestée par lanalioil^

* CodeCiviî.

* Légion d'honneur.

^ Le séoaty le tribuDat, le conseil d*État« le eovps législatif.

* Cambftcérès» anden ministre de la justice sons le Directoire.

s Ce décret avait été proposé au tribunal par Curée; le tribunal Tadopta, et ic s^ouinit, le 26 floréal an xii, à la sanction du sénat.

6 Des registres avaient été ouverts, pour la forme » daus toutes les niunici|;iaJité$ ; la nation, touchée des grands ser*

aBa K^SIDEJNCES ROYALJiS.

« 11 n'ajoute rien à votre gloire ni à vos droits; ce «n'est qu'un tribut que la nation paye à sa propre <c dignité... Aunom du sénat, pour la gloire comme « pour le bonheur de la républiquey je proclame « Napoléon Empereur des Français. » — J'accepte , « répond Bonaparte , le titre que le sénat croit « utile à la gloire de la nation ; et après celte cérémonie , le chancelier du sénat acoompa^ié du président du corps législatif, du président du tribunat, des deux préfets, des douze maires, du gouverneur de Paris , et d'une foule d'officiers généraux, pai court la capitale, musique entête, et proclame ^iapoléon V Empereur des Fran*

caîs

On s étonna que le sénat , composé en grande

vices rendus par Bonaparte, ne demandait pas mieux que de lui décerner le plus haut gage de sa reconnaissance ; mais on nous pardonnera de citer une anecdote qui peut au besoin donner une idée de la sincérité de certaines adhésions

nationales. Un des généraux qui avaient le plus contribué au sucres du 18 brumaire, mit l\ Tordre du jour l'ôlevation du premier consul à l'empire. • Soldats, dit-il, celui qui vous a « si souvent conduits à la victoire, le général Bonaparte , « premier consul , est proposé pour empereur. Vous êtes « libres de voter pour ou contre ^ mais je dois vous prévenir « que le premier d'entre vous qui dira non, sera fiuillé à la « téte du régiment. — Fiife la liberté! »

' 18 mai i8o/|.

LE TALAIS DE &A.1JST-CLOUD. a8ji

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