I.K PALAIS BE SAINT*CIiOUl>. S
que le premier président , quoique prisonnier lui* même à la Bastille, savait que ces bons servi»
teui's avaient les moyens de s'emparer d iine des portes de la ville, et de l'ouvrir à Tarmée royale. L'envoyé ajouta qu'il avait quelque chose de plus ])articulier à coiiimuniquer au ruij niais tous les eilorU de M. de Laguesle pour lui eu faire dire da* vantage furent inutiles; le moine resta muet sur ce point. Quant à ses mou iis de s'introduire dans la Bastille, et de conférer avec le premier président, il n'hésita pas à les faire connaître : c'était sous prétexte de voir un prisonnier, le conseiller Portail, fils de Portail, chirurgien du roi, qui le protégeait; et sur la demande du procureur général , si quelque lettre ou quelque titre pouvait lui donner accès auprès de Sa Majesté, Jacques Clément présenta un billet prétendu d'Achille de Uar. lay , écrit en caractères italiens, et conçu en ces termes :
« Sire, le présent porteur vous fera entendre « Fétat de vos serviteurs , et la façon dont ils
« sont traités, qui ne leur ote néanmoins la voit lonté de vous faire très-luunble service , et en «r plus grand nombre que Votre Majesté n'estime. « Il se j)résente une belle occasion sur laquelle il « vous plaira faire entendre votre volonté ,. vous « suppliant très^humblement croire le présent a porteur en tout ce qu'il vous dira. » Au bas
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de ce billet était une croix dans un cercle.
Ënfin , pour justifier sa sortie de Paris, Jacques Clément dit qu'il avait prétexté un voyage à Orléans, et il exhiba un passe-port de M. deBrienne, prisonnier au Louyre.
Pendant ce long interrogatoire, le procureur général, qui pensait avoir afTaireà un espion ^ , le tourna et retourna de toutes manières, afin de pénétrer ses desseins secrets et son véritable caractère; i! alla même jusqu'à lui mauiresler ouvertement ses soupçons ^; mais le moine resta ferme, répliquant que lorsqu'il aurait appris k ceux de Paris la volonté du roi , il reviendrait annoncer le jour et l'heure de l'entreprise, et mettre sa vie entre les mains de Sa Majesté comme gage de sa fidélité.
M. de Laguesle se rendit sur-le-champ chez le roi, qu'il ne put voir que dans la soirée^. Henri ill
< Nous établirons tout à Theure, d'après la lettre de M. de Laguesle, que les soupçons de ce magistrat allaient plus loin.
* Thuanus restiiutus, in-ii, page $4.
* « Le roy, attendant Teffet des promesses que la crainte des uns et raffection des autres liiy avoient faites de lui ouvrir les portes de Paris du côte des fauxbourgs Saitit-Ger~ main, Saint-Jacques et Saint-Marceau, passoit les journées à visiter les quartiers de son armée. » (Mémoires du duc
fut trè&<M>ntent de cette nouvelle; le moyen propose hâtait la prise de Paris et la délivrance de sujets dévoués qui gémissaient sous la tyrannie de la rébellion. 11 commanda que le lendemain , sur les sept heures du matin , on lui amenât le religieux. Celui-ci, cependant, était resté au logis de M. de Laguesle, situé prés du pont de Saint* Qoud , et soupait gaiement avec les gens de ce magistrat y coupant ses morceaux avec le couteau qui, dans quelques heures , allait servir à tuer le roi. Un des convives fit observer que le jacobin avait plutôt oublié son bréviaire que sou couteau ; il répondit tranquillement : « Voilà mon <r couteau et voici mon bréviaire, I]n autre lui avaiil dit qu'il était bruit que plusieurs jacobins avaient résolu d'assassiner le roi , Clément répondit encore sans la moindre émotion : « Il y en a « partout de bous et de mauvais »
d'AngouIèine.) Le même personnage qui occupait à Saint- Cloud la maison de du Tillet , dit que le 3 1 juillet il entendit le roi , se promenant dans le jardin de cette maison , dire au maréchal de Biron Tordre qu'il voulait c[ne Tarmée tînt pour entrer dans Paris.
« *c Le roy, deux jours auparavant , avoit reçu un billet d'une demoiselle de bon lieu» qui étoit dans Paris, par le* quel elle Tavertissoit qu'il eût à se tenir sur ses gardes, parce qu'il y avoit trois hommes qui avoient résolu sa mort; ce
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RJiSlDRNCES WOYALI S.
Malgré ce calme extraordinaire , les soupçons n'ëlaient pas dissipés , piiisc|ue , pendant la nuit , (|uelqu'un fui introduit dans la chambre où le moine couchait, afin de le surveiller ; on le trouva enseveli dans un profond sommeil ; près de lui était son bréviaire ouvert h rarlicle Judith !
Le lendemain 9 i*'' août 1589, il dormait en* core , quand M. de Laguesle le fit éveiller sur les six heures; et avant d^exécuter Tordre dv son maitre , il aboucha le moine avec le premier chirurgien du roi y Portail , à qui Jacques Clément donna des détails très-particuliers sur sa femme et son fils. Oii se dirigea ensuite vers la maison Gondi. Henri III avait passé la soirée de la veille en petit comité avec son gi and écuyer Roger de Saint-Lari, seigneur de beiiegarde, et avec le marquis de Mirepoix , Fun de ses gentilsliommes. Il avait fait chanter jusqu'à onze heures du Pont ,
qu'il découvrit à miadame la duchesse de Retz , qui l'étoit venu saluer. C'est d'elle dont j*ai entendu cette histoire. Elle
lui répondit ([u'il devoil donc se mieux «^aider qu'il ne faisoit, et ((lie de sa \ ï<: dt pi uduit la conservation de tous ses iidèies sujets, li lui répliqua qu il s'en reiiiettoit à la volonté de Dieu, qui le conserveroit s'il le voyait nécessaire à son peuple; et, s'il ne l'étoit pas, qu'il se dîsposoit fort libéralement à la mort. » (Oeuvres d'Estienne Pasquier, livre xiv, tome II. Extrait d'une lettre écrite par lui au comte de Sauzay, le 5 août i583.)
LE PAL4IS DE SAINT-CLOUD. 6l
la Clavelle, la Fontaine et le Baillif, qui étaient de sa musique. A minuit, M.. de Bellegarde lira le rideau en sa qualité de grand chambellan. «Jamais « le l'oy n'avait été de meilleure humeur *. »
Ceci se passait le 3i juillet. Le jour suivant, sur les sept heures, du Halde, premier valet de chambre du roi, annonce le procureur général conduisant un religieux , et les introduit aussitôt par ordre du roi. Henri 111 vient de se lever, il est seul en sa cliaiubre, avec M. le(}rand*; son hahillemeut est en désordre^ , ses chausses mal attachées, son pourpoint de taffetas gris tout délacé; il n'a point encore mis la peau de buffle qu'il avait coutume de porter sous sa cuirasse.
Le moine se présente dans l'attitude la plus humble ; les yeux baissés , les mains jointes , il s'ageuouille en entrant. Le roi lui ordonne de se relever. I^e moine s'avance avec toutes les marques extérieures de la timidité et du respect; mais M. de Laguesle, toujours en défiance, se place deux fois devant lui et TaiTéte. À côté du roi se tenait M. de Bellegarde; plus loin, du Halde, qui écoutait et obseï voit. Retenu pai- le procureur gé-
> Mémoires du duc d'Angouléme.
> Âbi'éviatioii de M. le grand écuyer.
* De Tbou.
02 RitelOENCES BOT A LES.
uëral , qui Tempéche d'approcher, Clément montre sa missive, et répète qu'il a des choses importantes à communiquer verbalement à Sa Majesté , et qu elle seule doit connaître. < il n'y a ici que des <c serviteurs éprouvés, réplique vivement M. de La- «guesle, l'envoyé peut parler de loin.» Celui-ci insiste pour être entendu en secret par Sa Majesté. Alors, sur un geste du roi, MM. de Bellegarde et deLaguesle s'inclinent et s'écartent. Henri 111 , qui aiiiiait les moines, et qui avait confiance en eux, se dirige vers l'euibrasure d'une croisée en faisant signe au religieux de le suivre* Clément obéit en silence; il marche sur sa proie à pas comptés, la téte basse j axTivé devant la croisée, il se prosterne de nouveau, baise la missive d'Achille de Harlay, et la remet humblement au roî. Tandis que lattention de Henri III était concentrée dans la lecture de cette lettre*, le jacobin, qui épie ses mouvements , saisit avec rapidité le couteau qu'il tenait caclié dans sa manche, « et lui donne tel coup dans le bas-ventre, que les entrailles en sortoient avec le sang, en grande effusion. Leroy, voyant l'ombre du couteau, avoit paré delà main, qui fut un peu ofTensée, mais elle n'empesclia pas l'impétuosité du coup, donné à plomb » et de toute
1 Oum rex cartam ab eo porrectam aUeatis oculis percurrit. (Thuanus.)
la force du religieux ^ » Se sentant blessé, le roi s'écria : « Ah! malheureux, que t*ai-je donc fait, « pour m'assassiner*! » Et, tirant le couteau de sa blessure, il en frappa le frout du régicide, que M. de Laguesle renversa d'un coup d'épée. Â.u cri du roi accoururent Loignac, Montpesal et Mirepoix, gentilshomaies de la chambre, suivis de quelques-uns Aesquarante^cinq ot-dinaires; ils criblèrent le corps du jacobin de coups de dague , et le jetèrent par la fenêtre ^. «C'étoit un triste et piteux spectacle de voir, d'un côté, le roi ensanglanté , tenant sesboyaux entre ses mains, et de l'autre , ses bons serviteurs qui arri voient à la file, criant, pleurant, se déconfortant extrêmement,
■ Nous avoDS consei*vé Tatroce énergie du jacobin auteur du Discourt véritable sur la mûri d*Uenry III, imprimé en 1 589.
' Les historiens contemporains varient snr l'exclamation de Henri III» au moment de son assassinat Suivant l'Estoile, le roi dit! « Haï le méchant moine! il m'a tué, qu'on le tue! » D'après Chevemy: « Ha, traistre! que fais-tu? »
3 Innumeris vulneribus confossum interfidunt.
(Thuanus.)
« En entrant, je trouvai dans la cour le speclacle horrible de ce démon, lequel avoit été jetté par les fenêtres, et tous les gardes du corps eu armes, le long de l'escalier, qui fondoient en larmes. » (Mémoires du duc d'Angoulémc.)
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remplissant Tair de leui's regrets, et secbaufTaut de leurs ardents soupirs et gémissements'. »
M. de La^esle , désespéré d'avoii* introduit le régicide , seUul jele aux pieds du roi, le suppliant de le faire mourir; grâce que Savary de Saint- Pastour, l'un des quai^nte-cinq, fut sur le point de lui ocU oyer sans ordre
C'est encore aujourd'hui une question historique de savoir par quelles mains Jacques Clément reçut la mort. M. de Laguesle a écrit qu'il renversa seulement le moine, en le frappant dans l'estomac avec la garde de son épée, mais que d'ailleurs il fit tout pour qu'on le gardât en vie. Cette déciai âtion est positivemeul contredite pai' plusieurs écrivains contemporains, notamment par le protestant d'Àubîgné et par le catholique Davila; ils disent l'un et l'autre que le procureur général tua roide Jacques Gément ^. C'est une
' Voir la lettre ite M. tle Laguesle, aux pièces justificatives du chapitre U, lettre A.
a Les quarante-cinq ordinaires étaient des gens déterniinés que Henri III tenait à gros gages pour la défense de sa personne et pour ses exécutions particulières. Dans le libelle intitulé les Mcews et humeurs de Henri III, on en parle
comme de vrais coupe-jarrels et fciuieurs de naseaux. Leur tdi mation remontait avant i585. A cette époque , ils étaient i'.oin mandes par Loignac.
' « Le procureur général , troublé de déplaisir pour se
imputation bien grave dirigée contre un magistrat^
qui devait comprendre combien une semblable précipitation engageait sa responsabilité. Le nom des fauteurs du crime , ses complices, le secret du régicide, tout mourait avec lui'. Aussi les ennemis de M. de Laguesle ne mancjuerent pas de s'emparer de ses aveux ; ils en firent des arnie^ pour le combattre, et lui dirent qu'il n'y avait pas loin de la gai de à la lame d'une épée. Mais admettons que l'on repousse ces attaques , et que la jus* tification du procureur général soit acceptée , il
voir instrument d'une chose tant à contrecœur , <)onna de
son épce à travers le corps du jacobin, et le tua de ce seul coup. Le coup deLamirsle fut sujet à beaucoup d uiterprétatiuiis et de b las m es \Hnir le moins justes, en cela qu'un procureur {général en devoit savoir liiuportance. »
(B'Aubigné.)
ft Lagiiesle passa l'espee au travers du corps du scélérat, qui tomba roide mort. » (Daviia.)
» C'est Topinion d'un grave personnage contemporain , le chancelier (>hevernv. Il dit, à j)ropos de la mort précipitée de Clément: " Ce iuL une très-grande faute, car il valoit mieux le conserver vif jusques à ce que l'on eust tiré par sa bouche la vérité de ce malheureux dessein, qae se rassasie^ de son sang brusquement, laissaut un tel parricide et mes^ chancelé inconnue et impunie, comme elle l'a trop esté dtl depuis, le corps de ce meMihant n'ayant été que pendu. »
(Mémoires de Chevemv.)
restera toujours chargé d'une très-coupable imprudence. Jacques Clément lui inspirait les dë-
iiances les plus vives^ non pas seulement comme espion ; ses soupçons allaient plus loin , d'après ses propres aveux, puisqu'il dit que deux fois il se plaça eiiUe le roi et le jacobin, lui demandant de ne pas approcher et de parler haut. Cet homme avait un couteau dont il s'était servi la veille au souper; cl sans le ioiiiller, siuis prendre la plus simple précaution , que son devoir lui commandait comme magistrat et comme investi de la confiance du roi , il sert d'introducteur à Jacques Clément, et livre Henri 111 au fer d'un assassin!
Ces circonstances extraoïxlinaires donnèrent lieu , lors de l'événement , à une foule de bruits contradictoires :
Les uns prétendirent que le meurtrier était un huguenot déguisé ; le plus grand nombre , que c'était un ligueur sous la robe d'un prêtre. Ceux-ci racontèrent que dans la nuit du 3i juillet, on avait fait disparaître Clément pendant qu'il dormait, et qu'un soldat catholique de l'armée du roi avait prisleshabitsdu jacobin. D'autres^enfin, que ce fut bien Clément qui entra chez le roi ; mais que le régicide, résultat d'un complot formé par des personnages trèfravant dans la £uniliarité royale , fut consommé par la main d'un de ce&