‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 10 sur 91 · MORT D'HENRIETTE D'ANGLETERRE, DUCHESSE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

MORT D'HENRIETTE D'ANGLETERRE, DUCHESSE D'ORLÉANS

Nous voici arrivé à cette catastrophe soudaine dont on ne peut suivre les détails sans un serrement de cœur. L'affliction fut profonde et sincère, le deuil fut général quand on apprit que la jeune duchesse d'Orléans, cette

(1) Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, daprùs de nouveaux documents. Perrin, 1881.

Henriette d'Angleterre dont le charme était infini, « dont la parole était une caresse pour tous ceux qui l'approchaient », était tombée malade et avait expiré en neuf heures avec cette hâte de la mort que Bossue t rendait si bien par ces paroles : « 0 nuit désastreuse, o nuit effroyable! où retentit comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt. Madame est morte! ». — « Avec elle écrira, le G juillet 1670, Mme de Sévigné à Bussy- Rabutin, on perdoit toute la joie, tout l'agrément et tous les plaisirs de la cour. » — « Qui de nous, dit encore Bossuet, ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique événement avait désolé sa famille? » Rien n'est plus juste que cette réflexion de Bossuet. Aucune mort ne fit éclater plus de sanglots. Il n'est dans l'histoire qu'un petit nombre de privilégiés dont la fin ait le don d'attendrir la postérité. Henriette d'Angleterre est certainement de ceux-là.

Depuis son retour à Saint-Cloud, la princesse ressentait des douleurs au côté et à l'estomac auxquelles depuis longtemps elle était sujette. La fatigue du voyage, les insomnies avaient irrité son sang, et il faisait du reste une chaleur excessive. Le vendredi 27 juin, malgré l'avis de M. Yvelin, son médecin ordinaire, elle voulut se baigner dans la Seine; mais s'en étant mal trouvée, elle y renonça pour le lendemain. Mme de La Fayette à laquelle nous empruntons ces détails, étant arrivée à Saint-Cloud à dix heures du soir, trouva Madame se promenant dans les jardins éclairés par la lune ; tout en se plaignant à son amie de l'état de sa santé, elle avait soupé comme à son ordinaire et resta dehors jusqu'à minuit.

Le lendemain dimanche, elle se leva de bonne heure et descendit chez Monsieur, qui se baignait ; elle resta longtemps avec lui, puis rentra chez Mme de La Fayette. Tout en disant qu'elle avait bien passé la nuit, elle s'avouait chagrine; mais « la mauvaise humeur dont elle parloit auroit fait les belles heures des autres femmes, tant elle avoit de douceur naturelle et tant elle étoit peu capable d'aigreur et de colère ». :

On vint l'avertir que la messe allait commencer et elle s'y rendit. En revenant dans sa chambre, elle s'appuya sur Mme de La Fayette en lui disante avec un ton de bonté qui lui étoit si particulier qu'elle ne seroit pas de si méchante humeur si elle pouvoit causer avec elle, mais qu'elle étoit si lasse de toutes les personnes qui l'environnoient qu'elle ne pouvoit plus les supporter ».

Elle alla ensuite chez sa fille, Mademoiselle, dont un peintre anglais faisait le portrait. C'était cette Marie-Louise, si belle et si malheureuse, qui monta un instant sur le trône d'Espagne et dont la mort rappela si douloureusement celle

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de sa mère (1). Madame se mit à parler à la duchesse d'Épernon et à Mme de La Fayette de son frère, le roi Charles II; cela lui rendit quelque gaieté, et, au dîner qui eut lieu en public, elle mangea comme d'habitude.

Le repas terminé, elle prit fantaisie à décoiffer Mme de La Fayette pour voir les blessures que cette dame avait reçues à la tête par la chute d'un châssis et lui demanda si elle avait eu peur de la mort : « Pour moi, dit-elle, je ne crois pas que j'en eusse peur. » [Journal d'Olivier d'Ormesson, t. II.) Elle se coucha ensuite sur des carreaux, ce qu'elle faisait souvent quand elle était en liberté^ et fit asseoir Mme de La Fayette assez près d'elle pour que sa tête reposât presque sur les genoux de son amie.

Malgré le bruit des conversations, Madame s'endormit. Mme de La Fayette remarqua alors une grande altération dans son visage. Il fallait que le changement fût bien frappant pour que d'Ormesson l'ait noté aussi. Quand la duchesse se réveilla, son visage portait des traces de souffrances, et la mine était si mauvaise que Monsieur en fut surpris et le fit remarquer à Mme de La Fayette.

Passant ensuite dans le salon. Madame se promena quelque temps avec Boisfranc, trésorier de Monsieur ; et en lui parlant elle se plaignit plusieurs fois de son mal de côté.

Monsieur se proposait de descendre à Paris; mais, ayant rencontré sur l'escalier Mme de Meckelbourg, il remonta avec elle. Madame, quittant Boisfranc, s'entretint avecMme de Meckelbourg. A ce moment, Mme de Gamacheslui apporta un verre d'eau de chicorée qu'elle avait l'habitude de prendre depuis quelques jours pour se rafraîchir. Le verre lui fut présenté par Mme de Gourdon, sa dame d'atours. Après l'avoir bu, elle se prit le côté et dit d'une voix douloureuse : « Ah ! quel point de côté ! Ah ! quel mal ! Je n'en puis plus ! Je suis empoisonnée (2). »

Dans le premier moment de ses souffrances Madame avait beaucoup rougi, puis elle devint d'une pâleur livide. Elle continua à se plaindre de douleurs cruelles à l'estomac, et comme elle pouvait à peine se soutenir on dut la porter sur son lit pour la déshabiller. Pendant qu'on la délaçait, elle se plaignit toujours, et Mme de La Fayette, attendrie, lui dit en lui baisant les bras qu'il fallait qu'elle souffrît beaucoup, elle qui était si patiente. Etla duchesse répondit : « C'est inconcevable. »

(1) Elle s'était d'abord crue empoisonnée, puis déclara'au roi Charles II qu'elle mourait de sa mort naturelle (Mme de Sévigné à M™'' de Grignan, 23 février 1689). Littré croit que la reine d'Espagne comme la duchesse d'Orléans, succomba à un ulcère simple et corrosif. Cf. Littré, Médecine et Médecins.

(2) Relation de l'abbé Bourdelot, Bib. Maz. Mss. — Poucet de la Grave, Mémoires intéressants.... 3" pa^rtie. — {Histoire de Madame Henriette, par M™° de La Fayette.

On la mit au lit et, sitôt qu'elle y fut, elle poussa de grands cris, se jeta de côté et d'autre, comme ne pouvant supporter sa douleur. Son premier médecin, M. Esprit, arriva à ce moment : il déclara que c'était une simple colique et ordonna les remèdes ordinaires ; mais la princesse répéta que ses douleurs étaient atroces, qu'elle était bien plus malade qu'on ne pensait, qu'elle allait mourir, et demanda un confesseur.

Monsieur était devant son lit ; elle l'embrassa et lui dit avec une douceur et un air capables d'attendrir les cœurs les plus barbares : « Hélas! Monsieur, vous ne m'aimez plus il y a longtemps; mais cela est injuste : je ne vous ai jamais manqué. » Monsieur parut fort touché, mais ne répondit pas. Entre les cris de la malade, on n'entendait dans la chambre que les sanglots des assistants.

Dans un moment de répit — tout cela s'est passé en moins d'une demi-heure^ et les remèdes attendus ne sont pas encore arrivés — , Madame, cessant de crier, dit tout à coup à haute voix qu'il fallait qu'on examinât l'eau qu'elle avait bue, que c'était certainement du poison et qu'on lui apportât de l'antidote.

« J'étais dans la ruelle, auprès de Monsieur, dit Mme de La Fayette, et quoique je le crusse fort incapable cF un pareil crime, un étonnement ordinaire à la malignité humaine me le fit observer avec attention. 11 ne fut ni ému ni embarrassé de l'opinion de Madame. » Notons ces réticences de Mme de La Fayette ; c'est sur des remarques de ce genre (pareille hésitation se trouve chez l'abbé de Choisy et d'Ormesson) qu'a été écbafaudée la légende du poison, qu'il plaisait à Saint- Simon de colporter.

Donc Monsieur, sans émotion, a commandé que, pour satisfaire Madame, on donnât de l'eau de chicorée à un chien ; il a ordonné, en outre, qu'on allât quérir de l'huile et des contre-poisons « pour ôter à Madame une idée si fâcheuse ».

En vain MmeDesbordes, première femme de chambre de la princesse, adéclaré que c'est elle qui a fait l'eau de chicorée ; en vain elle a été chercher la coupe dans laquelle Madame a bu, l'a emplie jusqu'au bord et en a aussitôt avalé le contenu. Mme de Meckelbourg en boit aussi, « ce qui, d'après l'abbé Bourdelot, a osté plus tard tout soupçon que cette eau eust rien de méchant » . La duchesse d'Orléans continue à se dire empoisonnée et réclame des antidotes ; Sainte-Foy, valet de chambre de Monsieur, lui apporte de la poudre de vipère, qu'elle accepte, disant « qu'elle la prenait de sa main parce qu'elle se fiait à lui » ; puis de l'huile et d'autres drogues « peut-être plus propres à lui faire du mal qu'à la soulager ». Du moins ces remèdes amenèrent-ils des vomissements qui, en cas d'empoisonnement, eussent arrêté le cours du mal ; dans l'état de la princesse, ce ne fut qu'une fatigue de plus. Après les vomissements, survint une période

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d'abattement. Comme les assistants croyaient à du repos et à une diminution de douleur, elle prit soin de les détromper : « Ses douleurs étaient toujours égales, mais elle n'avait plus la force de crier et il n'y avait point de remède à son mal. »

Voyant que les contrepoisons ne produisaient aucun résultat, Madame semblait avoir une certitude entière de sa mort et s'y résignait comme à une chose indifTérente, ne songeant plus à sa vie et ne pensant qu'à soutîrir ses douleurs avec patience. Les médecins « avaient perdu la tramontane », dira un peu plus tard Louis XIV à Mme de La Fayette, et ne savaient que faire, essayant remède sur remède, se disant rassurés lorsqu'ils étaient impuissants et ignoraient absolument la nature du mal. Ils ne pensaient même pas à tàter le pouls de la malade. Il fallut que Monsieur appelât Mme de Gamaches pour ce soin. Mme de Gamaches sortit de la ruelle, épouvantée, disant qu'elle ne trouvait pas de pouls à Madame, et qu'elle avait toutes les extrémités froides. Cela effraya les assistants. Monsieur interpella vivement le médecin Esprit ; celui-ci s obstina à répéter que c'était un accident ordinaire à la colique et « qu'il répondait de Madame ». Le duc d'Orléans se mit en colère et dit : <( qu'il lui avait répondu de M. de Valois et qu'il était mort; qu'il lui répondait de Madame et qu'elle mourrait encore ».

A ce moment arriva le curé de Saint-Cloud, qu'elle avait demandé. On n'osait prévenir la princesse, de peur de l'effrayer ; chargée par Monsieur de cette mission délicate, Mme de La Fayette s'y dérobait. Monsieur, alors, s'approcha du lit, et d'elle-même Madame réclama le prêtre. Une de ses femmes de chambre était passée à son chevet pour la soutenir; elle ne voulut pas qu'elle s'éloignât et se confessa devant elle. iVprès que le confesseur se fût retiré, Monsieur s'approcha de son lit ; elle lui parla bas et très doucement.

Il était question d'une saignée: elle souhaitait que ce fût au pied; M. Esprit voulait qu'elle eût lieu au bras. Pensant que Madame aurait de la peine à s'y résoudre. Monsieur revint lui en parler; elle répondit qu'elle ferait tout ce qu'on voudrait, que tout lui était indifférent, et qu'elle sentait bien qu'elle était perdue ; la saignée fut faite au bras.

Bientôt arrivèrent de Paris et de Versailles deux médecins, Yvelin et Vallot. Madame avait beaucoup de confiance en Yvelin ; elle lui dit qu'elle était empoisonnée et qu'il la « traitât sur ce fondement ». Yvelin comprit-il que la situation était perdue et voulut -il la cacher; ou s'abusa-t-il simplement comme ses confrères? Toujours est-il qu'après avoir recueilli son diagnostic. Monsieur vint le dire à Madame, mais elle répondit avec calme qu'elle connaissait mieux son état que les médecins et qu'en réalité il n'y avait pas de guérison possible. Aussi, quand M. le Prince vînt la voir, elle lui dit qu'elle se mourait et qu'elle n'es-

pérait plus que dans la mort pour être délivrée de ses douleurs. Ceux qui Fentouraieut combattaient sa pensée, et comme en effet la saignée avait soulagé la malade, on se reprenait à espérer, iMonsieur paraissait touché de lu patience de la princesse et des paroles douces qu'elle lui avait adressées ; on en augurait un rapprochement entre les époux.

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