DU PALAIS DE
Louis XIV le nommait contrôleur général et le mettait à même de refaire sa fortune (t).
La ruse de Mazarin est vraisemblable, si elle n'est pas prouvée ; et il y a un fond de vrai dans l'anecdote. On a longtemps discuté pour savoir même par quelle transition la maison passa dans les mains d'Hervard et quelle était l'importance de cette propriété. Lamartinière a donné une fausse date à l'acquisition de Louis XIV, IGoO au lieu de 1658, et indiqué comme possesseur antérieur Jean François de Gondi, arcbevôque de Paris, ce qui était vrai en 1G25, mais ne l'était plus en 1658, époque où les héritiers de l'archevêque vendirent le domaine au contrôleur Ilervard. L'architecte Fontaine déclare qu'il serait difficile « d'indiquer d'une façon précise ce que pouvait être la maison du contrôleur Ilervard lorsque Monsieur en fit sa maison de campagne, car aucun plan n'en a été retrouvé ». Vatout, qui cite pourtant d'après les archives de la couronne le contrat de vente passé devant Mouffle et Le Fouyn, notaires à Paris, hésite à affirmer que c'est bien là la maison de Gondi.
Cet acte découvert dans le minutierdu dernier successeur de M' Le Fouyn, M. le vicomte de Grouchy l'a publié dans le Bulletin de P Histoire de Paris et de r lle-de-Krance^ tome XVIII; il ne saurait donc y avoir de doute sur les titres de propriété: c'est bien des héritiers Gondi qu'Hervard en fit l'acquisition.
L'acte décrit « une grande maison scituée au bourg de Sainct-Cloud, en la rue d'Aulnay, appelée vulgairement la maison de Gondy^ consistant en plusieurs bastiments, édifices et lieux, cour, basse-cour, jardins, fontaines, grottes, réservoirs, sources, bois, arbres et autres appartenances... le tout enclos de murs... Aussy hors ladite maison et enclos, bassins, robinets, figurines, statues, ustanciles servant auxdictes fontaines, avecq les terres qui sont enclozes au grand réservoir pour ce qui en appartient au sieur Hervard... depuis l'acquisition qu'il en a faite des sieurs héritiers bénificiaires (2) de feu monseigneur l'archevêque de Paris... ».
A défaut de plan, nous possédons deux gravures d'Israël Silvestre : YeUe et perspective de la maison de F illustrissime archevêque de Paris... et Veiie de la cascade. C'est bien la résidence des Gondi embellie par Ilervard.
Cette maison et ses dépendances avec les acquisitions faites à M. Veillan et à la dame de Launay, avec les eaux de la fontaine de Garches achetées en 1655 au sieur Dupré, étaient vendues à Mgr Philippe, duc d'Anjou (il ne prendra qu'en
(1) Paris, Versailles et les Provinces, t. II.
(2) Emmanuel de Gondy, comte de Joigny, Henry de Gondy, seigneur de Retz, Jacques Hurault, marquis de Yibraye et son épouse, Anne de Vassé.
SAINT-CLOUD SOUS LOUIS XIV
1660, à la mort de son oncle Gaston, le titre de duc d'Orléans), moyennant la somme de 240 000 livres tournois, laquelle somme Hervard reconnaît avoir reçue des mains de Seiglière, écuyer, trésorier général des maisons et finances de Son Altesse.
Voilà donc le chiffre exact de la vente, chiffre qui concorde à peu près avec celui de l'anecdote et que répète la description du Domaine de la Couronne. En admettant, ce qui est probable, que Hervard n'avait pas payé la maison de Gondi un million, chiffre énorme pour l'époque, et que ses dépenses d'embellissement, de grottes et de cascades italiennes ne montaient pas à un second million, on peut assurer qu'il ne rentrait nullement dans ses déboursés en vendant ce domaine pour la somme dérisoire de 240 000 livres tournois (la livre tournois, on le sait, valait 20 sous tournois au lieu de 20 sous parisis ou 25 sous tournois que valait la livre parisis).
Habile à faire dégorger les autres, Mazarin avait fait faire là à Louis XIV un placement très avantageux, et il ne fallait pas que le financier se sentît à l'abri de tout soupçon pour accepter sans murmure un pareil marché. On conçoit, d'un autre côté, que Louis XIV, éclairé sur la supercherie de son ministre, ait pensé à indemniser le contrôleur du préjudice immense que lui causait cette vente, et, même après indemnité, l'État réalisait encore un appréciable bénéfice.
On se contenta d'abord d'une maison de plaisance où Louis XIV, accompagné des reines Marie-Thérèse et Anne d'Autriche et de toute sa cour, se transportait volontiers. Il y eut là festins et concerts, divertissements de la comédie française et illuminations du jardin en 1659. Bientôt, architectes et dessinateurs devaient transformer la villa tout en se servant des fondations. Des acquisitions successives devaient en faire un domaine digne du frère d'un Roi.
D'après un ouvrage presque contemporain et que corroborent bien les gravures de Rigaud, voici comment se présentait le palais :
Une grille située sur la place du pont de Saint-Cloud ferme l'entrée de l'avenue de ce château. Au bout de l'avenue, se trouve une seconde grille qui conduit dans l'avant-cour, d'où on parvient à la grille d'honneur par un angle dont l'irrégularité a été corrigée au moyen d'une seconde grille qui fait symétrie avec la première.
Le corps de logis au fond de la cour, construit par Girard, de 144 pieds de façade sur 72 d'élévation, est orné de pilastres corinthiens, élevés sur un soubassement et de bas-reliefs au-dessus des croisées; son avant-corps, formé de quatre colonnes, soutient un entablement qui porte autant de statues, sym-
HISTOIRE DU PALAIS DE SAIlNT-CLOUD.
bolcs de la Force, de la Prudence, de la Richesse et de la Guerre; au-dessus, règne un atlique servant d'amortissement; dans le fronton est un cadran que le Temps découvre, avec des Amours qui représentent les quatre parties du jour.
On a joint à cette façade deux ailes ou pavillons du dessin de Lepautre ; un ordre dorique couronné de balustrades, avec des avant-corps ornés de frontons dans Tun desquels on voit la Victoire et dans l'autre la Paix, forme l'archi-
LE PALAIS DE SAIM-CLOUD SOUS LOUIS XIV. Estampe anonyme. Bib. nationale.
lecture de ces ailes, décorées de huit statues dans des niches : celles de la droite sont Mercure, Calliope, Bacchus et Hébé ; celles de la gauche sont Momus, la Paix, Bacchante, la Richesse; elles ont été sculptées par Cadène et Lepautre, (Ces statues sont demeurées en place jusqu'à l'incendie, en 1871.)
Le grand escalier placé sur la gauche, qui conduisait aux appartements, était formé de deux rampes dont les balustrades étaient de marbre, ainsi que les pilastres ioniques, dont Hardouin Mansart l'avait décoré (1). Au haut de l'escalier se trouvaient, du côté de Paris, le salon d'Armide ; du côté du palais, la salle des gardes et le salon d'Énée. Dans le salon d'Armide, des peintures de
(1) Explication historique de ce qu'il jj a de plus remarquable dans la maison de Monsieur à Saint-Cloud, par le sieur Gorube?, 1G81.
SAINT-CLOUD SOUS LOUIS XIV
Pierre, premier peintre du Roi, représentaient les cinq actes de l'opéra de Gluck. (Ce salon disparut sous Louis XVI.)
Le salon d'Énée contenait des tableaux d'Antoine Coypel représentant des scènes de V Enéide ; plus tard, il sera orné d'une bataille de Cassel. Ces peintures furent emportées au Palais-Royal en 1785. Parla suite, furent décorés les salons de Mars et de Vénus, le salon de Diane et la grande galerie d'Apollon, dont nous parlerons ultérieurement.
Enfin Le Nôtre dessina les jardins, et Mansart et Lepautre furent appelés à reconstruire les cascades (la description en est donnée plus loin). Un belvédère, placé dans un bois en fer à cheval au bout du parc, reçut le nom de Trianon.
Tout en bâtissant son palais. Monsieur agrandissait son domaine. 11 commença par acquérir, en 1659, du sieur Martin, trésorier de la marine, moyennant 60 000 livres, la maison du Tillet, au bas de la grande cascade, ce logis dont nous avons déjà parlé et où demeurait Henri IV pendant les apprêts des funérailles de Henri III.
En 1673, Monsieur achetait, moyennant 39 000 livres, une maison qui appartenait au sieur Gigault; en 1083, c'était une villa que vendait le duc de Charost pour 66 000 livres et, en 1695, le fief de Villeneuve qui appartenait à une dame de Saint-André, moyennant la somme de 57 200 livres.
D'un autre côté, pour faciliter l'agrandissement du parc de Saint-Cloud, Louis XIV, par lettres patentes de décembre 1678, fit don à Monsieur de 31 arpents 67 perches de terres situées sur le haut de la montagne, derrière les murs du parc de Saint-Cloud; en décembre 1677, le Roi donna encore à Monsieur la moitié de la seigneurie de Sèvres, auquel le prince adjoignit le fief de V Arpent-Franc^ une pièce de terre appelée Pièce-des-Rimères \ plusieurs maisons, enfin, situées à Sèvres, à Saint-Cloud, à Ville-d'Avray et à Marnes. Toutes ces acquisitions réunies formèrent un ensemble de 1156 arpents, selon le plan rédigé par Legrand, en 1 736, des palais, jardins, parc et dépendances de Saint-Cloud (1 ).
Monsieur s'était marié au Palais-Royal, le 30 mars 1661, avec sa cousine la princesse Henriette-Anne d'Angleterre, fille de Charles I" et d'Henriette de France, la reine malheureuse ^ fille d'Henri IV.
(( La princesse d'Angleterre, dit Mme de Motteville, étoit assez grande. Sa beauté n'étoit pas des plus parfoites ; mais toute sa personne, quoiqu'elle ne lût pas bien foite, étoit néanmoins par ses manières et ses agrémens tout
(1) Archives nationales. — Domaine de la Couronne, Gliâteau de Saint-Cloud.
à fait aimable. Elle avoit le teint fort délicat et blanc; il étoit mêlé d'un incarnat naturel, comparable à la rose et au jasmin. Ses yeux étoient petits, mais doux et brillans ; son nez n'étoit pas laid ; sa bouche étoit vermeille et ses dents avoient toute la blancheur et la finesse qu'on pouvoit leur souhaiter;
mais son visage trop long et trop maigre sembloit menacer sa beauté d'une prompte fm.. .
Elle s'iiabilloit et se coifîoit bien... Elle n'avoit pu être reine, et pour réparer ce chagrin elle Youloit régner dans les cœurs et trouver de la gloire dans le monde par ses charmes et par la beauté de son esprit. On voyoit en elle beaucoup de lumières et de raison et, au travers de sa jeunesse, il étoit aisé de juger que lorsqu'elle se verroit sur le théâtre de la cour de France, elle y fcroit un des principaux rôles. » Dans les Mémoires de Mlle de Montpensier, on trouve un portrai t d'Henriette d' A ngleterre , sous le nom de la reine Cléopàtre, qui s'accorde avec la séduisante image tracée par Mme de Motteville. « Née sur le trône, dira encore Bossuet, elle avoit l'esprit et le cœur plus hauts que sa naissance. »
Le ménage du duc et de la duchesse d'Orléans ne fut pas heureux, et les trois filles nées de leur mariage (un fds ne vécut point) ne prouvent nullement que les époux aient vécu en parfaite harmonie. Monsieur était loin d'avoir pour sa femme les égards dus à son charme et subissait des influences néfastes, notamment celles de son peu estimable favori, le chevalier de Lorraine, qui l'éloignaient de son foyer. .
MONSIEUR, DUC D ORLEANS D'après une gravure en couleurs de Dieu. Cliché Muindron.
SAINT-GLOUD SOUS LOUIS XIV
De son côté, Madame fut coquette. Dépassa-t-elle, comme on l'a beaucoup écrit sans preuves, les bornes de la coquetterie et répondit-elle eflfectivement à la passion du comte de Guiche, fils du maréchal de Gramont? En tout cas, Louis XIV, qui ne cachait nullement l'afTection que lui avait inspirée sa bellesœur, crut devoir exiler le comte de Guiche dont l'amour était compromettant, et fit des remontrances à la duchesse d'Orléans.
De ces galanteries qui eurent pour théâtre aussi bien Fontainebleau et Paris que Saint-Cloud , nous n'avons pas à nous occuper particulièrement. Cette histoire a été faite de façon très étendue sinon concluante par le comte de Bâillon (1). Ce qui dans ce livre récent doit solliciter davantage l'attention des historiens, c'est la correspondance de Henriette-Anne d'Angleterre avec son frère Charles II. A bon droit, Louis XIV pouvait se montrer satisfait de l'ingérence de sa belle-sœur dans les affaires politiques puisqu'elle avait réussi à détacher le roi d'Angleterre de la triple alliance formée contre la France.
On a dit, en exagérant tant soit peu, que les beaux yeux de Mlle de Kéroualle (depuis duchesse de Portsmouth), jeune fille bretonne emmenée par la duchesse d'Orléans en Angleterre, avaient influencé les déterminations de Charles II. Il n'en est pas moins vrai que l'œuvre à laquelle Madame s'était attelée était bien son œuvre, et que c'est à la persévérance de sa belle-sœur que Louis XIV dut ce succès de sa politique. Les dépêches de Colbert de Croissy et du comte de Comminges, ambassadeurs de France à Londres, témoignent de la ténacité en même temps que de l'habileté déployées par la princesse. La faveur de Mlle de Kéroualle fut la conséquence de ces négociations et non leur principal levier.
Bien que glissant rapidement sur un point d'histoire diplomatique qui devait avoir pour l'issue de la guerre des Flandres une importance capitale, on ne pouvait, avant de conter sa mort effroyable, laisser dans l'ombre cette belle page de la vie de Madame.