PLAN DE « L.\ MAGNIFIQUE MAISON » DE MONSIEUR
Eslnnijif du I.i Bib. nalion.ile.
Chaque médecin ordonnait un remède nouveau. Madame avait des envies continuelles de vomir : on ne pensa pas à l'y aider ; mais un lavement au séné dont on espérait le plus grand Lien fut administré, la nuit venue, à la malheureuse patiente. Comme elle entendait autour d'elle un murmure d'espoir et des paroles rassurées, elle protesta : « Cela est si peu véritable que, si je n'étois pas chrétienne, je me tuerois, tant mes douleurs sont excessives. — Il ne faut pas souhaiter de mal à personne, ajouta-t-elle, mais je voudrois bien que quelqu'un pût sentir un moment ce que je souffre, pour connoître de quelle nature sont mes douleurs. »
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On fut deux heures entières dans l'attente de ce remède ; on la changea de lit, et elle eut la force d'y aller sans être portée; mais dès qu'elle fut couchée, elle sembla beaucoup plus mal. Les médecins, voulant la voir de plus près, approchèrent un flambeau. Elle les avait toujours fait ôter depuis qu'elle était malade ; Monsieur lui demanda donc si on ne l'incommodait point :
« Ah! non, Monsieur, dit-elle, rien ne m'incommode plus ; je ne serai pas en vie demain matin, vous le verrez ! » On lui fit prendre un peu de bouillon, ce qui lui causa un redoublement de souffrances.
Le Roi avait plusieurs fois envoyé savoir de ses nouvelles, lorsque M. de Créquy, qui était passé par Saint-Cloud en allant à Versailles, vint lui dire qu'il croyait Madame dans le plus grand danger. Louis XIV partit aussitôt pour Saint- Cloud avec la Reine et la comtesse de Soissons, et arriva vers dix heures et demie du soir. Madame éprouvait alors une aggravation de douleurs ; le Roi, ayant pris à part les médecins, leur demanda ce qu'ils pensaient de l'état de la malade ; eux qui avaient si légèrement répondu d'elle sur leur vie commencèrent à avouer que la situation était fort dangereuse, que la gangrène était à craindre, et qu'il était temps de donner à la princesse les derniers sacrements. « Mais, leur dit le Roi, on n'a jamais laissé mourir une femme sans lui porter aucun secours », et il proposait une quantité de remèdes. On s'étonnait qu'on ne fit pas prendre de l'émétique à la malade; mais les médecins, « ayant perdu l'esprit » et s'avouant vaincus, déclaraient qu'il fallait attendre.
Madame, anéantie de corps, gardait une tète admirable. Pendant qu'on va chercher M. de Condom (Bossuet) et le chanoine Feuillet, dont « le mérite était connu «, elle parle à chacun, semble touchée de la douleur manifestée par Monsieur, s'entretient avec le Roi. Celui-ci a eu soin de l'assurer « qu'elle n'était pas en grand péril, mais qu'il était étonné de sa fermeté, et qu'il la trouvait grande ». Elle lui répond u qu'il savait bien qu'elle n'avait jamais craint la mort, mais qu'elle avait craint de perdre ses bonnes grâces ».
Le Roi avait le cœur serré, et, voyant que selon les apparences il n'y avait rien à espérer, il dit adieu en pleurant à sa belle-sœur. « La première nouvelle qu'on vous donnera à votre lever sera celle de ma mort », lui dit la princesse. « Embrassez-moi, Monsieur, pour la dernière fois. Ah! Monsieur, ne pleurez pas, vous m'attendririez. Vous perdez une fort bonne servante. » Le Roi pouvait à peine parler; il engagea pourtant Madame à penser à Dieu et à mourir plutôt « chrétiennement que fortement ».
Mme de La Vallière, Mme de Montespan, le maréchal de Gramont s'appro-
chèrent à leur tour du lit de la malade. Au dernier, elle dit « qu'elle allait mourir et qu'elle avait d'abord cru être empoisonnée par méprise ».
Le Roi, la Reine et leur suite se sont retirés. Les médecins ont déclaré qu'il n'y a plus d'espérance et ont cessé tout remède. Mme de La Fayette s'est approchée du lit : « Voyez, Madame, mon nez s'est déjà retiré. » Et Mme de La Fayette ne répond qu'avec des larmes, car ce que disait la princesse était vrai. On l'a changée encore une fois de lit; le hoquet la prend. « C'est le hoquet de la mort », dit-elle à M. Esprit. Elle avait déjà demandé plusieurs fois quand elle mourrait ; elle le demandait encore et <( quoiqu'on lui répondît comme à une personne qui n'en était pas proche, on voyait bien qu'elle ne se faisait aucune illusion )i.
Il était onze heures du soir; le chanoine Feuillet arriva. C'était un homme austère et sévère « qui n'épargnoit personne »; il trouvait Madame dans des dispositions « qui alloient aussi loin que son austérité » . H semble avoir abusé de la rudesse, car les questions et les apostrophes dont il a eu soin de nous conserver le texte témoignent d'une forme très rigoureuse et d'expressions peu en rapport avec l'attitude contrite de sa pénitente. Les gens qui s'obstinent à croire que les << grands de la terre » excipent toujours d'une indulgence spéciale delà part de ceux qui ont charge d'âmes feront bien de relire ces Notes où se dévoile chez le chanoine orgueilleux sa trop apparente satisfaction d'humilier une pécheresse qui, au seuil de la mort, ne méritait pas d'être traitée sans miséricorde. <( Et nunc erudimhi'i., qui judicalis terrain », dira Rossuet en langue plus élevée. — Souffraut le martyre, la pauvre femme fut tourmentée par un de ceux qui devaient lui offrir les plus saintes consolations. Etait-il bien nécessaire, du momentoii cette confession, non publique, ne pouvait servir d'exemple, d'infliger une torture morale à celle qui se faisait si humble? « Voyez, monsieur Feuillet, dit la princesse en le voyant, en quel état je suis réduite. — En bon état, en effet. Vous confesserez à présent qu'il y a un Dieu, que vous avez très peu connu pendant votre vie. — Il est vrai, mon Dieu! dit-elle avec un grand sentiment de douleur, que je ne vous ai point connu! » Après ce début qui n'indiquait de la part de la moribonde aucune idée de révolte, le chanoine commença une série d'exhortations sur les vœux du baptême et les devoirs que sa pénitente avait négligés, sur les mauvaises confessions qu'elle avait faites jusqu'alors. Qu'il la dénommât « vaisseau de terre qui va tomber et se casser en pièces, misérable pécheresse dont toute la grandeur ne laissera pas de traces », ceci n'est qu'un appel à l'humilité ; mais d'autres apostrophes, semble-t-il, sont empreintes d'une dureté bien pénible, puisque la pénitente ne se lassait pas d'y
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répondre avec la plus douce et la plus parfaite mansuétude. Frappé enfin luimême de tout ce qu'il y avait de touchant dans son attitude, Feuillet ne put s'empêcher de le constater dans ses Notes : « Pour lors elle se confessa; jel'aydai tant que le temps le pust permettre à faire une confession entière. Dieu luy donna pendant ce temps des sentimens qui me surprirent et luy fit parler un langage qu'on n'entendoit pas dans le monde. » Comme elle lui demandait la grâce de recevoir son Seigneur, craignant qu'il ne l'en jugeât pas digne, il fut touché de son humilité, et après un appel à la contrition il l'engagea à avoir confiance :
<( Vous avez péché mille fois ; représentez-vous mille fois la miséricorde de Dieu qui ne s'areste ny à l'heure, ny au temps ; le larron de la croix est monté dans les cieux. »
— « Ces paroles, dit le chanoine, remplirent son cœur de consolation et de joye qui parut sur son visage. »
A ce moment, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Montagu, arriva. Sitôt qu'elle le vit, elle lui parla du Roi son frère et de la douleur qu'il aurait de sa mort. Elle le pria de lui mander qu'il perdait la
personne qui l'aimait le mieux. Ensuite l'ambassadeur lui demanda si elle était empoisonnée : « Je ne sais, dit Mme de La Fayette, si elle lui dit qu'elle l'étoit, mais je sais bien qu'elle lui dit qu'il n'en falloit rien mander au Roi son frère ; qu'il falloit lui épargner cette douleur et qu'il falloit surtout qu'il ne songeât point à en tirer vengeance, que le Roi n'en était pas coupable, qu'il ne lui falloit point s'en prendre à lui... Elle disoit toutes ces choses en anglais et, comme le mot poison est commun aux deux langues, M. Feuillet l'entendit et interrompit la conversation disant qu'il falloit savoir
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Estampe de la Bib. nationale.
sacrifier à Dieu et ne pas penser à autre chose. » Ceci est la version de Mme de La Fayette qui croit au poison et est persuadée que, jusqu'au bout, Madame crut être empoisonnée ; l'ambassadeur, dans sa lettre à Charles II, dit bien qu'il posa plusieurs fois la question, que la princesse ne répondit que par un léger haussement d'épaules et que le confesseur lui recommanda de faire le sacrifice de sa vie. On en a voulu induire que Feuillet, lui aussi, croyait au poison et que dans un intérêt d'Etat il commandait à la moribonde de se taire; voilà d'où sortira, malgré l'aulopsic, la conviction que Madame avait été empoisonnée, conviction que propageront les récits erronés de Saint-Simon et de la princesse palatine.
Madame, ensuite, demanda le crucifix dont s'était servi la Reine, sa bellemère, au moment de sa mort ; elle le baisa avec ardeur et pria aussi qu'on lui remit un chapelet auquel étaient attachées des indulgences, et comme on lui apportait le saint sacrement, elle l'adora profondément en disant tout haul : « Mon Dieu, je suis indigne de vous et que vous veniez visiter une misérable pécheresse comme moy. — Oui, madame, vous en estes indigne », insista le chanoine ; puis se radoucissant : « Mais il vous a faict la grâce de préparer luy mesme vostre cœur avant d'y entrer par la contrition qu'il vous a donnée. Anéantissez-vous devant le Dieu terrible et miséricordieux... »
Madame reçutle saint sacrement avec ferveui', puis demanda à voir Monsieur. On l'alla chercher et il l'embrassa en pleurant; la princesse lui dit alors de se retirer <( car il l'attendrirait ».
« Je vous prie, dit ensuite Madame, pendant que mon Dieu me laisse le jugement libre, qu'on me donne l'extrême-onction. — Volontiers, madame, » dit le chanoine. Elle ajouta : <c Mais avant, qu'on me fasse la charité de me saigner au pied, j'étoufï'e. — Laissez faire les médecins, ne pensez plus à votre corps, sauvons seulement votre Ame... »
Cependant venait d'arriver un médecin « très renommé », Brayer, qui, après s'être consulté avec les autres praticiens, s'approcha de la malheureuse torturée : il ne trouva plus de pouls, le ventre jusqu'alors si douloureux était devenu insensible; pour arrêter les étouffements et, sans doute, pour permettre à la princesse de mourir doucement, il permit la saignée.
Elle eut une faiblesse pendant qu'elle avait le pied dans l'eau, et cette fois le sang ne sortit pas; non soulagée par la saignée, elle ne put s'empêcher de dire, souffrant de nouveau cruellement : « Mon Dieu! les grandes douleurs ne finiront-elles pas bientôt! » — Feuillet, avec sa sévérité habituelle, releva ces paroles : « Quoi^ madame, vous vous oubliez; il y a vingt-six ans que vous
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