‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 12 sur 91 · SOUS LOUIS · texte numérisé non relu

SOUS LOUIS

offensez Dieu, il n'y a que six heures que vous faictes pénitence. Dites plus tost avec saint Augustin : « Coupez, tranchez, taillez; que le cœur me fasse mal; (( que je ressente en tous mes membres de très sensibles douleurs; que l'ordure « coule dans la moelle de mes os ; que les vers grouillent dans mon sein : pourvu, « mon Dieu, que je vous aye acquis, c'est assez... »

Après ces dures paroles le chanoine a repris son ministère, et les paroles de paix et de consolation sont prononcées pendant qu'il administrait les saintes huiles à la moribonde. Elle-même a tiré sa cornette, découvert son estomac, étendu et présenté les mains ; puis elle a renouvelé les actes de foi, d'espérance et de charité.

Ayant entendu quelqu'un qui disait : -( Madame est mieux », elle répondit : « Ils me trouvent mieux parce que je n'ai plus la force de me plaindre ». Puis elle dit encore : » A quelle heure Jésus-Christ est-il mort? N'est-ce pas à trois heures? — Ne vous mettez pas en peine de cela... C'est, en effet, à trois heures. — Peut-être qu'il me fera la grâce de mourir à pareille heure. »

Les médecins lui donnèrent encore un breuvage. L'évêque de Condom étant enfin arrivé^ elle « fut aussi aise de le voir que lui triste de la trouver aux abois ». Il lui dit en l'abordant : « Madame, l'espérance! » — Elle se tourna de son côté et lui répondit : « Je l'ai tout entière, je suis résignée à la mort, j'espère en la miséricorde de Dieu. » — « Le prélat, dit Daniel de Cosnac, autant ravi de la pureté de ses sentiments qu'étonné d'un si triste spectacle se prosterna contre terre avec toute l'assistance, et ayant invité Madame à s'unir à son intention il fit une prière à Dieu pour demander la rémission de ses péchés par le sang de Jésus-Christ crucifié... représentant à la princesse qu'elle ne devoit espérer que miséricorde et que grâce pourvu qu'elle mît toute sa confiance dans le Sauveur. » Et à ces paroles réconfortantes Madame répondit : « Mon cœur vous répond. »

Il récita plusieurs prières auxquelles elle répondit par des paroles précises et, comme il avait un peu discontinué pour ne la pas fatiguer, Madame lui dit : « Ne croyez pas que je n'écoute point parce que je tourne la tête, je suis fort attentive. »

Bossuet lui fit alors observer que dans sa situation elle devait un grand exemple au monde et qu'il lui fallait implorer de Dieu son pardon pour toutes les irrévérences qu'elle avait commises devant ses autels : « Je le fais de tout mon cœur, » répondit-elle. Alors, avec un de ces gestes pleins de grandeur qui lui étaient familiers, lui montrant le crucifix : « Voilà, madame, dit l'illustre évêque, Jésus-Christ qui vous tend les bras; voilà celui qui vous donnera la

yie éternelle, et qui ressuscitera ce corps qui souffre tant. » Elle répondit : « Credo, Credo. » Sa première femme de chambre s'étant alors approchée, elle lui dit en anglais avec une présence d'esprit parfaite : « Lorsque je serai morte, vous donnerez à M. de Condom l'émeraude que j'avais fait faire pour lui. » Puis, prise de faiblesse elle fit signe avec un sourire très doux qu'on lui laissât un moment de repos, et l'évêque se retira vers la fenêtre.

Soudain, elle dit au chanoine resté près d'elle : « C'en est fait, monsieur Feuillet... Rappelez M. de Condom. » — Bossuet revint aussitôt, et la trouvant toute changée : « Madame, lui dit-il en lui présentant le crucifix, vous croyez en Dieu, vous espérez en Dieu, vous l'aimez. » — On l'entendit distinctement répondre : « De tout mon cœur. » Elle prit alors le crucifix et le tint serré contre ses lèvres, jusqu'à ce que la faiblesse de son bras la laissât tomber; elle avait perdu connaissance; après deux ou trois petits mouvements de la bouche, elle expira. « Ce fut alors, dit l'abbé Bourdelot, un cri de Monsieur fondant en pleurs et de tous les assistants qui fit un spectacle le plus horrible qu'on eût jamais vu. » 11 était deux heures et demie du matin. « Comme Dieu, dira Bossuet dans son Oraison funèbre, ne vouloit plus exposer aux illusions du monde les sentiments d'une piété sincère, il a fait ce que dit le Sage, il s'est hâté... Le Roi pleurera, le prince sera désolé et les mains tomberont au peuple de douleur et d'étonnement. »

Trois heures environ après ce fatal dénouement, un des Anglais que Madame avait honorés de son amitié, sir Thomas Armstron, arrivait à Saint-Cloud; après avoir contemplé un instant le corps inanimé de la princesse, il montait à cheval et repartait pour l'Angleterre. Ce fut lui qui annonça, le premier, au roi Charles II l'immense perte qu'il venait de faire, non sans lui faire part des bruits d'empoisonnement qui circulaient à la cour de France.

Charles II pleura abondamment et ne put réprimer une violente imprécation contre Monsieur. Bientôt cependant redevenu maître de lui-même, il dit à l'envoyé : a Je vous en prie, sir Thomas, ne dites pas un mot de tout cela. »

Le lendemain, Louis XIV écrivait au Roi une lettre des plus affectueuses que suivait immédiatement une dépêche de M. de Lionne à l'ambassadeur Colbert de Croissy, dans laquelle il était annoncé que le maréchal de Bellefonds allait porter à Londres les condoléances de Louis XIV. Le maréchal, ayant été témoin des souffrances de Madame, pouvait mieux que personne rendre compte du funeste événement. « Il pourra mieux dire de vive voix en quel estât il a vu le Roy qui ne partit point que cette princesse ne fust preste d'expirer...; quelles marques de tendresse et d'affection ils se donnèrent l'un à l'autre, combien de

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larmes il en a cousté à Sa Majesté; les désespoirs de Monsieur, et l'affliction et la consternation générale de toute la cour et de tout Paris... Jamais on n'a vu une plus grande résignation à la volonté de Dieu, plus de passion et de dévotion de bien recevoir tous ses sacrements, comme elle a fait; plus de confiance à la bonté et miséricorde divines (M. l'évêque de Condom, qui l'a assistée dans ce passage, dit là-dessus des choses, merveilleuses), et d'un autre costé jamais il ne s'est vu une si grande fermeté d'âme, moins de crainte de la mort, plus de sécheresse dans ses yeux, pendant qu'elle voyait fondre en pleurs le Roy, Monsieur, toute la cour et tous ses domestiques. »

Le maréchal devait en outre remettre au roi d'Angleterre la relation de l'autopsie du corps de Madame, destinée à combattre toutes les idées d'empoisonnement qui s'étaient répandues en Angleterre aussi bien qu'en France. L'ambas-

L APPARTEMENT DE HENRIETTE D ANGLETERRE, DUCHESSE D ORLÉANS Dessin de M. Magniant.

D'après une photographie de M. Schneider (Second Empire.)

sadeur d'Angleterre, accompagné d'un médecin anglais, Chamberlain; d'un chirurgien

du roi Georges II, du comte de Salisbury, de l'abbé de Montagu, assista avec cent personnes à la dissection du cadavre.

Nous n'avons pas ici à nous étendre sur les bruits d'empoisonnement, aujourd'hui reconnus absolument faux. Saint-Simon, par haine pour le très peu intéressant chevalier de Lorraine qu'il accusait de s'être vengé de son exil sur Madame qui avait obtenu sa disgrâce; la princesse palatine, seconde femme du duc d'Orléans, par besoin de médisance (1), ontpropagé ces bruits auxquelsles

(1) « Il n'est que trop vrai que Madame est morte empoisonnée, dit la princesse palatine, mais ce fut sanë la moindre participation do Monsieur. » D'après Saint-Simon, Louis XIV aurail eu un instant peur que son

réticences de Mme de La Fayette donnaient un semblant de vitalité. Malgré Voltaire qui avait essayé de la détruire, la légende s'établit et, comme toutes les légendes, resta longtemps indéracinable. Entre érudits, des tournois s'engagèrent, où les uns comme Paul Lacroix, Walckenaer, Ravaisson se montraient partisans convaincus de l'empoisonnement (cette thèse fut reprise par le D' Légué) (1); où les autres, comme M. Lair, M. Loiseleur, le comte de Bâillon, Littré, en combattaient l'hypothèse avec ardeur.

Le rapport d'autopsie qui a été imprimé à la fin du troisième volume de Lives of the princesses ofEngland; la relation de l'abbé Bourdelot, médecin, sont d'accord avec les Mémoires de M'^' de Montpensier pour accuser un r/to/éra-morbi/s très violent survenant sur un corps usé. Littré, sans avoir pourtant su découvrir le procès-verbal d'autopsie, a défini la maladie point par point, la prenant à l'origine, en suivant les progrès, la déclarant inguérissable : il conclut, d'après les travaux du docteur Cruveilhier, à la constatation d'un ulcère corrosif de l'estomac, à la déchirure de l'ulcération par l'effet de l'ingestion d'un verre de liquide et à une péritonite aiguë, suite de la })erforation. De ce raisonnement comparé à ceux de MM. .Jaccoud et Loiseleur qui nomment également la maladie péritonite aiguë, on en arrivera facilement, avec les derniers historiens en date, le comte de Bâillon, M. Anatole France dans son introduction à YHisioire cTHenrielte <r Angleterre par Mme de La Fayette, avec M. A. de Boislisle dans ses savantes notes du tome VIII des Mémoires de Saint-Simon, enfin avec MM. Funck-Brentano et Cabanès dans leurs récentes études, on en arrivera, dis-je, à conclure que Madame mourut d'une péritonite aiguë, maladie qu'on peut aujourd'hui quelquefois enrayer, mais qu'on ne pouvait guérir à l'époque; en tout cas, le poison n'y fut pour rien. On laissera donc aux pamphlétaires l'accusation portée sinon contre Monsieur, du moins contre ses trop influents amis, le chevalier de Lorraine et le marquis d'Effiat.

Malgré ses préventions étayées sur les premiers rapports du comte d'Arlington et de lord Montagu, ambassadeur d'Angleterre, Charles II sembla se ranger à l'avis des médecins, puisque rien dans ses rapports, alors très étroits avec la cour de France, ne fut changé et que son envoyé, le duc de Buckingham,

frèro n'oût trempé dans lo complot du chevalier de Lorraine et du marquis d'Effiat. Soupçons, crainte, c'est possible.... Il n'y a qu'un inconvénient à ces hypothèses ; c'est que le chevalier de Lorraine était à Rome et que l'autopsie a prouvé le genre de maladie dont est morte Madame.

(1) M. Légué expose que dans le verre d'eau de chicorée, on avait fait tomber du sublimé, toxique violent même à petites doses. M. Brouardel a prouvé péremptoirement que, « si l'eau de chicorée avait contenu une dose même minime de sublimé, Madame au)-ait repoussé le verre après la première gorgée. Le sublimé a un goût révoltant. » Voir F. Funclc-Brentano, Reoue encijclopédirjue, 23 scptenjbre 1897 et Dr Co.ha.nùs, Revue liebdoinadaire, l""'' juillet 1897.

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reçu avec les distinctions les plus flatteuses par Louis XIV, devait emporter de Versailles un projet d'alliance définitive entre la France et l'Angleterre en vue de la future guerre contre la Hollande.

La cérémonie funèbre de Madame reçut une solennité inaccoutumée, et des honneurs presque royaux furent rendus à sa dépouille mortelle. C'était à la jeune et infortunée princesse que Louis XIV devait la plus grande part de ses victoires diplomatiques. Malheureuse avec son mari; « fatiguée des plaisirs qui embarrassent le cœur sans pouvoir les remplir », suivant l'expression de Mascaron, elle s'était donné, en effet, la tâche de sceller l'alliance entre ses deux frères et y avait consacré les dernières années de son existence : la mort était venue fa saisir en piein succès. Aussi Louis XIV, après avoir écrit à Colbert de Croissy que « la mort de Madame l'avait touché d'une plus vive et sensible affection que qui que ce fust au monde sans qu'il en voulust excepter le roy d'Angleterre lui-même » , se préoccupa-t-il de fîiire rendre à cette confidente bicn-aimée les honneurs funèbres qui ne devaient appartenir qu'à la royauté.

Après avoir été embaumé et placé dans un cercueil de velours noir, brodé aux armes de Madame, le corps fut transporté dans la chambre où elle élait morte, maintenant tendue de noir. Le catafalque fut posé sous un dais de veiours noir, gafonné d'argent et entouré de hérauts d'armes et autres officiers. La famille royale s'y rendit, suivant l'usage, pour donner l'eau bénite. Le f"' juillet, le cœur de la princesse, renfermé dans une boîte de vermeil, fut transporté au Val-de- Grâce en grande pompe et suivi d'un immense cortège; après quoi une partie des entrailles furent déposées dans f 'église des Célestins, l'autre resta à Saint- Cloud. Le 4, à minuit, une longue procession, éclairée par des torches, en tète de laquelle étaient M"" d'Orléans, la princesse de Condé, les duchesses de Longueville, d'Angoulême, de Nemours, d'Aiguillon et de la Meilleraye avec une foule d'autres dames de la cour, accompagnait à Saint-Denis le corps de la princesse. Toute sa maison et ses officiers sous les armes étaient présents.

Après avoir suivi les allées de Saint-Cloud, le lugubre cortège traversa la Seine, passa par ie bois de Boulogne, traversa les rues silencieuses de Paris et arriva vers deux heures et demie du matin à la Basilique. Le cercueil fut déposé sous un dais de velours noir et on chanta l'office des morts. Puis les assistants se retirèrent, faissant le corps sous la surveillance des religieux et d'un détachement des gardes de Monsieur qui se relayèrent régulièrement jusqu'au jour des obsèques solennelles fixées au 21 août. •

Nous n'avons pas à donner les détails de cette longue et somptueuse cérémonie que la Gazette de France nous a conservés. Louis XIV avait fait adresser le 4 juil-

let, de Saint-Germain-en-Laye une lettre de cachet aux « abbé, prieur et religieux de l'abbaye de Saint-Denis », car il tenait que le service religieux fût aussi solennel que possible. Le grand-maître des cérémonies avait réglé le reste de la journée des obsèques. « La Reine y assistait, dit un Anglais témoin oculaire, ce qui est un honneur tout à fait inusité en pareil cas. » On sait ce que fut l'oraison funèbre prononcée par Bossuet et de quel retentissement elle fut suivie.

Le deuil ne fut pas seulement extérieur; l'attendrissement et les sanglots des personnes présentes témoignèrent des regrets profonds laissés par cette princesse dont la bonté était telle « qu'elle ne voyait jamais couler une larme sans la tarir, qu'elle n'entendait jamais une prière s'élever vers le ciel sans l'intercepter et l'exaucer sur la terre. » — » L'évêque de Condom, dit l'Anglais Vernon, a parlé en chaire avec une éloquence qui surpassait sa délicatesse et sa grâce habituelles... Tous les officiers delà défunte princesse, vêtus de deuil, au milieu d'un silence absolu, déposèrent dans la tombe les attributs de leurs charges et, dès que le cercueil y fut placé, toute l'assistance fondit en larmes, ce qui se présente rarement dans ces grandes cérémonies de l'enterrement des princes. » Cette douleur générale qui se manifestait sans cesse est sans contredit l'éloge le plus saisissant des grandes qualités de la duchesse d'Orléans et une sincère glorification pour sa personne. Monsieur oublia facilement une épouse avec laquelle il avait toujours vécu en mésintelligence; mais le peuple resta fidèle au souvenir d'une princesse belle et bienfaisante.

Nous avons dit qu'une partie des entrailles de Madame était demeurée àSaint- Cloud et déposée dans l'église. Sur le marbre qui les renfermait sa tille Anne, duchesse de Savoie, fit graver plus tard cette inscription :

Ici repose une partie du corps de très liaule, Irrs puissante et très excellente pi incesse, Henriette- Anne d'Angleterre, fille de Charles II, roi de Grande-Bretagne, et de Marie-Henriette de France, épouse de Philippe, roi de France, duc d'Orléans, frère unique du roi Louis XIV^ décédée au château de Saint-(Uoud, le 30 juin 1670, âgée de vingt-six ans.

Pour honorer la mémoire de cette grande princesse et pour le repos de son âme, très haute, très puissante et très excellente princesse, Anne d'Orléans, duchesse royale de Savoie, sa hlle, a fait ériger ce monument et fondé dans l'église de Saint-Oloud, un service à perpétuité qui sera dit le jour de son décès, le 30 juin.

Les appartements donnant sur les parterres de rOrangeric qu'habitait Henriette d'Angleterre eurent à subir de nombreuses transformations. Tous les tableaux qui les décoraient furent enlevés comme meubles lors de la vente par

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le duc d'Orléans à Marie-Antoinette : du nombre un grand tableau allégorique de Nocret représentant Louis XIV et sa famille, qui est maintenant dans le salon de rOEil-de-Bœuf à Versailles, et deux tableaux, l'un, de l'école de Mignard, qui représente Henriette d'Angleterre tenant un petit chien sur ses genoux; l'autre composé par Antoine Mathieu pour sa réception à l'Académie en 1661, qui représente la même princesse tenant le portrait de son mari sur ses genoux. Ces dernières toiles sont également au musée de Versailles.

Cet appartement l'ut habité parle duc et la duchesse de Chartres, par l'empereur Napoléon ; Blùcher le souilla de ses excès en 1815 ; le duc et la duchesse d'Orléans l'occupèrent sous Louis-Philippe. Au milieu du second Empire, des travaux de restauration furent faits dans la chambre d'Henriette d'Angleterre. D'admirables boiseries sculptées avec médaillons d'émail bleuâtre en faisaient une merveille de l'art.

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