SOUS LOUIS XIV
poésie, la fable, la tradition pouvaient fournir de gracieux sur des sujets si difficiles à rajeunir, Mignard le mit en œuvre. Pour exprimer le Printemps^ il choisit l'hymen de Flore et de Zéphire qu'il peignit entourés d'Amours se jouant avec les Napées elles Dryades, en composant des guirlandes pour la reine des fleurs. L'Eté fut pour le peintre l'occasion de représenter un sacrifice à Cérès : il se plut à chercher parmi les plus belles dames de la cour celles qui figuraient dans sa composition comme prêtresses de la déesse des Moissons. Ses ressemblances favorites étaient celles de sa fille, de Mlle de Théaulon, de Mme de Ludre, de Mme d'Armagnac. V Aulonuie^ c'est le triomphe de Bacchus et d'Ariane sur un char attelé de panthères. On y voit danser, avec l'inévitable Silène, Bacchantes et Sylvains couronnés de pampres, ivres de vin et d'amour. L'Hiver n'a fait naître dans l'esprit du peintre que les images banales des Aquilons et de Borée soufflant des frimas du fond de leurs poitrines mythologiques et de Vulcain qui présente à Cybèle un brasier... »
Quand il fallut peindre le plafond qui sert de couronnement à l'ouvrage, Mignard n'échappa pas à la courtisanerie et peignit le Soleil sous les traits de Louis XIV conduisant un quadrige et précédé de l'Aurore qui dissipe les ombres de la Nuit avec des doigts de rose, qui étaient ceux de Mlle Mignard. Mignard décora également le salon de Diane d'un plafond admirable : Diane reine de la nuit^ accompagné de voussures : la Toilette^ la C/msse, le Bain et le Sommeil de Diane. Des portraits de princes des maisons de Bourbon et d'Orléans étaient encastrés dans la muraille. Les salons de Mars et de Vénus qui faisaient suite au salon de Diane, face à la cour d'honneur, reçurent des décorations et des plafonds dignes des salles voisines. Dans le premier, un plafond de Lemoyne, Junon emportant la ceinture de Vénus., et deux dessus de porte par Nocret, la Paix et la Science., et une série de tapisseries des Gobelins. Le salon de Mars, qui précédait la galerie d'Apollon, avait été confié à Mignard qui y peignit le plafond, les voussures et les dessus de porte qui représeni aient V Olympe., Mars et Vénus., Vulcain, la Jalousie et la Discorde., les Plaisirs des jardins (gravés par Poilly et Audran).
Ce plafond était l'une des plus belles peintures décoratives que l'on pût voir.
« Comme Lebrun avait peint le Paradis, Mignard voulut peindre l'Olympe. Les dieux sont rassemblés au moment où Mars et Vénus vont être enveloppés dans les rets que Vulcain a préparés. Ici, c'est la forge enflammée des Cyclopes ; là ce sont des Amours qui traînent en riant la pesante épée du dieu de la guerre et soulèvent de leurs petites mains son épais bouclier. Inutile d'ajouter que Mignard, dans ce ciel profane, a prodigué les carnations brillantes, les vives et
fraîches couleurs, Vénus, Diane et Junon ne pouvant être peintes avecles mêmes tons et dans le même sentiment que les vierges chrétiennes du Val-de-Grâce qui, à la suite de sainte Thérèse, aspirent aux joies du Paradis. »
Ce salon n'était point terminé lorsque Monsieur, impatient de juger des peintures déjà faites, ordonna d'enlever les planches, de l'échafaud. A cet ordre
VUE DES GRANDS SALONS DÉCORÉS PAR MIGNARD D'après un dessin de Cornu (xvii"^ sirclu).
inattendu Mignard, qui travaillait au plafond, descendit avec précipitation. Il buta dans l'échelle, tomba, se fit de graves contusions qui l'obligèrent à garder le lit six semaines.
Monsieur donna à « son peintre » les plus tendres soins et, dès que les travaux furent terminés, Louis XIV vint à Saint-Cloud pour les visiter : «Mignard, lui dit le Roi, mon frère a dû vous dire combien j'ai pris de part à votre accident et combien de fois je lui ai demandé de vos nouvelles » Et après avoir examiné tout avec la plus grande attention, les peintures de la chapelle et les plafonds de la galerie d'Apollon, il ajouta en se tournant du côté de Madame : « Je souhaite fort que les peintures de ma galerie de Versailles répondent à la beauté de
SAINT-GLOUD SOUS LOUIS XIV
celles-ci », éloge qui pénétra Mignard d'orgueil et de joie et qui lui valut plus tard des travaux à Versailles (il peignit, en effet, dans le palais les petits appartements et la petite galerie qui a pris son nom) (1).
L'inauguration delà galerie d'Apollon fut l'occasion d'une grande fête offerte par Monsieur à Louis XIV comme protecteur des arts. Un poète a laissé de cette solennité une longue description en vers familiers sous le titre : La f(Hc royale de Saiat-Cloud et ce qui s'y esl passé depuis le 10 octobre 1617 jusqu'au 15^ dklièe à Mgr le duc de Chartres qui n était pas à cette fête. Le seul mérite de ce poème est de faire connaître les principaux personnages qui s'y trouvaient. L'auteur commence par des invocations à Pliébus et aux fdles de Mémoire ; on assiste ensuite au départ de Mademoiselle allant avec les Grâces, les Ris et les Jeux dans sa voiture, recevoir le Roi à Juvisy ; puis sont décrites les merveilles de la bouche et du gobelet les trois services à cinquante-six plats assaisonnés du sel de la prudence. Toutes les dames, tous les seigneurs sont passés ensuite en revue : une sage beauté, la princesse de Soubise; la prudente maréchale du Plessis, la belle comtesse de Guiche; les duchesses de La Ferté, de Ventadour et de Foix, et les filles de Madame conduites par Mme de La Dobière, leur illustre gouvernante; enfin, les hommes : le galant prince de Conti, le duc de Montausier, ce « Caton plein de cœur » ; le comte d'Armagnac et son fils, « danseurs émérites » ; Chàtillon « brave chevalier », les marquis de Mortemart et de Termes, qui dirigeaient les danses :
On fit Lous ces ti^ois Imls en neuf appartements ; Enfin tous les plaisirs furent doux et charmants. Tout le monde admira la grâce sans égale Et les puissants attraits de la maison royale.
Réduit à l'inaction après sa trop heureuse victoire de Cassel, Monsieur n'avait qu'à se laisser vivre au Palais-Royal ou dans son château de Saint-Cloud. Il embellissait chaque jour cette dernière résidence sans oublier la ville et ses habitants.
Fidèle à son programme d'hospitalité, il ne manquait pas de marquer par une fête à Saint-Cloud chaque événement heureux pour la France ou pour la famille royale :
Au mois de mai 1679, c'est pour célébrer la paix de Nimègue et recevoir le marquis de Los Ralbazès, ambassadeur extraordinaire d'Espagne chargé de la ratification du traité; le 31 août de la même année, c'est pour
(1) Vie de Mignard, par l'abbé de Moiiville.
Marie-Louise d'Orléans qui, le deuil dans le cœur, va partir pour FEspagne où l'attendait un mariage malheureux avec le roi Charles IL
En 1680, c'est pour le Dauphin qui vient pour la première fois visiter Saint-Cloud; le Mercure de France relate pompeusement cette visite : après un magnifique festin, les comédiens de l'hôtel de Bourgogne jouèrent i)y?7A/7V/a/e et le Deuil.
En 1681, le Hoi et la Kcinevienncnty passer huit jours. A cette occasion furent découvertes de magnifiques tapisseries exécutées d'après des dessins de Le Brun et de Nocret, dont les sujets étaiênt les Amadis des Gaules et les batailles d'Alexandre et de Darius. Ces tapisseries étaient accompagnées d'un ameublement de broderie d'or à fond violet; le lit, auquel Monsieur avait fait travailler pendant plusieurs années, était estimé cent quatre-vingt-dix mille livres.
En 1682, fête pour l'ambassadeur de l'empereur du xMaroc ; en septembre de la môme année, grandes réjouissances pour la naissance du duc de Bourgogne que la France accueillit avec tant d'enthousiasme. « Des demoiselles jolies et bien faites » jouèrent une comédie en musique mêlée de ballets, qui avait pour titre P Automne de Sa'nit-Cloud . La pièce passait en revue toutes les aventures qui s'étaient passées dans ce lieu, et le prologue célébrait la naissance du prince. Il était chanté parla nymphe de Saiut-Cloud et la nymphe de Versailles.
Grande fête en 1686 pour célébrer le succès de l'opération faite sur la personne du Roi par le chirurgien Félix. Laurent, de la bibliothèque du Roi, dédia à Monsieur une relation en mauvais vers de cette journée. Après avoir dit :
Que Félix, trop heureux l fiL en perfeclion La fatale opération.
11 parle de la brillante mascarade qui embellit le bal : le dauphin est Alexandre; la dauphine, Roxane; la duchesse de Roquelaure, Aspasie; le comte de Tonnerre, Jason; le duc de la Trémoille, Calais; la marquise de La Porte, Arsinoé; le comte de Brionne, Lissimachus ; Mlle de La Force, Cérès, etc.
Enfin tour à tour furent reçus à Saint-Cloud les ambassadeurs de la Grande- Bretagne, du Portugal, d'Alger, de Siam (étaicnt-ce vraiment des Siamois, et la cour du grand Roi n'a-t-elle pas été à cette occasion la proie d'intrigants? On en est presque persuadé aujourd'hui).
Dans un autre ordre de munificence, on ne doit pas oublier que Monsieur, dévot à ses heures, installa à Saint-Cloud une congrégation de prêtres de la Con-
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SAINT-CLOUD SOUS LOUIS XIV
grégation de la Mission et qu'il créa l'hôpital de la Charité situé rue d'Aulnay. L'acte du H août 1689 constate que le prince fonda cet hôpital a pour mériter les grâces et les bénédictions du ciel ». Nous verrons que Marie-Antoinette transféra l'hôpital place du Meurtroy. C'est celui qui subsiste aujourd'hui.
Le duc d'Orléans, magnifique dans son hospitalité, était d'une galanterie généreuse avec les dames de la cour. Les loteries étaient le moyen délicat qu'il employait pour leui- faire des présents; la plus brillante fut celle tirée, le 9 août 1689, en l'honneur de l'ambassadeur de la République de Venise. A titre de curiosité, je transcris ici, d'après la Gazette de France^ la liste de quelques cadeaux aussi élégants que princiers faits aux dames par Monsieur; à la duchesse de Ventadour, un cabinet de la Chine, une boîte d'or et un éventail ; à la princesse d'Epinois, une paire de pendeloques en diamants en poire; à la comtesse d'Armagnac, un paravent de la Chine; objets de valeur venus de Chine aussi à la duchesse de Portsmouth, à la duchesse de Valentinois, à la maréchale de Grancé ; des bijoux de prix à Mmes de Château-Gontier et de Châtillon. Puis des cadeaux de moindre importance, comme chocolatières en argent, pièces de brocart et rubans, flambeaux, bourses de jetons d'argent, cornettes en point d'Angleterre ; des plats de porcelaine, même des déshabillés de satin aux dames moins haut placées ou aux filles d'honneur de Madame.,, On conçoit si les loteries qui se renouvelaient plusieurs fois par année étaient appréciées des dames de la cour.
A Saint-Cloud pourtant, il y eut des heures de recueillement et de silence. C'est à Saint-Cloud que Louis XIV, après la mort de Marie-Thérèse, le 30 septembre 1683, alla reposer sa douleur : « J'ai vécu vingt-trois ans avec la Reine sans qu'elle m'ait causé aucun souci, répétait-il à son frère; voilà le premier chagrin qu'elle m'ait causé! » Dans le chagrin très réel du Roi entrait-il un peu de remords? On aurait lieu de le supposer.
Ému par la lettre datée de Saint-Cloud du 31 juillet 1683, oû Louis XIV demandait à l'archevêque de Paris des prières publiques pour l'àme de la Reine, le peuple accourut en foule devant le château en demandant à le voir. Le Roi se rendit au vœu de ses fidèles sujets et parut en habits de deuil sur le balcon qui fait face à Paris.
La duchesse d'Orléans vint également s'enfermer à Saint-Cloud dans son pavillon favori du bois de la Félicité pour y pleurer son frère, l'électeur palatin qu'elle aimait tendrement.