LES CASCADES
Dans toutes les fêtes de Saint-Cloud, les cascades déjà célèbres du temps de Jérôme Gondi jouaient le premier rôle. On les ornait de pois de fleurs; le soir, on les illuminait ;mais le temps et l'usage les avaient fatiguées. Monsieur appela J. Hardouin, Mansard et Lepautre pour les refaire, et les cascades devinrent plus admirables que jamais. On se précipitait en foule à Saint-Cloud pour jouir de ce spectacle, si bien que pour satisfaire la curiosité du public Monsieur ordonna de les faire jouer presque tous les joui s pendant le temps qu'il paissait en son palais.
Voici la description des cascades, d'après la brochure rarissime de Harcouet de Longeville, avocat au parlement (1706). C'est en 1698 que les derniers embellissements furent apportés à ce joyau de Saint-Cloud et qu'ainsi la résidence princière atteignit l'apogée de sa splendeur. Dans la ruine de 1870-1871 les cascades ont été à peu près respectées et ont gardé leur aspect général d'autrefois. Il n'est donc pas sans intérêt de parcourir cette description admirative faite par un homme compétent puisque, résistant aux révolutions et aux invasions, les cascades ont conservé leur cachet somptueux et royal et que les mêmes curiosités sculpturales et hydrauliques sollicitent toujours l'admiration des visiteurs :
Ce (|U(' l'on iiiiiiiiiic lu liuuU' cascade a Id.S pieds de lace <iw aiilaiil de iiculc, Jusqu à J allée du Tilicl. ((ui y lorme un large l'epos, et la séjiare de la Itasse cascade. Celle qui est la plus élevée a li ois rampes accnnipagnées de quatre difl'érents espaces d'une égale ]jroj)oi'tion ; deux de ces espaces sont entre les l'ampes, et servent à monter vers deux arcades Iburnies de leurs renfoncements. Les deux autres espaces, qui commencent à deux statues des Vents, s'élèveid en haute terrasse plantée de deux rangs d'épicéas.
Le milieu de ce bel ouvrage est orné d une iiunpe à neuf giuilins dis|)osés par autant d'étages. Lu balustrade se trouve à hauteur d'appui ; elle règne siu- toute la face de la liante cascade, pour y l'ormer un grand balcon large et étendu.
" On a posé sur le milieu de celte balustrade deux statues à demi couchées : l'une représente le dieu de la Seine, qui de la Bourgogne va s'engoutFrer au Havre dans l'Océan, et dont les eaux coulent (en serpentant dans la plus fertile plaine) de Paris à Saint-Cloud, après avoir arrosé le pied des coteaux du château de Meudon.
L'auti'e statue sert de symbole au fleuve de Loire, (pii de liioutori eu Auvergne se jette dans la mer, en Bretagne, après un cours de près de deux cents lieués, mouillant sui' sa route les murs de la ville d'Orléans, lappanage des ducs d'Orléans; et l'on a élevé vers les extrémités de celte balustrade quatre autres statues, qui représentent ?Iercule avec des Faunes (1).
Deux rampes aboutissent conti-e les extrémitez de la balustrade où les statues d'Hercule et celles des Faunes sont placées. Entre ces statues on a monté un bassin rond de huit pieds de diamètre, soutenu par un demi-rond de pierre. Ce bassin en renferme un autre de trois pieds de largeur, qui s'élève de quatre pour fournir plus avantageusement sa lance de trois pieds de hauteur, et former
(1) En 1733, en réparant les cascades, ou ajouta deux .statuet; colossales de ly, Seine et de la Marne \)dv Adam. , . .
SÀINT-GLOUD SOUS LOUIS XIV.
une nappe plus brillante autour de la rocaille qui le soutient. La même eau lait encore une seconde nappe autoui' du bassin, ([ui luy sert de pied d'estal, couvrant même jusqu'au demi-rondqui y donne le premier appui.
Ce demi-rond poi-Lc deux nias(|ues de inarlire fcinl, ({iii vomissent l'eau dans un troisième bassin
Dans la Descriotioii, elc, tle Hai'couet de Longe\ille. Paris chez la veuve Louis Vaugoii, nie delà HiiciieUe, 1700.
de quatre pieds de diamètre ; il est posé sur un pied d'architecture orné de glaçons et d'un masque, d'où tombe une lance d'eau sur une goulotte de deux pieds et demi de large. La mesme eau se comnmnique comme par degrez à quatre goulottes enfoncées dans le gazon, (^et enfoncement fournit une pente sur chacun des bassins, qui cause une chute si précipitée, et en mesme temps si rapide, que l'eau qui s'y rassemble à gros bouillons, blanchit et semble écumer par la violence dont elle est poussée. On diroit que les vagues d'une mer irritée par l'impétuosité des vents se choquent et se brisent les unes contre les autres, et qu'elles forment en cette rencontre ce que les Nautoniers nomment assez improprement des moutons d'eau.
HISTOIRE DU PALAIS DE SALXT-CLUUD.
Cette nouvelle forme, qu'on a trouvé l'art de l'aire prendre à l'eau mesine, la pousse dans un autre bassin de quatre pieds de larf;e, qui est encore bordé de glaçons, et soutenu d'une grande console, au milieu de deux tables de rocaillcs : on en voit sorlir une nappe de la largeur du bassin, (]ui tombe dans une cuvetle en deini-cercle de luiil pieds de diamètre, d'où uail un gros bouillon de cinq pieds d'élévation sur \ ingl-qualre lignes de sorlie.
Enlre les rampes de cùlez et celle du milieu l'ègnent deux autres esjiaces de vingl pieds d'ouserture, quiconduisent à deux arcades de dix ])ieds de large. Ces arcades ont leur rentonceinenl de quarante-deux pieds de profondeur, sur dix-huil tic largeur: ils s'élèvent en rampe cl porleiit au fond de leur exli'émilé une fontaine bàlie en lour creuse cni'icbie de bossages cl de glat'ons. On a posé, sur cbacune de cespeliles (ours, une baleine i[ui pousse l'eau i)ar les naseaux et par la gueule. Elle porle un jeune Triton, don I l'enfance sujelle au badinage luy en fail aussi pousser par un cornet (|u'il embouclie. Toutes ces eaux se réunissent dans une co(piille de pierre de trois pieds el demi de large, a|)pu) ée ^ui' une console. Il s'en tormc une napfie qui lonihe dans luie seconde rocpiille plus large d'ini pied que la précédente, l ue auti'c nap|ie en doceud pour se [lerdre dans un bassin de sept pieds en quarré, accompagné lie deux ifs, dont la [i\ramide éle\ée se termine en globe. Leur abord est encore orné d'un autre bassin de buil pieds de diamèlre, (pii |iorle deux lances de sept pieds de baut sur douze lignes d'ajustage.
On trouve à la sorlie de ces enfoncements un escalier doni la première marche el la plus éle\'ée est garnie d'une grande grenouille de pierre (jui jelle son eau sur tous les degrés, depuis les ai-cades jusqu'à tabasse terrasse de l'allée du Tillet.
Oe que l'on nomme labaute cascade est entourée d'une balustrade en rampe de hauteur d'apjuii. Elle est ornée de tables de l'ocailles, et porte un amortissement cbargé d'une grande co(|uille, occupée par une écre\ isse qui pince un masque. La balustrade se termine par un large pied d'eslal, orné des chill'res et de la devise de Monsieiu', el de S. A. 1!.
Ces chiffres (qui sont i-ele\ ez d'or) foi'meni la premièic lelire initiale du nom de l'liili|qie, et le corps de la devise est une bombe enllauuuée, jirète à se hi-iser en ])ièces sur ceux (|ue la foudre des canons aur'oit épargnez, suivant les [iai'(des (|ui eu sont l'âme. Aller post fulmina terrai', une auti'c ('■pouxaule après celle des foudi'es et des lounerres. Ce |)ied d'estal |ioi-|e encore une slalue des NCnls et sei't de bornes à la j)alissade (|ui enloure la pièce i-are el cui'ieuse (pii \ient d élr<' déci'ile.
La liasse el nouvelle cascade, qui [mi la richesse de son plan idu dessin île 1\L .Mansai'd, suiiniendant des bâtiments du roy) peut passer j)our un cbef-d'u'uvi'c, se ti'ouve à la cbule de la haute. Les mesmes eaux enqji'untent ici de nouvelles formes pour surprendre les yeux étonnés de riuvculion (|ui les élève en l'air, el de la rai)idilé (|ui les fait couler sur la lerre. On diroil ipie la n\m])lie de Saint-Cloud rassendile dans ce beau lieu loules les Naïades des environs, à dessein d'oll'rir sous le même point de vue ce (pie l'ordie d'iui gi'and Roy est capable de produire el loul ce (pie la [dus parfaite intelligence en bydrauli([ue peut avoir entrepris pour y salisfaiie.
L'allée du Tillet sépare ces deux cascades, et forme entre elles comme un large rtqios, ddii I on admire de plus ]très la rare distribidifui de la haute, el d'où l'on examine plus à loisir la disposilion de la basse.
Celle-ci est élevée en Ici' de cheval arrondi, el conlieni avec son canal deux cent soixante-dix |)ieds de longueur, sur quatre-vingt-seize dans sa plus grande largeur. Line rampe à hauteur d'appui, et qui s'avance vers le canal en forme de demi-cercle, accompagné de deux lignes di'oites, partage ce fer à cheval en deux bassins inégaux, pour l'élévation et pour l'étendue. L'eau |)asse du |)renner bassin dans le second par cinq grandes nappes disposées sui' cette rampe pour couler par une autre uajqie, (|ui lernùm^ ce fer à cheval dans un troisième bassin plus enfoncé que les précédents. Les eaux paraissent se rassembler ici pour se pi'écipiter avec plus de violence par une dernière uap|ie dans le canal où se rendent les deuv cascades.
La distribution de ces eaux est si bien entendue (ju'on prendrait aisément cette cascade |iour un vaste et superbe théâtre de cristal jaillissant par l'arrangement et la disiDosition des Mois, de-chutes, des nappes, des lances, des bouillons, des jets, des tortues, des grenouilles, des dauphins, et des masques dont elle est embellie.
11 faut s'arrêter, car le prolixe avocat nous décrit les jeux du soleil sur ces eaux merveilleuses « quand les nuées ne sontpas jalouses », et si nous le suivions
SAINT-CLOUD SOUS LOUIS XIV
partout, il ne nous ferait grâce d'aucune goulotte, d'aucun jet, d'aucun bouillon. Ce que nous avons cité à titre documentaire doit suffire pour permettre aux curieux d'art et. . . d'artifice de comparer l'état actuel avec l'organisation ancienne, lesquels diffèrent en somme fort peu, les réparations des différents possesseurs de Saint-Cloud ayant toujours eu pour but de compléter la splendeur passée (I).
Et avant de quitter les cascades, citons quelques vers dont l'intention doit faire excuser la platitude :
Les Naïades, perdant lialeiiie,
Se précipitent à grands flots
Et courent partager leurs eaux,
Au lit tranquille de la Seine.
Conduites avec elles au vaste sein des mers, Elles vont, de leur roi célébrant la puissance,
Répandre par tout l'univers Les beautés de Saint-Cloud et sa niagnificence.
Delille, enfin, dans son poème des Jardins n'a pas manqué de chanter le <( bocage enchanteur » :
Aux eaux qui sur tes eaux reloml)enl et bondissent Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent.
L œil aime à contempler ces frais amphitbéàtres, Et l'or des feux du jour sur les nap]3es bleuâtres. Et le noir des rochers et le vert des roseaux, El l'éclat argenté de l'écume des eaux.
On conçoit que des fêtes sans cesse renouvelées attiraient à Saint-Cloud une nombreuse foule. De leur côté, les pèlerinages continuaient comme parle passé ; tons les pèlerins n'étaient pas édifiants, comme le constate Perrier, puisque d'aucuns ne songeaient qu'à s'amuser. Qu'entre tant de visiteurs, les fameux « filets de Saint-Cloud fussent emcombrés de perruques de procureurs, de calottes, de bonnets d'actrices et de frocs de moines », rien d'étonnant. C'est ce qu'assure l'auteur du Voyage à Saint-Cloud par terre et par mer. Il voudrait nous faire croire aussi qu'on y trouvait force corps de noyés... Laissons-lui la responsabilité de sa macabre supposition qu'aucun témoignage sérieux ne vient étayer : quelques noyés nous suffisent.
Un établissement de céramique devait solliciter l'attention des amis des arts en attendant que par la suite il prît une grande importance : une manu-
(1) On no l'i'li'dnvojuit |ilus ni les goulullcs, ni la grotte de verdure qui ombrageait la grande cascade, ni enfin les berceaux qui bdiTlaient, la grande allée. Voir, pour ceux-ci, la gravure représentant la fête donnée à Tippo-Sahiii. rli,-qiil ic suiviiiil.
facture de poterie blanche, compacte, translucide, porcelaine tendre qui rivalisait avec les porcelaines de Chine. La duchesse de Bourgogne la visitait souvent, et Monsieur aimait à l'encourager (1). C'est l'origine de la porcelaine de Sèvres.
Martin Lister qui dans son voyage en France, en ï 698, visita cette manufacture, fait le plus grand éloge de ses produits. Un sieur Moriu, son propriétaire, dit à Lister qu'il avait poursuivi pendant vingt-cinq ans la recherche de la pâte, qu'il n'avait obtenue belle que depuis trois ans. Cette manufacture florissait en 1718 sous la direction de Chicogneau ; Piganiol en vante les produits.
En 1735, deux de ses ouvriers, les frères Dubois, quittèrent Saint-Cloud et allèrent établir une manufacture du même genre à Chantilly. Puis, en 17 40, les frères Dubois, abandonnant Chantilly, vinrent proposer à Orry de Fulvy, intendant des finances, le secret de la composition de la porcelaine de Saint-Cloud ; on leur donna un laboratoire à Vincennes.
Des dissentiments étant survenus entre les Dubois et l'administration des finances, ils durent quitter Yincennes. Un de leurs ouvriers, Gravand, fut leur successeur et dirigea les travaux avec succès jusqu'au jour où Fulvy forma une compagnie de huit actionnaires sous le pririlège de Charles Adam et le contrôle d'inspection d'un nommé Boileau qui, depuis, fut cliargé de la direction do la manufacture de Sèvres.
En 1753 Louis XV, qui, sur les instances de Mme de Pompadour, s'était intéressé pour un tiers à la manufacture, lui accorda le titre de Manufacture royale de Vincennes. Trois ans plus tard, elle était transférée à Sèvres dans un bâtiment que la compagnie avait fait construire sur l'emplacement de la maison Lully.
En 1760, Louis XV remboursait la compagnie, prenait la manufacture à son compte, et en lui assignant un fonds annuel de 96.000 livres, lui choisissait un régisseur-directeur qui était Boileau.
Le kaolin avait été découvert, en 1765, à Saint-Yrieix, près de Limoges; la porcelaine dure ne tarda pas à être fabriquée en grand et concurremment avec la porcelaine tendre jusqu'en 1802, époque où cessa tout à fait la fabrication de cette dernière. (Notes de M. Brongniart, directeur de la manufacture de Sèvres en 1842 et de M. Auscher, de la manufacture de Sèvres actuelle, qui prépare un important ouvrage sur ce sujet.) On sait la fortune de la manufacture de Sèvres et ses différentes transformations. Comme la pâte tendre devenue introuvable, la première fabrique de Saint-Cloud n'est plus qu'un souvenir.
(1) Saint-Cloud produisait aussi des faïences imilaul cidles di^ Kouen. Les vases du Triaiioii de Porcelaine Venaient de Saint-Cloud. Complp des Bâtimenls, t. I, et P. de iXolhac. C/iafi'ati dr VersaiUes. le 'l'rianou de Porcelaine.
sALNT-cLori) sors r.ons xiv.
HISTOIRE DU PALAIS DE SA INT-CL( ) i I).