MORT DE MONSIEUR
Tout semblait sourire à Philippe, duc d'Orléans; mais au milieu même de l'éclat des fêtes et des plaisirs, il avait des accès de mélancolie et de tristesse. Un jour qu'il était absorbé dans une de ces rêveries :
« Monsieur paraît bien triste, lui dit le chevalier de Lorraine. — Oui, répondit le prince, je regarde ces beaux salons, ces beaux jardins, et je songe que je dois bientôt les quitter. » Quelquefois il restait, après tout le monde, dans la chapelle, plongé dans de longues extases. Enfin, il va faire une visite au Roi, à Marly : « Vous êtes bien rêveur, lui dit Mme de Maintenon ; avez-vous quelque chagrin? — Oui, le jubilé m'a fait faire de sérieuses réflexions. »
On se mit à table : Monsieur est pris d'un saignement de nez. Le Roi appela Fagon, son médecin, qui, avec sa brusque franchise, dit à Monsieur : « Votre Altesse est menacée d'apoplexie ; elle ne peut être saignée trop promptement. » Le prince dédaigna cet avis : « Eh bien, lui dit le Roi, vous verrez ce que vous coûtera votre opiniâtreté : on nous éveillera une de ces nuits pour nous annoncer votre mort... » Cette prédiction allait s'accomplir. Monsieur retourna à Saint- Uloud et, au lieu de se faire saigner, il soupa gaiement. Sur la fin du repas, il fut frappé d'apoplexie, et tous les soins pour le rappeler à la vie furent inutiles. Le Roi réveillé, comme il l'avait pressenti, par cette douloureuse nouvelle, partit de Marly à deux heures du matin, accompagné de la duchesse de Bourgogne, et se rendit en toute hâte à Saint-Cloud. « C'est fini », lui dit Fagon, et le Roi repartit pour Marly (1). •
Le cœur de Monsieur fut porté en grande pompe au Val-de-Grâce, son corps à Saint-Denis. Ses entrailles furent inhumées dans l'église de Saint-Cloud, à côté de celles de sa première femme, Henriette d'Angleterre.
« A peine fut-il expiré que les feuillants, ayant reçu l'ordre de M. Desgranges, se rendirent à Saint-Cloud pour demeurer auprès du corps, par un droit attaché particulièrement à leur congrégation. Ces religieux firent sonner toutes les cloches de leur monastère sans attendre d'autre ordre que le mouvement de leur reconnaissance pour un prince qui les avoit toujours honorés des marques de son affection.
« Le corps de Son Altesse Royale fut vu à visage découvert. Le corps de ce
(1) Saint-Simox;..
SAIiNT-GLOUl) SOUS LOUIS XIV.
prince fut ensuite ouvert, et on découvrit quantité de sang caillé dans le ventricule gauche du cerveau, ce qui avoit été la cause de sa mort. » Son corps fut ensuite mis dans un cercueil et placé dans une chapelle ardente ; deux hérauts étoient au pied du cercueil et présentoient l'eau bénite ; il y avoit de chaque côté quatre ou cinq bancs couverts de deuil, occupés par les officiers de Monsieur. Ils étoient de temps en temps relevés par d'autres. Il y avoit deux autres chapelles dans la même charnière où l'on célébroit sans interruption des messes tant que le corps de Son Altesse Royale demeura à Saint-Cloud.
« Le matin du dixième jour, M. le duc de Chartres alla voir le Roi à Marly ; ce prince embrassa la cuisse du Roi, et, Sa Majesté l'ayant relevé l'embrassa en fondant en larmes. M. le duc de Chartres lui présenta un papier que le Roi, après l'avoir lu, lui rendit. Le onzième, Mme la duchesse de Rourgogne alla voir Madame; Sa Majesté y vint ensuite et fit ouvrir le testament de Monsieur. Le treize du même mois, sur les onze heures du matin, Mgr le duc de Bourgogne, Mgr le duc de Berri et Mgr le duc d'Orléans se rendirent au château de Saint-Cloud, où Mgr le Dauphin se rendit venant de Meudon. Ce prince fut reçu par M. le duc d'Orléans, qui était accompagné des principaux officiers de feu Son Altesse Royale. Ces princes entrèrent dans l'appartement de M. le duc d'Orléans qui étoit tendu de deuil ; ils se mirent en ordre et allèrent jeter de l'eau bénite à feu Monsieur. M. le duc d'Orléans se trouva si peu en état d'achever cette triste cérémonie, qu'il fut obligé de se retirer. Ce prince fondoit en larmes et attendrissoit tous les assistants.
« Monseigneur se mit à genoux sur un prie-Dieu, et Messeigneurs les princes derrière lui; il fit quelques prières et après se leva pour aller jeter de l'eau bénite. M. l'abbé de Grancei, premier aumônier de feu Monsieur, lui présenta l'aspersoir, ensuite à Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berri, puis à M. le duc et à M. le prince de Conti, à M. le duc du Maine, à M. le comte de Toulouse et à M. le duc de Vendôme; puis l'aspersoir fut présenté aux ducs....
« Le 14, le cœur de Monsieur fut transporté du château de Saint-Cloud au Val-de-Grâce ; les officiers de feue Son Altesse Royale, de quartier, étoient en longs manteaux sur des chevaux caparaçonnés de deuil, les pages à cheval portoientdes flambeaux ; plusieurs carrosses drapés, dont les chevaux caparaçonnés de deuil, précédoient et suivoient celui où étoit le cœur. Ce carrosse attelé de huit chevaux, avec des housses croisées de moire d'argent, étoit environné de grand nombre de valets de pied et de pages portant des flambeaux. M. l'abbé de Grancei étoit dans le fond et tenoit le cœur de feu Monsieur. M. le duc de Bourbon, nommé par le Roi pour la conduite du cœur, étoit à côté de cet abbé.
M. le duc de la Trémôille, proche parent de Madame, étoit à cette cérémonie ; les gardes du corps de Monsieur suivoient à cheval portant chacun un flambeau.
« C'esl dans cet oi'dre que le convoi du cœur de Monsieur partit de Sainl- Cloud pour aller au Val-de-Gràce ; il fut présenté, à la porte de l'abbaye, par l'abbé de Grancei, à la supérieure qui répondit à son compliment par un discours ([ni ne l'ut pas moins touchant que celui de cet abbé.
« On passa dans le chœur, qui étoit tendu de drap noir, avec deux lés garnis d'écussons aux armes de feu Monsieur. Le cœur fut mis en dépôt, sous un dais remis à la Supérieure par l'abbé de Grancei. » [C érémnn'uiK 1701.)
Saint-Gloud varenlrerdans le calme. La duchesse Charlotte d'Orléans y vivra dans la retraite que troubleront seulement les courts séjours de son hls, le vaillant mais débauché Pliilippe, plus tard Régent de France.