‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 18 sur 91 · LE RÉGENT · texte numérisé non relu

LE RÉGENT

Quand la duchesse d'Oi'léans fut veuve, Louis XIV lui fiL demander si elle voulait se retirer àMaubuisson ou dans un couvent de Paris. Elle répondit que son intention était de rester à la cour, et au grand regret de son ennemie, Mme de Maintenon, elle y resta en effet. « N'entendant rien aux intrigues », comme elle le disait elle-même, et « se sentant lout d'une pièce », elle ne pouvait qu'être déplacée sur ce grand théâtre. De temps à autre donc, elle suivait les déplacements de la cour, à Compiègne, à Marly, à Choisy, ou venait passer quelques semaines auprès de Louis XIV qu'elle distrayait; dès qu'elle le pouvait, elle s'enfuyait à Saint-Cloud dont le séjour « lui paraissait enchanteur » (l).

Le duc Philippe d'Orléans, son fils, lui en laissait volontiers la jouissance qu'elle partageait avec sa belle-fille, l'épouse délaissée.

Ce fils avait tout pour soutenir avec éclat sa situation : fortune immense, apanage considérable; marié à Mlle de Blois, fille légitimée de Louis XIV et de Mme de Montespan; spirituel, brave, populaire de par les lauriers gagnés à Nerwinde, le duc d'Orléans avait à la mort de son père une position sans seconde, que ses succès militaires en Espagne et la prise de Lérida (1707) devaient fortifier encore.

Ce fut là la fin des belles pages du duc d'Orléans. Dès lors l'amour des plaisirs le saisit et émousse les beaux dons que la nature lui avait prodigués ; mais ce ne sont pas précisément des plaisirs de société nombreuse qu'il recherche. D'autre part Saint-Cloud ne l'attire guère, et les Mémoires àn temps ne signalent que peu de fêtes dignes de ce nom, si ce ne sont des concerts donnés en l'honneur de la

(1) Lellrex de la princesse jiiila/hu'.

HISTOIRE DU PALAIS DE SÂINT-C I.OUD

duchesse de Bourgogne el une messe en musique dans la chapelle du chàleau où tout le peuple <( admira la piété du prince et des seigneurs de sa cour ». Voilà une louange qui ne se répétera guère, car la piété n'est pas la dominante

LE UEGIiNT, pai' Boilly, . , ' '

du caractère de Philippe, et les échos retentissenl plnlol de ses mœurs scandaleuses.

La mort du Hoi, en septemhre 1715, allait forcer le duc d'Orléans à secouer sa vie de mollesse, et en fait il débuta habilement dans la vie politique militante. Un instant, il se montra un autre homme. Après avoir fait casser le testament de Louis XIV et lutté victorieusement contre les princes légitimés, il était appelé à gouverner seul sous le nom de Hégent. Il se montra clément après la conspiration de Cellamare qui avait pour but de mettre le duc du Maine à sa

SAINT-CLOUD AU XVIIP SIÈCLE

place, et rendit ses droits et privilèges au comte de Toulouse après une entrevue avec ce prince légitimé à Saint-Cloud (1). Bientôt le Régent oublia le rôle important qu'il avait à jouer. Son méprisable conseiller l'abbé Dubois s'empara des rênes du gouvernement et rejeta le Régent dans une vie de débauche dont le scandale, même après tant d'autres survenus à la cour de Louis XV, est encore loin de s'éteindre. C'est au sortir des soupers licencieux du Palais Royal, d'Asnières et de Saint-Cloud qu'il s'occupait des affaires publiques.

Le siège du gouvernement est le Palais-Royal. La cour est aux Tuileries ; le Régent ne quitte guère Paris que pour les déplacements royaux ; peu de temps est employé à l'amélioration de Saint-Cloud. Tout au plus le duc d'Orléans penset-il à bâtir un nouveau pavillon, l'Ermitage, au bout du Mail, qui jouera un rôle dans les petits soupers des roués.

Nous ne pouvons raconter toutes les <( Nuits », surtout les « Eêtes d'Adam » dont la chronique galante nous a apporté les luxurieux échos. On devra relire les Mémoires et la Vie privée du riKiréchal de Richelieu^ ce digne compagnon et rival en amour du Régent; on devra dépouiller les Mémoires^ d'abord ceux de la princesse palatine — qui ne nous épargne sur son fils aucune anecdote scabreuse — ; puis ceux de Saint-Simon, de Mme de Caylus, les Journaux de Marais, de Buvat et de Barbier.

De ces fêtes d'ordre intime données à Saint-Cloud, nous ne retiendrons que deux. L'une, qui nous fait remonter en arrière, est des derniers jours de 1709, époque où le duc d'Orléans vivant fort éloigné de sa femme et se laissant dominer par Mlle de Séry, devenue comtesse d'Argenton, dont il avait eu un fils, était très mal vu à la cour de Louis XIV. Il brava la disgrâce et donna une fête à tapage à l'électeur de Bavière et à « quantité de dames » parmi lesquelles Mme d'Arco, maîtresse du prince allemand, et à Mme d'Argenton. Cette fête eut ce résultat de faire déborder le vase ; la colère du Roi éclata sur son neveu, et ce souper très licencieux fut le prétexte du renvoi d'une maîtresse ambitieuse qu'on accusait d'intriguer avec l'Espagne et dont, depuis longtemps déjà, Louis XIV avait décidé l'éloignement. Mme d'Argenton dut se retirer à Pont-Sainte-Maxence ; le duc d'Orléans se réconcilia un instant avec sa femme « qui ne put résister au désir de triompher au moins une fois en public à l'Opéra », entre son mari reconquis et Saint-Simon (mêlé à toute cette intrigue), dans la petite loge faite exprès pour Mme d'Argenton.

(1) CoLle entrevue eut lieu dans un salon dangle (ilu eôLé des Goulottes et du ))arleiie de iOrangerie) faisant partie des anciens appartements de Madame Henriette. Ce sera au xi\>= siècle le salon des Verne t.

Une autre grande maîtresse fut affichée par la Régent à Saint-Cloud. (Vêtait en 1721. Le duc d'Orléans était amoureux de Mme Ferrand d'Averne, femme d'un lieutenant aux gardes. Mme d'Averne qui sortait d'une liaison avec le marquis d'Alincourt, petit-fils du maréchal de Villeroy, avait fait mine (le j'ésister au prince; elle voulait être conquise et en même temps sûre de garder sa propre conquête. Le duc d'Orléans fit un siège en règle, renvoya Mme de Parahère qui avait encore des droits sur lui, étala aux yeux de tous sa dernière victoire. Il parut publiquement avec elle dans une chaise découverle parmi les jardins de Saint-Cloud, et tout le monde sut qu'il avait envoyé à la belle récalcitrante « cent mille livres pour avoir un habit d'(''(('' w, en dehors des « cent mille écus de la corbeille » considérés comme le prix de la capitulation. Rientôtelle parut à l'Opéra dans la loge du Régent, très parée, à la face de tout Paris, enfin, le 30 juillet, le prince donna une fête magnifique dans la maison dont il lui avait fait cadeau à Saint-Cloud. Cette maison située sur la côte, à droite du pont, était celle qui avait appartenu à l'électeur de Ravi ère.

A ce souper assistaient le duc de Vendôme grand-prieur de France, le maréchal et la maréchale d'Estrées, le duc de Rrancas, la marquise du Deffand, Mmes de Flavacourt et de Tilly, les marquis de Riron et de Simiane, plus (juelques roués, et Richelieu qui devait bientôt enlever Mme d'Averne au Régent. Ne disait-on pas qiw Mme la duchesse douairière avait été invitée? Inutile d'ajouter que la mère du Régent n'assistait pas aux fêtes privées données par son iils. Un des récits explique que « plusieurs dames se sont excusées d'y venir et n'ont pas voulu prendre part à cette joie >), mais qu'il y avait « beaucoup d'hommes de la cour du Régent »... Souper magnifique, grande musique... La fête a duré toute la nuit. A dix heures on illumina les jardins et tout le parc de terrines et de lampions attachés aux arbres, qui faisaient avec les cascades et les jets d'eau un effet surprenant. A minuit un quart, « on tira un feu d'artifice sur l'eau qui fut beau et bien exécuté, malgré la petite pluie ». « J'ai vu cette fête, confirme Marais ; l'illumination était superbe de voir tout un parc en feu. Tout Saint-Cloud, Roulogne et le bord de l'eau de côté et d'autre, Passy, Auteuil étoient remplis de carrosses avec des flambeaux, ce qui faisoit le plus bel effet et on voyoit de toutes parts les délices de Caprée. Il y avoit un monde épouvantable, de manière qu'hier matin les paysans de ce pays-là sont venus au Palais-Royal au nombre de dix députés présenter un mémoire des dégâts. »

Tout le monde, en cPcl, ne fut pas dans la joie. Si Voltaire rimait des vers

SAINT-CLOUD AU XVIIP SIÈCLE

pour Mme d'Averne (1 ), lui qui avait lancé de si insolentes épigrammes contre le Régent et sa fille et maintenant se faisait l'humble courtisan de la nouvelle étoile, le public raillait et chansonnait. Quolibets et épigrammes coururent les rues. <( La pluie fit que le feu d'artifice ne réussit pas, dit un des chroniqueurs. Cependant le spectacle fut fort beau ; c'étaient les noces de Thétis et de Pélée qu'on célébrait ce jour-là. A chaque fusée qui partait, les spectateurs s'écriaient : roilà une action des Indes qui part. On dit aussi que chaque lampion devait être allumé avec un billet de banque (2). » Un autre allait plus loin : « Malgré cet empressement du public pour voir cette fête, il n'y avoit personne qui n'en fût indigné et chacun auroit moins plaint ses pas, à ce que l'on disoit hautement, si le tonnerre avoit voulu s'en mêler... Effectivement, rien déplus contraire ù la religion que de faire ainsi triompher l'adultère et le vice publiquement, contraire aussi de faire des fêtes dans un temps où tout le monde est ruiné, où personne n'a un sol, cela s'entend pour le général. Le Koi de la fête ne s'est attiré que des malédictions, même par les gens de sa maison (3) ». l^ntin voici des vers, parmi tant d'autres :

(;iiez les Caligulas, chez les Triuialcions, Avec soin on cachoit les forfaits et les crimes. Pliilippe plus liardi, suivant d'autres maximes, l"'ait briller iioui' les siens dix mille lam|ii<>ns.

Comme on le voit, la popularité du Hégent déjà si fortement entamée par le fameux système de Law courait risque de s'engloutir tout à fait dans les soupers de Saint-Cloud.

Pour rentrer dans un cadre plus sévère, nous noterons, pendant la Régence.

il) \ok[ les vers (lue N'ultaire a\ait cuiii|)u.sés i^l i\w récila M'"*; d'Avriiir un reiiiflLdul au Itegeiil un ceinturon :

Pour la mère des Amours Les Grâces autrefois firent une ceinture, Ua certain charme était caché dans sa lissui'c -Vvcc ce talisman, la déesse était sûre IJe se faire aimer toujours.

\)e la môme manufacture Sortit un ceintui'on pour Tamant de Vénus. Mars en sentit d'abord mille clfets inconnus. Vénus qui fit le don, ne se vit pas trompée. .Vussi depuis ce temps le sexe est pour l'épée. Les Grâces qui pour vous travaillent de leur mieux On fait un ceinturon sur le même modèle. Que ne puis-je obtenir des dieux La ceinture qui rend si belle [varianlc : lidèlel Pour l'être toujours ù, vos yeux !

2) Mélanges de Boisjourdain, I. 1.

{'A) Journal de Barbier, l. I.

une visite importante à Saint-Cloud. Nous n'y verrons figurer ni roués, ni maîtresses, et, là, le duc d'Orléans avait cédé la place au Régent de France.

Le 213 mai 1717, le czar Pierre fut reçu dans ce palais avec l'élégance sévère qui convenait à ses gonts. Le duc-régent se trouvait à la descente du carrosse et le conduisit dans ses appartements (1). Après le dîner. Sa Majesté moscovite exprima le désir de voir les jardins et les eaux, et parcourut le parc en entier, partie en calèche, partie à cheval, accompagné par le Régent. Le czar revint ensuite à Paris par le bois de Boulogne et le château de Madrid. Pendant le dîner, il s'était entretenu avec Mme Charlotte de Bavière. En sortant il dit en souriant « que Madame élait fort curieuse, qu'elle l'avait trop ([uestionné, mais qu'après tout il ne lui avait répondu que ce qu'il voulait bien qu'on sût ». La princesse palatine rend compte aussi de son impression sur le czai', qu'elle ajjpelle « mon héros » : « .le lui trouve de très bonnes manières, en prenant cette expression dans le sens de celles d'une personne sans façon et nullement affectée. \l a beaucoup de jugement ; il parle un mauvais allemand, mais il se fait cependant comprendre et il cause bien... »

Le 8 décembre 1722, la mère du Régent, qui venait d'assister au sacre du jeune roi à Reims, mourait à Saint-Cloud à l àge de soixante-dix ans. Son tils l'entoura à ses derniers moments des soins les plus affectueux; si exagérément envahi qu'il fût par la vie de plaisirs, le duc d'Orléans avait la plus grande vénération pour sa mère dont l'esprit, la bonté et l'indulgence sous forme rude sont restés légendaires. Pendant une année, le deuil régna à Saint-Cloud.

Au moment où pour suivre le jeune roi Louis XV, le Régent s'installait à Versailles, redevenu siège du Gouvernement, il mourut frappé d'une attaque d'apoplexie, dans les bras de son dernier ministre, la duchesse de Phalaris (2 décembre 1723).

Le palais de Saint-Cloud se voilait encore une fois de crêpe ; le 8 décembre, le comte de Charolais, au nom du Roi; le comte d'Eu, le prince de Bombes, le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des aides venaient jetei- de l'eau bénite sur les restes du Régent de France; le comte de Clermont et le duc de Montmorency portaient son cœur au Val-de-Gràce, et l'abbaye royale de Sainl- Denis recevait avec pompe sa dépouille mortelle.

(I) .Idurjiul de Uangeau. I. MU.

SAINT-CLOUl) AU XVI SIÈCLE.

Page 1