‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 22 sur 91 · SIÈCLE · texte numérisé non relu

SIÈCLE

exactement que celle des bibelots possédés par la Reine (1), nous nous étonnerions moins de la somme dénoncée sous la Révolution et dont nous parlerons tout à l'heure. Si Ton en croit la Correspondance secrète (publiée par Lescure), les bordures des tapisseries ou des tentures qui ornent les grands appartements, sculptées en bronze par les plus grands artistes et représentant des bas-reliefs antiques, auraient coûté six cents livres le pied.

Au grand cabinet de la Reine dont nous venons de parler se rapporte une anecdote transmise par la tradition. Au-dessus de la cheminée, une glace sans tain laissait apercevoir le Fer-à-cheval et les bois de la Félicité. Un jour Louis XVI est prié de passer chez la Reine qui lui montre des costumes destinés aune comédie. Tandis que le Roi donne son avis, la princesse de Lamballe, tout en causant, aposé quelques ajustements, entre autres une parure de sequins, sur la cheminée dominée par une glace avec (f«m reflétant les moindres détails de la chambre, mais cachant complètement la perspective du parc. Tout à coup la Reine prie Louis XVI (le lui passer la parure de sequins. Le Roi s'empresse, mais les pièces d'or sont emmêlées dans les soies... Marie-Antoinette s'impatiente ; la même irritation gagne le prince; il secoue parure et sequins et dans un mouvement de colère fait voler le tout au loin dans la chambre, sur la cheminée, contre la glace même. Un bruit éclatant de verres cassés se fait entendre et, à la place de la glace, le Roi aperçoit les allées et les eaux du parc. Il jette une exclamation de surprise et se retourne consterné vers la Reine. Au lieu de visages contrariés il n'aperçoit que des sourires ; Marie-Antoinette et ses dames montrent la plus grande gaieté. C'est, en etîet, une surprise de l'invention de la Reine. Elle court à la cheminée, fait jouer un ressort et la glace étamée revient bientôt recouvrir la glace sans tain. Louis XVI, en sa qualité de mécanicien, admira fort l'invention, et l'année suivante il rendait à Marie-Antoinette surprise pour surprise : il faisait poser derrière les deux glaces, dans la profondeur du mur, un cadran avec les quatre points cardinaux. L'aiguille de ce cadran correspondait avec la girouette placée sur les toits et indiquait la direction du vent sans qu'on eût besoin de sortir. Ce mécanisme ingénieux était l'œuvre de Louis XVI. Ce cabinet sera sous le second Empire le salon de réception de l'impératrice Eugénie.

L'ancienne chapelle était détruite, et remplai;ée par l'escalier à deux rampes décoré par Mansart, qui se trouvait précédemment sur la gauche. Cet escalier

(1) A Versailles, à Trianon et, sans doute à Saint-Cloud, Marie-Antoinette avait réuni une collection de bibelots japonais et chinois et d'objets en cristal de roche et en pierres dures. (V. Ephrussi, Inventaire de la Collection de la reine Marie-Antoinette . Gazette des beaux-arts. t. XX.)

devint l'escalier des grands appartements et en même temps celui des princes et princesses; l'escalier construit pur Mique étant réservé au Roi et à la Reine. Une nouvelle chapelle fut construite dans l'angle que formaient la galerie et le salon de Diane du côté de Montretout ; le plafond était de Sauvage, peintre du Roi ; les sculptures de Descliamps, sculpteur de la Reine ; les bas-reliefs du maîtreautel, de Lesueur. On doubla le bâtiment du milieu au fond de la cour du côté de l'Orangerie, en supprimant les fossés entre le château et les parterres.

La cour du château fut ornée d'une balustrade, derrière laquelle un trottoir élevé de trois marches facilitait la communication du rez-de-chaussée au pourtour; les façades du côté du parterre de l'Orangerie et du côté des Goulottes, qui n'otîraient qu'un composé irrégulier de plusieurs parties, furent reportées à dix pieds en avant pour procurer plus d'aisance à l'intérieur (c'est ce travail qui a modifié l'ancien appartement de Mme Henriette).

Les jardins subirent également des transformations; la Reine lit dessiner et clore le petit parc, et l'ancien pavillon où la princesse palatine aimait à venir se reposer et sans doute médire au bruit monotone des eaux tombant dans les bassins fut remplacé en 1786 par un pavillon nouveau qui prit le nom du bois qui l'environnait et s'appela pavillon de la Félicité! Le mobilier de ce pavillon achevé en 1 788 se composait de tentures en toile de Perse, dessin à grands arbres, bergères à carreaux et rondins, deux sultanes de forme angulaire.

Enfin, près delà porte de Montretout, on a installé la laiterie de la Reine.

Après les travaux dans le château et le parc, Marie-Antoinette pensa aux habitants de Saint-Cloud; elle transféra l'hôpital de la rue d'Aulnay devenue d'Orléans dans les bâtiments où ils sont aujourd'hui etlui bâtit une chapelle (1) ; à la place de la vieille église collégiale (2j qui menaçait ruine, elle commencera une nouvelle église en 1788. ■

Le style grec y avait été adopté ; le chœur s'appuyait à l'occident contre la rue Haute, et l'entrée, décorée d'un frontispice soutenu par quatre colonnes, devait être flanquée de deux tours. Au devant, on avait projeté une esplanade décorée d'arbres au milieu de laquelle un escalier monumental serait descendu jusqu'à la Seine. (Il n'y avait pas encore de grande route.) Les fondations de la nouvelle église étaient terminées et déjà les murs s'élevaient à quelques mètres lorsque la révolution de 1789 éclata. Alors non seulement les travaux furent suspendus, mais on démolit en grande partie ce qui était fait et on pilla les matériaux. Sous

|1) Ces liâli/ijiTils ndnl i|ue ]ieu soufl'rrt de riiierndir ilc Saint-Cloud en 1871.

(2) Une ])artie de l'c-^glise, pri'tcndaif-on, datait du régn(^ ilc DagoIxTt. Mais elle avait été rebâtie du temps des Gondi. - , . . . . - . ,

SAINT-CLOUD AU XVIIl^ SIÈCLE.

la Terreur, l'impiété devait prendre une forme plus pratique encore : les vases sacrés, les châsses précieuses de saint Cloud et de saint Probas furent enlevés ; les reliques profanées.

Je reviens au palais que Marie-Antoinette embellit tous les jours de meubles et d'objets d'art « dont, suivant l'expression d'un contemporain, les curieux iront

dans la suite admirer la richesse » . Admirer est le synonyme de critiquer ; Saint- Cloud était trop près de la capitale pour échapper à l'envie et ù la raillerie des Parisiens.

En dehors de la direction à donner dans les aménagements du château, la Reine trouve à Saint-Cloud des agréments que ne lui offrent pas ses autres résidences : « facilité de venir aux spectacles de Paris quand elle en a envie » et ce plaisir, elle n'en jouit que par exception quand elle séjourne à Versailles, à Rambouillet ou à Trianon ; fêtes intimes de cour avec diminution d'étiquette où elle invite qui elle veut ; surtout les réunions populaires dans le parc.

Pendant six semaines, du 30 août au 10 octobre 1785, la Reine a obtenu que Louis XVI réside à Saint-Cloud sans autre déplacement. C'est un effort qui a coûté au Roi, attiré par Rambouillet; il ne le renouvellera plus. 11 n'a pas trouvé Saint-Cloud de son goût et a déploré la qualité des gens qu'y attire la présence de la cour. « On n'y voit que des croquants et des catins », aurait-il dit un jour, si l'on en croit la Correspondance secrète.

Suivant les jours, en effet, l'assistance est de diverse sorte. Se départissant du système de coterie employé à Trianon, la Reine a donné à toute la cour une série de fêtes à l'occasion desquelles on bâtit un grand théâtre portatif pour les jardins (I). L'affluence était telle qu'on dut loger à la craie la plus grande partie de la suite dans les maisons du bourg; Une foule énorme remplissait journellement le parc, oû les marchands et les forains eurent la permission de s'établir comme d'habitude. La Reine aimait à se mêler aux plaisirs publics, pénétrait dans les salles de bal : « J'ai vu plusieurs fois ces bals, écrit le comte de Vaublanc, et j'avoue que je partageais les craintes de plusieurs personnes sur le danger de se familiariser ainsi. » — « Personne n'a oublié, rapporte Soulavie, qu'elle se plaçait dans les joutes et autres jeux des bateliers comme simple spectatrice à côté de la bourgeoisie. Elle n'en devenait pas plus populaire. M. Lenoir seul, dit le même auteur, sait ce qu'il en coûtait à la police pour payer le cri banal de « Yioe la Reine! » Le peuple se ruait aux fêtes de Saint-Cloud, et son mot était déjà significatif: « Nous allons voir les eaux et l'Autrichienne. » Ce surnom que Mesdames de France avaient les premières infligé à leur nièce allait bientôt devenir une insulte et un outrage. En 1785, ce n'était encore qu'une raillerie.

Dès 1785, avons-nous dit d'après les contemporains, le peuple se rendait en foule à Saint-Cloud. Ce goût des baraques foraines, des représentations en plein air et des saltimbanques, de la musique bruyante et des bals libres, ne fait que s'accroître. Voici le récit qu'en a fait, en 1788, le journaliste Mercier dans les Tableaux de Paris :

« La mode était alors d'aller à Saint-Cloud. Au bas des Tuileries, stationnoient les lourdes galiotes goudronnées, où s'entassoient les voyageurs. D'autres se disputoient une place dans les batelets avec tant d'ardeur et d'acharnement qu'ils les faisoient quelquefois chavirer. Des sentinelles placées sur les berges comptoient les passagers et les empêchoient de se mettre plus de seize dans la même embarcation. C'étoit déjà bien assez. » Le conteur ajoute : « On croiroit que les Parisiens veulent se noyer dans la Seine par amour pour elle, tant ils

(1) Arch. Nat. Il' :!S70. ■ ' .

SAINT-CLOU D AU XVIIU SIÈCLE

s'aveuglent sur le péril. C'est à qui entrera le premier dans le batelet ; alors c'est presque un combat entre la garde qui leur donne des coups de bourrade pour les empêcher de se noyer et les badauds qui ne veulent pas désemparer le batelet chargé qui déjà s'enfonce. Cela forme spectacle; le sergent et les sentinelles haranguent le peuple avec une colère vraiment patriotique. Le peuple est sourd et opiniâtre, parce qu'il veut aller à Saint-Cloud.

« L'embarquement est si tumultueux et confus, qu'il y en a toujours quelques-uns qui tombent à l'eau. On les repèche ; mais cela ne ralentit pas l'ardeur des poursuivans. Les plus prudens s'entassent sur des charrettes qui sentent les choux et le fumier qu'elles voiturent dans la semaine. De petites demoiselles endimanchées, montrant d'abord leurs jambes, escaladent la voiture à jour. Les voilà rangées comme une marchandise à vendre et pressées. Dieu sait! Dès que le charretier jureur leur a donné le premier coup de fouet, toutes les tètes féminines ballottent, les bonnets se dérangent, les fichus

aussi, c'est le moment des petites D'après une estampe du xviji» siècle, collection Gai-nier. uliclie Mniiulinn.

licences ; et les gros mots du charretier semblent préluder au ton du jour... Si la charrette ainsi chargée rencontre un équipage, pour peu qu'il la heurte, toutes les petites demoiselles pirouettent; elles crient d'efTroi, tandis que les vieilles font la grimace. Mais quand l'essieu casse, comme toute la compagnie est assise sur des chaises mobiles, ces chaises augmentent le désordre en soulevant les petites jupes bourgeoises ; il n'y a point là de panneaux pour voiler les accidens de la chute, c'est une clameur perçante au milieu des risées des spectateurs. Le charretier ne songe qu'à son rossin tombé, tandis que le gauche cousin ne sait s'il débarrassera sa gauche cousine ou sa tante. C'est à travers deux cents chocs les plus rudes et autant de contre-coups que la vieille charrette rend enfin

à Saint-Cloud la petite bourgeoisie cahotée, qui brave tous les accidens de la route, parce que cette voiture est la plus économique.

" Lorsqu'une petite demoiselle a fait deux ou trois promenades de cette espèce, elle connoil à fond la langue des charretiers et celle des plaisants licencieux. On diroit qu'elle n'y entend rien ; mais elle n'a pas perdu une seule de ces expres-

LES AMBASSADEURS DE TIPPO-SAIIIB VISITANT LE PAFIC DE SAINT-CI.OIID, 8 AOUT 1788. GoiKiche par Asselin 1789. — Musée de Sèvres. Pliot. Maindnin.

sions énergiques qui font paroître, il est vrai, la voix de son amant plus honnête et plus douce, mais qui l'invitent en même temps à quelques gaudrioles non encore prononcées.

« Cette petite bourgeoisie débarquée se jettera pour dîner dans des cabarets où on lui donnera du vinaigre fouetté pour du vin et de mauvaises viandes à un prix exorbitant. Mais quoi! c'est le jour de la fête ! si le vin est détestable, le grand jet d'eau doit aller. Tous ces cabaretiers semblent faire payer la vue des cascades et taxent le peuple outre mesure. Fripons privilégiés! parce que la famille royale vient quelquefois embellir ces lieux par sa présence, ils maîtrisent les dîneurs affamés. »

SAINT-CLUUI)

AU XVIll" SIÈCLE.

Peut-être en cherchant bien trouverait-on ces mêmes abus chez, les cal)aretiers aux jours de foire. Au moment du passage des souverains russes, il y a cinq ans, il en a été certainement de même.

Les années suivantes la Heine vient fréquemment à Saiut-Cloud, niais les séjours de la cour ne sont pas aussi longs. Le Roi ne fait qu'y passer, s'échappant pour aller chassera Rambouillet. Au printemps de 1788, les travaux intérieurs sont terminés; la Reine donne des divertissements extraordinaires, un entre autres pour les ambassadeurs de Tippoo-Sahib (8 août) : il y a bals et spectacles pour lesquels on dresse dans le parc un théâtre en bois, une vaste tente, deux autres plus petites, quatre maisons de bois, vingt-deux petites, tout un village La fête s'étend de la Cascade à l'avenue de Sèvres (1). La Reine a de plus une loge permanente dans le parc; on demeure assez étonné de découvrir encore une salle à manger dans les souterrains.

La dépense faite à cette résidence s'éleva cette année, d'après Soulavie, à 420 000 livres. Le chiffre n'a rien d'étonnant puisque c'est l'année où se réglèrent les principaux comptes d'un ameublement très somptueux; au Livre rouge, de plus, se trouve une ordonnance de 226 253 livres, 6 sols, 8 deniers pour acquisition de terrains et maisons attenant au parc de Saint-Cloud, au profit de la Reine.

Ce château restauré, embelli et enrichi ; ce parc agrandi, la Reine ne va pas en jouir longtemps. Son oubli de l'étiquette àTrianon et à Saint-Cloud, les bals où elle se laissait approcher familièrement, ces réjouissances publiques où elle avait cessé de se faire traiter en reine, tout ce qui aurait dû, suivant elle, la faire aimer du peuple, autant d'armes pour la malignité publique, autant de griefs contre la malheureuse Marie-Antoinette. Le discours de Basile sur la « calomnie » a passé du théâtre dans les mœurs publiques ; le conseil est devenu effet.

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