XVIII» SIÈCLE
simplifia les services et l'on admit à la table royale toutes les personnes du voyage, même Pauline de Tourzel « qui n'avait pas été présentée ».
Ce changement d'habitudes, cet imprévu, ajoutaient encore au charme du séjour. Suivant le mot de xVIme Élisabeth à Mme de Uaigecourt, on trouvait Paris beau... dans la perspective, « et du moins, on n'entendait plus tous ces vilains curieux qui ne se contentent pas d'être à la porte des Tuileries, mais parcourent le jardin pour que personne ne puisse ignorer de ces infamies ».
Le temps était beau. Tous les jours, une heure après le dîner, la Heine, les princesses et les personnes de leur service montaient en calèche et se promenaient dans les environs ; le Roi, accompagné d'un seul aide de camp de Lafayette, restait dans les jardins ou montait à cheval. On se réunissait de nouveau pour le souper et, après le repas du soir, il y avait cercle ; le lioi faisait une poule au billard avec sa famille; à cette partie étaient admises les personnes présentes, Mme de Tourzel et sa fille, la maison du Roi et de Monsieur ; enfin les quelques personnes dont la société était agréable à la Reine, notamment la duchesse de Duras, la princesse de Chimay et la duchesse de Fit/- James, la princesse de Tarente et la comtesse d'Ossun, même quand elles n'étaient pas de service. A la fin d'août, se laissant aller à se rassurer, Marie-Antoinette étendra même le cercle des visites ; en dehors des dames habituelles du monde de la cour elle reçoit deux Anglaises de grande naissance, la duchesse de Devonshire et la comtesse Carliste.
Madame Elisabeth allait souvent à Saint-Cyr ; quand elle ne se promenait point au dehors, elle passait son temps dans un petit jardin qui faisait son bonheur. « Il n'est pas si joli que Montreuil, écrivait la princesse à Mme de Bombelles, mais au moins on y est libre et l'on respire un bon air frais qui fait oublier tout ce qui est autour de soi... et tu conviendras, ajoutait-elle, que l'on en a souvent besoin ». Le Dauphin s'ébattait en toute insouciance dans le parc et parfois même poussait jusqu'à Meudon. Souvent aussi la Reine le menait ellemême à la promenade, surtout quand Mme de Tarente était de service. La santé du jeune prince, un peu ébranlée par la réclusion des Tuileries, se fortifiait: « Son esprit, dit Mme de Tourzel, se développait d'une façon étonnante. »
Tous jouissaient de leur liberté, — d'ailleurs relative, car quatre cents gardes nationaux et des volontaires de Saint-Cloud et de Sèvres alternaient avec les gardes-suisses et avaient été placés là moins comme un honneur que comme une surveillance; si l'on en croit Mme Campan, on étudia un instant le moyen de rendre la liberté complète et de prendre la fuite, et un projet de départ dont l'exécution paraissait infaillible lui fut communiqué par la Reine. M. de la Tour
du Pin venait de prévenir le Roi que s'il voulait s'éloigner le moment était propice, qu'il pourrait encore protéger sa route avec quelques régiments. La famille royale devait se rendre dans un bois à quatre lieues de Saint-Cloud; des personnes dévouées eussent accompagné le Roi.... la Reine l'eut rejoint avec sa fille et Mme Elisabeth, toutes accompagnées de leurs écuyers dont les sentiments n'étaient pas douteux. Le dauphin eût été de son côté au rendezvous avec Mme de Tourzel: une grande berline et une chaise de suite suffisaient pour toute la famille. On aurait pu alors gagner les aides de camp ou les soumettre par la force... Le Roi devait laisser sur son bureau, une lettre pour le président de l'Assemblée nationale ; le service du Roi et de la Reine aurait attendu sans inquiétude jusqu'à neuf heures du soir puisque la famille royale ne rentrait quelquefois qu'à cette heure-là. Cette lettre ne pouvait être remise à Paris que vers dix heures au plus tôt... On aurait atteint minuit avant que l'Assemblée eût été convoquée et qu'on eût fait partir des courriers pour faire arrêter la famille royale. Celle-ci aurait déjà eu l'avance de six ou sept heures, étant partie à six lieues de distance de Paris. « Et à cette époque, fait remarquer Mme Campan, on voyageait encore très facilement en France... La Reine avait approuvé ce plan, mais je ne me permettais pas de la questionner et je pensais même que s'il s'exécutait, elle me le laisserait ignorer... Un soir du mois de juin, à neuf heures, les gens du château ne voyant pas revenir le Roi se promenaient avec inquiétude dans les cours. Je croyais au départ et respirais à peine dans le trouble de mes vœux, lorsque j'entendis le bruit des voitures. J'avouai à la Reine que je l'avais crue partie ; elle me dit qu'il fallait d'abord attendre que Mesdames fussent sorties de France et voir ensuite si le projet pourrait s'accorder avec ceux du dehors. »
Dans ses 31émoircs (1), le comte Valentin Esterhazy confirme cet espoir qu'avaient eu, un soir, les officiers de la suite du Roi, c'est-à-dire le duc de Rrissac, MM. de la Suze, de Tourzel, de Rriges et Esterhazy. La Reine était sortie de son côté en calèche avec Mme Elisabeth, le Dauphin et Mme Royale. La promenade à cheval du Roi s'était prolongée outre mesure ; on tournait le dos au relai du Rutard et, dépassant la forêt du Vésinet, on allongeait sur la route de Maisons ; Esterhazy était persuadé que le projet de Louis XVI était de passer la Seine en bateau pour de là rejoindre Chantilly. Brissac et Esterhazy étudiaient déjà les officiers de l'escorte, prêts à leur passer leur couteau de chasse à travers le corps, lorsque Louis XVI donna l'ordre à
(I) Fragments donnrs pur Fcuilld, du Cunclies, Louis XVl, ctf.
SAINT-CLOUD AU XVIÏl' SIÈCLE. 105
son écuyer, le comte de Eriges, de faire venir le relai du Butard au pont du Pecq, Cet ordre détruisit nos espérances, ajoute Esterhazy et « plus j'y ai réfléchi, depuis, plus j'ai cru combien le résultat était facile à obtenir.
Nous ne rentrions quelquefois que la nuit fermée et nous aurions été au delà de Chantilly avant qu'on se fût aperçu de notre fuite... En revenant à Saint-
l'oRANGERIE du temps UE MARIE-ANTOINETTE
D'après un dessin original de Moreau le jeune {Bib. nationale).
Cloud, je dis à la Reine l'espérance que nous avions eue et combien je regardais le parti de la fuite comme nécessaire, tandis qu'on avait assez de liberté pour l'efîectuer. Elle me dit qu'elle le pensait bien, mais qu'elle désespérait d'y faire consentir le Roi que quand il ne serait plus temps; que quant à elle, elle était décidée à ne jamais s'en séparer et à suivre le sort que la destinée leur préparait. »
Ce n'est pas que dans ce calme apparent de la vie de ce mois de juin 1790, la Reine ne sentît amèrement la tristesse de sa situation. Les angoisses présentes réveillaient aussi les souvenirs des jours heureux de 1 786 ; la date même de l'installation à Saint-Cloud rappelait l'anniversaire de la mort du premier Dauphin (4 juin 1789 à Meudon). Marie-Antoinette se défendait arec peine de ces
HlSTOlHIi DU PALAIS DE SAINT-GLOUD.
retours vers le passé. Un jour, à la promenade, voyant autour d'elle la milice parisienne composée en partie de déserteurs des gardes-françaises, elle s'écria : <( Que ma mère serait étonnée si elle voyait sa tille, fille, femme et mère de rois ou du moins d'un enfant destiné à l'être, entourée par une pareille garde?... » Elle racontait ensuite à ses dames ce qu'avaient été les pressentiments de son père François I" partant pour l'Italie dont il ne devait plus revenir : « J'étais la plus jeune de mes sœurs, ajoutait-elle. Mon père me prit sur ses genoux, m'embrassa à plusieurs reprises et toujours les larmes aux yeux, paraissant avoir une peine à me quitter. Cela parut singulier à tous ceux qui étaient présents, et, moi-même ne m'en serais jamais souvenue si ma position actuelle, en me rappelant cette circonstance, ne me faisait voir, pour le reste de ma vie, une suite de malheurs qui n'est que trop facile à prévoir. » L'impression causée par ces paroles fut si vive parmi les dames de la Reine, raconte Mme de Tourzel, qu'elles fondirent en larmes. Marie-Antoinette dit alors avec sa grâce ordinaire : « Je me reproche de vous avoir attristées ; remettez-vous avant d'arriver au château ; unissons nos courages, la Providence nous rendra peut-être moins malheureux ([lie nous ne le croyons ». • ;.
Les crises de tristesse étaient fréquentes chez la Reine. Un autre jour, se trouvant avec Mme de Tourzel au bout de la galerie d'Apollon d'où le regard embrassait le panorama de Paris, elle dit en soupirant : « Cette vie de Paris faisait jadis mon bonheur; j'aspirais à l'habiter souvent. Qui m'aurait dit alors ({ue ce désir ne serait accompli que pour y être abreuvée d'amertume et voir le Roi et sa famille captifs d'un peuple révolté ! » — Le Roi lui-même, moins impressionnable que sa femme, écrivait à cette époque à la duchesse de Polignac émigrée depuis 1789 : «... L'air nous a fait du bien, mais que ce séjour nous a paru changé! Le salon du déjeuner, qu'il était triste! Aucun de vous n'y était. Je ne perds pas l'espoii- de vous y retrouver. Dans quel temps? Je l'ignore... La santé de votre amie se soutient, malgré toutes les peines qui l'accablent. »
Le séjour à Saint-Cloud se prolongea tout l'été. Tous les quinze jours, quelquefois plus souvent, la famille royale se rendait aux Tuileries. Paris, en effet, voulait voir son Roi, et la Reine elle-même jugeait qu'il était convenable de tenir compte de ces exigences : « Il ne fallait pas, écrivait-elle à Mercy, céder aux cris ; mais il était bon de prouver qu'on n'était pas éloigné d'y aller quand il y avait quelque chose à faire. » On allait presque tous les dimanches aux Tuileries, où il y avait dîner en public, jeu chez la Reine, grand couvert, le soir, et même des présentations d'étrangers, comme le témoignent les Lettres nouvelle-
SAINT-CLOLID AU XVIII' SIÈCLE
ment publiées de la duchesse de Sutherland (1) ; on y revenait pour les jours de fête, pour les séances importantes ; on y revint surtout pour la cérémonie de lu Fédération.
Je n'ai pas à raconter ce que fut cette fête décrétée par l'Assemblée, le 27 mai, en commémoration de la prise de la Bastille et célébrée au Champ de Mars le l i juillet devant trois cent mille spectateurs enthousiastes. Une dernière fois, Louis XVI fut acclamé et Marie- Antoinette, elle-même, eut sa part des ovations populaires. Les manifestations sincères et spontanées de presque toutes les délégations de province prouvaient à Louis XVI qu'il était encore Roi s'il l'eût voulu ; il préféra prêter serment, peut-être avec l'arrière-pensée de le violer, à une Constitution non encore achevée, et s'incliner au moins pour le présent devant les prescriptions d'une Assemblée toute puissante. L'occasion se présentait d'affirmer sa volonté, de reprendre en mains le pouvoir qu'il avait laissé échapper; il ne le comprit point: l'occasion perdue ne devait jamais se retrouver.
Peu de jours avant la fête de la Fédération pourtant, Marie-Antoinette avait reçu à Saint-Cloud un des hommes qui avaient causé le plus grand dommage à la monarchie, un de ceux qui s'étaient le plus compromis dans les journées d'octobre 1789, son ennemi personnel, le comte de Mirabeau.
Cette entrevue était le résultat de délicates négociations menées de loin, longtemps entravées, très difficilement conduites à leur but.
Comment Mirabeau qui, depuis plusieurs mois, avait manifesté son désir de se rapprocher de la Cour et de la défendre, arriva à se faire écouter ; comment, après avoir longtemps hésité, le Roi et la Reine, grâce à Mercy, à M. de Fontanges archevêque de Toulouse, au comte de La Marck et à M. de Montmorin, revinrent de leurs préventions très justifiées contre le fougueux tribun; comment celui-ci, d'accusateur violent et d'ennemi en apparence irréconciliable, devint un champion de la monarchie et promit « loyauté, zèle, activité, énergie et courage », ceci nécessiterait de trop longs développements et une nouvelle analyse de la Correspondance de Mirabeau et de La Marck qui n'a pas sa place ici.
Elaboré pendant plusieurs mois, un rapprochement efficace, d'où devait sortir un plan de politique d'exécution, semblait imminent. Après une série de Notes 011 il insistait sur la nécessité de relever l'autorité royale, d'abaisser le pouvoir de Lafayette, d'entretenir des agents au milieu des populations royalistes et de l'armée, Mirabeau, se méfiant de l'indécision et de la faiblesse du Roi et du peu d'influence de ses conseillers, en était arrivé à se convaincre que seule Marie-
(1) Ri'vuc lii.'bdoniadaire, avril 1899.
KKS HISTOIRE DU PALAIS DE SAINT-GLOUD
Antoinette aurait assez d'empire sur son mari pour triompher de ses hésitations. Dès le 26 juin, il écrivait à La Marck : « I] serait essentiel que je visse votre homme et surtout Elle. »
La Reine avait une grande répugnance à accepter cette entrevue. Négocier avec Mirabeau puisqu'il pouvait, croyait-on, sauver la dynastie, c'était de la bonne politique ; se trouver face à face avec un homme qui avait fait tant de mal à la cause royale et l'avait, elle personnellement, très durement jugée, était chose plus pénible et d'accomplissement plus délicat. Marie-Antoinette se rendit pourtant aux prières de l'archevêque de Toulouse et du comte de Mercy,et, surmontant une répulsion qu'elle avait crue juscju'alors invincible, elle se résigna à la conférence demandée. Il ne s'agit plus que de choisir le jour et le lieu convenables. Saint-Cloud où se trouvait la famille royale offrait plus de sécurité que Paris, mais on y était pourtant surveillé, et il ne fallait pas songer à recevoir Mirabeau au palais. A force de recherches, Marie-Antoinette trouva un endroit « non commode, mais suffisant pour le voir et pallier tous les inconvénients du jardin et du châleau ». Cet endroit que la Reine ne désigne pas autrement dans sa lettre à Mercy, du 29 juin, n'est pas un appartement retiré du château comme l'a affirmé Lacretelle ; mais, aurait été, d'après Mme Campan, un rond-point dans le jardin particulier de Saint-Cloud.
L'audience, primitivement fixée au vendredi 2 juillet, fut remise au samedi à huit heures et demie du matin. Pour détourner tout soupçon, Mirabeau était [)arti la veille pour aller coucher à Auteuil, chez sa nièce, la marquise d'Aragon. Le lendemain matin, il en partit dans sa chaise de voyage seul avec son neveu le marquis du Saillant, lequel, déguisé en courrier, conduisait la voiture. Il descendit à la petite porte du parc et, avant d'entrer, agité par un sentiment de défiance, il remit une lettre à son neveu en disant : « Si dans trois quarts d'heure, je ne suis pas de retour, pars et remets, sans perdre un instant, ce l>illet au commandant de la garde nationale. » Après ce peu de paroles, il parut se recueillir, puis frappa doucement. La porte s'ouvrit, il pénétra dans le parc et, au lieu du rendez-vous, il trouva la Reine. Quelque empire qu'eût sur elle Marie-Antoinette, elle ne put se défendre, en se trouvant en face de celui qu'elle avait appelé le « monstre », d'une violente émotion ; le lendemain, elle en ressentit même une légère indisposition. Elle se remit pourtant, et abordant le tribun, elle trouva des paroles que Mme Campan a ainsi paraphrasées : « Auprès d'un ennemi ordinaire, d'un homme qui aurait juré la perte de la mo^ narchie sans apprécier l'utilité dont elle est pour un grand peuple, je ferais en ce moment la démarche la plus déplacée, mais quand on parle à un Mirabeau. .. »
SAINT-GLOUD AU XVIIP SIÈCLE.
La Reine semblait charmée de ces mots d'à propos : c< Savez-vous que ces mots, un Mirabeau., ont paru le flatter infiniment. »
En effet Mirabeau était séduit ; l'aspect seul de Marie-Antoinette l'avait ébloui. Sa dignité sereine, le sourire mélancolique qui errait sur ses lèvres, la grâce répandue sur toute sa personne, son affabilité, lorsque, avec un attendrissement mêlé de remords, « il s'était accusé lui-même d'avoir été une des principales causes de ses peines, tout en elle l'avait charmé au delà de toute expression. » Sur l'entretien même, les historiens se-sont livrés à des récits qui ne peuvent être que des conjectures ; le comte de La Marck, qui seul a eu les confidences de Mirabeau, garde une entière discrétion. Au moment de se retirer : « Madame, dit Mirabeau, lorsque votre auguste Mère admettait un de ses sujets à l'honneur de sa présence, jamais elle ne le congédiait sans lui donner sa main à baiser ». La Reine tendit la main, Mirabeau la baisa en s'inclinant respectueusement, et se relevant: « Madame, la monarchie est sauvée! »
Il le croyait! En retournant près de son neveu qui l'attendait à la porte du parc : « La lettre ! » s'écria-t-il d'abord, regrettant la défiance qui l'avait fait agir une heure avant. Puis il ajouta : « Elle est bien grande... bien noble... bien malheureuse, Victor!., mais je la sauverai! » La conférence avait inspiré à Mirabeau un nouveau zèle et augmenta encore son ardeur à réparer ses torts. « Rien ne m'arrêtera, dit-il au comte de La Marck ; je périrai plutôt que de manquer à mes promesses. »
Dès ce jour, il fut le champion de la monarchie. La nouvelle de son entrevue avec la Reine transpira dans Paris ; pendant quelques jours on cria : la grande trahison de M. de Mirabeau. Les sommes considérables qu'il ne tarda pas à recevoir pour éteindre ses dettes et que l'augmentation de ses dépenses soulignait trop devaient contribuer à diminuer sa popularité toujours battue en brèche par Lafayette. Ses efforts sincères devaient rester stériles devant l'indécision du Roi et la marche rapide des événements ; lui-même n'eut pas la force de remonter le torrent qu'il avait cru mener jusque-là.
Au plus fort de la lutte, la maladie le terrassa ; celui qui « avait promis un trône au fils de la Reine de France était promis à la mort » (1).
Peu de jours après la fête de la Fédération, on découvrit qu'il se tramait un complot pour empoisonner la Reine. Marie-Antoinette ne parut point émue ; mais Yicq d'Azyr, son médecin, et Mme Campan décidèrent qu'ils remplaceraient plu-
(1) Goncourl, Marie- Antoinetle. —
Mirabeau mourut le 2 avril 1791.
no
HISTOIRE JJi: l'ALAIS DE S AINT-CLOUD.
sieurs fois par jour le sucre en poudre que la Reine mettait dans ses verres d'eau. On se cachait pour faire ces substitutions, sachant bien que Marie-Antoinette les aurait empêchées. Son motif, elle le dit un jour à Mme Campan qu elle surprit occupée à faire l'échange de sucre : « Souvenez-vous, dit-elle, qu'on n'emploiera pas un grain de poison contre moi. Les Brinvilliers ne sont pas de ce siècle-ci ; on a la calomnie qui vaut beaucoup mieux pour tuer les gens; et c'est par elle qu'on me fera périr. »
Une autre fois, on arrêta des gens qui toute une journée avaient épié les fenêtres de l'appartement du Roi. Que voulaient-ils? Le mystère ne fut jamais éclairci ; au dire d'une grande dame anglaise qui revenait de Saint-Cloud, « on les prit pour des fous » et on les relâcha.
Pour contrebalancer l'impression pénible que des projets criminels laissaient au cœur de la malheureuse princesse, des témoignages sincères d'attachement pour sa personne et celle du Roi venaient souvent « lui offrir d'agréables illusions ou le spectacle touchant des larmes que ses malheurs faisaient répandre ».
Un jour, il était quatre heures, il n'y avait presque personne au palais; xMme Campan faisait une lecture à la Reine qui travaillait à son métier dans une pièce de son appartement dont un halcon donnait sur la cour. Les fenêtres étaient fermées; on entendit cependant un bruit sourd formé par un grand nombre de voix. Sur l'ordre de la Reine, Mme Campan souleva le rideau de mousseline et aperçut au-dessous du balcon plus de cinquante personnes: c'étaient des femmes jeunes ou vieilles, parfaitement mises dans le costume en usage à la campagne, de vieux chevaliers de Saint-Louis, de jeunes chevaliers de Malte, quelques ecclésiastiques. 11 ne pouvait y avoir d'inconvénient, pensait la première femme de chambre, à ce que la Reine se montrât à cette réunion des sociétés des campagnes voisines. Marie-Antoinette se leva, ouvrit la fenêtre, parut sur le balcon: " Ayez du courage, Madame, dit une des femmes, les bons Français souffrent pour vous et avec vous ; ils prient pour vous, le ciel les exaucera ; nous vous aimons, nous vous respectons, nous vénérons notre vertueux Roi. '> La Reine fondait en larmes et avait porté son mouchoir sur ses yeux : sans parler, Mme Campan fit signe au groupe réuni dans le jardin que par prudence il fallait s'éloigner, et prenant la main de la Reine elle montra qu'elle voulait la faire rentrer. La démarche fut comprise de la petite troupe qui s'éloigna en envoyant des baisers à la Reine.
C'étaient là des consolations platoniques. Que valaient-elles en face du rapport de ChabroLid dans l'affaire des journées d'octobre portée devant le Châtelet? C'est à Saint-Cloud que Marie-Antoinette fut souffletée des conclusions de ce
SAINT-CLOUD AU XYlll' SIÈCLE.
rapport qui concluait à la mise hors de cause de Mirabeau, du duc d'Orléans, de Théroigne de Méricourt et même de Jourdan Coupe-tête. Les conclusions ayant été adoptées, les attentats des 5 et 6 octobre ne furent plus que des « malheurs » destinés à « fournir une leçon aux rois ». Tandis que ceux qui
PESCHEim DES FILETS DE SfCLOUD.
Gravure anonyme. (Bib. nationulei.
avaient ou préparé ou exécuté cet acle de rébellion étaient déchargés de toute accusation, les vrais coupables désignés aux fureurs des tribunes et de la populace furent les défenseurs de la royauté transformés en adversaires de la Constitution.
La Reine se montra hautement indignée d'une décision qui innocentait lé duc d'Orléans et ses amis ; elle le fut encore plus de la falsification des faits.
<c Je lie vous parle pas, écrivait-elle à son frère, du jugement qui se fait à présent de l'affaire des 5 et 6 octobre de l'année dernière. On devait s'y attendre ; mais je trouve qu'il souille les âmes, comme le palais du Roi l'a été l'année dernière par les faits. Au reste c'est à l'Europe entière et à la postérité à juger de ces événements et à rendre justice à moi et à ces braves et fidèles gardes du corps avec lesquels je me fais gloire d'être nommée. »
Le 4 août 1790, Louis XVI signait à Saint-Cloud un mandat qui sauva les premières maisons de librairie de Paris. Voici dans quelles circonstances :
Une société s'était formée entre les principaux libraires de la capitale. Entravée dans ses affaires par l'agitation du royaume, elle était à la veille de suspendre ses paiements et d'entraîner dans sa chute un grand nombre de maisons de province. Informé de ces faits, le Roi avança sur-le-champ à cette société la somme de 150 000 livres et engagea les propres fonds de sa liste civile jusqu'à concurrence d'une autre somme de 350000 écus comme cautionnement. Cette dernière somme était remboursable en dix années ; à l'avance directe du Roi, il n'était pas assigné de terme fixe de remboursement (document public par M. Paul Dupont dans son Histoire de r Imprimerie^ 1855). Un dernier détail curieux : ce mandat fut signé sur un bureau que nous avons décrit antérieurement. Ce bureau historique ainsi qu'une des petites tables aux ciselures précieuses et que l'armoire aux bijoux ayant appartenu à Marie-Antoinette, vendus à la Révolution, furent rachetés sous le second empire et placés dans le salon de réception de l'Impératrice.
Malgré les promesses de xMirabeau, ses Notefi et ses discours, Marie- Antoinette et Louis XVI, dans les derniers temps de leur séjour à Saint-Cloud, voyaient s'évanouir une à une toutes leurs espérances. La Reine se doutait-elle pourtant, en rentrant à Paris en octobre, qu'elle n'habiterait plus cette résidence qu'elle avait tant aimée ?
Après un hiver douloureux qu'avaient particulièrement marqué les scènes du 28 février 1791 (l'attaque du donjon de Vincennes) et la mort de Mirabeau — le dernier espoir du trône — Louis XVI, aux approches de Pâques, voulut aller se recueillir à Saint-Cloud. Le besoin d'exercice, l'espoir d'avoir plus de liberté pour accomplir ses devoirs religieux lui faisaient désirer ce déplacement. Les préparatifs furent faits au grand jour. Aussitôt les meneurs de l'opinion répandirent le bruit que Saint-Cloud n'était pas le but du voyage, que le Roi voulait se rendre à Metz et qu'en tout cas il était poussé à ce voyage par des scrupules indignes d'un roi constitutionnel. Depuis le 3 avril, en effet, les curés assermentés avaient été installés dans les paroisses de Paris ; les fidèles qui ne
SALNT-GLOUD AU XVIII^ SIÈCLE.
reconnaissaient pas ceux qu'ils considéraient comme des schismatiques s'étaient réunis dans l'église des Théatins. D'où bruit, scandale, foule ameutée devant l'église, le dimanche des Rameaux 17 avril ; des femmes furent maltraitées, des jeunes filles fustigées, et, le soir, le club des Cordeliers avait décrété de faire, le lendemain, une démonstration au Château pour forcer le Roi à renvoyer les prêtres de sa chapelle et à faire ses Pâques à Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce même jour des Rameaux, la garde nationale avait voulu empêcher les aumôniers royaux de dire la messe aux Tuileries. Désireux de ne pas donner prétexte à des troubles, Louis XVI semblait vouloir renoncer à son projet de départ. Il ne le reprit que sur les instances de Lafayette et de Bailly qui se croyaient sûrs de maintenir l'ordre. Dès ce jour pourtant, ce n'étaient plus eux qui menaient l'opinion, mais le club des Cordeliers.
A onze heures et demie, le lundi saint, 18 avril, lorsque le Roi et la Reine parurent dans la cour des Tuileries pour monter en voiture, ils furent assaillis par des clameurs hostiles; la foule se précipita devant les carrosses, tandis que les grenadiers de la garde nationale d'accord avec les émeutiers obstruaient les portes, croisaient la baïonnette sur le poitrail des chevaux, apostrophaient le Roi et la Reine, de façon grossière : « A bas les valets! criait-on. On ne sortira pas de Paris avant la fm de la Constitution. » En vain Lafayette harangue la troupe ; elle désobéit. Bailly tente à son tour de vaincre cette résistance ; on ne l'écoute pas. Visiblement irrité, le Roi met la tête à la portière et s'écrie : « Il serait étonnant qu'après avoir donné la liberté à la nation je ne fusse pas libre moi-même ! » On répond à son illusion par des menaces et des cris. Pendant deux heures, la famille royale resta dans son carrosse, exposée aux outrages.
Elle ne devait plus revoir Saint-Cloud Le jour n'était pas éloigné, où le
palais d'Henriette d'Angleterre et de Marie-Antoinette, dépouillé de ses objets artistiques, serait dénommé palais de la Nation.