VUE DU PARC ET DE LA LAMEHNE DE DEMOSTHENE PRISE DE SEVRES
Dessin nnonynie.
vait seul sauver la République ; il lui offrait son concours « dans le cas où il méditerait quelque chose », s'engageant à remplir avec énergie le rôle qu'on lui réservait.
Bonaparte ne s'ouvrit pas plus à Barras que la veille, mais le paya dans sa monnaie. Il parla de sa santé, de l'Égypte, des fatigues qu'il éprouvait et du repos qui lui était nécessaire. Barras ne put deviner quel plan était arrêté dans l'esprit du général; il comprit très bien que ce plan définitivement établi le jetait à l'écart; il se vit perdu.
Différentes entrevues avaient lieu les jours suivants entre les conjurés. Autour de Sieyès, qui avait pris la direction du projet, gravitaient d'abord la
majorité du Conseil des Anciens dont les membres les plus influents étaient Lemercier, Régnier, Cornudet, Cornet, Fargues ; ensuite une partie ardente du Conseil des Cinq Cents qui venait de faire porter Lucien Bonaparte à la présidence et à la tête de laquelle étaient Boulay de la Meurthe, Chazal, Cabanis, Chénier, Chabaud-Latour. Ces hommes convaincus avaient à lutter contre la réunion du Manège dont les membres professaient les principes exaltés de la Révolution et qu'on accusait de vouloir renverser la Constitution de l'an III et de rétablir la Convention. Parmi eux, à côté de jacobins invétérés se trouvaient des hommes de marque que leurs services avaient rendus populaires : Jourdan, le vainqueur de Fleurus; Bernadotte, Marbot anciens ministres de la guerre; Augereau, Lefèvre alors commandant de la garnison de Paris. Gohier et Moulins, très défavorables à toute idée de dictature, comptaient nombre d'amis dans le Manège. Ils allaient se désigner eux-mêmes au moment du banquet du 15 brumaire.
Cette date du 15 brumaire avait été choisie par les deux Conseils pour donner une fête par voie de souscription à Bonaparte, auquel on associa le général Moreau. La fête eut lieu dans l'église Saint-Sulpice, alors appelée temple de la Victoire. Elle réunit sept cent cinquante convives au nombre desquels étaient Kosciusko, l'amiral espagnol Massaredo, les Directeurs, les ministres. Presque tout le parti du Manège, ainsi qu'on l'avait prévu, s'était abstenu. Un très petit nombre de ses meneurs s'y était rendu dans le but d'observer.
Deux surtout s'y firent remarquer : Destrem, député de la Haute-Garonne, et Groscassand-Dorimon, député de l'Ain. Destrem, colosse de six pieds, surnommé l'Hercule du conseil des Cinq Cents, avait été président du nouveau club des Jacobins. Son collègue, Groscassand-Dorimon, était un énergumène dont les violences de langage étaient cyniques. 11 ne cachait pas sa haine contre le sabre — à toutes les époques troublées on voit jaillir cet antagonisme des militaires et des parlementaires — et déblatérait en particulier contre Bonaparte. Quand celui-ci, à la fin du repas qui fut du reste fort court, fit le tour de la table, accompagné de Bertlîier et d'une nombreuse escorte de généraux, saluant ou entretenant les convives, un député entendit distinctement Grocassand-Dorimon dire à ses voisins : « Voyez-vous le panache de ce coquin-là ? C'est à vous d'empêcher que ce panache ne fasse le tour de sa tête (1). » La question était donc posée et comprise de la plupart.
Le banquet avait été froid, compassé. Les uns étaient gênés, les autres se
(I) CoriKjt, Notice sur le Dix-huit bvtimaire.
tenaient sur la réserve. Bonaparte ne mangea presque pas. Assis à la droite de Gohier, il avait l'air sombre et attendait avec impatience la fm des toasts pour se retirer. Lemercier but « à la République française »; Lucien Bonaparte, « aux armées de terre et de mer »; Gohier, « à la Paix »; Moreau, « à tous les fidèles alliés de la République »; Bonaparte, enfin, a à l'union de tous les Français ».
Dans le fond du temple, au milieu des trophées, une large inscription portait : « Soyez unis, vous serez vainqueurs. » Cet appel à l'union rendait plus remarquable l'absence de quelques-uns, de Jourdan et d'Augereau surtout qui avaient refusé de prendre part à la fête.
C'est ce qui frappa surtout Sieyès et il s'en ouvrit aussitôt avec Bonaparte dans un entretien tenu chez Lucien aussitôt la fête terminée : « Voyez l'audace de ces hommes qui refusent de se joindre au Directoire et au Corps législatif. » Et après avoir montré la minute du décret qui donnait au général le commandement de toutes les troupes, rappelé l'établissement d'un Consulat provisoire et de deux commissions législatives, Sieyès insistait pour des mesures de prudence : il s'agissait de la consigne à donner aux sentinelles de Saint-Cloud pour repousser une vingtaine de députés des Cinq-Cents auxquels on avait décidé de ne pas adresser de cartes de convocation.
« Croyez moi, disait Sieyès aux deux frères... La violence et l'exaltation sont contagieuses... Vous seriez désolé de tirer l'épée; il serait affreux qu'avec une unanimité nationale, telle qu'on n'en vit pas une pareille depuis 89, l'obstination de quelques hommes fît répandre du sang... Eh bien? si vous les admettez, vous serez peut-être forcés d'en venir là. Sans eux, le Conseil des Cinq-Cents finira par suivre celui des Anciens... avec eux il y aura désordre. » '» .
■Bonaparte s'y opposait : « Je ne veux pas qu'on m'accuse d'avoir eu peur d'Augereau et de Jourdan (t). N'avons-nous pas pour nous le peuple, l'armée, les Anciens, une partie des Cinq-Cents et la majorité du Directoire ? car Barras, je vous le garantis, ne votera pas contre moi. Avec tout cela, exclure vingt députés, ce serait agir comme si nous craignions d'être désavoués par la nation. Non, je ne puis y consentir. Tous les députés seront admis. Pas de consigne, je réponds de tout. »
Qui donna l'argent nécessaire pour payer le supplément de solde des troupes, pour acheter des consciences? Ceci est toujours resté nébuleux. Ouvrard avait refusé d'ouvrir sa caisse et s'en vante dans ses Mémoires. Bonaparte
(1) .Idiudan a\ait. voulu faire dcclai-cr la Patrie en danger; il n'avait pas eaelié à Bonaparte sa manière de voie. Quant à Augereau, il changea faeilenieni son fusil d'épaule. Voir Mémoires inédits de .Jourdan. , .
avait fort peu d'argent quand Réal vint le 18, rue Chantereine, lui dire que Fouché avait 600 000 francs dans la caisse de la police et qu'il était prêt à les livrer sur un reçu de la main du général. Celui-ci répondit : (( Est-ce qu'on écrit jamais rien un jour comme celui-ci? » Fouché se décida-t-il à envoyer la somme? Hainguerlot, Perregaux ou d'autres banquiers firent-ils une avance? D'après Fouché lui-même, et suivant Mme Reinhard, femme du ministre des Relations Extérieures^ dont les lettres viennent d'être publiées, ce fut un fournisseur aux armées, Callot, qui « avait ramassé des millions en Italie » qui fournit les fonds. Il avait loué une maison à Saint-Cloud où se réunirent les meneurs du coup d'État.
Les journées du 16 et du 17 furent employées à sonder les chefs de corps, et les officiers qui tous allaient au devant des ouvertures. Il fut arrêté que le colonel Sébastiani dont le dévouement n'était pas douteux se rangerait en bataille le matin du 18 près de la maison du général sous le prétexte d'une revue. On avait renvoyé à la même matinée plusieurs visites de corps et tous les généraux furent invités à se rendre de bonne heure à cheval, rue de la Victoire. Bonaparte voulut parler confidentiellement à Moreau qui, dès la première phrase, l'interrompit en disant : « Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage, comptez sur moi. »
Le 17 au soir, Bonaparte unit l'adresse à l'audace; Mme Bonaparte fit remettre à Gohier une invitation à déjeuner pour le lendemain. Gohier se méfiant ne vint pas, mais sa femme eut la naïveté de se laisser prendre.
Gohier fut furieux d'avoir été joué par Bonaparte, cela va sans dire; mais il ne tarda pas à oublier sa rancune. Ses Mémoires se terminent par ces mots qui expliquent tout : « Environ deux ans après le 18 brumaire, Joséphine me fit sortir de ma retraite et me fit nommer consul général en Hollande... J'ai fait, ainsi que je le désirais, tout ce que mon zèle me permettait pour faire respecter le nom de Napoléon. »
Nous venons de prononcer le nom de Sébastiani. Nous allons le laisser donner ses impressions qui sont fort peu connues.