RELATION DE SÉBASTIANI- — LE DIX-HUIT BRUMAIRE
Je fus l'instrument militaire avec lequel Bonaparte exécuta ses projets, écrivait le colonel Sébastiani peu de jours après le Dix-Huit Brumaire. Le jour même de son. arrivée à Paris,; j'avais remarqué sa joie en apprenant que mon régiment taisait partie de la garnison et que je
complais sur son dévouciiieat. Il s'infofma soigneusement de sa force, de son organisation et de sa discipline. Quelques jours après, il me parla de l'état déplorable dans lequel il trouvait la France, des dangers extérieui's et intérieurs qui la menaçaient, et du besoin d"y apporter un prompt remède.
Après quelques instants de silence et de recueillement, il me dit : « Sébastiani, j'aurai besoin de vous; pouvez-vous compter sur votre régiment? — Oui, mon général, lui répondis-je; mais il faut se hâter d'agir. — Nous agirons bientôt, venez me \o\v tous les jours, soignez vos ofliciers et vos sousofliciers, procurez-vous des cartouches, soyez prudent et discret. » Duroc vint annoncer Sieyès, et je me retirai. Tout le monde parlait de grands changements prochains, parce que tout le monde les désirait. Les membres du Directoiie eux-mêmes n'espéraient que dans ce'ui qui dirigeait tous les mouvements; chacun d'eux ciiorchait des arrangements personnels. Dans les grandes crises, des arrangemenis généraux pour sauver l'État sont un devoir; mais les transactions individuelles sont une infamie. Sûr du ministre de la guerre et du commandant de Paris, le Directoire ne craignait pas la garnison; les Conseils des Cinq-Cents et des Anciens lui donnaient seuls des inquiétudes. Le 17 au matin, le colonel Ressières passa chez moi pour me prévenir que nous touchions au moment d'agii', et que le général r)ona[)arle désirait me parler à onze heures, .fe me rendis à l lieure indiquée, dans sa maison de la rue de la Victoii'e. Le général était dans son cabinet avec quelques membres des Conseils; Mme Bonaparte s'entretenait avec sa société habituelle. Vers minuit, le général Moreau arriva; quelque instants après, le général Macdonald fut annoncé. Les députés étant partis, Bonaparte nous fit entrer, le général Moreau, le général Macdonald et moi. Il parla fpielques instants des mesures qui avaient été concertées avec les inspecteurs de la salle pour aviser le lendemain dans les deux Conseils au moyen d'opéi'er les changements politiques que les circonstances rendaient indispensables. Puis il dit, en s'adiessant à Moreau et à Macdonald : « Nous avons servi la République sur les champs de bataille, nous la servirons encore plus utilement demain à Paris; j'ai besoin de votre appui et j'y compte. Soyez rendus chez moi, demain matin, à huit heures avec vos étatsmajors. " L'un et l'autre applaudirent à son projet, renouvelèrent les assurances de leur entier dévouement, et se letirèrent.
Après que les généraux Moi eau et .Macdonald fureni partis, le général Ronaparte me dit : « Murât est sûr du 21'^ régiment, dans lequel il a servi ; mais vous devez imprimer le mouvement, toute la garnison le suivra. Vous avez mille hommes, dont cinq cents à cheval et cinq cents à pied ; vous ferez prendre les armes sous prétexte d'une revue, à la poinle du jour, et vous occuperez les positions suivantes : les cinq cents hommes à pied se rendront sur la place de la Révolution, où ils se formeront en colonnes par division, iwuv y attendre de nouveaux ordres ; cent hommes achevai se mettront en bataille aux Champs-Elysées, dans l'avenue de Neuilly ; cent hommes à cheval occuperont l'entrée du pont de la Révolution, et vous, à la tète de trois cents hommes achevai, viendrez vous mettre en bataille dans ma rue; je vous donnerai des ordres aussitôt que vous y serez rendu. 11 est essentiel que vos troupes ne communiquent avec personne, ni pendant leur marche, ni sur les points où elles seront placées, et qu'elles n'exécutent que les ordies que vous leur donnerez Tous-même verbalement. » Ces ordres reçus, j'allais partir poui' l'hôtel Soubise où mon régiment était caserné lorsque Lucien entra dans le cabinet de son frère pour lui annoncer qu'il devenait indispensable de contremander ce qui avait été prescrit et de relarder le mouvement jusqu'au 19. .le pi-is la parole pour faire observer qu'il me paraissait impossible et qu'il était trop dangereux de suspendre un seul instant l'exécution d'un projet connu de plus de cent personnes. Le généi-al Ronaparte dit à Lucien : « Sébastian! a raison, ce relard est impossible, et il n'y a plus de salut que dans la réussite. « Cette observation dissipa d'autant mieux les incerlitudes et les lenteurs de Lucien, qu'il était pénétré, autant que nous, du besoin d'agir immédialement, et qu'il ne s'était chargé qu'à regret de porter au général Ronaparte ce vœu du comité des inspecteurs de la salle. Quebpies membres l'ayant accompagné chez son frère, il put de suite leur communiquer sa décision. Je quittai à une heure un quart la maison du général et je rentrai chez moi.
Ce ne fut qu'à cinq heures que je donnai à mon régiment l'ordre de prendre les armes ; je chargeai le capitaine Letort de connnander les hommes à pied, et le chef d'escadron Maupetit les deux détachements des Champs-Elysées et du pont de la Révolution, en les prévenant que leurs détachements ne seraient formés que lorsque nous serions rendus sur le boulevard Montmai'tre, et en leur recommandant la plus sévère discrétion. Letort était un homme d'un caractère décidé et ferme, d'une bravoure brillante et d'une loyauté sans tache ; une promesse était, pour lui, un engagement sacré. Il avait de l'élévation dans les sentiments et de l'étendue dans l'esprit. Maupetit était un officier émi-
nemment dévoué et brave. — Mon régiment était sous les armes; je sortais de mon appartement pour aller me mettre à sa tète lorsqu'une ordonnance, conduite par mon adjudant, me remit une lettre du ministre de la Guerre contenant l'ordre suivant : « Il est ordonné au citoyen Sébastiani de consigner le régiment qu'il commande dans sa caserne, et de le tenir pi^èt à prendre les armes. — Le ministre de la Guerre, Dubois de Cr.vncé. » Je donnai reçu de cette lettre du ministre de la Guerre, je la mis dans ma poche et je me hâtai de monter à cheval et de partir. Mes officiers avaient paru étonnés d'une revue aussi matinale ; ils le furent encore davantage lorsque je fis les dispositions (lui m'avaient été prescrites. Je n'attachai aux différents détachements que le nombi'e d'officiers nécessaires; avec tous les autres et trois cents hommes à cheval, je me rendis dans la rue Ghantereine où j'arrivai avant sept heures. J'entrai chez le général, que je trouvai levé et habillé en grand uniforme. Après m'avoir témoigné la plus vive satisfaction et le plus tendre attachement, il médit : « J'ai mandé ce matin, chez moi, tous les militaires de quelque rang qui se trouvent à Paris ; Bernadotte et Lefebvre sont de ce nombre. Lorsque ces deux généraux seront arrivés, vous ne permettrez plus à personne de sortir qu'au moment où nous partirons tous ensemble ; établissez une garde à ma porte, commandée par un oÛicier sûr; laissez trois officiers avec la troupe, et amenez-moi tous les autres, je veux les voir et leur parler. »
Ces mesures prises, je me mis à la tète de mes officiers et j'entrai dans le salon du général pour les lui présenter. Tous étaient pénétrés d'émotion et de respect en revoyant le chef qui les avait si souvent conduits à la victoire. Son accueil fut digne, mais affectueux; son discours les pénétra d'un dévouement sans bornes : « Je vous ai quittés, leur dit-il, dans la riche Italie que votre valeur avait conquise; je vous retrouve en France, où vos revers vous ont ramenés. L'ineptie ou la trahison ont trompé les efforts de votre courage et de votre amour pour la patrie ; nos conquêtes sont perdues, nos frontièi^es sont menacées. Vos anciens compagnons d'armes sont maîtres de l'Egypte : c'est là que j'ai appris vos malheurs; je n'ai pu résister au désir, je dirai avec plus de raison, au devoir de venir défendre la France. — Son génie tutélaire m'a fait triompher des croisières anglaises, il nous fera triompher aujourd'hui de tous ses ennemis. Il ne vous manque qu'un gouvernement et des chefs dignes de vous : je vais vous les donner. » — « Général, vous nous connaissez; ordonnez et nous saurons obéir ! » s'écrièrent tous à la fois ces bi'aves officiers. — Un grand nombre de généraux, de colonels et d'officiers de tous grades arrivaient (1). Je rencontrai dans la cour le général Lefebvre qui entrait en voiture. En me voyant, il me fixa d'un air sévère et me fit signe de l'approcher. « Voulezvous, citoyen, m'apprendre pourquoi vous avez quitté votre caserne, et parquet ordre vous êtes ici? me dit-il. » — « Vous allez le savoir du général Bonaparte », fut ma réponse qui parut redoubler son mécontentement. Il redemandait sa voiture, lorsque Duroc vint lui dire qu'il était attendu avec impatience. — Il suivit cet aide de camp. Je rentrai dans l'appartement et je le vis introduire dans le cabinet de Bonaparte. Après quelques minutes, il sortit avec lui en tenant un sabre turc; Bonaparte venait de le lui remettre en lui disant à haute voix : « Je vous nomme mon lieutenant, et je vous prie d'accepter ce sabre que je portais à la bataille des Pyramides. » Le général Lefebvre (2) accepta l'un et l'autre avec empressement, et devint un instrument d'autant plus utile qu'en sa qualité de commandant de Paris il mit à la disposition de Bonaparte toutes les troupes de la place. Bernadotte, avant de se rendre à l'invitation qu'il avait reçue, avait voulu voir son beau-frère Joseph qui, l'ayant trouvé peu favorable aux projets de Napoléon, le retint toute la matinée chez lui. Bernadotte resta complètement en dehors du mouvement dirigé par Bonaparte.
Suivant Barras et d'autres contemporains, Bernadotte avait voulu faire un peu plus que se mettre à l'écart ; il aurait essayé de jouer en dehors un rôle personnel. Dans une conférence tenue le 18, entre sept et dix heures du soir,
(1) Napoléon fit ouvrir les battants des portes, et sa maison étant trop petite pour contenir tant de personnes, il s'avança sur le perron, reçut les compliments des officiers et les harangua. (Mémovial de Sainte-Hélène.)
(2) « Eh bien, Lefebvre, lui dit Bonaparte, vous l'un des soutiens de la république, voulez-vous la laisser périr dans la main des avocats? — Non, non, jetons tous les avocats à la rivière, répondit Lefebvre. »
avec Augereau, Saliceti, Jourdan, Garreauet une douzaine de membres les plus influents du Conseil des Cinq-Cents, il fut décidé que, le lendemain matin. Bernadotte serait nommé commandant de la garde du Corps législatif et de toutes les troupes de la Capitale, « et les conspirateurs ou se croyant tels se seraient séparés après avoir arrêté cette intrépide résolution ».
Barras ajoute qu'en sa qualité de Corse Saliceti n'avait pas manqué d'avertir aussitôt Bonaparte; que celui-ci, « qui craignait un adversaire aussi courageux que Bernadotte » (c'est Bernadotte qui s'exprime ainsi), aurait chargé Saliceti de dire le lendemain matin aux députés qui s'apprêtaient à partir pour Saint- Cloud que « lui, Bonaparte, avait fait les plus grands elforts pour empêcher qu'on ne rendît un décret condamnant à la déportation les députés qui avaient formé le dessein de donner à Bernadotte le commandement de la force armée ».
Cependant la commission des Anciens, que présidait Cornet, avait reçu de Sieyès la mission de rendre exécutoire le décret de translation ; et dans la nuit du 17 au 18 brumaire, « contrevents et rideaux fermés pour dérober au public le travail extraordinaire qui se faisait dans les bureaux », on avait, à huis clos, convoqué les deux Conseils pour le 18, les Anciens à sept heures du matin, les Cinq-Cents à onze.
Le 18, à sept heures du matin, le Conseil des Anciens était assemblé aux Tuileries sous la présidence de Lemercier: «La patrie est consumée, dit Cornet, et ceux qui échapperont à l'incendie verseront des pleurs amers, mais inutiles, sur ses cendres. Vous pouvez, représentants du peuple, prévenir le péril; mais si vous n'en saisissez l'instant, la République aura existé, et son squelette sera entre les mains des vautours. » Après cette sortie pittoresque, Régnier fit une peinture non moins dramatique des dangers qui menaçaient à Paris la représentation nationale, et proposa de transférer le Corps législatif à Saint-Cloud, où il resterait placé sous la protection du général Bonaparte, investi du commandement de toutes les troupes. Cette proposition, convertie en un décret, fut immédiatement transmise au Conseil des Cinq-Cents avec une adresse votée à la demande de Cornudet.
Cornet ne perdit pas un moment pour annoncer ce premier succès à Bonaparte ; il courut lui-même rue Chantereine.
<( A neuf heures, dit le récit de Sébastiani, Bonaparte, invité avenir prêter serment au sein du Conseil des Anciens, sortit de sa maison à la tête de plus de deux cents généraux, colonels et officiers de tout grade. Moreau, Lefebvre et Macdonald, avec leurs états-majors, marchaient à côté de lui. Arrivé sur la place
de la Révolution, où il avait dirigé ses pas, il m'ordonna de réunir la totalité de mon régiment.
«Placé au centre, et monté sur un superbe cheval richement caparaçonné, il harangua ma troupe et les chefs qui l'entouraient.
« Je reçus l'ordre de rentrer dans le jardin des Tuileries et de me déployer en
l'orangerie de SAIM-CLOUD. — JOURNEES DES 18 ET 19 BRUMAIRE AK VIII.
D'après une eau forte de Duplessis Berlaux. (Collection Fleury.)
face de la garde des Conseils qui était en bataille sur la terrasse des Feuillants. Je devais l'y contenir et l'empêcher de faire aucun mouvement. Cette troupe, composée des plus anciens et des plus braves soldats de l'armée, parut étonnée de mon arrivée et de la position que je prenais devant elle. Mais la présence du général Bonaparte et la revue qu'il en passa calmèrent son inquiétude. »
Accompagné des généraux Lefebvre, Beurnonville, Berthier, Macdonald, Moreau, et d'un nombreux état-major, Bonaparte est introduit à la barre des Anciens : « Votre sagesse, dit-il, a rendu ce décret; nos bras sauront l'exécuter. Malheur à qui voudrait le trouble et le désordre ! je les arrêterai, aidé du général
HISTOIRE DU PALxMS DE SAINT-CLOUD.
Lefebvrc, du général Berthier et de tous mes compagnons d'armes. Rien dans l'histoire ne ressemble à la fm du xviir siècle ; rien dans la fin du xviu' siècle ne ressemble au moment actuel ! Nous voulons une République fondée sur la vraie liberté, sur la représentation nationale ; nous l'aurons ; je le jure, je le jure en mon nom et en celui de mes compagnons d'armes ! »
Après ces paroles couvertes d'applaudissements que le président eut peine à réprimer, Bonaparte sortit du Conseil (1) et passa en revue, dans le jardin des Tuileries, environ dix mille hommes de troupes. Après leur avoir lu le décret qui le nommait général en chef : « Soldats, s'écria-t-il, vos compagnons d'armes qui sont aux frontières sont dénués des choses les plus nécessaires ; le peuple est malheureux. Les auteurs de tant de maux, ce sont les factieux contre lesquels je vous rassemble aujourd'hui ; j'espère vous conduire bientôt à la victoire, mais avant tout, il faut réduire à l'impuissance tous ceux qui veulent s'opposer à votre bonheur et à la prospérité générale. »
Ces paroles, prononcées avec chaleur, furent accueillies avec enthousiasme.
Le message des Anciens n'av.iit pas le même succès au Conseil des Cinq- Cents, qui s'était réuni en ton le hâte, à onze heures, au Palais-Bourbon. A peine Lucien en eut-il fait la lecture que de tous les bancs il s'éleva des exclamations de surprise et de mécontentement. '( Citoyens, dit le président, le Conseil des Anciens n'a fait qu'user du droit que lui confère l'article 102 delà Constitution. » Il lève la séance, et l'Assemblée se sépare au cri de : « Vive la République ! »
Tout Paris était en émoi ; étant donnés l'ivresse populaire et l'empressement avec lequel ministres, généraux et législateurs venaient adorer l'étoile nouvelle, on se demande comment le Conseil des Anciens n'avait pas seul, et du même coup, renversé le Directoire, sans recourir à l'autorité du Conseil des Cinq-Cents. i '
Tandis que Bonaparte établissait son quartier général au palais des Tuileries, on se demandait où était le Directoire lorsqu'on vit arriver Sieyès à cheval (ce Directeur, homme de précaution, prenait depuis quelque temps des leçons d'équitation dans le petit jardin du Luxembourg), accompagné de Roger Ducos, qui venait délibérer sur les moyens d'achever l'ouvrage heureusement commencé.
Barras, insoucieux de tout ce qui se passait autour de lui, était tranquillement dans son bain (2) ; c'est là que le trouvèrent Gohier et Moulins qui, instruits par
(1) Mémoires de Gohier. — Moniteur. — Cornet, Notice sur le Dix-huit Brumaire. — Re'cil de Sébasliani. — Mémoires de Savary, de Barras, etc.
(2) Dans ses Mémoires, il tient à rectifier ce fait : il n'était pas dans son bain, mais faisait sa barbe. - - .
Fouché de la séance des Anciens et de la revue des Tuileries, venaient, impalienls de s'entendre avec leur collègue, pour conjurer les dangers de la République. Barras, qui haïssait tout ce qui dérangeait sa quiétude et ses plaisirs, s'emporta contre Bonaparte qu'il traita, de loin, forl cavalièrement ; il promit assistance à ses collègues dans tout ce qu'ils entreprendraient pour arrêter son ambition ; mais, pendant ce temps, il avait envoyé Botot, son secrétaire, aux Tuileries pour étudier le vent.
Botot trouva Bonaparte descendant dans le jardin pour haranguer les troupes, entouré de Sieyès, de Roger Ducos et d'une foule de députés et de généraux : « Barras veut encore se récrier, dit Bonaparte s'adressant en apparence à Botot, mais en réalité élevant la voix pour se faire entendre de tous; mais qu'a-t-on fait de cette France que j'avais laissée si brillante? J'avais laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre ; j'avais laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers ; j'avais laissé les millions de l'Italie, et j'ai trouvé des lois spoliatrices et la misère. Que sont devenus cent mille Français que je connaissais, tous mes compagnons de guerre? Ils sont morts. »
S'adressant directement aux soldats, Bonaparte reprend : « A entendre quelques factieux, bientôt nous serions tous des ennemis de la Republique, nous qui l'avons affermie par nos travaux et par notre courage. Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les braves mutilés aU; service de la République. » Botot ne savait comment reporter à Barras cette foudroyante conversation lorsque, arrivé au Luxembourg, il fut tout surpris de trouver l'indolent Directeur, calme, résigné, ne songeant qu'à la retraite : c'est que Bruix et Talleyrand avaient passé par là et que leurs séductions, appuyées de quelques menaces au nom du nouveau dictateur, avaient tout changé.
Barras, oubliant sa colère et les promesses qu'il avait faites à ses collègues, voyant dans la rue de Tournon les troupes accompagnées par les cris d'enthousiasme de la foule, avait signé une lettre toute faite d'avance, par laquelle il donnait sa démission.
« Cette lettre, dit Barras, excita l'admiration de Talleyrand qui lui dit que sa conduite était généreuse, sublime; qu'il lui était réservé d'être toujours le premier patriote de France. » Barras ajoute : « Les deux messagers se retirent avec les larmes dans les yeux, Talleyrand me baisant les mains... »
La scène avait été bien jouée, et ce fut sincèrement que Bonaparte embrassa Bruix et Talleyrand pour les remercier du succès de leur nouvelle négociation. Mais une scène plus sérieuse l'attendait avec le président du Directoire, Gohier, républicain sincère, dont l'honorable candeur croyait encore à l'empire des Cous-
titillions en présence des baïonnettes et de l'entraînement populaire. « Hâtonsnous, avait-il dit à Moulins, d'aller à la poursuite de nos deux déserteurs ; mais allons-y, la Constitution à la main. »
Arrivés aux Tuileries, à une heure après midi, ils trouvent Sieyès et Roger Ducos dans la salle des inspecteurs du Conseil des Anciens, assis au milieu de plusieurs députés : « Nous venons, leur dit Gohier, vous demander vos signatures pour proclamer constitutionnellement le décret de translation. — Le décret ? répond Sieyès, mais il est proclamé. Avez-vous vu le général? — Non. » On fait avertir Ronaparte ; il paraît, et dès qu'il aperçoit Moulins et Gohier : « Je vois avec plaisir, leur dit-il, que vous vous rendez à nos vœux, à ceux de vos collègues.
— Nous nous rendons au vœu de la loi, général, répondit Gohier. — Pour sauver la République avec nous? — Sauver la République! Mais elle est triomphante en Suisse, en Hollande, et vous avez débarqué au bruit de la victoire de Zurich. »
Boulay, député de la Meurthe, prenant la parole : « Ce n'est point, dit-il, parmi les troupes étrangères que sont nos plus dangereux ennemis. — Je le sais, reprend Gohier; mais avec l'appui des lois et des vrais patriotes, nous saurons également les vaincre. »
On apporte un billet à Bonaparte. « Général Moulins, dit-il après l'avoir lu, Santerre est votre parent, je crois ; on m'écrit qu'il organise une sédition au faubourg Saint-Antoine; avertissez-le decesser,ou je le fais fusiller sur l'heure.
— Général, Santerre ne marcherait que si le Directoire lui en donnait l'ordre, comme au Directoire seul appartient le droitde vous placer à la tète des troupes.
— Il n'y a plus de Directoire : Sieyès, Ducos, Barras ont donné leur démission; j'attends les vôtres ! — Détrompez-vous, général, tout le monde ne désertepoint son poste. — La République est en péril, je la sauverai atout prix. ./<? /<? veux. »
A ce mot, dont la tournure monarchique blessait leur fierté républicaine, les deux Directeurs se retirèrent pour aller rédiger une vaine protestation.
A peine étaient-ils rentrés dans leur cabinet que leur garde leur fut enlevée ; Jubé, qui la commandait, la conduisit aux Tuileries pour la mettre aux ordres du général en chef ; Moreau reçut mission d'occuperle Luxembourg; le colonel Sébastiani fut chargé d'enlever Barras et de le conduire à Grosbois (1).
(1) Mémoires de Gohier. — Récit de Sébastiani. — Mémoires de Savary, de Marmont. — Mémorial. — Jung-, Lucien Bonaparte et ses Mémoires.