INVASIONS ET GUERRES CIVILES
A l'approche des Normands, lors du second siège de Paris en 885, les clianoines qui occupaient l'ancien monastère s'empressèrent de se réfugier à Paris et d'y déposer le corps de leur saint et leurs autres reliques. Ce ne fut que longtemps après la retraite des Normands, dont Charles le Gros ne se délivra qu'à prix d'or, que les chanoines de Saint-Cloud, vinrent en procession solennelle, reprendre la châsse de Clodoald et la rapportèrent en leur église (891). . .
Les aumônes dont la tombe du saint fut de nouveau couverte aidèrent à réparer les ravages des Normands. Les évèques de I*aris en profitèrent également pour accroître leur seigneurie de Saint-Cloud. Deux d'entre eux notamment, Maurice et Eudes de Sully, l'augmentèrent considérablement; Maurice de Sully autorisa la fondation d'une léproserie. Plus tard, en 1208, un liabitant de Saint-Cloud, Alleaume Hecelin, établit un hôpital, primitit d'abord, qui reçut de l'accroissement par la protection des évèques Pierre et Hcnou (1). En 1290, les droits de chasse dans les bois de Saint-Cloud furent confirmés aux évèques qui obtinrent aussi contre l'abbaye de Saint-Denis un jugement qui leur assurait la possession des moulins construits sur le pont.
Ce pont très délabré fut rétabli sous Philippe le Bel, fortifié, flanqué de tours avec ponts-levis; le village lui-même fut entouré de fossés qui le mettaient à l'abri des coups de main. C'est ainsi qu'en 1340 Edouard d'Angleterre, qui avait pu s'avancer jusqu'à Poissy et à Saint-Germain-en-Laye, fut repoussé devant Saint-Cloud et dut se retirer sans pouvoir s'en rendre maître. Ce
(1) Mémoires île la Sucirlé de rUi.slnire de Paris et de l'Ilc-de-Fi-anee, t. XXH'
n était là qu'on délai, car après la bataille de Poitiers le bourg fut réduit eu cendres par les troupes anglaises et navarraises et les habitants passés au fil de l'épée. De ce bourg florissant, environné de terres cultivées, orné de maisons de plaisance (l'une d'entre elles appartenait à Charles de Valois qui avait épousé Catherine de Courtenay, impératrice titulaire de ('onstantinople), il ne restait plus que des ruines.
Pendant le malheureux règne de Charles VI, Saint-Cloud renaissant à peine de ses cendres était réduit à l'état le plus misérable, appartenant aux premiers occupants, Bourguignons un jour, le lendemain Armagnacs. Après l'assassinat du duc d'Orléans, Jean sans Peur était rentré à Paris en maître, et, avec ses hordes de bandits, faisait trembler la ville et les Conseils du Uoi. Les fils de Louis d'Orléans, ne pouvant obtenir justice du meurtre de leur père, prennent les armes, s'emparent du village et du pont de Saint-Cloud qu'ils n'évacuent qu'à la paix fourrée. Cette paix ne devait profiter qu'au duc de Bourgogne et n'avait aucune chance de durée. Bientôt les deux partis recommencent la guerre; Jean sans Peur ensanglante Paris, le duc d'Orléans dévaste les environs. S'emparer de la personne du roi et du dauphin et avant tout de la capitale est le but de ce dernier et, pour y arriver, il fallait d'abord occuper les points fortifiés qui l'entouraient. Le pont de Saint-Cloud, en septembre 1411, avait été confié parles Bourguignons à Guillaume de Beaiimont, au grand mécontentement de Collin de Lisieux, capitaine de la tour, qui regardait la défense entière du pont comme un droit de ses fonctions. Habilement, Charles d'Orléans mit à profit l'irritation de Lisieux et le fit entrer dans ses intérêts; Lisieux négligea à dessein les moindres précautions. Grâce à cette connivence, dans la nuit du 12 au 13 octobre trois cents Armagnacs, conduits par Jean de Gancourt, passèrent la rivière sur un pont de cordes, escaladèrent le pont de bois, et, rompant les lourdes serrures, entrèrent dans la tour. Collin de Lisieux, prévenu, donna l'ordre de se coucher et de se tenir en repos. Il fut donc plus que facile aux Armagnacs d'occuper la forteresse ; ils massacrèrent les Bourguignons qui s'y étaient réfugiés et s'emparèrent des armes. Pour prix de sa trahison, Collin de Lisieux, saisi dans son lit, eut le loisir de se retirer ; mais quelques jours après les Bourguignons, l'ayant appréhendé, lui tranchèrent la tète sur la place des Halles de Paris ; son corps fut coupé en quatre quartiers que l'on pendit aux quatre principales portes de la ville.
Quinze cents hommes d'élite ont été postés par les Armagnacs au pont de Saint-Cloud, dont la conservation était indispensable à la subsistance de leur
IIISTOIUE DU J>ALA1S DE SAINT-GLOUD.
armée campée à Sainl-Denis : ce sont chevaliers ou écuycrs de Bretagne, d'Auvergne et de Gascogne, tous gens déterminés. Leurs chefs mettent tout en œuvre pour se défendre d'une surprise ; ils retranchent complètement Saint-Cloud, surtout la partie du village devant le pont, en la munissant d'une chaîne de tonneaux remplis de pierres et d'une forte harricade. Puis ils mandent aux princes que « Paris tout entier ne serait pas capable d'emporter leur position ».
Souffrant cruellement du blocus, les Parisiens forcèrent Jean sans Peur à sortir de son inaction momentanée et à préparer un coup de main contre les Armagnacs qui affamaient la ville. Quinze cents miliciens furent fournis par le prévôt des marchands et se joignirent aux troupes anglaises et picardes et à la cavalerie parisienne que menait le duc de Bourgogne. Au matin, l'assaut fut donné vigoureusement. La défense n'était pas moins vive, mais la furie parisienne renversa tous les obstacles. Les retranchements débordés, les Bourguignons se ruèrent en tumulte dans la ville et, sur la place de l'église, s'engagea un terrible combat corps à corps. Les Gascons ayant lâché pied et s'étant sauvés (hins la toui% les Armagnacs, peu en nombre, furent sacrifiés. Les uns périrent les armes à la main, les autres se réfugièrent dans l'église. G/est là que le duc de Bourgogne porla le gros de ses Iroupes; il assaillit l'église avec impétuosité, l'emporta de vive force et fit un tel carnage d'Armagnacs qnè « le saint lieu regorgeait de cadavres et ruisselait de sang ». 11 retourna ensuite à la tour du pont ; mais les Gascons, revenus de leur panique, ayant repoussé victorieusement ses attaques, il renonça ce jour-là à s'en rendre maître. L'action qui n'avait duré que trois heures coûtait la vie à neuf cents clievaliers ou écuyers, et k chose curieuse », dit un écrit du temps, « c'est chandelles éteintes et cloches sonlumtes, en vertu d'une bulle du pape Urbain V, que l'on excommuniait les y\rmagnacs à Notre-Dame de Paris, dans le moment même où on les égorgeait à Saint-Gloud ». Pendant cette boucherie, les princes étaient tranquillement à Saint-Denis. Un courrier vint les prévenir que la bataille était chaude. Ils montèrent aussitôt à cheval et se dirigèrent vers Saint-Cloud, « afin d'avoir après dîner l'ébattement de la victoire ». A la hauteur de Montmartre, ils apprirent la défaite de leur parti. Ils revinrent consternés à Saint-Denis et se hâtèrent de lever leur camp.
Durant les troubles de cette désastreuse époque, les chanoines de Saint-Gloud demandaient vainement à leur saint patron de les protéger contre les horreurs de la guerre. Ils durent une seconde fois, en 1428, abandonner leur église et se réfugier avec leurs reliques à Paris, dans l'église de Saint-Symphorien de
laCilé(l). A cette époque, Henri VI d'Angleterre, maître de la France, dépouillait les serviteurs de Cliarles VII et donnait des hôtels à Saint-Cloud à Jean de La Rochetaillée, archevêque de Rouen ; à Pierre Cauchon, évèque de Beauvais, qui étaient de son parti.
Dans un moment d'accalmie, à la fin du xiv" siècle, les chanoines, pour rendre à saint Cloud un culte plus éclatant et accroître la dévotion des fidèles, eurent la pensée de retirer les précieuses reliques du cercueil qui les recélait depuis si longtemps, et, dans ce but, ils envoyèrent une députation solennelle à Aymery de Magnac, évèque de Paris. Le prélat accorda les autoi'isations et vint lui-même célébrer cette translation, le dimanche 20 avril l^lo.
Le cercueil fut ouvert; les ossements retirés et placés dans une châsse furent transportés de la crypte dans l'église haute, près du grand autel. Une fête commémorative fut instituée et fixée d'abord au jour anniversaire, puis remise au 8 mai à cause des fêtes de Pâques avec lesquelles elle coïncidait quelquefois.
Le corps de saint (!lloud fut placé dans une châsse en cuivre doré, enricliio de pierreries et ornée de deux figures en relief, à l'image du saint (2). On la portait processionnellement le 8 mai, jour anniversaire de la translation, et le 7 septembre, jour de la mort de saint Cloud.
A cette époque, la procession d'objets si précieux n'offrait plus de danger : Jeanne d'Arc était venue et les Anglais avaient quitté l'Ile-de-France. Néanmoins le bourg n'en avait pas fini avec les Bourguignons. En 1465, ils assiégeaient encore Paris, s'emparaient de Saint-Cloud et causaient aux chanoines de nouvelles alarmes. Cette fois, ceux-ci ne furent pas inquiétés ; les soldats bourguignons respectèrent la châsse et les reliques; les biens de l'évêque et le palais épiscopal qu'ils pillèrent de fond en comble suffirent à leur rapacité (3).
FUNÉRAILLES DE FIIANÇOIS I". — LA MAISON DE GONDl
Au milieu du xvi' siècle, le palais épiscopal devait servir à une cérémonie importante :
François I" était mort à Rambouillet le 31 mars 1.547 ; son corps lut porté
I) Di'vi'niii' ))lus cliapcUo dp Sainl-Luc T'iail. sil,U(''o nir du llaii l-.^lonliii. i') ])r plus 1111 hr.is cl nn duiol du saint T'Iaicnl jjlaci's dans des l'idiipiaircs.
(3) Mc'iiiui ri's i iil rrrxsii ni s. ... de Poni-i'l de la (Iraxc : Féllliirii, Uislniiu' de la ville tic Piu'is. Hislolre de Charles 17; Lcshiilc cl l'ii;aniid, Desci liil imi des ciitifiiiis de l'iins: .Mczcray, Uhl ùi re de F runce \ khhi; h&hdVLÏ, Hisloire de la ville el du diocèse de Paris; \'a(,iiul, Le l'nlais de Saiiil-Cluud, etc.
HISTOIRE DU PALAIS DE S AINT-GLOUD.
à Saiiit-Cloud. Sur un lit de parade on a placé l'effigie du prince, vêtu des habits royaux et entouré des insignes du pouvoir suprême. Toute la maison du Hoi continua son service, avec la même régularité; les usages du palais elles habitudes du Roi étaient religieusement observés. Aux heures mêmes des repas, la table de François V' était servie avec autant de profusion que pendant sa vie. La cérémonie dura onze jours. Alors la scène changea : la salle fut tendue de riches ornements de deuil; puis on y apporta le cercueil du Roi, couvert d'un grand drap de velours noir et surmonté d'un dais de même étotîe. En face du catafalque, s'élevaient deux autels somptueusement parés où le service divin était célébré sans interruption |)endant toute la journée, depuis quatre heures du matin. Le corps du Roi resta à Saint-Cloud jusqu'au 21 mai. Le clergé de Paris vint alors le prendre et le conduisit en pompe à l'église Notre-Dame-des- Champs, où furent aussi amenés les corps du dauphin François et de son frère, Charles d'Orléans; enfin, après un service solennel célébré à la cathédrale, François l" et ses deux lils s'acheminèrent lentement vers Saint-Denis, pour aller prendre i)lace dans la dernière demeure des rois. (Godefroy, Céi'érnonial de France.)
Henri II, son fils, aimait cette résidence de Saint-Cloud; il lit bAtir une maison de plaisance dans le goût italien (1). Comme il était obligé pour s'y rendre de traverser le vieux pont de bois fatigué par la guerre, ce prince le remplaça par un beau pont formé de quatorze arches en pierre. Au milieu du pont, s'élevaient une tour et une pyramide ornée de trophées (2). Cette tour de Henri II fut plusieurs fois, et notamment en 1.567, le point de mire des attaques des protestants et résista à leurs efforts. Ceci se passait peu de temps après la prise d'armes dont la nouvelle éclata en coup de foudre sur la cour endormie dans les délices de Monceaux. L'entreprise avait pour but l'enlèvement du jeune roi Charles IX; elle n'échoua que grâce à l'habileté de Catherine deMédicis.
Les six mille Suisses du colonel PFiffert appelés en hâte de Château-Thierry protégèrent le retour de iMeaux à Paris. Le 29 septembre, la cavalerie protestante essaye d'enfoncer les Suisses formés en bataillon carré ; la muraille de fer arrête l'ennemi qui, n'ayant pu se saisir de la personne du roi, s'apprête à l'assiéger dans sa capitale. Le prince de Condé et l'amiral de Coligny interceptent
(i) l'anni les in ulilrs adirlés plus lanl par Catlicrino de .Médieis pour agrandir son domine on devra,
ciler une maison ri un moulin iiayi's 8 OUO li\rrs au cai-dinal ilr la Bordaislôre, acte du 23 avril 1509, dont i:-o|)ie a i't(' pi'isi^ par M. Canin, (■(irrcspinidanl de la siii i(M(' des Antiquaires (|ui a liicn \iinlu nous le i;ummuni([uei'.
(2) Le dessin de celte ]iyi'amidc a (•\(' iv)ir()duil dans la iJescripliuii <l<> Paris <le Arnold van liui/hel, Me/iiuires de la Socielé de l'Jlisto/re de l'uvin. 19U1.
les communications par terre et par eau; ils se rendent maîtres du cours des rivières qui approvisionnent Paris et successivement de tous les environs. L'attaque de Saint-Cloud a lieu le 2 i octobre : les protestants s'emparent du bourg; les catholiques repoussés sont contraints de fuir dans la forteresse du pont après avoir rompu l'arche qui y conduisait. Sous les ordres de Guincourt, ils se maintiennent dans la tour de Henri H, malgré des assauts furieux et multipliés. Les protestants n'en rançonnèrent pas moins Saint-Cloud et ses environs et affamèrent Paris, à ce point que le connétable de Montmorency fut forcé par la clameur publique de sortir des murs à la tête de la petite armée royale et délivrer bataille dans la plaine de Saint-Denis. Bataille inégale où trois mille catholiques furent vaincus par dix-huit mille huguenots, et où le connétable trouva la mort.
Parla suite, Saint-Cloud rentra sous l'autorité royale, passant ainsi, pendant les guerres de religion, des mains des protestants aux mains des catholiques. On raconte que c'est dans une des maisons de plaisance de Saint-Cloud, « parmi les joies et les parfums d'une fête », que fut ourdi le projet du massacre de la Saint-Barthélemy.
Cette maison située sur les hauteurs de Saint-Cloud, et qui devint plus tard le noyau du château, appartenait à Jérôme Gondi, que Sauvai qualifie l'un des plus riches banquiers de son temps (I). C'était un de ces aventuriers italiens venus à la suite de Catherine de Médicis et qui « frétilloient à la vue du beau pays de France ». Il avait, dès cette époque, assez dépouillé sa patrie d'adoption pour étaler un grand luxe; son hôtel à Paris était fastueux et l'on célébrait à l'envi la beauté des jardins et des cascades de Saint-Cloud (2).
Cette résidence d'un traitant enrichi devait bientôt acquérir une autre célébrité : c'est là que, le 1"' août 1589, le dernier des Valois sera assassiné par un moine fanatique.