‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 4 sur 91 · LE CAMP DE 1580. — MORT DE HENRI III. — AVÈNEMENT DE HENRI IV · texte numérisé non relu

LE CAMP DE 1580. — MORT DE HENRI III. — AVÈNEMENT DE HENRI IV

On sait qu'après le meurtre du duc de Guise aux Etats de Blois les forces de la Ligue n'en avaient fait que doubler. Au fanatisme se joignait une soif inexprimable de vengeance; abandonné par nombre de ses partisans,

1 1 ) Suivaiif de Tliuu, .1. Gondi a\ ail fail, bâLir celle villa; suivanl l'abbé Lebeuf, il l'aurai L aelietée. Ti-onebeL dil (|ii'i'lle lui fut donnée jjar la reine. Il esl, possible, il esL probable que celte maison fut la même qu'avait bâtie ITenri -II et que Catherine de Médicis donna à son favori. « Le logis de plaisam r Ar ]\\. dr Gondy est merveilleux en toutes choses rares », André Duchesne {Antiquités et recherclies sur /es tilles ik Finance).

(2) Nous donnons plus loin la description des Cascades après leur restauration.

HISTOIPaK du palais de SAhXT-CLOUD.

Henri 111 s'était retiré à Tours clans une situation plus misérable qu'après la journée des Barricades. A la veille d'être enveloppé par les troupes du duc de Mayenne, il se souvint de son beau-l'rère Henri de Navarre et pensa à se réconcilier avec lui. Diane d'Angoulême, tille naturelle d'Henri 11, tut chargée de négocier avec les

D^cpivs IVmtIIu cl Isi-ii'l Silvcslre. (Ciiliiiicl des Ksliuniu's.)

protestants. L'iiabileté de Duplessis-Mornay et la générosité d'Henri de Navarre facilitèrent sa mission. Les deux rois eurent une entrevue à Plessis-les-Tours, à la suite de laquelle une alliance était conclue. C'est ainsi que la cause royale fut

sauvée. ■ . ,

En juillet 1589, les deux armées réunies de Henri 111, roi de France, et de Henri, roi de Navarre, devenus alliés contre les Ligueurs, assiègent Paris où le duc de Mayenne est rentré avec une partie de ses forces. Quarante mille hommes de troupes aguerries, commandées par de bons officiers, ont enhn eu raison des soldats de la Ligue qui ont perdu de leur audace ; tous les postes environnant la capitale sont tombés aux mains de l'armée royale; après avoir fortilié Vin-

cennes et le pont de Charen ton, elle s'est dirigée sur Saint-Cloud et Meudon.

Le bourg de Saint-Cloud qui, en 1577, avait obtenu de Henri 111 la faveur d'une clôture de murs et de fossés (I ) en raison de sa lidélité constante, se montre rebelle et ferme ses portes au roi de France. Henri III ordonne sur-lc-cliamp de dresser les batteries pour l'assiéger. La Bourdaisière et ïremblecourt tentent d'y introduire deux régiments d'infanterie et quatre cents chevaux; ils sont vigoureusement repoussés. Le canon bat la place à coups redoubles, balaye les Ligueurs qui y étaient retranchés et, le 29 juillet, l'armée royale fait son entrée dans le bourg pris d'assaut.

Henri 111 s'établit à Saint-Cloud dans la maison de Gondi ; Henri de Navarre campe à Meudon, avec un cordon de troupes pour établir la communication entre eux ; le reste des deux armées est à Vanves, à Issy, à Vaugirard et dans les villages qui environnent Paris. Il s'agit d'affamer la capitale et de la forcer à capituler ; les ordres les plus sévères sont donnés aux portes sous Paris pour empêcher les vivres de passer.

Dans la ville régnent l'agitation et l'épouvante ; les royaux ou soupçonnés tels sont arrêtés, leurs maisons pillées, leurs vies menacées ; le conseil des Seize terrorise. Henri Hl, averti de ce qui se passe, monte achevai et vase placer sur une hauteur dans le parc de Saint-Cloud; là, découvrant la ville, il ne peut maîtriser sa colère contre ses sujets révoltés, et elle s'exhale en ces tristes paroles :

« Paris, tu es la capitale du royaume, mais une capitale trop remuante et trop puissante; il faut te tirer du sang pour te guérir de tes frénésies et délivrer tout le royaume des maux qu'y causent tes révoltes. .J'espère que da.ns peu de jours on cherchera dans cette plaine les murs et les édifices de Paris et qu'on n'en trouvera plus que des ruines. » (D'après Davila et Poucet de la Grave.) Les menaces que Pierre de l'Estoile place dans la bouche de Henri III sont moins violentes : « Ce seroit grand dommage de ruiner une si belle et bonne ville; toutes fois, si faut-il que j'aye raison des rebelles qui sont dedans et m'en ont si ignominieusement chassé. »

Le vent ne porta pas les menaces à Paris; mais, dans le moment, elles avaient chance d'exécution. Le sort des armes était changé; Mayenne n'avait plus que des recrues à opposer aux excellentes troupes protestantes et royales; le chef des Ligueurs connaissait sa position, l'avait acceptée résolument et était

(I) Au ruiii ili' ly mr ilr ri'^f^lisi' cl de l;i lUi' |{(jyuli' Si' Iroiivuil line îles porics du liourg ainsi Ibi-lifii''. rl liingLt'iii])s i;i' cui-n'ium- |mji Iu \v iiuiii dr Vieille Porte. — Lu rue Laguelle atteste aussi par si.)n nuiii que le yuet était situé jjrés de là.

déterminé à mourir les armes à la main sous les murs d'une ville près d'être affamée qu'il ne pouvait plus défendre. Paris ne pouvait plus être sauvé que par un miracle ou par un crime.

Il faut se rappeler la situation dans laquelle les Ligueurs avaient jeté Henri III avant que Henri de Navarre n'eût relevé le pouvoir l'oyalà Tours : la déchéance de Henri prononcée par les Seize, les sujets déliés du serment de fidélité par décret de la Sorbonne du 7 janvier 1589, Mayenne proclamé lieutenant général de l'Etat et Couronne de France. Hors l'armée royale, — nous avons dit qu'elle n'avait pu se reconstituer que grâce au concours des protestants, — toute trace de royauté avait disparu. Ou en parlait encore, mais c'était pour la maudire dans le peuple et la bourgeoisie, la couvrir d'anathèmes dans le clergé.

Dans le but de consommer la ruine d'un prince qui avait d'ailleurs tout fait pour se rendre méprisable, la calomnie revêtait toutes les formes : pamphlets et gravures, et, ce qui était autrement grave à l'époque, elle inspirait prédications et écrits religieux. Ces écrits n'ayant de religieux que le titre étaient répandus avec profusion el dévorés par le peuple; le cynisme des écrivains n'était surpassé que parla rage des prédicateurs largement rétribués et encouragés par le duc de Mayenne, la duchesse de Montpensier et l'Espagne. (In y vilipendait « le teigneux toujours coilfé à la turque, le suppôt du diable, vrai diable en l'àmc ». (Harangue de d'Aubray pour le tiers état dans la Sal'we Ménlppéc, Discours de Boucher, curé de Saint-Benoît, Journal de Pierre de l'Estoile.)

Le 1" janvier 1589, Jean Lincestre, curé de Saint-Gervais, « un des docteurs gagés de Mme de Montpensier et des plus séditieux et fendans prédicateurs de Paris qui ne preschoienl que le sang et le meurtre », après le sermon, exigea de tous les assistants le serment d'employer jusqu'au dernier denier de leur bourse et jusqu'à la dernière goutte de leur sang, pour venger la mort des princes lorrains que Paris adorait comme ses dieux tutélaires. Le mercredi des Cendres, le même prédicateur dit « qu'il ne leur prescheroit point l'Evangile ce caresme, parce qu'un chacun le sçavoit; mais qu'il prescheroit la vie, gestes et faits abominables de ce perfide tyran de Valois, contre lequel il dégorgea une infinité de violences et injures disant qu'il invoquoit les diables ». Il alla plus loin le Vendredi Saint : à l'un des premiers de l'Union qui se faisait un scrupule de faire ses Pâques « pour la vengeance qu'il avoit empreinte dans le cœur C(Uitre Henri de Valois », Lincestre dit « qu'il s'arrestoit en beau chemin et qu'il faisoil conscience de rien attendu qu'eux tous, et lui-même le premier... n'eust fait conscience de le tuer, ores qu'il eust été à l'autel, tenant en main le précieux corps de Dieu ». Une autre fois Lincestre sortait de sa manche une cassolette

L'Assassinat d'Henri III.

Cabinet des estampes, Bibl. nationale.

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ornée de deux satyres d'argent doré et de deux petits vases dans lesquels Henri III brûlait des parfums. Le singulier prêtre montrait ces satyres au peuple en les lui donnant pour les démons que le Valois adorait et dont il se servait dans ses enchantements; et le peuple ignorant de frémir et d'accuser de sorcellerie un roi qui pour bien des raisons avait cessé d'être populaire, mais n'était nullement sorcier.

Après l'excitation au meurtre, l'envoûtement. On sculpta une grande quantité de petits bustes en cire représentant Henri III qu'on plaçait sur les autels, où les fanatiques venaient processionnellement les piquer à chacune des messes de quarante heures dites dans les paroisses de Paris ; à la quarantième, ils perçaient la statuette au cœur, en prononçant des paroles magiques à l'aide desquelles ils conjuraient la mort du tyran. De ce déchaînement de passions féroces devait naître le régicide. Il était préparé, l'artisan était armé quand la capitale réduite à la famine allait capituler devant l'armée royale.

Les ligueurs — nous verrons tout à l'heure à qui incombe l'initiative du meurtre — subornèrent un jacobin né à Serbonne, dans l'évêché de Sens : c'était un jeune homme ignorant, d'un esprit faible, d'un caractère bilieux, et, si l'on en croit la Satire Ménippée^ un moine nul au point de vue des sciences, mais déréglé dans ses mœurs et abruti par les plaisirs. Nourri à ces écoles de théologie où l'on professait le meurtre des tyrans et où retentissaient sans cesse les plus violents outrages contre Henri de Valois, on lui persuada sans peine que la religion en péril avait besoin de son bras pour frapper le fauteur de l'hérésie. Une fausse interprétation de passages de l'Ecriture lui montra des honneurs sur la terre et des récompenses dans le ciel. On comparait Jacques Clément à Jéhu qui avait détruit la race d'Achab, et à Judith qui avait délivré les Juifs d'Holopherne ; on lui fit entendre pendant la nuit des voix, soi-disant des voix d'anges, qui venaient interrompre son sommeil et lui annoncer la volonté de Dieu et l'ordre de l'exécuter (1). Une dame de haut rang enfin, entraînée par une inextinguible soif de vengeance, ne craignait pas d'exalter par ses séductions l'imagi-

(1) « Une nuit comme il étoil en son lit, Dieu lui envoyé son ange en vision, lequel avec grande lumière, se présente à ce religieux, et, montrant un glaive nud, lui dit ces mots : « Frère Jacques, je suis messager du Dieu tout-puissant qui te viens acertener que par toy le tyran de France doit, être mis à mort. Pense donc à toy et te prépare, comme la couronne de martyr est aussy préparée. .» Extrait du Discours véritable de l'eslrange et subite mort de Henri de Valois. Chez .Jean Moreau, Troyes, 1S89.) — L'auteur de cet écrit, moine dans le même couvent, peut d'autant mieux affirmer le fait de la vision que dans cette affreuse comédie il a joué ou vu jouer le rôle d'ange provocateur. Clément consulta sur cette apparition le père BoUrgoin, pi-ieur de son couvent qui l'affei'mit dans son entreprise. Suivant Davila, quelques-uns de la Ligue et entre autres Mme de Montpensier l'y poussèrent très ardemment, lui disant que s'il échappait il serait cardinal et que s'il mourait il serait canonisé. Le misérable idiot, avant do commettre son crime, purgea son âme par la communion, le jeûne et les prières.

nation d'un misérable, faible d'esprit et préparé au fanatisme. 11 faut certainement se défier de ce que l'on imprime pendant les guerres civiles, où la calomnie est une des armes les plus facilement employées, surtout contre les femmes. Ce qui paraît le plus prouvé d'après les récits sérieux, c'est qu'un soir que Jacques Clément priait dans la chapelle des jacobins la duchesse de Montpensier se montra à ses yeux dans une espèce de nuage et lui parla comme si c'était la Vierge Marie elle-même qui venait l'exhorter à venger la religion outragée.

Clément sortit de Paris le 31 juiilet 1589 et fut arrêté par un corps de garde de protestants. Interrogé, il déclara qu'il apportait au Roi des nouvelles des serviteurs que Sa Majesté avait dans la ville. On le conduisait à Saint-Cloud, au quartier général d'Henri III, lorsque M. de Laguesle, procureur général, le rencontrant l'emmena chez lui. Le moine refusa d'abord de répondre aux questions; puis il fiuit par dire qu'il venait de la part du premier président Achille de Harlay pour apprendre au Roi que les tourments infligés aux royalistes dont un grand nombre avaient été emprisonnés la veille ne pouvaient diminuer leur zèle pour sa cause ni sa fidélité à sa personne ; que le premier président, quoique prisonnier lui-même à la Bastille, savait que ces bons serviteurs avaient les moyens de s'emparer d'une des portes de la ville et de l'ouvrir à l'armée royale. Il ajouta qu'il avait de plus des choses particulières à communiquer au Roi, mais il refusa d'en dire davantage au procureur général.

En revanche, il fit connaître son mo^f en de s'introduire à la Bastille et conférer avec le premier président : il devait demander à voir un prisonnier, le conseiller Portail, fils du chirurgien du Roi qui le protégeait, et comme le procureur général exigeait de lui une lettre ou un titre qui put lui donner accès auprès du souverain, Jacques Clément présenta un billet prétendu d'Achille de Harlay, et conçu en ces termes :

(( Sire, le présent porteur vous fera entendre l'état de vos serviteurs et la façon dont ils sont traités, qui ne leur ôtent néanmoins la volonté de vous faire très humble service et en plus grand nombre que Votre Majesté n'estime. Il se présente une belle occasion sur laquelle il vous plaira faire entendre votre volonté, vous suppliant très humblement croire le présent porteur en tout ce qu'il vous dira. » Au bas de ce billet était une croix dans un cercle (^\

Enfin, pour justifier sa sortie, Jacques Clément dit qu'il avait prétexté un voyage à Orléans, et il exhiba un passeport de M. de Brienne, prisonnier au Louvre. Pendant ce long interrogatoire, le procureur général, qui pensait avoir affaire à un espion, le tourna et retourna de toutes manières afin de pénétrer ses

desseins secrets. Le moine resta ferme, répliquant que, lorsqu'il aurait appris la volonté du Roi, il reviendrait annoncer le jour de l'entreprise et remettrait alors sa vie entre les mains de Sa Majesté comme gage de sa fidélité (Récit de Laguesle, Journal de Henri lll, t. 1). M. de Laguesle se rendit sur-le-champ chez le roi, mais il ne put le voir que dans la soirée. « Le roi, dit le duc d'Angoulême, attendant l'effet des promesses que la crainte des uns et l'affection des autres luy avoient faites de lui ouvrir les portes de Paris du côté des fauxbourgs Saint-Germain, Saint-Jacques et Saint-Marceau, passoit les journées à visiter les quartiers de son armée. » Henri III fut très content de cette nouvelle ; le moyen proposé hâtait la prise de Paris et la délivrance de sujets dévoués « qui gémissaient sous la tyrannie de la rébellion ». 11 commanda que le lendemain, surles septheuresdu matin, on lui amenât le religieux. Celui-ci, cependant, était resté au logis de M. de Laguesle, situé près du pont de Saint-Cloud, et soupait gaiement, coupant ses morceaux avec le couteau qui, dans quelques heures, allait servir à tuer le Roi. Un des convives fit observer que le jacobin avait plutôt oublié son bréviaire que son couteau ; il répondit tranquillement : « Voilà mon couteau et voici mon bréviaire. » Un autre lui ayant dit qu'il était bruitque plusieurs jacobins avaient résolu d'assassiner le Roi, Clément répondit encore sans la moindre émotion : « Il y en a partout de bons et de mauvais. »

Malgré ce calme extraordinaire les soupçons n'étaient pas dissipés, puisque pendant la nuit un officier s'introduisit dans la chambre où le moine couchait, afin de le surveiller ; il le trouva dormant un profond sommeil. Près de lui était son bréviaire ouvert à l'article JudltJt ! Le lendemain 1" août, il dormait encore quand M. de Laguesle le fit éveiller surles six heures ; et, avant d'exécuter l'ordre de son maître, il aboucha le moine avec le premier chirurgien du roi. Portail, à qui Jacques Clément donna des détails très particuliers sur sa femme et son fils. On se dirigea ensuite vers la maison de Gondi.

Henri III avait passé la soirée de la veille en petit comité avec son grand écuyer Roger de Saint-Lari, seigneur de Bellegarde, et avec le marquis de Mirepoix, l'un de ses gentilshommes. Il avait fait chanter, jusqu'à onze heures, du Pont, la Clavelle, la Fontaine et le Baillif, qui étaient de sa musique. A minuit, M. de Bellegarde tira le rideau : « Jamais le roy n'avoitété de meilleure humeur (1). »

Le \" août, surles sept heures, du Halde, premier valet de chambre du Roi, annonce le procureur général conduisant un religieux, et les introduit

(1) Mémoires du duc d'Angoulême (lequel occupait à Saint-Cloud la maison du Tillet).

aussitôt, par ordre du lloi. Henri 111 vient de se lever^ il est seul dans sa chambre avec M. le Grand; son habillement est en désordre, ses chaussures mal attachées, son pourpoint de taffetas gris tout délacé ; il n a point encore mis la peau de buflle qu'il avait coutume de porter sous sa cuirasse.

Le moine se présente dans l'attitude la plus humble: les yeux baissés, les mains jointes, il s'agenouille en entrant. Le Hoi lui ordonne de se relever. Le jacobin s'avance respectueusement. Laguesle, toujours en défiance, par deux fois se place devant lui et l'arrête (1). Clément montre sa missive et répète qu'il a des choses importantes à communiquer verbalement à Sa Majesté, et qu'elle seule doit connaître : « Il n'y a ici que des serviteurs éprouvés », réplique vivement M. de Laguesle, '< l'envoyé peut parler de loin » . Mais comme le moine insiste pour être entendu en secret, sur un geste du Hoi, MM. de Bellegarde et de Laguesle s'inclinent et s'écartent. Henri III se dirige vers l'embrasure d'une croisée en faisant signe au religieux de le suivre. Clément obéit en silence, marche lentement la tête basse ; arrivé devant la croisée, il se prosterne de nouveau^ baise la missive d'Achille de Harlay, et la remet humblement au Roi. Tandis que l'attention de Henri III était concentrée dans la lecture de cette lettre, le jacobin, qui ne perd pas un de ses mouvements, saisit avec rapidité le couteau qu'il tenait caché dans sa manche, « et lui donne tel cou]) dans le basventre, que les entrailles en sortaient avec le sang, en grande effusion. Le roy, voyant l'ombre du couteau, avoit paré de la main, qui fut un peu offensée; mais elle n'empescha pas l'impétuosité du coup, donné à plomb et de toute la force du religieux. » [Discours véritable sur la ntorl de Henri 111 .]

Se sentant blessé, le Roi s'écrie : « Ah ! malheureux, que t'ai-je donc fait pour m'assassiner ! (2) » Et, tirant le couteau de sa blessure, il en frappe le front du régicide que M. de Laguesle renversa d'un coup d'épée. Au cri du roi accouraient Loignac, Montpesat et Mirepoix, gentilshommes de la chambre, suivis de quelques-uns des Quarante-cinq ordinaires; ils criblèrent le corps du jacobin de coups de dague, et le jetèrent par la fenêtre (3) : « C'étoit un triste et piteux spectacle de voir, d'un côté le Roi ensanglanté, tenant ses boyaux entre ses mains, et de l'autre ses bons serviteurs qui arrivoient à la file, criant, pleurant, se déconfortant extrêmement, remplissant l'air de leurs regrets et s'échauffant de leurs ardens soupirs et gémissemens. » [Lettre de Laguesle.) M. de

(1) Mémoires de de Tliou et du duc d'Angoulème.

(2) Li's (■■(■livuins contciiipoi-ains varient sur Texelamation de Henri UI. Suivant l'Estoilc, le roi diL : « lia, le inécliani iriuine, il ma tué, qu'on le tue! » — D'après Clioverny : « Ha traistrel que l'ais4u? »

(3) Cotte ]iréeipitation à tuer le moine lil soupçonner d'aucuns d'avoir été trop instruits de son dessin (Voltaire. Note de la Henriade).

Laguesle, désespéré d'avoir introduit le régicide, s'était jeté aux pieds du Uoi, le suppliant de le faire mourir, « grâce que Savary de Saint-Pasteur, l'un des Quarante-cinq ^ fut sur le point de lui octroyer sans ordre ».

La circonstance extraordinaire dans laquelle le meurtre fut commis donna lieu à une foule de bruits contradictoires. Les uns prétendirent que le meurtrier était un huguenot déguisé ; le plus grand nombre que c'était un ligueur sous la robe d'un prêtre. Ceux-ci racontèrent que dans la nuit du 31 juillet on avait fait disparaître Clément pendant qu'il dormait, et qu'un soldat catholique de l'armée du Roi avait pris les habits du jacobin. D'autres, enfin, que ce fut bien Clément qui entra chez le Roi; mais que le régicide, résultat d'un complot formé par des personnages très avant dans la familiarité royale, fut consommé par la main d'un de ces traîtres qui frappa subtilement Henri III pendant que son attention était absorbée parla lettre du premier président, et qu'ensuite les complices du meurtrier, profitant de l'erreur prévue du Roi, se ruèrent en tumulte sur le moine stupéfait, et ensevelirent dans sa mort le secret de leur trahison. Cette dernière croyance parut accréditée par un auteur contemporain dont le témoignage n'est pas sans valeur. Mathieu, d'abord ardent ligueur, et ensuite historiographe du Très clément Henri IV s'exprime ainsi : « Là-dessus on machine la mort de Henri III et, jusques à cette heure, on n'a sceu au vray qui en a esté le conseil et l'autheur. » Mathieu dit plus bas : « On adjouste à cela, que ceux qui estoient soupçonnez de ce coup sont morts en misère et mépris hors du royaume. Dieu n'a pas voulu que la vérité en fust connue, et l'a fait pour des raisons enveloppées dans les ténèbres de ses divins jugements. » Quatre-vingts ans plus tard, un religieux jacobin, s'appuyant de l'autorité de Mathieu, de Nicolas Poulain et de beaucoup d'autres qui vécurent à cette époque, s'attacha à prouver (I) que le régicide ne fut pas un jacobin, mais un membre du conseil du roi; il ne parvint qu'cà faire naître des doutes, et surtout à raviver les soupçons qu'un concours de circonstances fatales laissait encore planer sur la mémoire de M. de Laguesle.

Par scrupule de conscience, nous avons rappelé ces différentes opinions; mais l'histoire a prononcé, et il parait constant que le prieur des jacobins, Edmond Bourgouin, Catherine de Montpensier, le duc d'Aumale (2) et le duc de Mayenne,

(1) La Fatalité de Saint-Ctoud, par le père Guyard, imprimé sans nom d'auteur en 1672, justification qui paraissait tardive et inadmissible après le Discours véritable de l'estrange et subite mort de Henri de Valois; en 1715, Jean Godefroy fit paraître la Véritable fatalité de Saint-Cloud .

(2) En 1594, le Parlement rechercha les complices de la mort de Henri III. Le duc de Mayenne ayant fait sa soumission à Henri IV ne fut pas poursuivi, mais le duc d'Aumale qui avait appelé les Espagnols en Picardie fut condamné et exécuté en effigie. Il mourut à Bruxelles en 1631.

'•^2 HISTOIRE DU PALAIS DE SAL\T-GLOUD

furent les fauteurs du crime dont le misérable moine ne fut que l'instrument Cependant Henri III se préparait à la mort.

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