‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 31 sur 91 · LE 19 BRUMAIRE · texte numérisé non relu

LE 19 BRUMAIRE

La nuit du 18 au 19 fut calme; tout était terminé, que plusieurs quartiers de Paris se demandaient s'il s'était passé quelque chose. Mais il y eut un grand mouvement parmi les troupes de la garnison. Bonaparte nomma le général Lefebvre son premier lieutenant; le général Andréossy, chef de l'état-major général, avec Doucet et Caffarelli sous ses ordres; Lannes, commandant du quartier général des Tuileries ; Milhau, du Luxembourg ; Marmont, de l'artillerie, à l'École militaire; Berruyer, des Invalides; Morand, de Paris; Macdonald, de Versailles ; Sérurier, du Point-du-Jour, et Murot, de Saint-Cloud, où l'on dirigea une nombreuse cavalerie et un régiment de grenadiers. Les précautions étaient bien prises. Paris était dans une ceinture de fer, et Saint-Cloud ressemblait à un camp. « Jamais, dit Savary, représentant de Maine-et-Loire, représentation nationale n'avait été mieux gardée. »

Les appartements du côté gauche du palais, devenus plus tard le salon des Princes et le cabinet de l'Empereur, avaient été disposés pour Bonaparte et son état-major; les inspecteurs de la commission ocupèrent les pièces qui ont formé depuis l'appartement de l'Impératrice ; le Conseil des Anciens était installé dans la grande galerie d'Apollon ; on préparait l'Orangerie pour le Conseil des Cinq- Cents. L'Orangerie était une annexe perpendiculaire à la façade du château, regardant le jardin ; elle bordait d'un côté le jardin et faisait pendant à la haute allée d'arbres, les parterres s'espaçant au milieu ; de l'autre côté elle avoisinait un chemin resserré, encore existant, au delà desquels s'élèvent les rampes brusques du Trocadéro.

L'aspect de la salle est d'une nudité grise, malgré les colonnes qui supportent un pesant décor de style Louis XIV. Le local est éclairé par douze fenêtres hautes et larges. Au tiers environ de la salle, en avant de la quatrième fenêtre se dressait l'estrade présidentielle ; à droite et à gauche, deux tables pour les secrétaires ; audessous, une tribune avecdouble escalier. La lenteur des préparatifs aggravâtes périls de la situation: on allait, on errait dans les cours; les députés se formaient en petits groupes ; ils se demandaient réciproquement ce qu'on était venu faire à Saint-Cloud.

Ceux qui étaient dans le secret n'en disaient que la moitié ; ils avouaient seulement que le moment était venu de régénérer le gouvernement et de donner plus de force aux lois ; si l'on avait remis la force armée dans les mains de Bonaparte, c'était « pour retremper la République aux sources de la gloire » ;

et dès qu il aurait accompli cette mission, il déposerait ce pouvoir extraordinaire pour devenir Directeur, soit avec Berthier, soit avec Talleyrand.

Un gouvornemenl. avait élr diMi iiil le 18 liruinaire, expose un téinoin (1), un gouvei'nemenl devait être édifié le i9. Quel serait ce gouvernement ? (Test ce que, dans les classes supérieures, chacun se demandait pendant le court intervalle qui sépara les deux périodes de la révolution accomj^lie en ces deux joui-nées. Le peuple seul attendait avec confiance le dénouement de ce grand drame dont Bonaparte était le héi os, autant par la force des choses que par sa propre volonté.

La tâche ([u'il avait à remplir était toutefois plus difficile (pi'il ne Favait présumé. La force, qu'il savait metire en usage avec tant d'hahileté, était la dernière ressource à laquelle il voulut recourir; il fallait donc disposer les clioses de manière à paraître céder à la volonté générale ([uand tout ohéissait à la sienne. Bien plus, il lui fallait amener les répuhlicains eux-mêmes à sanctionner une révolution (|ui nn-nacait les instilutions répuhlicaines. Cela était-il possible? Un corps délibérant, im corps dû il V a autant de volontés que d individus, ne se manie pas aussi facilement ciu'une armée où des milliers île têles n'ont qu'une mêuu' volonté. Le succès de la veille ne garantissait pas celui du lendemain.

Il s'agissait, le fO, de faire décréter par les deux Conseils les mesui'es arrêtées dans la soirée du 18 entre les chefs de la révolution, c'est-à-dire la substitution de trois Consuls aux cinq Directeurs et de procéder immédiatement à la nomination de ces Consuls qui gouverneraient l'État jusqu'à ce ([u'une commission instituée à ce! effet lui eût donné une organisation définitive. Tout cela ne pouvait être ado[)té sans discussion.

En transférant le Corps législatif à Saint-Cloud, on avait habilement mananivi é. On avait séparé les démagogues de leur armée, on s'était donné un champ de bataille [ilus favorable : c'était un avantage, mais non pas une victoire. Ce qu'on avait fait jusque-là était conforme à la Constitution ; ce qui restait à faire en était destructif. Ne devait-on pas craindre que l'opposition qui s'était manifestée dans les Conseils à la proj)Osition d'une mesure constitutionnelle ne s'y reproduisit avec plus de violence quand on connaîtrait le but de cette mesure? Pouvait-on se dissimuler d'ailleurs (ju'il se trouvât dans ces Conseils des hommes consciencieux et courageux que rien n'amènerait à composer avec les circonstances, et qui meilraient leur gloii-e à défendre des institutions auxquelles les attachaient leur caractèie et leurs serments; sincères amis du peuple autour duquel se rangeaient une foule d'hommes turbulents qui, lout à la fois impatients de sujétion et avides du pouvoir, chérissaient dans la République un état de choses qui mettait tout à la merci des factieux dont ils disposaient? Démocrates soit pai' conviction, soit par spéculalion, ces républicains formaient la majoiité dans le Conseil des Cinq-Cents.

Fouché avait bien calculé la puissance de cette majorité, dans l'entretien que nous eûmes avec lui, Regnauld et moi, avant de nous rendre à Saint-Cloud : << L'autorité des baïonnettes, nous dit-il, est moins ])uissanle ici (pie celle des loges. L'important est de ne pas laisser les meneurs engager les Conseils dans des mesures qui donneraient à leui'S pai'tisans du dehors le temps d'intervenir. Mieux (Vaudrait brusquer l'événement. Quant à moi, mes précautions sont prises : le premier qui remuera sera Jeté à la rivière, poursuivit-il en se servant d'une expression moins élégante qu'énergique, .le réponds de Paris au général. C'est à lui à l'épondre de Saint-Cloud. »

Le général avait pris aussi ses piécautions. Murât occupait Saint-Clotid avec la troupe de ligne : Ponsard, oflicier qui lui était affidé, commandait la gar<le du Corps législatif, et Sérurier, avec sa l'éserve, était posté au Point-du-.Tour.

Les dispositions dans les deux Conseils n'avaient pas été faites avec moins de prudence. Les rôles y avaient été partagés entre les orateurs influents. Tout avait été ordonné, tout était prévu, tout excepté la circonstance qui pensa déconcerter les espérances justifiées par tant d'habileté.

Quelque activité qu'ont eût Tuise à disposer le local où chacun des Conseils devait s'assembler', il ne se trouva pas prêt à midi, heure indiquée pour la convocation. Depuis midi jusqu'à deux heures, errant dans les cours et les jardins du palais, les députés eurent tout le temps de se sonder sur leurs opinions, de se communiquer leurs appréhensions, de concerter leurs moyens de résistance et d'or-

(1) J'criipriinte ce récit très clair aux Souvenirs d'iui sexagénaire, t. IV de V. Arnault, témoin oculaire. Il a 'avantage d'être court et de bien donner la pliysiononiie de la journée.

RÉVOLUTlOiN ET EMPIRE.

ganiser une opposition vigoureuse. Aussi la majorité des Cinq-Cents élaiL-ellc déterminée à rejeter tout changement quand ce Conseil entra en séance.

Emile Gandin monte à la tribune. Après avoir voté des remerciements aux Anciens pour les résolutions par eux prises la veille dans l'intérêt de la sûreté générale, il propose d'inviter ce Conseil à faire connaître sa pensée tout entière, et demande en outre que dans le Conseil des Cinq-Cents une commission de sept membres soit chargée de faire un rapport sur la situation de la République. Cette proposition met le feu aux poudres. Toutes les passions se décliaînent avec la plus épouvaniBble violence ; et pour toute réponse, le député Dell)red requiert que tous les membres soient

D'après le dessin de Ballard.

sommés de prêter individuellement serment de tidélilé à la Conslitulion de Tan 111. Aucun député, y compris Lucien lui-même, n'ose coml)attre cette proposition qui est accueillie avec acclamation. Deux heures sont employées à cette formalité. Cependant, les esprits étaient travaillés en sens divers et les uns perdaient en confiance ce que les autres gagnaient en audace. On commençait à craindre que les démocrates de Paris ne vinssent au secours de ceux de Saint-Cloud ; on commençait à craindre que les soldats ne répondissent aux fréquents appels qui leur étaient adressés au nom du peuple par plus d'un de ses i-eprésentants. Déjà les politiques chancelaient; déjà plus d'un brave homme trouvait qu'on s'était trop imprudemment engagé. Un des généraux qui était venu là en douillette de soie, Bonaparte n'ayant pas cru devoir l'admettre dans la confidence de son jirojet, et qui la veille lui avait dit : « Est-ce que vous ne comptez pas toujours sur votre petit Augereau? » lui disait déjà : (< Eh bien ! te voilà dans une jolie position... » — « Nous en sortirons, répondit Bonaparte. Souviens-toi d'Arcole. » Dans cette position si bien prévue par Fouché, il n'y avait plus un moment à perdre.

Bonaparte se présente aux Anciens (1). « La Républicjue, leur dit-il, n'a plus de gouvernement. Les factions s'agitent; l'heure de prendre un parti est arrivée. Vous avez appelé mon bras et celui de

(1) On venait d'y recevoir la lettre de démission de Barras.

mes compagnons d'armes au secours de votre sagesse. Nous voici. Je sais qu'on parle de César, de Cromwell ; je ne veux que le salut de la Répuhlique. Je ne veux qu'appuyer les décisions que vous

allez prendre Gi'enadiers, dont j'aperçois les bonnets aux portes de cette salle, vous ai-je jamais

trompés? Ai-je tralii mes promesses, lorsqu'au milieu de toutes les privations je vous promettais l'abondance? — Jamais, s'écrient les grenadiers.

— Eh bien, général, dit Linglet, membre du Conseil, jurez avec nous fidélité à la Constitution de l'an m. C'est jurer de sauver la Républi(iue.,

— La Constitution, réplique Bonaparte, la Constitution... vous n'en avez plus. Vous l'avez violée au tS fructidor, quand le gouvernement attentait à l'indépendance du Corps législatif; vous l'avez violée au 3 prairial, quand le Corps législatif attentait à l'indépendance du gouvernement ; vous l'avez violée au 22 lloréal, quand, par un décret sacrilège, le Gouvernement et le Corps législatif ont attenté à la souveraineté du peuple en cassant les élections faites par lui. La Constitution violée, il faut un nouveau pacte et de nouvelles garanties. »

Ce discours énergique et précis entraînait l'Assemblée. Un orateur ose toutefois accuser le général comme auteur d'une c(jns|)iration qui mena(;ait la liberté pulilique. <■ Elle est menacée par vingt conspirations différentes, réplique Bonaparte. J'ai le secret de tous les partis. Tous sont venus sonner à ma porte; tous sont venus me solliciter de les aider à renverser la Constitution, dans des buts différents à la vérité. Les uns veulent y substituer une démocratie modérée où tous les intérêts nationaux et toutes les propriétés soient garantis. Les autres, se fondant sur les dangers de la Patrie, parlent de rétablir le gouvernement révolutionnaiie dans toute son énergie, c'est-à-dire dans toute son horreur. D'autres songent même à rétal)lir ce que la Révolution a détruit : c'est pour conserver ce quelle a acquis de bon que je suis ai'mé par votre ordre. Législateurs, que les projets que je vous dénonce ne vous effraient pas. Avec l'appui de mes frères d'armes, je saurai vous délivrer. Si quelque orateur payé par l'étranger parlait de 7ne mettre hors de la loi, (ju'il prenne garde déporter cet arrêt contre lui-même. Fort de la justice de ma cause et delà droiture de mes intentions, je n'en remettrai à mes amis, à vous et à ma fortune. »

Après avoir parlé ainsi, il sortit.

Ceux de ses adliérents qui ne faisaient pas partie des Conseils ou des troupes assemblées à Saint- Cloud attendaient cependant les décrets qui devaient coniirmei' et compléter ce (jui avait été fait la veille et les alteiulaient avec quelque impatience. Réunis à M. de Talleyrand dans une maison qui, louée pour un an par M. Callol, ne devait être occupée qu'un jour, ces conspirateui's civils, parmi lesquels se tiouvaient plus d'un avocat, et même plus d'un abbé, s'étonnaient de voir les heures se succéder sans résultat ; ils n'avaient pas appris sans in([uiétude le moyen dilatoire auquel le Conseil des Cinq-Cents recourait ; et comme je leur avais fait part des avis donnés par Fouché, frappés de leur justesse, ils m'avaient pressé d'allei- rejoindre le général et de les lui porter.

Favorisé par le désordre qui règne en pareille circonstance, je pénètre dans l'intérieur du château de Saint-Cloud. Bonaparte sortait du Conseil des Anciens. Guidé jmr les renseignements des gens que je rencontre, de celui-ci qui me connaît, de celui-là qui croit me connaître, je le rejoins dans un petit escalier tournant, qu'il descendait lentement avec Sieyès. Au bruit de mes jms, il se retourne. <' Qu'est-ce? — Général, j'ai vu Fouché (1). — Eh bien ? — II vous répond de Pans ; mais c'est à vous, ditil, à vous de répondre de Saint-Cloud. — Comment? — 11 est-d'avis qu'il faut brusquer les choses, pour ]ieu qu'on essaie de vous enlacer dans des délais; tel est aussi l'avis de vos amis les plus dévoués, h'splus sûrs, à commencer par le citoyen Talleyrand ; il n'y a pas de temps àperdre, disent-ils. — II n'y a jias de temps de perdu, me répondit-il en souriant; un peu de patience et tout s'arrangera. Puis, continuant de descendre, il me quitta au bas de l'escalier, et j'allai rejoindre mes mandataires, à qui je portai cette réponse. Elle ne les rassura guère. L'abbé Desrenaude, aide de camp en cette journée d'un héros dont il avait été grand vicaire, ne montrait f»as autant de tranquillité que lui; non i)Ius que l'avocat Moreau de Saint-Méri, qui pesait la gravité des circonstances avec toute la prud'homie d'un bailli d'opéra-comique. Les laissant discuter tout à l'aise, je retournai dans la cour du palais attendi'e le dénouement de cette tragédie. . . .

(1) Fouché eut une part importante dans les Journées de Brumaire. Il n'a pas hésité du reste à le proclamer " dans ses Me'inoà'es, t. I. « La révolution de Saint-Cloud aurait échoué si je lui avais été contraire; je pouvais égarer Sieyés, donner l'éveil à Barras, éclaii-er Gohier et Moulins; je n'avais qu'à seconder Dubois de Grancé, le seul ministre opposant, et tout croulait. » Bonaparte, lui, avait commencé par se méfier de Fouché, et s'en était remis à Sieyés pour diriger le ministre de la police. Après Brumaire, il ne se méfia plus assez!

RÉVOLUTIOiN ET EMPIRE. 139

11 pouvait être sanglant. Les forcenés du Conseil des Cinq-Cents proposaient de mettre Bonaparte hors laloi. Ih sommaient leur président — c'étaitLucien — de mettre aux voix cette proposition quand Bonaparte lui-même paraît. Laissant à la porte des militaires qui l'accompagnaient, il s'avance en face du ïmreau, vers la barre établie au milieu de la salle. A peine a-t-il fait les deux tiers du chemin, que la majeure partie des membres se lève en criant : « A bas le dictateur... mort au tyran! » Cent bras le menaçaient; les poignards même étaient tirés. César tombait au milieu du Sénat. Se jetant le sal)re à la main à travers cette armée en toge, des soldats enveloppent et enlèvent leur général; l'un d'eux, le brave Thomé, détourne même à son propre péril un coup que le (îorse Arena (1) destinait à son aventureux compatriote.

La retraite de Bonaparte ne calma pas le tumulte. On enjoint derechef au président de mettre aux voix le décret de proscription :

<< Misérables... s'écria Lucien, vous exigez que je mette liors la loi mon frèi'e, le sauveur de la Patrie, celui dont le nom seul fait li'embler les rois... Je dépose les marques de la magistrature populaire, et je me présente à la tribune comme défenseur de celui que vous m'ordonnez d'immoler sans l'entendre. »

En effet, dépouillant les insignes de la présidence, Lucien s'était élancé du fauteuil à la tribune quand un détachement de grenadiers qui, criant : « Vive la République!... » avait été accueilli en auxiliaire par l'opposition, s'empare de lui, grâce à cette erreur, et le tire sans violence de la position périlleuse où il s'était engagé.

Lucien qui, dans cette journée, eut tous les genres de courage comme tous les genres d'éloquence, ïnonte aussitôt à cheval, et s'adressant à ceux qui l'entouraient : « Général, et vous soldats, le président du Conseil des Cinq-Cents vous déclare que des factieux, le poignard à la main, ont violé les délibérations; il requiert contre eux la force publique. Le Conseil des Cinq-('ents est dissous. — Président, répondit le général, cela sera fait. »

Aussitôt, le tambour se fait entendre, et l'enceinte du Conseil, où Murât est entré l'épée à la main, n'est plus occupée que par des grenadiers (2).

Cela s'exécuta presque aussi rapidement que je le raconte. A peine avons-nous eu le temps de réfléchir aux conséquences que pouvait entraîner la mesure peu constitutionnelle employée par le général et conseillée par la force des choses plus impérieusement encore que par Fouché.

Devant les baïonnettes les députés se sont enfuis, les uns par la porte, les autres par les fenêtres, et quittent pêle-mêle l'Orangerie et Saint-Cloud.

Le Conseil des Anciens, informé par Fargues, se crut seul investi du droit de sauver la Patrie ; sur la proposition de Cornudet, il se forma à sept heures en comité général, où l'on arrêta la nomination d'une commission executive de trois membres et d'une commission législative, ainsi que l'ajournement des Conseils au 1" nivôse. Déjà le président Lemercier allait promulguer le décret lorsqu'on

(1) Ce faux coup de poignard a donné lieu à mainte discussion. Bigonnet, député au Conseil des Cinq-Cents le nie absolument, Pascal Abbatucci le traite de fable, Sébastiani n'en dit mot; Savary n'a pas fair d'y croire, .tourdan le nie. Dans le public, on fit un héros de Thomé, dont l'habit était déchiré, et le grenadier, d'après le Moniteur, l'ut invité à déjeuner par M™'' Bonaparte. — Malgré Arnauit, malgré les Mémoires écrits à Sainte- Hélène, on ne peut aujourd'hui accepter cette fable inventée pour les besoins de la cause.

Les négations les plus probantes sont celles de Pascal Abbatucci [Carnet historique, de novembre 1900) et de Sapey. Le récit de Sapey, que cite M. Albert Vandal, d'après une tradition de famille, explique bien la source de cette légende du poignard. Bonaparte avait alors comme souvent des boutons sur la figure. Dans son agitation extrême il s'égratigna assez fort pour que plusieurs gouttes de sang se répandissent sur sa figure. Aussitôt l'idée d'assassinat se répandit dans l'enceinte. Sur la légende des poignards, voir Aulard, Éludes et leçons sur la Révolution, série.

(2) Trois honmies d'exécution, Leclerc et Murât qui avaient ramené dans la salle des Cinq-Cents, le héros d'Italie un instant hésitant et épeuré, Lucien qui avait tenu la situation, remportaient les honneurs de la journée. Voir Frédéric Masson. Napoléon et sa famille, t. I.

HISTOIRE DU PALAIS DE SAINT-CLO L D

lui annonce qu'un grand nombre de membres des Cinq-Cents \iennent de se réunir de nouveau dans l'Orangerie, sous la présidence de Lucien Bonaparte. Il était neuf heures du soir.

Les deux Conseils, pour conserver quelques apparences légales, cherchent à mettre quelque harmonie dans leurs actes respectifs. Le Conseil des Anciens commence par rapporter le décret qu'il venait de rendre; le Conseil des Cinq- Cents sur la proposition de Bérenger déclare : « Que le général Bonaparte, les généraux Lefebvre, Gardanne, les grenadiers du Corps législatif et du Directoire exécutif, les G% 79" et 86' de ligne, 8° et 9' de dragons, et les grenadiers qui ont couvert le général en chef de leurs corps et de leurs armes, ont bien mérité de la patrie ! ».

La journée n'était pas gagnée si la Constitution n'était pas renversée, si l'austère opposition qui avait repoussé le général n'était proscrite, si le pouvoir enfin n'était rémis aux mains des principaux auteurs du coup d'Etat. Boulay ,(de la Meurthe) se chargea de démontrer les vices de la Constitution de l'an lll ; Villetard proposa une loi qui instituait trois Consuls et deux commissions, et qui excluait du Corps législatif soixante-deux de ses membres pour cause d'excès et d'attentats. Les deux Conseils l'adoptaient ; les trois Consuls étaient introduits à deux heures du matin pour prêter serment et le petit nombre de députés présents se retiraient en criant : « Vive la République! (I) »

Paris s'illuminait ; une proclamation lue aux flambeaux sur les places publiques annonçait à la capitale la révolution de Saint-Cloud et le triomphe de Bonaparte. A trois heures du matin, les trois Consuls allaient s'installer au Luxembourg, à la place du Directoire qui s'était effondré.

Telles furent ces journées de Brumaire où fut détruite la Constitution de l'an III et d'où devait sortir la toute puissance de Bonaparte. Aucun fait historique n'a fait couler plus d'encre et n'a été plus diversement apprécié suivant la différence des temps, des opinions, des intérêts. Nous nous sommes contenté, ne voulant nullement tenter une discussion politique, de rapporter les événements comme ils se sont passés, établissant une moyenne entre les récits variés et variables des témoins (2). Si nous n'admettons pas le coup de poignard d'Arena, qui a été si utile à Bonaparte et que les documents officiels ont relaté sans hésitation, nous constaterons qu'à l'époque l'approbation donnée au coup

(1) Récif de Sébastian!. — Cornet, Le Dix-huit Brumaire. — Mémoires de Lucien. — Mémorial de Sainte- Hélène. — Aucun des témoins n'est d'accordi sur le nombre des députés présents. Napoléon parle d'une centaine de députés, mais Sébastian! parle d'un petit nombre, et Cornet d'une minorité.

(2) L'histoire politique a été définitivement établie par MM. Masson, Napoléon et sa famille, et Albert Vandal, Brumaire. ■ .

d'État fut presque unanime; que les fonds publics d'abord, puis le commerce et l'industrie en reçurent une impulsion favorable. Le résultat fut immense, la joie ne le fut pas moins. C'était le commencement d'une ère de régénération, de concorde et de gloire, après la période d'abaissement et de dissension.

On ne songeait guère, dans les masses, à reprocher à Bonaparte la manière un peu rude dont il avait exécuté son mandat... puis avait profité du nouvel état de choses. « Bien rares, dira M. Aulard (1), furent les contemporains qui prévirent ce qui arriverait ou même qui comprirent que la liberté avait été frappée à mort par les grenadiers de Saint-Cloud. Comme ces grenadiers, les Français chantèrent le Ça ira. Ils se crurent revenus aux beaux jours de 1789, à la belle concorde fraternelle du serment du jeu de Paume,... Cette politique conciliatrice et libérale de Brumaire et de Frimaire, faisons-en hommage, si l'on veut, à Sieyès, à Cabanis, à Daunou, aux sages qui entouraient Bonaparte et semblaient le patronner ; mais pourquoi ne pas en faire hommage à Bonaparte? » — Le même auteur ajoute: « Qui sait si Bonaparte n'avait pas eu un instant le désir d'être le Washington de la France? Qu'y a-t-il de paradoxal à admettre que, dans cette velléité éphémère, il ait été sincère? qu'il ait ensuite changé, ou, comme nous disons, évolué? »

Je terminerai par l'appréciation de deux autres écrivains, qui ne sont pas non plus suspects de partialité envers Bonaparte.

« Quelque jugement qu'on porte sur la nature et le caractère politique de cet événement, il fut heureux pour la France. On peut tout exagérer, mais non pas le service que Bonaparte lui a rendu, » dit le duc Victor de Broglie dans son Discours de réception à l'Académie française. « Il n'attenta point à la liberté, puisqu'elle n'existait plus, dit le général Mathieu Dumas; il étouffa le monstre de l'anarchie ; il sauva la France et ce fut le plus beau de ses triomphes. )>

Page 1