‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 36 sur 91 · ILLUMINATION DES CASCADES · texte numérisé non relu

ILLUMINATION DES CASCADES

Aquarelle pai' Debucourt. (Collection Garnier, cliché Maindron).

Dans le salon d'attente, Reichardt est distrait par la présence des étrangères de marque que leurs ambassadeurs doivent présenter. Les Russes et les Polonaises se distinguaient par leur élégance : « robes de soie de nuances violet, vert foncé, lilas ou noir bordées d'or dans le bas ; une Polonaise avait même des pierreries piquées sur le galon de sa jupe ». Près de la cheminée, quatre dames de service, dont Mme de Lauriston, toutes vêtues de mousseline de l'Inde blanche avec des cachemires blanc ou nuancés dans les cheveux, recevaient les arrivantes. Et parmi les Russes la belle princesse Dolgorouki avec son port d'impératrice, celle dont Mme Vigée-Lebrun a dépeint « les traits au caractère grec et la taille admirable ». Napoléon la recevait bien, mais ne l'aimait guère. Il écrira, le

22 mai 1805, à Fouché : « Elle tient à passer pour une femme d'esprit, est liée avec la reine de Naples, et, ce qui est tout aussi choquant, avec Mme de Staël ». Il y avait en tout cinquante femmes ; de plus, les hommes présentés à la dernière audience du Consul; enfin, beaucoup de militaires, « tous cavaliers superbes ». Talleyrand, en costume officiel, était le seul ministre présent.

En attendant l'audience, Reichardt a le temps d'étudier hommes et choses. Duroc, gouverneur du Palais, à qui il est nommé par son envoyé, lui semble peu causant, d'une extrême politesse, mais très réservé. De nouveaux tableaux italiens prêtés par le Louvre ornent la galerie, mais le jour n'est pas favorable. S'il « constate avec plaisir » queles beauxplafonds n'ont pasété détériorésparlaUévolution, en revanche il critique le tableau de Gérard (c'est le même que celui dont parlait Pinkerton) où Mme Bonaparte est représentée de grandeur naturelle, à demi étendue sur un sopha ; « la peinture est soignée, mais sans grand effet » et d'ailleurs le « portrait est flatté » ; « on a tort de le laisser voir avant que l'on ait été mis en présence de Mme Bonaparte, c'est une déception qui vous attend ».

Voici sur l'audience même les impressions du pseudo-diplomate : elles sont d'un homme plus porté à la critique qu'à la louange ; elles ont donc plus d'intérêt que les ordinaires récits de cour :

« A quatre heures commence l'audience. Les dames se sont rangées au fond de la salle, les hommes derrière elles; Bonaparte paraît en petit uniforme vert à parements rouges, gilet long en drap bleu, culotte de soie noire, bas de soie blancs, tricorne à la main, sabre de dragon au côté. Il cause d'abord avec la première dame placée près de lui, lui fait des questions sur le climat de son pays, la durée de son séjour à Paris, questions qui vont se répéter invariablement pour toutes les dames présentes. » ; :

Le salon était bien éclairé. Reichardt, armé de son lorgnon, a étudié à loisir les yeux de Bonaparte : « Je comptais, dit-il, déterminer leur couleur et y découvrir une flamme ; la couleur reste non définie et le regard ne s'est pas illuminé pour moi. Un physionomiste habile m'a fait remarquer que c'est souvent le cas chez les hommes à grande passion ; ils les compriment violemment afin d'en supprimer la manifestation. Bonaparte n'a, il est vrai, qu'une grande passion, celle de dominer. Jamais meneur d'hommes ne s'est autant appliqué à la dissimuler. »

Pendant que le Premier Consul faisait ainsi le tour du salon et adressait quelques paroles aux dames à mesure que les préfets du palais leur demandaient leurs noms et les présentaient, Mme Bonaparte faisait son entrée, et après quelques mots échangés avec les premières dames rejoignait son mari : « Elle m'a paru, dit le diplomate prussien, plus âgée et plus maigre que je ne croyais; elle a montré

beaucoup de politesse et de prévenance — plus peut-être que ne l'exigerait sa situation. Les façons de Mme Bonaparte ont le cachet de l'ancienne cour ; sa fille, Mme Louis Bonaparte, qui, sans être belle, ne manque ni de charme ni d'aménité, a moins d'abandon. »

Mme Bonaparte portait une toilette du matin en satin blanc garnie de larges

CAMBACÉRÉS OFFRA?)T LA COURONNE IMPÉRIALE A BONAPARTE. Gravure du temps. (Cliché de la Maison Pion).

dentelles ; dans ses cheveux une parure à trois rangs de pierreries, au milieu desquelles ressortaient trois superbes camées antiques. Les Russes et les Polonaises se mettaient fort en frais pour elle; mais «les sourires les plus gracieux, les mines les plus séduisantes allaient à l'adresse du Premier Consul ». « Quand il approchait, continue le fin observateur, les plus belles embellissaient, et les plus impressionnables surtout parmi les Polonaises, avec leur tête penchée d'un petit air langoureux, leurs grands yeux clairs et expressifs fixés alternativement sur le héros ou levés au plafond, étaient charmantes. )^

Quand le tour du salon fut terminé, Mme Bonaparte s'assit au coin de la cheminée et les envoyés lui présentaient successivement les étrangers venus pour la première fois. Ils les nommaient, et à chacun Mme Bonaparte inclinant la tête

ISO HISTOIRE DU PALAIS DE SALNT-CLOUD

etse levant àdemi disait : « Je suis charmée... je suis bienaise... enchantée devons voir. » Les femmes des envoyés rendirent ensuite le même office aux dames non présentées de leur nation. Pendant ce défilé, le Premier Consul causait avec quelques hommes étrangers de sa connaissance. Les présentations finies, lui et Mme Bonaparte saluèrent l'assistance et se retirèrent dans leurs appartements.

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