JOURNÉE DE NAPOLÉON A SAINT-CLOUD
Si l'Empereur a passé la nuit dans les appartements de ITmpératrice, il en sort à huit heures du matin et, par un long corridor, il regagne son cabinet de toilette situé, comme on sait, dans le bâtiment central, façade du parc.
A la même heure les femmes de l'Impératrice entrent dans sa chambre, donnent du jour, apportent la tasse de limonade ou de tilleul qu'elle a l'habitude de prendre, cependant que Joséphine reste encore quelque temps à paresser dans les draps de batiste brodée.
Sous l'Empire, même à la fm du Consulat, Napoléon s'affranchit peu à peu
(1) L'Empire à peine proclamé, le procès de Moreau, Cadoudal, etc., se terminait; on sait que Cadoudal fut exécuté le 25 juin 1804, Moreau condamné au bannissement perpétuel. C'est dans le salon d'angle sur le parc qui devint le salon des Vernet, que Napoléon, sur la prière de Joséphine, reçut M™« de Polignac amenée par la marquise de Montesson, et lui accorda la grâce de son mari. La grâce impériale s'étendit aussi à d'autres complices, le marquis de Rivière, Lajollais, Roussillon, d'Hozier; Hortense, Élisa Baciocchi, M^^ Murât, intercédèrent chacune pour un condamné. Voir les détails dans Napoléo?i et sa famille de M. P. Masson, et dans Madame Louis Bonaparte, de W^" d'Arjuzon.
de l'habitude de la chambre nuptiale. Sous prétexte d'obligations de travail, il a de la sorte assuré sa liberté. Ce point de vie intime a son importance, et puisque nous côtoyons ces caprices ou ces amours du Consul ou de l'Empereur, jetons-leur un regard rapide et indulgent. Ces maîtresses d'un jour n'ont ni ruiné l'Etat ni causé de scandales. En dehors de la liaison un peu plus durable avec Mlle Georges, une seule aventure arrivée à Saint-Cloud est digne de remarque. Je veux parler de la dame qu'on est convenu d'appeler Mme X... Lewis Goldsmith a levé le voile qu'ont au contraire respecté la duchesse d'Abrantès, Constant et même Mme de Rémusat. Si, en raison d'une ressemblance frappante à la deuxième génération, il est plus que vraisemblable que Mme X. a eu un fils dont Napoléon était le père, nous n'avons pas à la désigner autrement que comme la femme jeune et très séduisante d'un haut fonctionnaire âgé, à qui Napoléon témoigna un véritable attachement. Parlant d'elle à Sainte-Hélène, Napoléon se louait du désintéressement de Mme X. qui n'avait même pas voulu recevoir un collier de diamants (I). Les ombrages de Saint- Cloud abritèrent ces fugitives amours de Napoléon, comme ils avaient abrité ses caprices de quelques jours pour Mme de Vaudey et d'autres lectrices. La beauté théâtrale de la Grassini et l'éclat éblouissant de la spirituelle Mlle Georges eurent également leur jour ; mais si richement récompensées que fussent les grandes artistes par le Premier Consul, ces liaisons restèrent furtives, car alors Ronaparte craignait la jalousie de Joséphine.
Du temps de Marie-Louise, l'Empereur et l'Impératrice habitent presque toujours des appartements séparés. Marie-Louise est habituée au froid. Napoléon est très frileux: ce seralà, très peu de temps après le mariage, une raison de non-cohabitation ; la raison inverse avait chassé Louis XV de la chambre de Marie Leckzinska. C'est favoriser les incartades, et pendant les quelques semaines à peine que passe Napoléon à Saint-Cloud les caprices recommencent, mais sans importance, sans durée, presque sans nom.
Voici l'emploi de sa matinée comme nous l'ont transmis les témoins oculaires :
Comme l'ordonnance d'un officier. Constant Véry, son valet de chambre, entrait dans la chambre de l'Empereur entre six et sept heures. Là régnait le plus grand désordre ; chaque partie de son habillement était jetée au hasard; son habit par terre, son chapeau sur une chaise, son grand cordon sur un meuble, le reste à l'avenant.
(1) GouRGAUD, Sulnle-llélène, édit., Grouchy et Guillois, Flammarion, 1899. — F. Masson, Napoléon et les Femmes.
Mme de Rémusat a dit que « le réveil de Napoléon était ordinairement triste et paraissait pénible, qu'il avait souvent des spasmes convulsifs de l'estomac qui excitaient chez lui un vomissement ». Rien n'est moins vrai, au dire de Marchand qui affirmait au contraire que son « réveil était gai ». Roustam, le mameluck; Constant, tous ceux qui ont servi Napoléon parlent de même. Faut-il faire entendre, avec M. Frédéric Masson, que Mme de Rémusat, pour être si bien informée s'était trouvée là après une mauvaise nuit?
Napoléon avait une faculté qui ne l'abandonna jamais : dormir quand il voulaitet ne dormir que six heures — qu'il prît ces heures de suite ou par intervalles, et il pouvait passer du sommeil le plus profond à la veille la plus lucide. Donc son réveil était facile. Subitement éveillé, Napoléon se mettait à causer avec son valet de chambre : « Ouvre les fenêtres que je respire l'air que Dieu a fait », disait-il souvent; puis il demandait l'heure ou le temps qu'il faisait. Quoique frileux dans les appartements. Napoléon avait horreur de l'odeur du renfermé et aimait l'air du matin. En revanche, dans son cabinet de toilette, quelque temps qu'il fit, même en été, il y avait toujours du feu. Il y prenait son bain, et ce bain était « à une température si élevée, dit Bourrienne, qu'une atmosphère de vapeur épaisse envahissait la chambre et forçait d'ouvrir toutes les portes ». Sorti du bain, il se faisait frictionner à l'eau de Cologne. Pendant cette opération, les conversations les plus libres s'engageaient entre Napoléon et son valet de chambre. « Sa Majesté, rapporte Constant, me questionnait sur ce que j'avais fait la veille. Elle me demandait si j'avais dîné en ville et avec qui ; si l'on m'avait bien reçu, ce que nous avions à dîner. Souvent aussi, elle voulait savoir ce que coûtait telle ou telle partie de mon habillement; je le lui disais, et alors l'Empereur se récriait sur les prix et me disait que quand il était souslieutenant, tout était bien moins cher ; qu'il avait souvent mangé chez Roze, restaurateur de ce temps, et qu'il y dînait fort bien pour quarante sous. » Au sujet de ces entretiens familiers, voici un autre témoignage : « Une des choses qui étonnaient le plus Mme Walewska, dit Sismondi, c'était d'entendre Napoléon causer en se déshabillant avec son valet de chambre, se faire raconter par lui les commérages de la ville et même les propos et les querelles des valets. »
Parfois ces causeries étaient interrompues par l'arrivée du premier médecin Corvisart : « Vous voilà, grand charlatan, disait gaiement l'Empereur. Avez-vous déjà tué beaucoup de monde aujourd'hui ?... » — « Le docteur Corvisart, ajoute Roustam dans ses Mémoires, n'était nullement troublé et répondait sur un ton analogue ». D'autres premières visites arrivaient : le maître de la garde-robe qui, par fonction, assistait à la toilette; le grand maréchal ; quelquefois, s'ils étaient
HISTOIRE
appelés, l'architecte Fontaine, le bibliothécaire Barbier. Tout en causant, l'Empereur a pris une tasse de thé ou de fleur d'oranger qu'il a sucrée lui-même. Vêtu d'un pantalon et d'une robe de chambre de molleton blanc, chaussé de pantoufles rouges ou vertes, coiffé d'un madras, il parcourt son courrier, fait un premier tri, jonche le tapis de ce qu'il appelle son répondu; puis il commence à travailler avec son secrétaire, dicte quelques lettres, ou même, s'il y a urgence, reçoit quelque ministre ou quelque directeur dans l'arrière-cabinet.
Voici l'beure de la barbe et de la toilette. Il se rase lui-même devant une glace que tient son valet de chambre ou Roustam, fait de nouvelles ablutions, soigne très minutieusement ses dents et ses ongles, revêt ensuite le costume qu'il doit conserver toute la journée (1).
Il sortait ensuite de l'intérieur de ses appartements et descendait au rez-dechaussée. Après avoir reçu les officiers de service auxquels il donnait ses ordres. Napoléon recevait dans la salle attenant à son cabinet les grandes entrées, c'està-dire les personnages du plus haut rang qui y avaient droit par leurs charges ou par une faveur spéciale, et les officiers de la maison impériale qui n'étaient pas de service. « Bien des gens attachaient alors un grand prix à l'usage d'une si flatteuse distinction », fait observer M. de Bausset dans ses Mémoires auxquels nous empruntons ces détails. Les usages de la cour de Louis XIV étaient revenus !
Bien qu'à Saint-Cloud il y eût moins de visiteurs qu'aux Tuileries, grand, pourtant, était le nombre de ceux qui venaient chercher un sourire ou une parole du maître. Napoléon s'adressait successivement à chacun et écoutait avec bienveillance les requêtes qu'on lui adressait. Puis, ce sont les audiences données à ceux qui les ont demandées. Le chambellan de jour a entre les mains une liste dont le double est sur la table de l'Empereur, qui ne veut pas de tour de faveur. Ceci donna lieu un jour, à Saint-Cloud, à une curieuse résistance : Dubois, préfet de police, montant en voitupe dans la cour du château, au sortir de l'audience de l'Empereur, s'entend appeler du balcon par Napoléon qui a omis de lui donner un ordre important. Dubois revient en hâte, mais se voit refuser la porte par le chambellan de service, M. de Rémusat. Récriminations de Dubois, refus obstiné de Rémusat. Pendant ce temps l'Empereur s'impatiente, ouvre enfin la porte, trouve Dubois en grande querelle avec le chambellan. Colère de l'Empereur contre Rémusat. Celui-ci était-il purement esclave de sa consigne ou s'inspirait-il de motifs politiques? On pourra faire remarquer en
(1) Mc'itio/rcs (le Baussrf, ilc M""' de Ri'iiiiisat, de Conslanl, de Bourrienne, de Méneval, de Roustam, etc. M. Frédéric Masson, Napoléon chez lui. ,
effet qu'il s'agissait de Fouché, le bon ami de Mme de Rémusat. Elle venait de le réconcilier alors avec M. de Talleyrand, et il était tout naturel que le premier chambellan ne tînt point à ce que les ordres donnés contre Fouché fussent aggravés par l'Empereur.
De son côté Mme Bonaparte recevait toute la matinée un nombre infini de visites, des femmes surtout, soit celles qui par leur mari tenaient au gouvernement, soit celles de l'ancien régime « qui ne voulaient point avoir ou paraître avoir des relations avec le Premier Consul », mais qui n'en sollicitaient pas moins sa femme pour obtenir des restitutions ou des radiations. Mme Bonaparte accueillait tout le monde avec une grâce charmante, Mme de Rémusat l'avoue, il n'y a donc pas à en douter. 11 est vrai qu'elle ajoute : « Elle promettait tout et renvoyait chacun. » C'était le défaut de Joséphine d'être trop donnante et trop promettante. Il va sans dire que le Premier Consul ou l'Empereur ne pouvait ratifier tout ce qu'avait promis sa femme ; mais quand la chose était possible, elle l'obtenait : ainsi s'arrangèrent la radiation de Boufflers et sa nomination à la bibliothèque Mazarine sans compter d'autres radiations plus difficiles à obtenir, le paiement des dettes de quelques-uns ou les augmentations de traitement de bien d'autres — Mme de Rémusat aurait bien pu se montrer moins oublieuse — , sans compter des grâces d'ordre plus grave comme celle qui commua en prison la peine de mort décrétée contre Armand de Polignac et le marquis de Rivière après la conjuration de Cadoudal.
A neuf heures et demie en principe, en réalité à dix heures et demie, quelquefois onze heures, le déjeuner de Napoléon était servi. Quand les audiences étaient terminées, le préfet du palais allait le prévenir, le précédait dans le salon où il devait déjeuner et y assistait seul avec le premier maître d'hôtel qui remplissait tous les services de détail. Napoléon déjeunait sur un petit guéridon en bois d'acajou recouvert d'une serviette. Le préfet du palais se tenait, son chapeau sous le bras, debout auprès de cette petite table : « Comme il était sobre autant que jamais un homme ait pu l'être », souvent le déjeuner de Napoléon ne durait que huit minutes.
Le menu est restreint. 11 doit comprendre : un potage, trois entrées, deux entremets, deux hors-d'œuvre, deux desserts, une tasse de café et une bouteille de Chambertin. On sert ces dilïérents plats, mais l'Empereur ne touche pas à tous. 11 a hâte d'en finir, passe souvent de l'entremets au hors-d'œuvre, mâche mal d'assez grosses bouchées et fait des taches sur ses habits. Les plats de prédilection et qui reviennent souvent, c'est le poulet sous toutes ses formes, le
macaroni au parmesan, les vol-au-vent, les pâtisseries ; dans les viandes rôties, il ne mange que la partie cuite, ayant horreur des viandes saignantes. Lorsqu'un plat lui plaît trop et que, malgré lui, il s'est laissé aller à en reprendre : « Monsieur, dit-il à son maître d'hôtel Dunan, vous voyez bien que vous me faites
(Cliché iXeui'dein.)
NAPOLÉON ET SES NEVEUX SUR 1,A TERRASSE DE SAINT-CLOUD, PAR DUCIS (Musée (le Versailles).,
trop manger, je n'aime pas cela. Cela m'incommode. Je veux qu'on ne me serve que deux plats. »
Parfois, moins absorbé, Napoléon éprouvait le besoin de fermer son cabinet, comme il le disait en souriant. Rien alors n'égalait la douce gaieté et le charme de sa conversation. Ses expressions étaient rapides, positives et pittoresques. Napoléon déjeunait presque toujours seul, sauf des exceptions qu'on pourrait compter, jamais Joséphine ne déjeuna avec lui. Entre son second mariage et les couches de Marie-Louise, l'Empereur rompit ses habitudes solitaires, mais il y revint aussitôt après la naissance du roi de Home.
Chaque jour aux Tuileries et à Saint-Cloud, Mme de Montesquieu,
gouvernante des Enfants de France, amenait l'enfant impérial au moment du déjeuner. Il le prenait sur ses genoux, lui faisait goûter de l'eau rougie ou une goutte de jus. Si Mme de Montesquiou se récriait, l'Empereur riait aux éclats et l'enfant avec lui. Ces petites scènes bruyantes, pleines de naturel auxquelles Marie-Louise assistait parfois, ont laissé un souvenir vivacedans la mémoire des contemporains. Mais on en compterait le nombre : quelques semaines en 1813 et en 1814.
Napoléon aimait les enfants, ce n'est un doute pour personne ; il s'en amusait et s'occupait d'eux. Il l'a prouvé dans les lois où il a toujours pris leurs intérêts.
Avant la naissance du roi de Rome, c'étaient ses neveux qu'il se faisait amener à déjeuner, et l'on connaît le tableau de Ducis où il s'est fait représenter à Saint-Cloud, entouré de tous les enfants de la famille qui jouent près de lui pendant son repas. Cette distraction, cette détente que lui apporte la présence des enfants, il la recherchera non seulement à la Malmaison et à Saint-Cloud, mais même aux Tuileries. Quand le 27 février 1809, le baron Lejeune vient annoncer à l'Empereur la prise de Saragosse, il le trouve assis près d'un guéridon, tenant sur ses genoux un joli enfant de trois ans, Napoléon Charles, le fils aîné du roi Louis. Après le repas il prend du café ; l'enfant saisit la tasse, boit une gorgée; mais surpris par l'amertume de la boisson, il fait une grimace. L'Empereur en rit beaucoup et dit à son neveu : « Ah, ton éducation n'est pas encore complète puisque tu ne sais pas dissimuler. » Ce neveu-là a sa prédilection, ce qui amène des scènes de famille. Un jour, tenant l'enfant sur ses genoux, ne lui dit-il pas : « Sais-tu bien, bambin, que tu risques d'être roi un jour. — Et Achille? dit aussitôt Murât. — Ah! Achille, répondit le Consul, Achille fera un bon soldat. » C'étaient là prétexte à des jalousies terribles comme en devaient amener les préséances de rang et les titres des sœurs de l'Empereur. Un autre jour l'Empereur conte à l'enfant, avec ce talent qu'on ne lui discute pas, des histoires ou des faits de guerre : notamment l'héroïsme du jeune Casabianca mourant aux côtés de son père capitaine du vaisseau-amiral à Aboukir, et comme l'enfant comprend bien, s'attendrit au récit imagé et promet de prier Dieu pour le jeune garçon et pour son papa : « Toi aussi, un jour, dit l'Empereur attendri à son tour, tu seras un brave et bon enfant (1). » C'est son espoir, ce petit prince Louis dont la malignité de quelques-uns a voulu faire son fils. Il l'aime et le lui fait voir; mais, du reste, tous les enfants sont reçus affectueusement pendant son déjeuner. C'est Napoleone Bacciochi (2), c'est le petit Achille Murât ; c'étaient
(1) Mémoires de la Duchesse d'Abrantès.
(2) La lut,ur(3 comtesse Camerata dont le nom a été naguère évoqué dans l'Aiglon.
même le petit Léon et le petit Walewski; même le petit Roustam, fils de son mameluck, dont le babil et le tutoiement l'amusaient.
Le déjeuner était le moment de l'intimité, et les enfants n'y étaient pas seuls reçus. Les jours où il veut causer, des hommes de science ou d'art attendent dans un salon voisin, et M. de Bausset les fait entrer; ce sont d'abord les compagnons d'Egypte : le grand géomètre Monge et le chimiste Berthollet ; Costay, intendant des bâtiments de la Couronne et Denon, directeur du Musée; puis Gérard qui vient faire des croquis d'après nature, David son peintre ordinaire; Isabey le miniaturiste, dessinateur du cabinet, qui a préparé les cérémonies du Sacre; Fontaine, premier architecte, qui avait la direction des travaux de Saint- Cloud; enlin Talma, avec lequel il aimait à s'entretenir d'art dramatique.
Un jour, raconte Mme de Rémusat, il causait pendant son déjeuner avec Talma lorsqu'on lui amena le jeune Napoléon. L'Empereur prend l'enfant sur ses genoux et, au lieu de le caresser, s'amuse à le frapper légèrement : « Talma, lui dit-il, qu'est-ce que je fais là? » Talma restait embarrassé : « Vous ne le voyez pas, reprend l'Empereur, je fouette un Wo'i. »
Après différentes audiences, Napoléon rentrait dans son cabinet, recevait les ministres ou les directeurs généraux qui arrivaient avec leurs portefeuilles, ou dictait des lettres et des ordres à Méneval, à Fain, à Clarke. Et c'était ainsi tous les jours sauf le mercredi, jour du Conseil des ministres (1); sauf, en automne, les jours exceptionnels de chasse. Napoléon montait quelquefois à cheval, surtout pour donner une leçon à Marie-Louise; il chassait parfois à tir dans le parc où l'on élevait des faisans, parfois à courre dans les bois de Meudon ou de Versailles; un jour, le cerf poursuivi dans les bois de Marly sauta un muret vint se faire prendre à Marly-le-Roi devant une maison qu'avait habitée André Chénier et qui appartient aujourd'hui à M. Victorien Sardou (2). Le dimanche il y avait plus d'audiences diplomatiques et militaires et moins de travail de caljinet. Quelquefois, mais rarement, et surtout après 1810, une promenade en calèche dans les environs de Saint-Cloud interrompait le travail qui durait jusqu'à peu avant six heures.
Le diner était régulièrement servi à six heures; l'Empereur et l'Impératrice dmaient généralement seuls, excepté le dimanche où toute la famille impériale était invitée ; l'Empereur, l'Impératrice et Madame Mère étaient assis sur des
(1) Le mercredi 11 mai 1811, un accident qui aurait pu avoir les suites les plus graves arriva au dîner des ministres. A peine sortait-on de table, que la corde qui soutenait un lourd et magnifique lustre en cristaux du Mont-Cenis se rompit. La table fut brisée, le lustre aussi; par miracle, personne ne fut blessé {Mémoires de M. de Bausset).
(2) Je tiens l'anecdote de M. Sardou lui-même.
fauteuils, et les autres, rois, reines, princes ou princesses, n'avaient que des chaises meublantes. Le service était fait par les pages, secondés par les valets de chambre, les maîtres d'hôtel, les écuyers tranchants et jamais par la livrée. Le dîner, en un seul service et composé de seize plats, durait ordinairement vingt minutes. Si l'Empereur se levait avant la fin du repas, l'Impératrice faisait signe aux convives et on continuait. Quelques-uns des invités de l'Empereur avaient peine à habituer leur estomac à cette rapidité vertigineuse. Le prince Eugène, lorsqu'il se trouvait en France, ne manquait pas de dîner auparavant.
Dans le salon, un page présentait à l'Empereur un plateau de vermeil sur lequel étaient une tasse et un sucrier. Le chef d'office versait le café; l'Impératrice prenait la tasse de l'Empereur et la lui présentait ensuite. Il était arrivé si souvent à Napoléon d'oublier de prendre son café en temps convenable que l'impératrice Joséphine, puis Marie-Louise avaient adopté ce galant moyen de remédier à ce petit inconvénient.
Dans la soirée, après de courtes causeries avec les dames, pendant que s'organisaient des parties de whist ou de loto, l'Empereur s'éclipsait et rentrait dans son cabinet de travail. Sauf les jours de cercle, assez rares à Saint-Cloud, et les jours où il y avait spectacle, l'Empereur ne reparaissait plus. Exception doit être faite pour les mois qui suivirent le mariage de Napoléon avec Marie-Louise.
Quand le culte eut été officiellement rétabli, le Premier Consul fit dire régulièrement la messe dans la chapelle de Saint-Cloud. La manière dont les fonctionnaires plus ou moins irréligieux y furent conviés est racontée par un des agents secrets de Louis XVIll. Le premier dimanche d'octobre 1802 « tous les conseillers d'Etat et beaucoup d'autres « grands » de la République reçurent l'invitation ou, pour mieux dire, l'ordre de se trouver à Saint-Cloud, à onze heures du matin. On s'y rendit avec empressement, croyant qu'il s'agissait peut-être de quelque sénatus-consulte organique, de quelque changement dans l'État. C'était une espèce de lever du Premier Consul : il reçut tout le monde in fiorchï dans la galerie. Tout à coup les portes de la chapelle s'ouvrirent, la musique consulaire se fit entendre et les courtisans, athées ou non, suivirent leur maître à la messe ». Après la messe il y eut conseil et c'est là, assure-t-on, qu'il fut pour la première fois question de donner aux ministres républicains le titre d'Excellence (I ) . A cette époque aussi on parlait de donner à Mme Bonaparte des dames du palais; les quatre premières, Mmes de Luçay, de Talhouet, de Lauriston et de Rémusat, furent nommées le mois suivant.
(i) Relations secrètes des Agents de Louis XVIII, Ed. Remacle, Pion, 1899.
HISTOIRE DU PALAIS DE SAIiNT-CLOUD.
BAPTÊMES. — FÊTES D'AUSTEULITZ
Peu après le Concordat, Bonaparte tint pour la première fois des enfants sur les fonts baptismaux avec quelque solennité. Ce fut d'abord le fils aîné du général Lannes, puis la tîlle aînée du général Junot. Le cardinal Caprara vint
baptiser ces enfants dans la chapelle du château restaurée.
Plus tard, en 1805, le baptême du tils aîné de la reine Hortense et du roi de Hollande eut également lieu dans la galerie d'Apollon convertie en chapelle. Napoléon, nous l'avons dit, chérissait cet enfant auquel il destinait la couronne impériale ; aussi voulut-il donner le plus grand éclat à cette cérémonie que présida le pape Pie VU.
Huit voitures impériales conduisaient le souverain pontife et son cortège. L'Empereur était entouré de toute sa famille, des grands corps de l'État, des ministres, des grands-officiers, des maréchaux, de toute sa maison militaire et civile, et la cérémonie fut célébrée avec la pompe la plus solennelle.
Après la cérémonie religieuse, après le dîner servi magnifiquement au palais des réjouissances furent données dans le parc. Le soir, l'Empereur et les princesses traversèrent l'Orangerie éclairée en feux de couleur pour se rendre au théâtre. Les principaux acteurs de la Comédie-Française y jouaient Athalie avec des choeurs exécutés par les artistes de l'Académie de musique. Le spectacle fut suivi du cercle.
Pendant toute la journée, le parc de Saint-Cloud avait été ouvert au public; les^ eaux avaient joué ; des spectacles forains et autres divertissements « avaient été offerts à l'affluence considérable des citoyens ». La route de Paris était couverte de voitures et de piétons et semblait être devenue une longue prome-
LE BAPTKMi; DE NAPOLEON LOUIS liONAI'AUTE 18Ua.
D'apri's une gravure du Icmps (Carnavalet). Ciielié de la Maison l'Ion.
nade. Le soir, il y eut feu d'artifice et les jardins furent brillamment illuminés : « Jusqu'à une heure avancée, dit, en terminant, la longue relation officielle, le palais et le parc furent remplis du bruit des orchestres, des chants et des éclats de la gaieté populaire. »
En 1806, il y eut des réjouissances particulières pour fêter la victoire d'Austerlitz. La ville de Saint-Cloud voulut personnellement témoigner sa joie. « A notre retour de cette glorieuse campagne, raconte Constant, la commune de Saint-Cloud, si favorisée par le séjour de la cour, avait décidé qu'elle se distinguerait dans cette circonstance et s'efforcerait de prouver tout son amour pour l'Empereur. »
Le maire de Saint-Cloud était M. Barré, homme d'une instruction parfaite et d'ane grande bonté : Napoléon l'estimait particulièrement et aimait à s'entretenir avec lui... M. Barré fit élever un arc de triomphe simple, mais noble et de bon goût,
au bas de l'avenue qui conduit au palais ; on le décora de l'inscription suivante
RENTRÉE DE iSAPOLÉON EN 1806.
Collection de M. Gtirnier (Cliché Maindron)
a son souverain chéri, La plus heureuse des communes.
Le soir où on attendait l'Empereur, M. le maire et ses adjoints, avec la harangue obligée, passèrent une partie de la nuit au pied du monument. M. Barré, qui était vieux et valétudinaire, se retira, mais non sans avoir placé en sentinelle un de ses administrés' qui devait l'aller prévenir de la venue du premier
courrier. On fit poser une échelle en travers de l'arc de triomphe pour que pér-
dG2 HISTOIRE DU PALAIS DE SAINT-CLOUD.
sonne n'y pût passer avant Sa Majesté. Malheureusement l'argus municipal vint à s'endormir; l'Empereur arrive sur le matin et passe à côté de l'arc de triomphe en riant beaucoup de l'obstacle qui l'empêchait de jouir de l'honneur insigne que lui avaient préparé les bons habitants de Saint-Cloiid. — Le jour même de l'événement on fit courir dans le palais un petit dessin représentant les autorités endormies auprès du monument. On n\avait eu garde d'oublier l'échelle qui barrait le passage; on lisait au-dessous '< Varc barré », par allusion au nom du maire. Quant à l'inscription, on l'avait travestie de cette manière :
a son souverain chéri, La plus dormeuse des communes.
Leurs Majestés s'amusèrent beaucoup de cette plaisanterie.