LES DEUX ROIS. — LE MEURTHE DE HENRI III
D'après une estampe allemande de l'époque. (Bib. nationale).
Lorsque le trouble qui suivit l'assassinat se fut un peu dissipé, on plaça le roi sur un lit. Ses chirurgiens et médecins accoururent aussitôt; c'étaient Lefèvre
d'Orthoman, Pigré, Héreand, Lavernet, d'Amboise, Legendre, Leudelon, et le premier chirurgien du Portail. Ils trouvèrent une plaie longue d'un pouce et large d'un doigt, par laquelle une portion de l'intestin iléon était sortie de la grosseur du poing. D'abord la blessure ne parut pas très grave. La partie de l'intestin que l'on voyait n'était nullement offensée ; mais après la pose du premier appareil, le Hoi éprouva une profonde douleur dans sa plaie, d'où s'échappa un sang noir et coagulé; une sueur froide couvrit son corps, les extrémités devinrent glaciales, et, le pouls diminuant et se retirant, la vie sembla près de s'exhaler. Alarmés par ces accidents, les médecins revinrent sur leur première opinion et jugèrent alors que les jours du Roi étaient en très grand péril. Du Portail, « homme de diagnostic prompt », ayant sondé la blessure, dit en latin à ses confrères Pigré et Lefèvre qu'il croyait que l'intestin était percé.
Quand la crise fut passée, Henri 111 commanda à son premier chirurgien de lui faire connaître son état, sans déguisement, «afin de n'être pas surpris par la mort avant d'avoir eu recours aux remèdes de l'âme ». Du Portail répondit que ses confrères et lui n'étaient nullement inquiets, et qu'ils espéraient, avec l'aide de Dieu, que dans dix jours au plus tard il monterait à cheval. Cette réponse « donna au Roi une grande assurance et causa une joie très vive à ses bons serviteurs » ; à midi elle était connue de toute l'armée, qui répétait que la blessure de Sa Majesté était légère et que la guérison serait très prompte. Néanmoins, le sentiment intime des chirurgiens et médecins n'avait pas varié. En même temps que du Portail rassurait publiquement Henri HI et sa cour, il disait à voix basse au comte d'Auvergne, à qui il était particulièrement dévoué : «Maître, songez à vous, car je ne vois pas que l'on puisse sauver le Roi.» Cependant une foule de seigneurs entouraient le lit du monarque qui leur racontait, d'une voix ferme et sonore, jusqu'aux moindres circonstances de l'assassinat. 11 manda ensuite les secrétaires de l'État et leur ordonna d'écrire, dans tout le royaume, des lettres aux gouverneurs pour les informer de l'événement et les exhorter à ne point s'en effrayer, parce que sous peu de jours il serait en état de monter à cheval. Puis il écrivit lui-même à Louise de Vaudemont, sa femme, une lettre qui atteste quelle était sa confiance personnelle dans un rétablissement prochain. On y lit ce passage : « Dieu, qui est le protecteur des rois, et qui n'a pas voulu que son très humble serviteur perdît la vie sous la révérence qu'il apporte à l'habit de ceux qui se disent voués à son service, me l'a conservée par sa sainte grâce, et tellement détourné le coup que, grâce à Dieu, ce n'est rien, et que j'espère, dans peu de jours, recouvrer ma santé... Ce dont j'ai bien voulu vous
advertir aussitôt, afin que vous ne soyez pas en peine pour les bruits que Ton pourra faire courir au contraire. »
Tandis que, suivant l'ordre du Uoi, on dressait un autel en face de son lit pour laccomplissement de ses devoirs religieux, Henri de Navarre parut accompagné de Rosny. Henri III le reçut de la manière la plus affectueuse; il lui remit le commandement en chef de l'armée, lui enjoignant de poursuivre avec une extrême vigueur le siège de Paris. Comme le prince, en larmes, restait à genoux auprès du lit du blessé, le P»oi le lit relever, l'embrassa en lui disant : « Mon frère, si Dieu dispose de moi, je vous laisse la couronne de France comme à mon légitime successeur. » Puis, ayant fait approcher tous les seigneurs présents, il leur ordonna, s'il succombait, de reconnaître Henri de Bourbon pour leur souverain. Le prince sortit pour exécuter les ordres du Roi, et, à Saint-Cloud même, il présida un conseil où des mesures furent arrêtées pour prévenir une surprise de la part des ligueurs.
Le roi de Navarre, sur la foi du premier rapport des médecins, n'avait pas cru la blessure mortelle, comme on peut en juger par cette lettre qu'il écrivait à M. de Souvré, son ami :
« Monsieur de Souvré, la prospérité des affaires du roy, après la reddition de Pontoise et la prise du pont de Saint-Cloud, que les ligueurs ont quicté laschement, a bien cuidé estre changée par le plus malheureux acte qui fut jamais commis; mais Dieu a préservé Sa Majesté miraculeusement, pour rendre, comme je crois, ses ennemis plus coupables et en advancer la ruine. La résolution de cest hypocrite caphard s'est exécutée; le coup s'est donné; mais il n'a pas porté coup comme il espéroit : tellement que nous sommes asseurés de la guérison. Vous pouvez penser quel ennui ce nous a esté, du commencement. J'estoisprès les fauxbourgs Saint-Germain quand le Roi m'a mandé que je le vinsse treuver. Estant arrivé, il m'a commandé de tenir le conseil. Cestacte, au reste, nous a tous redoublé le courage et le désir de le venger surlateste de ses ennemys, qui, voyant leur desseing n'avoir réussi à leur gré, en crèveront dedespit et sentiront bien tost l'horreur de leur jugement. Tenez touttes choses dans vostre gouvernement en estât qu'il n'y arrive aulcune altercation; vous ayant bien voulu escrire laprésente pour vous tesmoignerque Sa Majesté esthors de danger, etque dans sixjourselle pourra monter à cheval. Asseurez,vousaussi, Monsieur de Souvré, de mon amitié, et croyez que je suis
<( Votre plus affectionné et meilleur amy,
' « Henry.
« A Saint-Cloud, ce premier d'Aoust.
« P. S. — L'advis que j'ay eu de la disposition du Roy, depuis la présente escripte, me fait maintenant changer de style, estans les chirurgiens en grand doubte de sa guérison. S'il en advient faulte (que Dieu ne veuille !) je te prie, mon amy, de me vouloir estre tel que je me suis toujours promis.
« Je m'asseure qu'un bon cueur n'aymera jamais la Ligue, ayant faict un si malheureux acte (1). »
Pendant ce temps, dans la chambre du Roi, la messe était commencée; le chapelain du cabinet, l'abbé de Boulogne, officiait. A l'élévation, le Roi, les larmes aux yeux, proféra à haute voix ces paroles : « Seigneur Dieu, si tu connais que ma vie soit utile et profitable à mon peuple et à mon Etat, que tu as mis en ma charge, conserve-moi et me prolonge mes jours; sinon, mon Dieu, prends mon corps et sauve mon âme et la mets en ton paradis. Ta volonté soit faitj3 ! » Il récita VO saluiàris hostia.
Après la messe, les douleurs qui s'étaient assoupies depuis la crise du matin recommencèrent plus aiguës. Les chirurgiens firent une expérience et acquirent la certitude que l'intestin était évidemment percé. Henri 111 lui-même eut alors un avertissement intérieur de la gravité de sa blessure et, pressentant sa fin prochaine, il voulut revoir encore une fois Henri de Navarre. Le prince revint en hâte de Meudon à Saint-Cloud. Henri lll lui tendant la main : « Vous voyez, lui dit-il, comme vos ennemis et les miens m'ont traité ; il faut que vous preniez garde qu'ils ne vous en fassent autant. »
Les chroniques du temps sont remplies de discours qu'aurait alors prononcés Henri III mourant. On peut deviner le sens de ses paroles : appel à la concorde; recommandation aux seigneurs de soutenir la religion et de s'appuyer, catholiques aussi bien que protestants, sur le souverain appelé au trône.
Le Roi fît approcher de nouveau Henri de Navarre, l'embrassa encore et lui donna sa bénédiction. Puis, sur un nouveau commandement de Henri lil, les princes, seigneurs et officiers de la couronne mirent un genou en terre, et jurèrent fidélité et obéissance au chef de la maison de Bourbon « lorsqu'il aurait plù à Dieu de faire sa volonté du Roi ». Après cette pénible cérémonie, le malade, fatigué, témoigna le désir de se reposer, et congédia le prince avec ces paroles, les dernières qu'il lui ait adressées : « Mon frère, allez visiter tous les quartiers ; votre présence y est nécessaire, et commandez à la Trémouille d'être sur ses gardes, car la nouvelle de ma blessure donnera de l'audace aux ennemis qui voudront entreprendre quelque chose. » Il ordonna à Sancy d'aller au quar-
(1) Letlres de Henri IV, Recueil Xivrey.
lier des Suisses, et au maréchal d'Aumont à celui des Allemands, « pour les obliger, en cas qu'il vînt faute de lui, à demeurer fermes dans le party, et à suivre la fortune du roy, son successeur ».
Henri de Navarre se retira et, après s'être assuré que partout l'armée était prête à repousser les ligueurs, il regagna Meudon, suivi de Rosny.
Dans la chambre du Roi étaient demeurés seuls les aumôniers et officiers de la maison, auxquels il ne parla que de Dieu pendant le reste du jour. Comme il venait de terminer sa confession, l'abbé de Boulogne lui dit que le pape avait envoyé une monition sur ce qui s'était passé dernièrement aux É(ats de Blois, et qu'il ne pouvait lui donner l'absolution, si Elle refusait de satisfaire Sa Sainteté. Il s'agissait de la liberté du cardinal de Bourbon et de celle de l'archevêque de Lyon, exigées dans la bulle d'excommunication de Sixte-Quint. Henri III répondit qu'il était le premier fils de l'Église catholique, apostolique et romaine, et que voulant vivre et mourir tel il satisferait Sa Sainteté en ce qu'elle désirait de lui. Sur cette déclaration, son chapelain lui administra l'absolution.
Le soir, de violentes tranchées se déclarèrent et allèrent en augmentant jusqu'à onze heures où le malade parut s'endormir. C'était l'affaissement de ses forces. A minuit, la nature fit un dernier effort et suspendit un moment l'agonie commençante. Le Roi dit au comte d'Auvergne de faire venir l'abbé de Boulogne, et il ordonna que l'on ouvrit toutes les portes de sa chambre et que l'on laissât entrer la noblesse. La consternation était sur toutes les figures ; les favoris pleuraient à la fois leur maître et la perte de leur faveur. Le comte d'Auvergne et le duc d'Epernon paraissaient surtout en proie à une douleur violente et ne pouvaient modérer leurs sanglots.
Henri III eut encore la force de parler à ceux qui l'entouraient dans un langage plein de noblesse et de philosophie chrétienne, puis il retomba dans l'agonie ; et depuis le mal marcha avec une rapidité si effrayante que les cérémonies de l'extrême-onction parurent trop longues au malade lui-même, qui ordonna à son chapelain d'aller prendre le précieux corps de Jésus-Christ : « Car je juge, ajouta-t-il, que l'heure est venue que Dieu veut faire sa volonté de moi. » Il déclara qu'il mourait en la religion catholique, apostolique et romaine; récita Vin manus tuas, Domine... et le Miserere. Avant la fin de ce psaume, l'abbé de Boulogne l'interrompit en lui disant : « Sire, puisque vous désirez que Dieu vous pardonne, il faut premièrement pardonner à vos ennemis. — Oui je leur pardonne de bon cœur. — Mais, sire, pardonnez-vous à ceux qui ont pourchassé votre blessure? — Je leur pardonne aussi, et je prie Dieu de vouloir bien leur pardonner leurs fautes comme je désire qu'il pardonne les miennes. » La voix
du Roi s'affaihlissant de minute en minute, l'abbé de Boulogne lui donna l'absolution, après une dernière confession que l'état du malade obligea d'abréger. Bientôt le Roi perdit la parole et la vue et rendit le dernier soupir en faisant un signe de croix. On ne saurait le nier : Henri 111 avait fort mal vécu, mais il sut chrétiennement et noblement mourir.
On a aussitôt prévenu Henri de Navarre à Meudon; toujours accompagné de
Le deparr du Roy de Nauare, du bourg , S. Clou&Ia conduite du corps de Hanry de Vallois
àpoilTy Accomp,igntdu diTtfpe'C Depernon Du gjflz & de Luchint & leurs allies
L'hommeiquelquegrandeurquilpuilTcparucnir! Las.' nousie voyodsbien ! Entre nous Depcrnoni Combien ccfte grand' trouppe armée furicufe,
Soit par leffort des Armes .ou par fucclTion, Du ga(h,& de Larchant.aU Mort dun tel Roy, Par laquelle erperoit, foubi boulleverfct Paris,
De mourir chacun tout , il luy faultfouucnir: Qui tant fc promenoir, d'cneucrnoftrcnom. L'accompagnant fera, gtandcmantdoulloureufe.'
Et qocfubiil M cft, à Puirefatlion- Nous ne luy fcJoriôs moins, Quapreflcrvngcharoy En pleurs fe (ont changes Leutsdefefpercj Ris,
Parquoy durant Ictcmps. Dvne tant btiefuc vie, Et tous les o fîicicrs, le conduire à Poilly, Et ce Roy Niuartoisqu" le maincà Lompiegnc,
A employcties Ansàbienfiireaytenuic. AuecDueil, Pleurs, et Larmes.aynslcccruntanry Preincexcmplefut luy qu'alnfincluyenpteigne.
A Pitis pai Riand Gucrard, & NicoLupreuoft.Dcincuiant rue Montorgucilau boa Paft.-ut-
D'après une estampe de la Bib. nalionale.
son fidèle Rosny, il accourt à Saint-Cloud. A son arrivée, on dit à Henri que le Roi se portait bien ; mais k peine les protestants avaient-ils fait quelques pas qu'ils entendirent un qui criait : « Ah, mon Dieu! nous sommes tous perdus. »
Le prince l'appela et lui demanda la cause de sa frayeur : « Ah I répondit cet homme, le Roy est mort. » Henri se rendit à la maison de Gondi, où Henri IH venait d'expirer. Il allait y entrer lorsque la garde écossaise se jeta à ses pieds en s'écriant : « Sire, vous êtes à présent nostre roi et nostre maître. » Ensuite se présentèrent, pour saluer le nouveau Roi, Armand de Gontaut, maréchal de Biron; Roger de Saint-Lary, seigneur de Bellegarde, grand écuyer de France;
François d'O, gouverneur de Paris, surintendant des finances; Joachim de Château-Vieux, Jean, duc d'Aumont, maréchal de France; de Givry, d'IIumières, d'Ampierre et heaucoup d'autres seigneurs.
Henri de Bourbon s établit à Saint-Cloud; mais, ne voulant pas habiter le lieu où avait été assassiné son beau-frère, il s'installa dans la maison du Tillet comme roi de France et de Navarre. 11 prit le deuil cl, suivant la coutume des rois de France, fit tendre ses appartements en violet. L'état de ses finances était tel qu'on fut obligé d'enlever de la maison de Gondi les tapisseries et ameublements qui avaient servi à Henri HI pour le deuil de Catherine de Médicis, et de les transporter à la maison du Tillet (1).
De là, Henri IV envoya Rosny au quartier du maréchal d'Aumont avec ordre d'annoncer l'événement aux troupes et de demander au maréchal en particulier d'agir sur la noblesse. Le Roi expédia des lettres de déclaration aux gouverneurs des villes et provinces du royaume promettant à ses sujets de conserver la religion catholique, de soulager ses peuples et de maintenir la noblesse en ses privilèges de franchise. Puis, des émissaires furent dépêchés en Allemagne, en Angleterre, en Suisse et à Venise, pour annoncer son avènement au trône ; enfin dans la maison du Tillet il rendit sur l'avis de son conseil, après avoir oui le rapport du sieur de Richelieu, un arrêt ordonnant que le corps de Jacques Clément, après avoir été tiré à quatre chevaux, serait brûlé et ses cendres jetées dans la rivière « à ce qu'il n'en soit à l'avenir aucune mémoire (2)» . Cet arrêt fut exécuté sur la place de l'église collégiale de Saint-Cloud, en présence du sieur Duplessis, grand prévôt.
Le même jour, 2 août, on apprenait, à Paris, la mort du Roi. On sait l'effet produit par cette nouvelle, la joie exubérante des ligueurs. M'" de Montpensier embrassant celui qui lui apprenait la nouvelle, et s'écriant dans le délire de sa haine satisfaite : « Ha! mon ami, soyez le bienvenu; mais il est vrai au moins? ce méchant, ce perfide, ce tyran est-il mort? Dieu, que vous me faites aise ! je ne suis marrie que d'une chose, c'est qu'il n'ait su, avant de mourir, que c'est moi qui l'ai fait faire. » La princesse monte en carrosse avec sa mère, et crie dans les rues : « Mes amis, bonnes nouvelles, le tyran est mort », tandis que son frère, Mayenne, le chef de la Ligue, assiste à des orgies oû le fanatisme religieux se porte à d'invraisemblables excès. Faut-il rappeler certains libelles oû l'assassin était loué comme un martyr ; son effigie exposée sur les autels à la vénération publique; la proposition de lui ériger une statue
(1) De Thou, — Jo?/)'«aZ de l'EsToiLE. — iUey//o//'e,s do Sully. Archives de Seine-et-Oise.
dans l'église Notre-Dame; sa mère pensionnée par Mayenne; enfin l'éloge du régicide prononcé en plein consistoire par le pape Sixte-Quint ! Ce sont là saturnales de l'histoire qu'on ne saurait expliquer : des joies populaires, tumul-