‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 42 sur 91 · FÊTE EN L'HONNEUR DU ROI DE ROME · texte numérisé non relu

FÊTE EN L'HONNEUR DU ROI DE ROME

L'année suivante, Saint-Cloud eut sa grande part dans les réjouissances publiques données en l'honneur du baptême du roi de Rome. Aux vivats de Notre-Dame et de l'Hôtel de ville répondait, le 23 juin, la fête orientale sans seconde donnée dans le parc de Saint-Cloud.

Napoléon et Marie-Louise arrivés à six heures du soir se promenèrent en calèche à la grande joie de la foule et furent acclamés.

L'Orangerie était ornée de tapisseries des Gobelins; des temples et des kiosques s'élevaient dans les bosquets. A l'entrée de la nuit, six chaloupes illuminées et montées par des marins de la garde lancèrent des pièces d'artifice

dont la Seine reflétait les feux multicolores. Sur les belles lignes du parc, sur les terrasses, au-dessus du palais, les illuminations commençaient à se dessiner. C'était un spectacle féerique : « On eût dit, rapporte un témoin, une forêt enchantée; chaque arbre semblait avoir été métamorphosé en bouquet de diamants, en girandole de pierreries ; les cascades roulaient au milieu des flammes des eaux étincelantes de mille couleurs ; le ciel était éclairé de feux qui se croisaient dans les airs avec une éblouissante rapidité; le canon de l'artillerie impériale se mêlaità cette artillerie artificielle, tandis que des orchestres animaient partout les danses et les plaisirs. »

Bals sous les quinconces, bals au bord de la Seine, bals au pavillon d'Italie (Breteuil), à la lanterne de Démosthène; représentation en plein air de la Fêle du Yïllago^ intermède composé par Etienne et mis en musique par Nicolo ; dioramas et effets d'optique qui rappelaient à Marie-Louise les souvenirs de Schoenbrunn et de Luxembourg, colonnades lumineuses ; couronnes d'étoiles jetées du haut de sa nacelle par Mme Blanchard, « l'intrépide aéronaute », rien ne manquait à cette fête unique, où tous les cœurs battaient à l'unisson ; où les cris de « Vive l'Empereur, Vive l'Impératrice, Vive le roi de Rome ! » étaient poussés par trois cent mille poitrines.

La fm de la soirée fut étrangement troublée. On venait d'illuminer en face de la grande cascade un simulacre de palais projeté pour le roi de Rome, ce palais que l'Empereur voulait élever sur les hauteurs de Chaillot et dont le bois de Boulogne aurait été le parc. Un orage qui s'était amoncelé lentement éclata brusquement sur la foule innombrable. Autour du château, il y avait des députations de toutes les grandes villes de l'Empire qui s'étendait de Rome à Cuxhaven. Les femmes étaient en manteaux de soie brodés, les hommes en riches habits de velours. Napoléon, qui se tenait en ce moment sur la porte du salon donnant sur le jardin, dit au maire de Lyon : « Monsieur le maire, je vais faire gagner vos manufactures. » Et cela dit, il resta debout au milieu de la porte. Les courtisans faisaient bonne tîgure et recevaient l'ondée en riant. Sans doute quelques-uns auraient pu dire que, comme la pluie de Marly, la pluie de Saint-Cloud ne mouillait pas.

Personne naturellement n'avait de parapluie ; le prince Aldobrandini, écuyer de l'Impératrice, en ayant trouvé un, put aller au devant de Marie-Louise et la conduire au palais. M. de Rémusat aussi a pu se procurer l'objet protecteur, et, pendant une heure, ce sont des allées et venues pour ramener le plus de dames possible dans l'intérieur des appartements. Bientôt l'ondée dégénère en déluge avec tonnerre et bourrasque. Dans le bas du parc, on

n'attendil pas sous les arbres que l'orage fiit terminé, et ce fut un sauve-quipeut général. Toilettes et uniformes perdus et fête gâtée, tel fut le souvenir de tous dans le peuple comme à la cour, ou chez les fonctionnaires militaires et civils. Les mauvais prophètes qui avaient tiré de funestes augures du désordre occasionné par le feu au bal du prince de Schwarzemberg, ne manquèrent pas de renouveler leurs sinistres prédictions devant cet orage intempestif : les éléments déchaînés conspiraient la chute de l'Empire... L'étoile de Napoléon, après avoir brillé comme cette fête d'un moment, disparaîtrait comme elle dans une tempête (1).

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