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LA COUR D HONNEUR DU PALAIS DE SAINT-CLOUD

Gravure anonyme. (Bib. nationale).

dont la première représentation eut lieu, en juin 1810, à Saint-Cloud, furent fort peu goûtés de Napoléon, qui dans les préliminaires de l'assassinat du duc de Guise vit des allusions à l'enlèvement et au meurtre du duc d'Enghien.

Il s'était montré très impatient pendant la représentation et défendit que la pièce fût jouée à Paris (1),

Jouslin de la Salle, dans ses Souvenirs sur le Théâtre-Français, raconte une amusante anecdote : « Un soir, la Comédie-Française avait joué le Misant/uv^ie et

(1) Détails racontés par Roger, auteur de Caroline et l'Auocat, témoin oculaire. — Muret, l'Histoire par le théâtre.

HISTOIRE DU PALAIS DE SÂINT-GLOUD.

Louise Contât s'y était montrée dans tout son éclat. Après le spectacle, la célèbre comédienne fut admise auprès de l'Impératrice. Celle-ci la reçut avec bonté, rappelant les jours sombres de la Terreur où elles avaient été emprisonnées ensemble ; elle se plaignit doucement de l'abandon de l'actrice et finalement l'engagea à déjeuner avec elle le lendemain matin. Au contraire de l'Empereur, Joséphine aimait en effet à recevoir ses familiers à déjeuner. Dès que Contât fut partie, la vicomtesse de la Rochefoucauld, dame d'honneur, restée seule avec l'Impératrice, crut devoir lui faire observer que cette invitation, en dehors de toutes les règles de l'étiquette, pourrait peut-être déplaire à l'Empereur. « — Que faire ? répond Joséphine fort embarrassée.

« — Je ne vois qu'un moyen de tout réparer, mais il faut que Votre Majesté se fasse malade.

'( Et, le lendemain, Mme de La Rochefoucauld prévenait Mlle Contât, à son arrivée, de l'indisposition de l'Impératrice qu'une forte migraine forçait à garder le lit, ajoutant que Sa Majesté avait bien voulu la désigner pour la remplacer, etque le déjeuner les attendait. ■

« Mlle Contât, qui avait tout deviné, s'excusa le plus gracieusement du monde. Il avait été, en effet, question d'un déjeuner qu'elle avait oublié ; elle n'était venue que pour avoir des nouvelles de Sa Majesté. Ne pouvant elle-même présenter ses hommages, elle priait Mme de La Rochefoucauld d'être auprès d'elle l'interprète de ses respectueux sentiments. Mlle Contât remonta en calèche pour retourner à Paris. Napoléon revenait à Saint-Cloud lorsque, sur la route, il reconnaît Mlle Contât et fait arrêter sa voiture.

« — Je croyais. Madame, que vous déjeuniez ce matin avec l'Impératrice ?

« — Sa Majesté n'ignore pas que la santé. . .

« — C'est juste, dit Napoléon en souriant. Mais vous étiez venue pour déjeuner avec l'Impératrice, et vous déjeunerez avec l'Empereur.

« Un instant après, Napoléon rentrait au palais avec Mlle Contât qu'il présentait à sa femme. La migraine avait disparu. L'Empereur se trouvait dans un de ses rares moments d'abandon. Mlle Contât était éblouissante d'esprit et de gaieté ; le déjeuner fut charmant. De ce jour, l'Impératrice ne cessa pas de voir Mlle Contât.

« Quand, à son arrivée à la Malmaison où Joséphine la recevait en compagnie seulement de Mme de la Rochefoucauld, la captive de Sainte-Pélagie la saluait, en lui demandant des nouvelles de Sa Majesté, Joséphine lui répondait aussitôt avec ce ton de voix si touchant :

« — Ah ! Louise, laissez-moi donc oublier ici que je suis impératrice....

« Mais les royautés passent vite. Quelques années plus tard, la pauvre Impératrice était sans couronne, et Mlle Contât avait abdiqué le sceptre de la comédie.

« Par une étrange prédestination la mort devait frapper le même jour ces deux souveraines, qui avaient souffert ensemble et régné en même temps à Paris, l'une par le prestige de la gloire, l'autre par l'éclat du talent (1). »

Cette même année 1810, la comtesse Potocka Wonsowicz, née Tyszkiewicz, qui a connu l'Empereur en Pologne et a été appréciée de lui, a reçu une invitation à dîner à Saint-Cloud. Cette journée occupe une grande place dans ses Soavenirs; aussi la conte-t-elle avec détails. Elle a été reçue par la duchesse de Montebello dont la politesse un peu froide ne laisse pas que de l'embarrasser.

L'Impératrice suivie d'une dame d'atour entra à six heures, vêtue très simplement d'une robe blanche bordée d'un ruban noir à cause d'un deuil de cour (la mort du prince royal de Suède). La princesse Borghèse arriva, peu après, suivie de l'Empereur, du duc de Wiirtzbourg, oncle de l'Impératrice ; M. de Montalivet, ministre de l'intérieur, et une dame du palais étaient les seules personnes présentes.

Une courte promenade en voiture dans le parc précéda le diner. L'Empereur et l'Impératrice montèrent dans une calèche attelée à l'anglaise de six magnifiques chevaux bais avec trois jockeys en livrée vert et or. La suite se plaça dans une corbeille à six places entièrement découverte. On parcourut ainsi pendant une demi-heure toutes les allées du parc toujours au grand trot.

Aux tournants des chemins se trouvaient des individus qui, leurs requêtes à la main, s'apprêtaient à les jeter dans la calèche de l'Empereur, sur un signe qu'il leur fait. La comtesse Potocka qui, n'ayant pas de chapeau, pas plus que les autres dames, se trouvait exposée au soleil et à la poussière et apprécie peu ces promenades rapides sans objet, nous explique du moins pourquoi l'Empereur y avait goût. « Au moment où la calèche s'arrêta la banquette du devant se trouva encombrée de placets. Le chambellan de service reçut l'ordre de les remettre au secrétaire des commandements. J'ai appris depuis que, tous les matins. Napoléon se faisait lire un résumé des sollicitations présentées la veille et dictait lui-même les réponses. »

Au retour de la promenade, Marie-Louise, au signe de l'Empereur, prit le bras de son oncle et on passa dans la salle à manger, c'est-à-dire tous excepté la duchesse de Montebello et la dame d'atour qui, à la grande surprise de la

(1) SoTivcnirs de Jouslin do la Salle, Carnet hlslorique et littéraire. 1899.

comtesse, se rendirent dans un autre salon où une table de trente couverts était présidée par le grand maréchal Duroc. « La table de l'Kmpereur avait la forme d'un carré long. L'Impératrice et son oncle, personnages occupaient Lin des côtés. Napoléon, vis-à-vis d'eux, se trouvait entre deux places vides; la princesse Borghè&e et moi nous étions à un des bouts du carré et M. de Montalivet à l'autre... • ■ . '

<( Onélaità la fin du mois de juin, il faisait grand jour, le soleil dardait ses rayons au travers du feuillage; mais en dépit de tout cela, les candélabres étaient tous allumés et les fenêtres ouvertes. Ce double jour produisait un effet fort agréable. C'était là une bizarre fantaisie ; l'on m'a assuré que jamais l'Empereur ne dînait autrement. Un page se tenait derrière sa chaise, une serviette à la main ; ce page faisait mine de présenter une assiette, mais Napoléon ne le souffrait pas, un officier de bouche remplissait cet office. »

La comtesse Po tocka entre alors dans quelques détails sur le service qui se faisait avec une extrême célérité : « On l'eut dit confié à des sylphes tant le silence était grand. »

Marie-Louise était fort occupée des plats qu'on lui présentait, n'en refusait aucun et paraissait contrariée de la promptitude avec laquelle ils se succédaient. Napoléon mangeait peu et très vite. Au milieu du dîner on apporta sur une assiette plate des artichauts à /a poivrade. II se mit à rire et en offrit à ses hôtes, « faisant un grand éloge de ce plat d'anachorète ». Comme personne ne semblait disposé à en goûter, il fit poser l'assiette devant lui et n'en laissa rien.

A la fin du dîner l'Empereur, rompant le silence, interpella M. de Montalivet sur les travaux entrepris au château de Versailles qu'on commençait à restaurer. .

c( Je veux, dit-il, amuser les Parisiens comme au temps passé. Il faut que les eaux jouent tous les dimanches. Mais est-il vrai que sous Louis XVI ce divertissement coûtait chaque fois cent mille francs? »

Sur la réponse affirmative du ministre : « C'est beaucoup, s'écria Napoléon pour aller regarder des cascades. Eh bien ! si je refuse ce plaisir aux badauds de Paris qui tiennent à s'amuser plus qu'à toute autre chose, ils n'auront pas le bon sens de comprendre que c'est pour faire un meilleur usage d'une somme aussi considérable. »

On allait se lever de table lorsqu'un chambellan vint prévenir l'Empereur que le vice-roi d'Italie l'attendait dans le jardin. Il se leva précipitamment sans laisser à Marie-Louise le temps d'achever ses glaces, ce qui la contraria visiblement.

Par les fenêtres ouvertes on voyait le prince Eugène se promener avec une extrême agitation. Dès que l'Empereur l'eut rejoint, ce furent de grands gestes

LES ADIKUX DE INAPOLÉO!N A SON EILS, 1813.

D'après le taWeaii de Johann Rauh- (Vienne) ,

et des exclamations bruyantes. Ôn sut bientôt quelle avait été la cause de cet orage : le vice-roi était chargé par son beau-frère, le roi de Hollande, d'apprendre

à l'Empereur sa renGîiciation au trône; il venait d'accomplir cette mission et s'était efforcé d'excuser son beau-frère.

Peu après, l'Empereur rentra au salon, sévère mais calme. 11 organisa avec M. de Montalivet un départ pour le lendemain à cinq heures du matin pour Trianon et eut peine à résister aux prières de Marie-Louise qui le suppliait de l'emmener. 11 objectait son état de grossesse qui devait lui faire éviter toute fatigue. L'Impératrice insistait, elle câlinait son époux dans l'espoir d'obtenir ce qu'elle désirait et lui posa même la main sur l'épaule. La familiarité ne plut pas à. Napoléon qui ôta doucement la main de sa jeune femme, non pourtant sans l'avoir serrée affectueusement.

Peu après, l'Empereur et la cour se rendirent à la salle de spectacle où Talma jouait Hector de Luce de Lancival. Mme Potocka laisse, à ce propos, libre cours à son admiration pour le grand tragédien (I ) : « C'était bien le triomphe de cet admirable acteur, qui joignait à la beauté de l'organe la noblesse des poses et des gestes et une rare régularité des traits. Lorsqu'il ceignait sa tête de la couronne de laurier, on eût dit un triomphateur antique allant prendre place dans un char traîné par des esclaves. On oubliait l'acteur, on ne songeait qu'au héros. Ce qu'il y avait d'extraordinaire, c'était sa grande ressemblance avec Napoléon, principalement de profil. On eût dit deux frères; le regard seul différait : l'un était profond, l'autre d'une gravité affectée. »

On était venu en foule de Paris à cette représentation. La salle n'étant pas grande, on faisait mille intrigues pour obtenir une place. L'Empereur lui-même disposait des loges ; les billets de parterre et ceux des galeries étaient distribués par les grands officiers de la couronne. Le billet de la comtesse Potocka lui donnait entrée dans la loge des ministres étrangers, placée tout à côté de la loge impériale. De la sorte, « on jouissait à la fois de deux spectacles intéressants ».

L'Empereur semblait content de la représentation et, par moments, aurait voulu faire partager, sinon son enthousiasme, du moins sa satisfaction à la jeune Impératrice, laquelle « immobile sur son fauteuil à aigles dorés laissait errer ses regards dans la salle, ne les reportant sur la scène que par courts intervalles et lorsqu'elle y était, pour ainsi dire, forcée par les applaudissements de l'Empereur )). — u Celui-ci, ajoute la narratrice, supportait avec une rare patience l'apathique indifférence de sa compagne. »

A onze heures, le spectacle était terminé, et les souverains, après avoir salué l'assistance, se retirèrent. Bientôt « la route de Paris, splendidement éclairée,

(I) On ne snnrail li'ouvcr une noie plus uilniirulive que clans les lettres adressées par Mme de Staël l'i. Talma. Lyon, juillel KSO'.I.

s'ébranla sous la course rapide des équipages de ceux qui avaient assisté à ce spectacle doublement royal, tant le jeu de Talma était admirable ».

Jusqu'à la Un de l'Empire, Saint-Cloud fut la résidence favorite des souverains pendant l'été.

Même pendant les absences de l'Empereur, même pendant les campagnes de guerre, Marie-Louise restait à Saint-Cloud avec son fils. Le petit roi y fit ses premiers pas, y prit ses premiers ébats ; on voyait tous les jours dans le parc sa petite calèche attelée de moutons blancs. C'est là qu'en 1812 Marie-Louise apprit l'audacieuse tentative du général Malet. Elle était fort tranquille dans sa chambre lorsque l'apparition d'un détachement de la Garde envoyé par le ministre de la guerre vint l'effrayer. Elle courut aussitôt en peignoir et les cheveux épars sur le balcon donnant sur la cour, et là elle reçut le premier avis d'un attentat inattendu pour elle ; mais sa consternation ne fut pas de longue durée. Elle apprit presque en même temps la fin de la conspiration [Mémoires deMéneval). A la fin de cette même année, le 17 décembre, le il/o>?/ie?</' publiait le fameux vingt-neuvième bulletin qui annonçait pour la première fois, en termes terribles, nos désastres. M.deMontalivet, le futur ministrede Louis-Philippe, alors enfant, se trouvait à Saint-Cloud avec sa mère qui était de service. 11 jouait au billard après le déjeuner avec Marie-Louise lorsque parvint la nouvelle : « Le réveil fut terrible, écrit-il dans ses Mémoires. J'assistai à ce drame. On lisait à voix basse le texte. On se passait les lettres ; les visages s'assombrissaient ; enfin je vis Marie-Louise éclater en sanglots. »

Encore une fois, après la sanglante campagne de 1813, Napoléon fera un court séjour à Saint-Cloud, mais ce sera le dernier... ,

Cette année même, Etienne faisait jouer au Théâtre-Français V Intrigante., comédie spirituelle où une veuve ambitieuse tente de déterminer son beau-frère à marier sa fille avec un grand seigneur endetté ; mais le beau-frère congédie le grand seigneur et l'Intrigante, puis marie sa fille avec celui qu'il a choisi : cette pièce qui avait subi les coups de ciseau de la censure était attendue avec impatience. Assez médiocrement jouée, elle eut peu de succès ; les acteurs s'étaient même troublés, et la représentation devint orageuse aux derniers actes.

Napoléon fit jouer YIntrigante à Saint-Cloud et en fut très mécontent. 11 fit interdire la pièce et même saisir chez les libraires. « 11 faut dire, écrira Étienne lui-même, que ce n'est pas la censure, mais Napoléon lui-même qui interdit V Intrigante.. . C'est cette comédie que Jupiter lui-même, du haut de sa loge, a frappé de ses foudres au milieu d'une représentation à Saint-Cloud. Où est le poison, où est l'attentat? »

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