LES ORDONNANCES
L'idée d'un coup d'Etat par Ordonnances qu'avait émise M. de Chantelauze fut bientôt adoptée en principe par Charles X. Ses résolutions néanmoins restaient enveloppées dans un mystère impénétrable.
Le Roi ne paraissait pas se préoccuper de ce qui s'agitait autour de lui, convaincu qu'il était que le succès tenait au secret gardé avant l'entreprise ; et se figurant n'avoir rien à craindre de la bourgeoisie depuis le licenciement de la garde nationale, il croyait que la population, prise à l'improviste, serait incapable d'une résistance quelconque.
Charles X dissimulait bien; il tenait ce talent de son grand-père Louis XV. Aux personnes qui parlaient de coup d'État, il répondait : « Je suis las de ces insinuations calomnieuses », et il ne mettait même pas les membres de la famille royale dans le secret de ses desseins.
Dans les sphères officielles le mot d'ordre était d'affecter une tranquillité absolue, ce qui amenait cette remarque de l'ambassadeur d'Angleterre : «Quand je vais au ministère des Affaires étrangères, je crois entrer dans le paradis des fous de Milton. Ces fous sont dans une situation déplorable ; mais ils se croient toujours à merveille. »
Avec une régularité parfaite, la vie de cour fonctionnait à Saint-Cloud. Le Roi, le 20 juillet, donnait des audiences, envoyait complimenter la maréchale de Bourmont dont le fils venait de mourir, chassait à tir dans le parc avec le Dauphin, tandis que le duc de Bordeaux accompagné de M. de Damas, son gouverneur, passait la journée dans le parc de Bagatelle. Tous les soirs, le Roi faisait son whist comme d'ordinaire. Le 23, on remarqua que le prince de Talleyrand, venu
lliSTUIltK Dl l'ALAIS DE SAIM'-CI.ULD.
pour présenter ses hommages à Charles X, avait été retenu pour faire sa partie. Le comte de Neuilly nous donne ces détails :
« Le mercredi qui précédala révolution de 1830, le prince deïalleyrand qui venait souvent faire sa cour avait fait la partie du Roi qui avait fini plus tard qu'à l'ordinaire. Comme nous devions chasser à Rambouillet le lendemain, je n'étais pas resté après la rentrée du Roi dans son intérieur. Mon appartement étant au rez-de-chaussée, j'étais obligé de descendre par le grand escalier, au haut duquel je trouvai le prince de Talleyrand qui, n'étant pas solide sur ses pieds bots, piétinait, craignant d'aborder les marches, sans appui. Il n'y avait là pas un seul valet de pied du château, ni personne à lui. Voyant son embarras, je lui offris chrétiennement mon bras qu'il accepta après quelques cérémonies. Je soutenais donc un des supports de la révolution de Juillet et un des féaux du duc d'Orléans. 11 nefiillait peut être qu'un faux pas pour modifier ou changer les relations politiques avec l'Angleterre. »
Le vent était au coup d'État; tous les contemporains le notent, surtout le duc de Broglie qui, écrivant à un parent, fait cette remarque : « . . .11 est ajourné après la réunion des Chambres et les sottises que l'on espère de la Chambre des députés. (Test beaucoup, car enfin il est permis d'espérer qu'elle ne fera pas de sottises. En tout cas, la plus grande serait le coup d'Etat lui-même.... Le refus d'impôt s'établirait promptement et universellement sans aucun désordre. » Voilà un son de cloche qui ne vient pas d'un ami du ministère. M. de Broglie a beau ajouter : « Je préfère cependant qu'on n'en vienne pas là », c'était un de ces hommes à doctrines plusélevées que pratiques, qui croyaient aux réformes progressives et calmes et se refusait à admettre l'idée de violence.
En attendant, le « gouvernement jouait serré », dit encore le duc de Broglie dans ses Souvenirs, et faisait étalage des préparatifs que la solennité de l'ouverture des Chambres, le 3 août, rendait nécessaires. Les journaux ne tarissaient pas sur les projets déjà libellés, sur les réformes à faire ; des lettres closes étaient expédiées à chaque député.
M. de Polignac avait eu l'intention de concentrer à Paris toutes les troupes de la première division militaire ; on l'y avait fait renoncer puisque c'eût été ainsi dévoiler le plan dont on méditait l'exécution prochaine. Quand, dans la séance du Conseil des ministres tenue à Saint-Cloud le 24, on demanda quelles mesures militaires avaient été prises, M. de Polignac répondit qu'en quelques heures il pourrait rassembler dix-huit mille hommes à Paris . Il croyait sincèrement qu'il n'aurait affaire qu'à une poignée de bourgeois et de journalistes; qu'en aucun cas le peuple ne se mettrait de la partie; que tout se bornerait à de petites
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échauffourées dont la gendarmerie et la police auraient facilement raison.
La dissimulation était donc la seule mesure par laquelle le ministère cherchait à assurer le succès des ordonnances; pas de mouvements de troupe, aux environs ; M. de Champagny qui faisait l'intérim de la Guerre en l'absence du maréchal de Bourmont vainqueur d'Alger, se « délassait en villégiature aux environs de la capitale ». La Dauphine, ignorant tout, était encore à Vichy ; la duchesse de Berry se rendait à Rosny et de là devait faire un voyage ; Mademoiselle était à Dieppe où elle allait recevoir la duchesse d'Orléans et ses filles ; personne dans la famille royale ou l'entourage n'avait l'air de se douter que la catastrophe fût prochaine.
Charles X ne partageait pourtant pas l'optimisme de ses ministres. Peu de jours avant le 25 juillet, le comte Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, avait trouvé Charles X assis devant son bureau, les yeux fixés sur la Charte ouverte à l'article 14, celui qui autorisait le souverain à rendre des Ordonnances. Le Roi lisait et relisait cet article pour y chercher en toute conscience ce qu'il désirait y trouver. Sur ce sujet, il s'était souvent entretenu avec son ami le duc Ambroise de Doudeauville. Celui-ci a ainsi résumé les différentes pensées du Roi : « Charles X me disait qu'il tenait beaucoup à la Charte et qu'il y serait toujours fidèle, d'abord parce qu'il l'avait juré, ensuite parce qu'il n'avait rien à mettre à la place. » Sur cette fidélité à la Charte se greffait un amendement : cette même Charte était très menacée, et plus d'un discours et d'un écrit faisaient croire au Roi qu'il pouvait se servir de l'article 14 pour arrêter le mal et consolider l'ouvrage de son frère. Son projet était de revenir sur ses pas aussitôt qu'il aurait pu déjouer les trames des conspirateurs qui ne cessaient de travailler à renverser le trône et la Charte même parce qu'elle avait été donnée par un Bourbon. Le duc de Doudeauville concluait comme tous les contemporains : « Il croyait, et ce fut là une grave erreur, qu'il ne faudrait pas de grands moyenspour l'exécution de ces Ordonnances, et l'aveuglement de ceux qui le conseillaient fut tel qu'aucune mesure ne fut prise. »
Certainement, dans sa méconnaissance des hommes et de l'opinion publique, Charles X pouvait se tromper sur les résultats à obtenir comme sur ses devoirs vis-à-vis de la Charte ; mais en tout cas, il était de bonne foi (1).
: il avait médité, à sa façon, le préambule de la Charte :<(... Notre premier devoi r envers nos peuples est de conserver pour leur propre intérêt les droits et les prérogatives de notre couronne... Quand la violence arrache des concessions
(i) V. Nettement, Histoire de la fieslauration. X. VIU, ^'oi^ égalciueiil \i. OlIixnT, L'Empire libéral.
HISTOIRE Dl' PALAIS DE SA IM -CLOIJD.
à la faiblesse du gouvernement, la liberté publique n'est pas moins en danger que la couronne. » Pour éviter des concessions, le Roi voulait lutter avant qu'on ne les arrachât à l'impuissance du gouvernement, cette impuissance qu'il ne s'avouait pas à lui-même, mais dont il craignait les résultats. Le souvenir de Louis XVI ne hantait-il pas aussi, par moments, son cerveau ? La faiblesse de son frère, ses concessions successives n'avaienl-elles pas entraîné d'abord l'annihilation du pouvoir royal, puis l'emprisonnement et la mort du roi nominal? Sans doute aussi il se rappelait cette phrase du testament de Louis XVI : « Mon fils songera qu'il ne peut... faire respecter les lois et faire le bien qui est dans son cœur qu'autant qu'il a l'autorité nécessaire, et qu'autrement, étant lié dans ses opérations et n'inspirant point de respect, il est plus nuisible qu'utile. »
Les lil)éraux de 1830, pour Charles X, c'étaient de nouveaux Girondins aussi à craindre que les perfides conseillers de Louis XVI; et à ceux qui le poussaient à se livrer pieds et poings liés à un ministère libéral il répondait : « Je ne veux pas monter en charrette comme mon frère. » Et il avait raison ; mais comme l'échafaudage royal s'écroula comme un château de cartes, les bravos allèrent facilement à ceux qui avaient préparé le mouvement et en profitaient — sous l'habituel prétexte de donner au peuple les libertés nécessaires.
Donc, persuadé qu'il agissait bien plus dans l'intérêt de la France quedansson intérêt personnel, et que les Ordonnances qu'il allait signer le 25 au soir étaient une œuvre de conservation sociale, le vieux monarque ne doutait ni de la légalité ni du succès de l'entreprise. Pour la faire réussir, il ne s'agissait, croyait-il, que de garder le secret jusqu'au lendemain matin; aussi garda-t-il pendant la journée du 23 et encore plus que les jours précédents un air de calme et d'insouciance qui écarta tout soupçon. '
Le château de Saint-Cloud avait son aspect accoutumé. Comme tous les dimanches, un certain nombre d'hommes politiques et de courtisans vinrent présenter leurs hommages au souverain après la messe. Pendant la cérémonie, ces cent cinquante ou deux cents personnes se tenaient dans la galerie d'Apollon que de larges travées unissaient à la chapelle et à la tribune royale. La messe finie, le Roi traversa la galerie en adressant quelques mots de bienveillance aux dilîérents personnages qui l'attendaient : le prince Paul de Wurtemberg, le nonce du Pape; les ambassadeurs d'Angleterre, d'Espagne et de Naples; le chancelier de France et les ministres, l'archevêque de Besançon, le baron de Vitrolles, des pairs de France, des députés, enfin un grand nombre de fonctionnaires. VitroUes causa avec tous les ministres et n'attendit pas qu'on lui demandât son avis : " Vous allez dans un instant, dit-il à M. de Peyronnet, décider du
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sort de la monarchie ; comment ne craignez-vous pas d'en décider seuls? J'ai été souvent appelé au Conseil privé du Roi sans l'avoir demandé. Aujourd'hui je vous le demande formellement, et certes cen'estpas par ambition qu'on veut en ce moment prendre sa part de votre responsabilité. » Malgré la présence du Roi qui entrait en ce moment, M. de Peyronnet viola l'étiquette pour dire assez
UAL DU CAFE DAiSS LE l'ARf. DE SAIM-CLOUD. Tar C. de Velly.
violemment : « Eh mon Dieu ! monsieur le baron, vous savez bien que les conseils privés n'ont jamais servi de rien ! »
Parmi les fonctionnaires se trouvait M. Mangin, préfet de police. Sans rien dévoiler de ce qu'ils projetaient, les ministres le questionnèrent sur l'état des esprits à Paris. « Je me doute, répondit-il, du motif qui excite votre sollicitude ; mais tout ce que je puis vous dire, c'est que, quoi que vous fassiez, Paris ne bougera pas. Marchez hardiment, je réponds de Paris sur ma tête. »
Ce n'était peut-être pas l'avis de ceux qui, malgré les précautions prises, avaient surpris le secret. Trois jours avant les Ordonnances, Pozzo di Borgo en avait parlé vaguement à la suite d'undiner à Neuilly, et M. de Semonville avait dit au duc d'Orléans : « S'il en est ainsi, à vous la balle. »
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Le Conseil des ministres se réunit à deux heures dans l'ancienne bibliothèque, derrière le salon de famille. Le Roi avait à sa droite le duc d'Angoulême et à sa gauche le prince de Polignac. La séance commença par la lecture, par M. de ( ihantelauze, d'un long rapport sur la situation générale ; il devait être publié le lendemain en tête des Ordonnances et était destiné dans la pensée du ministère à les justifier. Dans ce rapport, long réquisitoire contre la licence de la presse, les désordres qu'elle entraîne et l'annihilation à laquelle elle condamne le gouvernement; tout n'était pas exagéré. Avec raison les ministres rappelaient la critique anti-patriotique qui avait accueilli le débarquement des armées françaises en Afrique.
Aux yeux des ministres, la presse était devenue « un instrument de discorde et de sédition », la constitution de l'Etat était ébranlée ; au Roi seul appartenait la faculté de la rafïermir sur ses bases. « Nul gouvernement sur la terre, ajoutait le rapport, ne resterait debout s'il n'avait le droit de pourvoir à sa sûreté. Le moment est venu de recourir à des mesures qui rentrent dans l'esprit de la Charte, mais qui sont en dehors de l'ordre légal dont toutes les ressources ont été inutilement épuisées. »
Charles X donna son entière approbation au rapport. On passa ensuite à la lecture et à la discussion des Ordonnances. La première suspendait la liberté de la presse ; la seconde prononçait la dissolution de la Chambre des députés ; la troisième créait un nouveau système électoral qui modifiait le cens et réduisait à deux cent cinquante-huit le nombre des représentants ; la quatrième convoquait les collèges électoraux pour les 6 et 8 septembre, et les Chambres pour le 28 du même mois.
.M. de Polignac, la lecture terminée, déclara qu'il était en mesure de comprimer toute tentative de résistance. M. Guernon de Ranville présenta quelques observations de détail. Ace moment, raconte-t-on, le Dauphin se leva brusquement de son fauteuil et frappant sur la table du conseil : « Si le Roi faisait comme mon oncle, le roi de Sardaigne (qui avait abdiqué), je sais ce que j'aurais à faire. » Charles X était un peu sourd de l'oreille droite, côté où était assis le Dauphin : « Que dit donc, mon fils? dit le Roi. » M. Guernon de Ranville allait répondre : « Je n'ai rien dit, Monsieur >- , dit vivement le duc d'Angoulême. Et élevant la voix, il répéta à Charles X : « Je n'ai rien dit. » Après quoi, le Roi recueillit les avis. Le Dauphin, consulté le premier, donna son adhésion par un signe de tête. Tous les ministres en firent autant. On a dit, et c'est vrai, que Charles X, au moment de signer les Ordonnances, avait longuementhésité. Interrogeant une dernière fois sa conscience, il pesa le quantum de ses droits et exa-
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mina si ces droits étaient outrepassés. Il se rappelait l'article 14 de la Charte, article qui l'avait déjà si longuement fait réfléchir et qui stipulait que : «... Le chef suprême de l'État. . . fait les règleynents et ordonnances nécesmh'es pour V exécution des lois et la sûreté de rÉtat. » — En ce qui touchait la presse, Charles X se croyait couvert par l'article 8 de la Charte : «... Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions, en se conformant aux lois qui doivent réprimer les abus de cette liberté. »
Avant de donner sa signature il déclara, comme pour rassurer sa conscience royale, que ses résolutions n'excédaient pas les limites imposées par la Charte à son pouvoir et qu'il avait la ferme volonté de rentrer dans l'état de* choses habituel dès que l'effervescence des esprits serait calmée.
Au moment de signer il demeurait pensif, le front dans ses deux mains. Puis reprenant la plume : « Plus j'y réfléchis, dit-il, plus je suis convaincu qu'il est impossible de faire autrement. » Et il signa. Les ministres le saluèrent profondément avant d'apposer leur nom au lias des Ordonnances; puis, l'un après l'autre, signèrent. « Messieurs, dit alors le Roi, voilà de graves mesures. Vous pouvez compter sur moi, comme je compte sur vous. C'est désormais entre nous à la vie et à la mort. »