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LA JOURNÉE DU ROT ET DE LA REINE

A Saint-Cloud comme aux Tuileries, le Roi se levait entre sept heures et demie et huit heures du matin. En sortant de chez la Heine, il se rendait dans son cahinet de toilette, où, pour la forme, l'attendait son valet de chambre, car il aimait à se servir lui-même. Aussitôt habillé, le Roi lisait les dépêches diplomatiques qui toutes étaient remises entre ses mainsparle ministre des affaires étrangères; pour les réponses, il ne prenait connaissance que de celles offrant une certaine importance. Mais c'était son droit de diriger la politique étrangère et, que les ministres y missent plus ou moins de bonne grâce, il usait de ce droit. On a la preuve de ce fait non sans intérêt affirmé par le comte de Montalivet : la correspondance diplomatique conservée aux archives des affaires étrangères porte mainte trace de la collaboration royale ; des notes de la main du Roi indiquent le sens de la réponse à rédiger.

Après les dépêches diplomatiques, la lecture des journaux, le Thnes de préférence ; les journaux français intéressaient peu le Roi, même le Journal des Débats^ et il affectait de ne pas connaître les articles dont il était question devant lui. Après la lecture et la correspondance, Louis-Philippe conférait généralement avec un ministre ou un directeur de service et presque tous les jours avec le comte de Montalivet.

Dès qu'il pouvait échapper aux audiences, le Roi faisait une promenade à pied dans le parc, car l'activité physique était un besoin pour lui. A Paris, il avait cherché des combinaisons pour échapper à l'emprisonnement que lui imposait la politique; un souterrain avait été construit pour lui permettre de rejoindre la terrasse du bord de l'eau sans être vu du public. A Saint-Cloud, du moins dans le parc privé, il n'avait pas à craindre des regards indiscrets, et c'étaient plusieurs fois par jour, soit seul, soit avec la Reine ou une des princesses, ou encore avec quelque haut fonctionnaire, de courtes promenades dans le parc.

Après le dîner, à six heures, et presque toujours dans l'intimité, le Roi passait, dans le salon de famille, (le salon de la Vérité devenu salon de jeu sous Charles X). Au milieu, la table à ouvrage de la Reine aux côtés de laquelle

HISTOIRE DU PALAIS DE SAL\T-<:L()UD

étaient assises les princesses ses filles, Madame Adélaïde et une ou deux dames; les ouvrages auxquels travaillaient les princesses étaient destinés aux pauvres. Le Roi et les princes donnaient par leur conversation pleine d'entrain un peu de gaieté à ces soirées uniformes où assistaient quelques rares intimes, en dehors des officiers de service. Parfois pourtant un dîner moitié diplomatique et moitié politique, exceptionnellement une représentation théâtrale, troublait la monotonie de la vie du château. ;

Louis-Philippe n'était guère plus expert en musique qu'en peinture (c'est M. de Montalivet qui parle ainsi) mais il aimait l'histoire de la musique, surtout rhistoire de la musique de sa jeunesse. A force de parler un soir avec l'intendant général de la Liste civile, de Grétry, de Dalayrac, de Monsigny, les compositeurs de « son temps » — sans oublier de saluer respectueusement en passant Piccini, Mozart et GlLick — le Roi se mit à fredonner plus ou moins exactement quelques airs du Déserteur ou de Richard Cœur de Lion. De là l'idée soufflée par M. de Montalivet de faire exécuter aux Tuileries deux fois par semaine par les élèves du Conservatoire les morceaux les plus célèbres des musiciens aimés ; cette excellente musique de chant et d'instruments était dirigée par Auber. De là la représentation à Saint-Cloud de Richard Cœur de Lion et du Bén^rteur. Une des rares initiées, la princesse de Lieven, écrivant à M. de Barante en 1846, se félicite de ces représentations qui ont distrait, cet automne, les hôtes de Saint-Cloud.

D'ordinaire la soirée ofticielle se terminait pour le Roi un peu avant dix heures. La Reine et les princesses serviraient dans leurs appartements. Louis-Philippe travaillait alors pour lui seul, Madame Adélaïde (1) venait s'asseoir à ses côtés, n'interrompant jamais son frère que lorsqu'il lui arrivait de penser tout haut. Parfois une conversation s'engageait. Aux Tuileries, la sœur confidente, faisait prévenir le Roi quand elle avait dans son salon Mme de Boigne ou Mme de Lieven, la princesse de Vaudémont ou la duchesse de Dino ; là elle possédait son frère pour elle seule et prolongeait le plus possible ces heures de communication intime.

i>'autres soirs, c'était l'étude des dossiers de grâce que le Roi ne cédait à personne le soin, d'étudier, c'était la correction des notices pour les œuvres historiques du palais de Versailles, parfois la revision d'un discours à prononcer. Vatout alors entrait en scène : lettré distingué, le futur académicien, le directeur des bibliothèques de la Liste civile vivait dans l'intimité du Roi et lui

(1) Miiii' Aclélaïdi' iHait installi'i^ au rez-dc-cliaiissii'p dans le grand aitpai'lcincnl de l'aili' dri)if(^ face à Pari-;. t;'csl là qii'liahitcra le Pi'incr Impérial après stm ac-cidonf de ISfid.

LOUIS-I^HILIPPE P' Â SAINT-CLOUD. 217 apportait le concours de son expérience littéraire. Vatout s'acquittait en cons-

cience de sa mission, ne marchandant pas les observations au Hoi sur la longueur de ses phrases, sur les répétitions de mots, sur les qui et les que auxquels

la presse malicieuse avait donné une notoriété. Louis-Philippe était entêté, et tout en rendant justice au bien fondé des critiques de Vatout, il lui tenait tête, défendant ses idées : « Je n'ai pas de prétentions au style, disait-il un jour à Vatout devant M. de Montalivet. Ce que je veux, c'est qu'on ne puisse pas se méprendre sur ma pensée, assez peu châtiée peut-être, mais à laquelle je veux laisser toute sa clarté politique ; s'il me faut une répétition pour ne pas la dénaturer, je m'y résous; si, en coupant la fin d'une phrase, j'en affaiblis le commencement, je m'y refuse. »

Vatout, lui, ne cédait pas sans combat, aussi les discussions se prolongeaient jusqu'à une heure avancée de la nuit. Puis, après ces soirées consacrées à des travaux personnels ou à l'intimité de sa sœur, le Hoi se retirait dans la chambre de Marie-Amélie qui était la sienne ; il couchait sur un lit de camp qui touchait celui de la Heine.

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