LA REINE VICTORIA
Le 18 août 1855, la reine Victoria accompagnée du prince Albert et de deux de ses enfants, le prince de Galles et la princesse Victoria, débarquait à Boulognesur-Mer où l'Empereur était allé lui-même la chercher. Ce que fut l'entrée de la Reine dans Paris pavoisé, on se le rappelle. On était alors dans les transports de l'alliance anglaise. Ensemble, les corps expéditionnaires se couvraient de gloire en Crimée. Les deux peuples se figuraient sincèrement que tout était oublié et que l'union dont l'Angleterre devait tirer tant de profit aurait des efîets durables. Quoi d'étonnant à ce que l'Empereur, en pleine popularité, fît partager à la nation son désir d'accueillir chaleureusement la souveraine, son alliée?
Sur tout le parcours, c'est une fastueuse réception : obélisque devant l'Opéra- Comique, arc de triomphe entre les rues Lepeletier et Favart, grandes statues allégoriques sur le parvis de la Madeleine, partout, sur les boulevards, des mâts vénitiens, des estrades bondées de spectateurs, les maisons couvertes de drapeaux et de draperies piquées d'abeilles. De l'arrivée à la gare de l'Est (choisie en la circonstance), jusqu'à Saint-Cloud, c'est une longue suite d'ovations. Dès que le jour commence à baisser, une illumination soudaine rayonne sur toute la route, et, c'est à travers les Champs-Elysées éclairés de mille
feux, le bois de Boulogne resplendissant comme les jardins d'Armide, que le cortège poursuit son chemin.
Jamais soirée ne fut plus radieuse. Un peu avant neuf heures on arrive au palais de Saint-Cloud. Les tambours battent aux champs, les clairons sonnent, les ' acclamations alternent avec les salves d'artillerie. Au pied du grand escalier aux iColonnes de marbre se tient l'Impératrice, ayant à côté d'elle la princesse Mathilde, sa Maison et celle de l'Empereur. La Reine avec l'Empereur, l'Impératrice, le prince Albert, les princes et princesses gravissent l'escalier bordé ;des Cent-gardes immoltiles comme des cariatides. Apres les présentations, grand dîner dans la galerie de Diane, puis cercle dans les grands appartements. Du balcon, on voit Saint-Cloud et Boulogne illuminés et, à l'horizon, tel un géant couché dans la lumière, Paris monumental émerge.
La première journée de la Reine se passe à Saint-Cloud et aux environs. Promenade dans le parc avec l'Empereur avant le déjeuner ; dans l'après midi au bois de Boulogne et jusqu'à Neuilly, la Reine ayant exprimé le désir de voir les ruines du château de Louis-Philippe livré aux flammes en 1848. Avec mélancolie, en souvenir de la famille royale qu'elle affectionnait, la Reine contemple (1 j les petits pavillons, épaves des ruines. Oui pouvait se douter qu'à leur tour les Tuileries et Saint-Cloud subiraient le même sort?
Au dîner a été invité le général Canrobert arrivé le 14 août. La Reine s'entretient longtemps avec lui et lui parle des affaires de Crimée avec une perspicacité qui frappe le glorieux soldat.
Je n'ai pas à raconter par le menu les fêtes ou les représentations données en l'honneur de la Reine et du prince Albert : c'est, le 20 août, une visite à la section des Beaux-Arts de l'Exposition universelle où, le prince consort ayant témoigné son admiration pour la Rire de Meissonier, l'Empereur achètera le tableau vingt-cinq mille francs et l'otfrira à son hôte ; c'est la réception, à l'Elysée, du corps diplomatique ; c'est la visite à Versailles et aux deux Trianons ; le concert de gala à l'Opéra avec l'Albani, Cruvelli et le God save the Queen chanté dans un décor représentant le château de Windsor ; ce senties promenades aux sections industrielles de l'exposition, le bal de l'Hôtel de ville, la représentation à'Haydée à l'Opéra-Comique et du Fils de Famille à Saint-Cloud, les visites au Louvre et aux Tuileries, à Saint-Germain et à la Malmaison, la grande revue du Champ de Mars, le concert classique donné à Saint-Cloud en l'honneur de la fête du prince Albert, le bal féérique de la galerie des glaces à Versailles...
(1) Quelques jours après. Napoléon III la mènera en ]ihaéton à la chapelle Saint-Ferdinand des Ternes et lui di.innera uiie niéduiUe euimnéniorative de la mort du duc d'Orléans. , '. . •■ . '
SAINT-CLOUD SOUS LE SECOND EMPIRE
L'acte le plus important du voyage, au dire de la Reine elle-même, c'est la visite au tombeau de Napoléon aux Invalides, symbole de réconciliation entre les deux peuples, ennemis héréditaires. « Moi, écrit-elle, moi la petite fille du roi qui eut tant de haine contre Napoléon et lui fit une guerre si acharnée, je suis là devant la tombe de l'empereur, à côté de son neveu devenu mon plus intime et mon plus cher allié. L'orgue de l'église joue le God save ihe qiieen. Des