‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 70 sur 91 · L'IMPÉRATRICE ET LE PRINCE IMPÉRIAL · texte numérisé non relu

L'IMPÉRATRICE ET LE PRINCE IMPÉRIAL

hiterronipant un instant le clétllé des souverains à Saint-Cloud, je m'arrête devant l'Impératrice, l'étoile resplendissante de ces fêtes, devant le j)rince impérial, enfant attachant et charmant avant de devenir le Marcellus à jamais regretté!...

Pour le portrait de l'Impératrice, je laisse la plume à la comtesse Stéphanie de Tascher qui décrit la première impression à elle causée :

« L'impératrice Eugénie est de taille moyenne et l'harmonie délicate et distinguée de ses proportions est incontestable. Elles auraient pu servir de modèles à un sculpteur pour une Hébé ou une Psyché, tant les lignes sont correctes et fines... Les joues un peu renflées dans la partie inférieure du visage, mais la régularité des lignes n'y perdait rien et le profil ressemblait à un camée ; le front est liant et délicatement bombé : la peau est si transparente qu'on peut suivre les lignes bleues qui s'étendent sur les tempes. Le front surmonte des yeux taillés en amandes et divins par la mobilité de l'expression, fort souvent langoureux. Le nez a le classique de la statue, et ce beau visage finit par une bouche délicieusement proportionnée.

« Cette tète modelée à ravir est surmontée de cheveux légèrement dorés et repose sur un cou classique dans sa beauté, de même que le buste, les épaules et les bras. Svelte, souple dans ses mouvements, je trouvais que la grâce et la distinction étaient réunis dans sa personne. Ce qui me plaisait encore, c'était l'espèce de timidité et de doute d'elle-même, avec cette triomphante beauté et sa nouvelle et si haute situation...

LE l'riINCIÎ IMPÉlilAL.

D'après le lableau oi'iginal irVvon appartciianl à S. M. l'Inipéraliice Eiigénif .

HISTÙIIil'] DU PALAIS DE SAINT-CLOUD.

Pour un portrait fait par une femme dont l'esprit caustique était un peu redouté à la Cour, cela n'est-il pas charmant? Et ce que la comtesse ïascher pensait en 1853, on a pu le dire pendant vingt ans; dans la maturité comme dans la jeunesse, l'Impératrice avait toutes les grâces et toutes les séductions. Si elle n'était pas née sur les marches du trône, elle tenait mieux sa place qu'aucune souveraine. On sait quel mépris du danger elle montra, visitant les cholériques à Paris et à Amiens. Qui, mieux qu'elle, de plus, porta la couronne du malheur?

Tout enfant, le Prince impérial savait se faire aimer par son désir d'être agréable à tous ceux qui l'approchaient. Avait-il fait de la peine à un de ses camarades ou à ceux qui le servaient (ceci bien exceptionnellement) il savait le reconnaître par un retour spontané, parfois bien touchant.

Sa petite enfance avait été confiée à Miss Shaw, excellente femme quil'éleva parfaitement, en ne le gâtant pas tout en adorant « My prince », comme elle disait dans son mélange des deux langues qu'elle parlait également mal; elle avait à peu près oublié l'anglais et ne put jamais s'exprimer couramment en français. Elle couchait dans la chambre du Prince dans une sorte d'alcôve et ne le quittait pour ainsi dire pas. Le prince la chérissait et lui témoignait mille attentions délicates.

A la naissance de l'héritier du trône, Famirale Bruat avait été nommée gouvernante des Enfants de Erance; veuve de l'amiral de Erance, mort en revenant de Crimée, dont elle porta toujours le deuil, Mme Bruat, avec son protil de madone et son grand air, semblait l'image de la Patrie veillant sur le berceau impérial. Deux sous-gouvernantes avaient été nommées en même temps : Mme Bizot, veuve du général du génie tué en Crimée et MmedeBrancion, accompagnaient le Prince impérial dans ses promenades mais leurs fonctions se rattachaient au service d'honneur, et l'Impératrice s'était réservé la direction de son fils, le voyant plusieurs fois par jour, s'occupant de lui constamment.

A huit ans, le Prince quittait en partie la main des femmes, et les sous-gouvernantes, devenues honoraires, furent remplacées par un précepteur, M. Monnier, que patronnait chaudement Mme Cornu (laquelle avait été élevée à Arenenberg et conservait une grande intimité avec l'Empereur). Professeur distingué sortant de rixole normale, mais lourd et pédant dans son enseignement, manquant absolument de l'habitude du monde, préoccupé de travailler pour lui-même, et d'écrire la Vie (TA/citin, précepteur de Charlemagne, M. Monnier n'était pas le précepteur rêvé ; il ennuyait son élève, n'aimait pas suffisamment la jeunesse

SAINT-CLOUD SOUS LE SECOND EMPIRE

et n'obtenait pas du jeune Prince tout ce que son intelligence, son caractère droit et sa bonne volonté auraient pu donner.

Dès sa naissance, le Prince avait eu un écuyer, et le brave M. Bachon, excellent homme né en Gascogne, savait amuser l'enfant en même temps qu'il l'initiait à l'art équestre. Il n'avait pas à le rendre brave puisque le jeune prince l'était jusqu'à la témérité ; à huit ans c'était déjà un élégant cavalier, et, quand, aux côtés de l'Empereur, il passait des revues dans son uniforme de grenadier de la Garde et avec son petit bonnet à poils, crânement campé sur son poney. Bouton dOi\ plus d'un troupier et plus d'un assistant avait la larme à l'œil.

On sait combien le Prince avait les instincts militaires et le goût de tout ce qui touchait l'armée ; on pouvait tout obtenir de lui en lui disant : « Ne faites pas cela, monseigneur, vous déshonoreriez l'uniforme. »

Il était batailleur, bruyant parfois dans ses jeux, s'excitant avec ses petits camarades; les demi-journées de A^acances — le dimanche, et le jeudi à partir de trois heures — eussent été trop longues sans doute ou trop fatigantes. Aussi M. Monnier avait-il inventé un entr'acte au jeu de guerre ou de barresdans le parc, et, comme à Paris, après les séances au petit fort de la Terrasse du bord de l'eau, nous, les petits camarades, nous étions condamnés après le goûter de quatre heures et demie à faire une composition d'une heure. Le précepteur nous lisait généralement une ou deux pages d'histoire, souvent tirées de YHistoire du Consulat et de P Empire ; nous prenions des notes, et ensuite nous rédigions avec nos plumes de dix à douze ans. M. Monnier lisait nos petites narrations et nous donnait les places le dimanche ou le jeudi suivant. Le plus âgé d'entre nous, Jules Espinasse (fils du brillant général de division tué à Magenta) plus avancé forcément dans ses études et donnant déjà d'ailleurs des preuves de son esprit réfléchi, venait fréquemment à Saint-Cloud, surtout pendant le séjour de juin, et était toujours premier. Les autres places se répartissaient, pour ainsi dire, à tour de rôle entre le Prince et les cinq ou six d'entre nous qui formions son intimité de Saint-Cloud. C'étaient : de fondation, Louis Conneau (1), les deux fils du baron Corvisart (2), médecin de l'Empereur, Jules Espinasse dont je Adens de parler, les deux fils aines du général Fleury, Maurice et Adrien (3), parfois le prince Joachim Murât, Jean de Persigny, Pierre de Bourgoing, fils du baron Piiilippe, écuyer de l'Empereur et député de la

(1) Louis Conneau, bi'illant cavalitu' aujourd'hui lieutenant-colonel, eoiiimandant le 5"= chasseurs d'Afrique.

(2) L'un est mort, l'aîné est actuellement attaché militaire au Japon.

(3) Le premier, signataire de ces lignes, le deuxième, chef d'escadrons de cavalerie : le tioisiènie, Emile, qui devint officier de cavalerie était alors en bas-âge.

Nièvre, Tristan Lambert, Laurent et Jean de La Bédoyère (1), Louis de la Poèze, ces trois derniers, fils de deux dames du palais de l'Impératrice, enfin les fils de la marquise Roccagiovine ou de la comtesse Primoli nées Bonaparte, le duc de Huescar, neveu de l'Impératrice, un peu plus âgé que le Prince. Très peu de temps avant la guerre, Adrien Bizot, déjà un grand jeune homme près d'être officier, vint fréquemment aux Tuileries et à Saint-Cloud; le Prince impérial prit en goût le fils de son ancienne sous-gouvernante, et, pendant les années d'exil, il devait en faire un de ses plus chers confidents (2).

En 1866, un changement s'opérait dans l'éducation du prince : le général Frossard était nommé gouverneur, quatre aides de camp MM. Lamy, de Ligniville, Duperré et d'Espeuilles prenaient le service tour à tour. M. A. Filon, jeune normalien de grand mérite, était nommé précepteur ; on sait quel dévouement il montra à son élève qu'il suivit en Angleterre (3).

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