‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 72 sur 91 · L'ACCIDENT DU PRINCE IMPÉRIAL · texte numérisé non relu

L'ACCIDENT DU PRINCE IMPÉRIAL

Cette même année 1806, on fit courir des bruits malveillants sur la santé du Prince impérial. Scrofules, rachitisme, maladie héréditaire, dégénérescence defin de race, alicun mot amer ne fut épargné par les ennemis de l'Empire quand on

SAINT-CLOUD SOUS LE SECOND EMPIRE

sut l'enfant impérial cloué pendant plusieurs mois sur son lit de douleur. On ne se donnait pas la peine de rechercher les causes et l'on préférait railler la constitution de l'héritier du trône.

Le Prince avait au contraire un excellent fonds de santé entretenue par une hygiène excellente, des exercices du corps en rapport avec son âge et le courant de ses études déjà poussées. Dès ce moment, il se montrait hon cavalier et ceux

LE PRINCE IMPERIAL VISITANT LE POSTE DE LA CAURIEKE IIANS LE PARC RÉSERVÉ DE SAINÏ-CLOl'D.

Croquis de M. Mdiilin (.Monde illustré).

de cette époque se rappellent sûrement ses poneys Isabelle surtout Boulon d'Or sur lequel le prince a été photographié. Fort à l'escrime, adroit à tous les exercices, agile et svelte, il aimait par-dessus tout la gymnastique. Une distraction sur le trapèze était cause de l'accident terrible qui mit ses jours en danger.

Le gymnase du Prince était situé au bassin des Trois-Bouillons à l'extrémité de l'allée des Goulottes. Cet emplacement assez vaste avait été transformé spécialement pour ses récréations. Quand le temps était trop court pour monter au Trocadéro ou près du kiosque chinois, le Prince prenait ses ébats avec ses petits camarades ; en hâte, on se précipitait à l'allée des Goulottes. ïir à l'arbalète et à l'arc, tir au pigeon (artificiel), portique muni de tous ses agrès, chemin de fer en miniature offraient leurs distractions.

Ce petit chemin de fer vaut la peine qu'on s'y arrête un instant. La voie affec-

-^•5^ îllSTOlliE DL" l'ALAlS DE SAIM-CLUUD.

tait la forme d'un 8 ayant environ six mètres de diamètre et comportait tout ce qui constitue une ligne bien établie; gare à voyageurs et à marchandises, viaduc, aiguillage, signaux, etc. Le train construit sur le modèle du train impérial se composait d'une locomotive mue par un fort ressort, d'un salon, d'une salle à manger et d'une cluunbre à coucher capitonnée en satin blanc. Ce train, véritable objet d'art, avait ceci de remarquable que les essieux étaient engagés près des roues dans des parallélogrammes en bronze à glissière, atin de pouvoir décrire des courbes très courtes, ce qui évitait des roues supplémentaires comme jadis au chemin de fer de Sceaux. Inutile de dire que le grand ressort était souvent cassé ou forcé, le prince ou ses camarades trouvant plus simple de remonter la machine en s'asseyant dessus et en la faisant ainsi marcher à reculons.

F'ar une chaude journée de juillet J8G(J, peu après le déjeuner, le Prince était à son trapèze, et son précepteur M. Monnier, assis à une certaine distance, s'absorbait dans une lecture, laissant son élève complètement livré à lui-même. Ceci était déjà imprudent, car le Prince, dès le plus jeune âge, montrait une témérité effrayante: il suftisait qu'il y eût un danger quelconque pour qu'il désirât l'atîronter. Un jour aux Tuileries, au retour d'une promenade, ayant uiis pied à terre devant la cour des Tuileries, ne s'était-il pas avisé, pendant que M. Monnier causait avec une tierce personne, d'escalader le balcon de la salle des maréchaux, en s'aidant des pierres en saillie pour grimper au mur? Ce jour-là, M. Monnier comprit le danger, parla doucemeivt au Prince et put le faire descendre en lui disant que le poste le regardait et que ce qu'il faisait n'était pas convenable.

Cette fois, ce ne fut pas une imprudence qui causa son accident. H était au trapèze et se .l)alançait doucement. Tout à coup, il aperçut l'Impératrice qui passait non loin de là en conduisant elle-même son poney-chaise. « Maman ! maman! lui cria-t-il, voyez comme je fais bien du trapèze! » Et en disant ces mots, il laissa glisser ses mains le long des cordes et, se retenant par les pieds aux deux coins, il se balança la tète en bas.

A ce moment, ses pieds ayant lâché prise, il tomba de côté sur la terre et resta sans mouvement. Qu'était-il arrivé ? une congestion produite par une digestion non terminée ? liien de grave en apparence, car lorsque le docteur Corvisart, que l'Impératrice avait été chercher elle-même, arriva, le Prince avait repris connaissance. A l'extérieur, il ne se manifesta rien de sérieux, mais la contusion interne n'était pas négligeable. Il se forma un phlegmon à la hanche, et, pendant plusieurs mois, le Prince fut entre la vie et la mort. Au printemps

SAINT-GLOUD SOUS LE SECOND EMPIRE

de 1867 il fut opéré, et ce ne fut que dans l'été que commença la convalescence. Elle exigeait des ménagements et des soins minutieux, le Prince était soumis à une hygiène spéciale, il ne remontait pas encore à cheval et, dans le jardin privé de Saint-Cloud ou des Tuileries, on le voyait pâle encore et boitant. D'où les bruits de maladie de langueur et de constitution affaiblie qui coururent dans le public et qu'exagérèrent ceux qui avaient intérêt aies propager.

LE PETIT CHEMIN DE FEK DU I>RI1NCE IMPERIAL. Dessin (le Grandsire. (Monde illusiré).

Tout l'été de 1867, le Prince impérial le passa tout entier h Saint-Cloud même quand les Souverains étaient retenus à Paris par les fêtes données en l'honneur des Souverains. 11 n'y eut pas alors de grande réception à Saint-Cloud, mais, tour à tour, en allant à Versailles ou en en revenant, les hôtes couronnés de l'Empereur s'y arrêtèrent. C'est ainsi qu'au mois de juin, quelques jours avant l'attentat de Berezowski, le roi de Prusse et l'empereur Alexandre traversèrent la cour du palais. Les voitures de poste s'arrêtèrent devant le pavillon de Valois où les attendaient les chevaux de relai. [On sait avec quelle rapidité se faisait cette opération dans le service des écuries de l'Empereur (I).] Le grand

(1) .Je n'ai pas ici à m'oteiidi-e sur le service des écuries impériales; on .sait avec (juels soins e1, quel art elles étaient organisées. La poste qui servait dans toutes les résidences, Saint-Cloud, Goinpiègne, Fontaine-

HISTOIRE DU PALAIS DE SAl iN T-CLOUD.

breack dans lequel se trouvaient les souverains était ainsi composé : Tempereur Napoléon III, le tzar et le roi de Prusse sur la première banquette ; Flmpératrice, une dame du palais et le comte de Bismarck sur la deuxième.

Pendant qu'on relayait, l'Empereur avait fait prévenir le général Frossard d'amener le Prince impérial pour le présenter aux augustes visiteurs.

Accompagné de son gouverneur, le Prince arriva bientôt et s'avança en marchant avec une légère claudication. Il monta sur le marchepied aidé par le général Frossard ; spontanément, l'empereur de Hussie se pencha, et l'élevant dans ses bras, l'emlu-assa comme un bon père sur les deux joues. Le roi Guillaume plus réservé, se contenta de lui donner une vigoureuse poignée de main. Le tzar alors, l'enlevant à bout de bras pour la seconde fois, le fit passer pardessus la barre d'appui, pour qu'il pût embrasser sa mère. Le roi de Prusse s'était retourné, ne quittant pas le prince des yeux ; Bismarck, lui aussi, regardait avec curiosité, tandis qu'un sourire, qu'il s'etïorçait de rendre gracieux, plissait ses lèvres... Il semblait vouloir approfondir l'avenir de l'enfant impérial... Tous ceux qui assistèrent à cette scène en furent profondément frappés ; la grâce de l'héritier des Napoléon, la spontanéité de l'empereur Alexandre, la physionomie du chancelier... Qui prévoyait alors en France les projets de Bismarck, qui eût prédit que trois ans après la famille impériale serait proscrite, la France écrasée, et que Guillaume ceindrait la couronne d'Allemagne dans la galerie des glaces du palais de Louis XIV ?

DERNIÈRES VISITES. — LE PRINCE HUSSEIN. — BAL DONNÉ POUR LE KHÉDIVE. — LA REINE ISABELLE ET LE PRINCE DES ASTURIES.

En 1800, le prince Hussein, fils du khédive Ismaïl, qui faisait ses études en France, vint passer un mois à Saint-Cloud avec son gouverneur militaire le commandant de Castex (depuis général), aux Souvenirs duquel j'emprunte quelques détails qui fortifieront mes impressions personnelles.

Le jeune prince égyptien était un peu effrayé de ce séjour qui troublait ses habitudes et l'intimidait. Le charmant accueil que lui firent les Souverains et surtout le Prince impérial, dont il avait déjà partagé les jeux aux Tuileries, devait dissiper toute crainte. On s'évertua dès le début à le mettre à l'aise ; on parla

blcaii avait atteint le siiinnium «li' rt'Irganci' (4, do )a rapitlitv. Le iliic de Concgliano, dans la Maison de L' E III pv l'eu i\ dunne li's diMails les plus circonstanciés sur ce service spécial.

SAINT-CLOUD SOUS LE SECOND EMPIRE

beaucoup de FEgypte, où Flmpératrice, quelques mois après, devait présider à l'inauguration du canal de Suez ; on mit une grande prévenance à combiner avec lui les programmes de pérégrinations. Charmant en effet ce jeune prince Hussein, et aussi, se retrouvant presque dans son élément, il devint tout à fait lui-même « et plut infiniment par son naturel, sa simplicité et sa grâce ».

il voyait tous les jours le Prince impérial qui lui témoignait la plus franche amitié. C'étaient des promenades à cheval sous l'œil vigilant de Al. Bachon, l'écuyer du prince, des courses à pied ou des jeux gymnastiques dans le parc privé ou au ïrocadéro avec le prince et son fidèle Conneau auquel certains jours venaient se joindre les autres compagnons de l'enfant impérial : c'étaient, cette année-là, le duc de Hiiescar, fils du duc d'Albe, Jules Espinasse, les fils du baron Corvisart et du général Fleury.

« Pas de vie plus uniformément réglée que ces séjours à Saint-Cloud, écrit le général de Castex, dont le récit corrobore bien ce que nous avons déjà dit. C'était le temps de repos, des visites familiales et de l'intimité. En dehors de la Maison et de quelques familiers comme Prosper Mérimée^ de la comtesse de Montijo, mère de l'Impératrice et des filles de la duchesse d'Albe, pas d'invitations étrangères. A Saint-Cloud, la cour en effet ne vit pas en (( représentation » et ce n'est pas non plus un déplacement cynégétique et mondain comme celui de Compiègne et de Fontainebleau. Une fois par semaine, le conseil des ministres ; des audiences en petit nombre, des promenades en voiture dans la journée, soit dans le parc, soit dans les bois environnants, le soir le billard, le whist dans le fumoir, souvent une lecture à haute voix faite par Mérimée, parfois un demi-tour de valse au piano mécanique. »

La monotonie de cette vie de château ne fut troublée que par peu de grandes réunions dont le Cahier des Logements échappé à l'incendie du pavillon de Valois nous donne la très courte liste ; un dîner pour les députés le 5 juillet ; une fête dans le parc pour le khédive, le 8 ; un grand dîner pour la reine d'Espagne, le 26.

Le khédive Ismaïl était venu inviter officiellement l'Impératrice aux fêtes de l'inauguration. En son honneur fut donnée une fête splendide. Pour la première et la dernière fois, les jardins étaient éclairés à la lumière électrique au moyen de deux projecteurs (système Serrin, le plus parfait de l'époque), placés dans les appartements supérieurs.

Un feu d'artifice fut tiré au bassin des 24 jets et, à cette occasion, l'Empereur donna l'ordre que le public fût admis dans le parc réservé pour jouir du coup d'œil. Nous aussi, les petits camarades du Prince impérial avions été autorisés

à rester auprès de lui au delà de l'heure accoutumée, et c'est uu de mes souvenirs d'enfance restés les plus yivacesque cette fête de nuit admirée du balcon du fer à cheval. Avant le feu d'artifice, les comédiens ordinaires de l'Empereur avaient joué la Cravate blanche de Gondinet dans le salon de Mars. Peu s'en fallut, a raconté un témoin, c[ue la pièce ne pût être jouée, car les curieux avaient profité en si grand nombre de la permission de l'Empereur, qu'après avoir rempli les parterres, ils faisaient mine de pénétrer dans le Palais ; il fallut requérir la troupe pour dégager l'allée de la Carrière et empêcher la foide de forcer les fenêtres.

Après le lèu d'artifice, il y eut un bal pour lequel on avait fait de grands préparatifs ; le l)an et l'arrière-ban de la société avaient été convoqués et, détail piquant, par égard pour le khédive qui ne possédait pas l'ombre d'une culotte dans sa garde-robe, les invités hommes devaient être en frac et en pantalon par ordre.

Ce fut une des plus belles fêtes de l'empire que ce bal de Saint-Cloud. Une délicieuse température permettait aux hôtes de l'empereur de se répandre dans le parc et les femmes « maintenues en bel état par les tièdes fraîcheurs de la nuit » semblaienttoutes délicieuses. Excepté quelques hauts et âgés fonctionnaires, qui, craignant la fâcheuse bronchite, grognaient contre les fenêtres ouvertes et les courants d'air, tous se réjouissaient d'un coup d'œil inaccoutumé.

De cette soirée inoubliable au dire de tous les témoins, le « Clou » fut la réponse surprenante et digne d'un courtisan de Versailles que la toute jeune fille d'un député bourguignon très connu fit à l'impératrice.

La Souveraine la voyant très émue après la présentation lui dit avec bonté ; « Uassurez-vous, mademoiselle... Avez-vous une grâce à me demander? — Ah! madame, répondit aussitôt la gentille et précoce enfant, lorsqu'on a le bonheur de vous contempler, la seule grâce qu'une femme puisse désirer, c'est la vôtre. »

Devant cette réponse inattendue, les assistants restaient abasourdis; la phrase répétée dans tout le palais prenait les proportions d'un événement... 11 y avait de quoi... Mais n'était-elle pas trop jolie pour ne pas avoir été préparée?

... Ce fut la dernière fête donnée à Saint-Cloud.

La reine Isabelle et le prince des Asturies vinrent dîner deux fois au palais. Je vois d'ici la Reine, déjà affligée d'un embonpoint extraordinaire, mais affable, souriante, disant un mot à chacun dans le salon de Mars où une sauterie avait été organisée, au son du piano mécanique. Tout le monde dansait dans ces petits bals improvisés, ménages de la garnison et maisons des princes.

On sait l'accueil qu'avait reçu en France, la Reine fugitive, combien elle se montrait reconnaissante des égards témoignés, combien, elle, Borbon y Bor-

bon, se disait fière de l'amitié des Napoléons, heureuse aussi de l'intimité du Prince impérial avec son fils. Un peu plus jeune que le prince Louis-Napoléon, le prince Alphonse n'en était pas moins souvent son compagnon de jeux et bien souvent, le dimanche, les nouveaux appartements du Prince dans le pavillon de Flore aux Tuileries avaient résonné du bruit des ébats de ces deux héritiers du trône. Liberté plus grande encore à Saint-Cloud.

L'autre soirée passée par la Reine au palais fut consacrée à une promenade en chars à bancs dans le bois de Boulogne. On mit pied à terre le long des grandes prairies bordant le Seine et les trois petits princes prirent les devants en gambadant comme des écoliers en vacances. Qui eût pu prévoir alors les destinées de deux d'entre eux!

Deux anecdotes sur ce séjour à Saint-Cloud : L'Empereur s'occupait assidûment à cette époque de ses recherches historiques sur Jules César. 11 avait forcément la mémoire bourrée de faits, de dates, de noms de l'histoire romaine, et son malin plaisir était de profiter de la réunion de toute la Maison à l'heure des repas pour poser à chacun, à brûle pourpoint, des colles sur les Romains. Aussi lorsque la conversation prenait une tournure tant soit peu antique, chacun de piquer le nez dans son assiette pour éviter de rencontrer le regard de Sa Majesté et en même temps de servir de victime à la malignité des assistants.

Rien de plus curieux que ce mouvement automaticjue des têtes se baissant toutes en même temps. L'Empereur s'en amusait avec une sorte d'enfantillage, riait d'un rire franc et communicatif quand il avait bien interloqué quelqu'un. Le questionnaire marchait son train même les jours de conseil des ministres, et la joie contenue mais sincère était grande quand une excellence était collée. Inutile d'ajouter que l'Empereur choisissait ses innocentes victimes. \\ n'interrogea ni le prince Hussein qui aurait pu riposter par l'histoire de quelque Sésostris, ni le gouverneur dont il ne voulait pas diminuer le prestige aux yeux du jeune Égyptien.

Voici la seconde anecdote au sujet du général de GallitTet, alors colonel, et revenant d'Afrique. Il arrive un matin à l'improviste à onze heures et demie dans le salon qui précédait la salle à manger. Chacun de faire bon accueil à celui qu'à la Cour on avaitcoutume de gâter, non sans s'étonner pourtant qu'il vînt à ce moment de la journée sans être invité. On l'avertit même que l'heure du déjeuner était proche et que l'Empereur allait paraître d'un moment à l'autre. Ne paraissant pas s'émouvoir de ce qui pourrait en résulter, et entendant marcher dans les appartements particuliers, il se cache derrière un paravent.

L'Empereur, l'Impératrice, le Prince impérial font leur entrée, répondant au

SAINT-CLOUD SOUS LE SECOND

EiMPIRE.

salut de toute l'assistance, lorsque, subitement, le colonel de Gallifîet surgit de sa cachette, se place devant eux en se prosternant avec toute la bonne grâce qui lui était familière : • — Tiens ! Gallifîet, s'écrient-ils tous ensemble. — Mais, d'où sortez-vous? ajoute l'Empereur en souriant.

Réponse de circonstance tournée avec l'assurance d'un bon accueil.

— Vous allez déjeuner avec nous.

On devine le reste. — « Je ne me rappelle plus, dit en terminant le général de Castex, ce qu'il venait demander, mais on s'amusa beaucoup, au château, de la désinvolture avec laquelle il avait eu l'habileté de s'introduire. »

Page 1