LE DERNIER SÉJOUR A SAINT-GLOUD
Voici 1870, le Plébiscite, la candidature Hohenzollern, les incidents d'Ems, la guerre! Reprenons seulement les dernières semaines... Aussitôt la guerre déclarée, le palais de Saint-Cloud devint le centre d'un mouvement fébrile. C'étaient de continuelles allées et venues, et tandis qu'à Paris dans les journaux et dans la rue on criait « A Berlin » en entonnant la Marseillaise après Emile de Girardin, on se préparait au départ. L'Empereur malade et soucieux cachait ses soulîrances sous son air de bonté calme; l'Impératrice, à qui, bien à tort, on a voulu donner une part de responsabilité dans les graves événements que la duplicité prussienne avait préparés et que nulle force au monde en France n'aurait pu arrêter, l'Impératrice ne cachait ni ses inquiétudes ni son chagrin. Mme de Saulcy qui, pendant ces sombres jours était de service à Saint-Gloud, le baron de Varaignes, préfet du palais, qui ont questionné la Souveraine sur cette tristesse qui contrastait avec l'animation du palais, la joie des uns et l'enthousiasme des autres, n'ont pas manqué de noter cette attitude. M. de Varaignes a confié à Mme Carette ses impressions restées très vives du jour de la déclaration de guerre; Mme de Saulcy, et aussi la comtesse Walewska, dame d'honneur de l'Impératrice en permanence à Saint-Cloud, m'ont confirmé ces détails, l'angoisse de la Souveraine, son effroi devant une seule carte à jouer qui pouvait être fatale, son incertitude du résultat final, sa crainte, si la balance ne penchait pas de notre côté, de voir la France amoindrie et rançonnée, s'abîmant dans la pire des révolutions.
Si l'Impératrice attristée avait la prescience d'un avenir sombre, tous n'étaient pas de son avis, et je n'ai pas à rappeler quels débordements d'enthousiasme,
dans le peuple comme dans l'armée et dans la société, saluèrent cette déclaration de guerre forcée à un gouvernement qui nous insultait.
Le 18 juillet, l'Empereur réunit dans un dîner à Saint-Cloud les officiers des voltigeurs de la Garde qui partaient pour l'armée. Le banquet eut lieu dans la galerie d'Apollon splendidement illuminée. Jeunes et vieux remplis de courage et d'espérance, animés de l'esprit guerrier allaient répondre chaleureusement au toast de l'Empereur. Au dessert, Napoléon III à voix basse fit donner l'ordre au chef de musique de jouer la Marseillaise. L'Empereur avait bien compris qu'il ferait vibrer la fibre patriotique dans le cœur de ces officiers qui lui étaient dévoués. Ce fut un enthousiasme indescriptible ! Aux premières mesures tous se sont levés; la tète haute, le bras tendu vers l'Empereur, ils choquaient leurs verres au succès de nos armes ; ils mêlèrent leurs cris de Vive f Empereur ! Vire la France ! A Berlin! aux accords de la musique. L'émotion fut considérable.
Le lendemain, il y avait représentation de gala à l'Opéra à laquelle l'Empereur et l'Impératrice n'assistaient pas. Qui ne se souvient du délire qui s'empara de toute la salle, quand Marie Sasse, vers la fin de V Africaine parut en sa grande allure dramatique vêtue d'une tunique blanche et du long manteau semé d'abeilles, tenant en main le drapeau tricolore ? Aux premières notes, suivant l'exemple de la duchesse de Mouchy, tout le monde était debout; la salle entière accompagnait les cbœurs, et le chant s'achevait dans la plus empoignante des manil'estations patriotiques.
Un escadron de lanciers et un bataillon de voltigeurs étaient restés à Saint-Cloud après le départ du régiment et des autres troupes de la Garde. Un des maréchaux des logis de cet escadron, M. Marcel de Baillehache, devenu officier pendant la campagne, a donné dans ses Souvenirs cïun lancier de la Garde quelques pages émues sur les derniers jours passés à Saint-Cloud. Il se trouva être de service quand le Prince impérial, quelques jours avant son départ pour l'armée, descendit au quartier de cavalerie avec son aide de camp, le capitaine de frégate Duperré. Il était cinq heures, le pansage venait de finir ; M. de Baillehache était au poste de police, quand le Prince et son aide de camp se présentèrent. Sur la demande de M. Duperré, le maréchal des logis guida le Prince dans les chambrées et les écuries. « 11 était coifïé d'un chapeau haut de forme et vêtu d'une veste courte en drap noir qu'accompagnait un grand col blanc. Ce costume le faisait ressembler à un jeune Anglais. Il avait un bon regard, très franc, mais un peu rêveur. » ■ .
Le Prince s'intéressait vivement à tout ce qu'il voyait au quartier et paraissait tout fier à la pensée d'aller faire campagne. Tout à coup il se tourna vers
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M. de Baillehache et, les yeux tout brillants : « Vous savez, maréchal des logis, que je pars aussi, moi. » 11 appuya sur le moi avec une satisfaction juvénile et le sous-officier, ému, de répondre : « Je le sais, monseigneur, et toute l'armée en est tière. »
Les voltigeurs avaient pu être prévenus de la visite inattendue, aussi étaient-
LE PAItC PRIVÉ EN JUILLET 1870.
Dessin de M. Magniant, d'après une photographie de M. Schneider.
ils en tuniques à brandebourgs jaunes et aux pieds de leurs lits, le bonnet de police à la main, quand le Prince entra dans les chambrées. Il fut salué de vivats très nourris dans la cour du quartier où étaient réunis les voltigeurs et les lanciers formant la haie sans armes. Les cris l'accompagnèrent tandis qu'il gravissait la rampe qui mène au château. « Je le vois encore, le cher petit Prince., ajoute M. de Baillehache, nous saluant en souriant et tout heureux de l'accueil chaleureux qui venait de lui être fait par les braves soldats de la
Garde. » Ces cris de Vive le Prince impérial ! il les entendit encore la veille de son départ. Un déjeuner était offert à toute la garnison de Saint-Cloud et au détachement de Cent-gardes caserné à Sèvres. Des tables avaient été dressées dans la cour du quartier. Plus tard on tourna en ridicule ce jeune prince de quatorze ans emmené à l'armée malgré son jeune âge. Alors on ne songeait qu'à l'applaudir, et quand il passa dans les rangs revêtu de l'uniforme de souslieutenant, l'épée au côté et la médaille militaire sur la poitrine, bien des yeux se mouillèrent de larmes.
Les survivants de nos désastres se souviennent de ce banquet présidé par l'héritier du trône. Lui aussi se souvint, et quand, avec nous, venus le voir en exil, il revivait par la pensée les années de son enfance, que de fois il évoqua ces jours qui précédèrent le départ, ces derniers vivats qui avaient résonné à son oreille !...
Le lendemain de ce banquet, l'Empereur et le Prince impérial partaient pour l'armée. Dans la partie du parc réservé du palais, le long de la voie ferrée de Montretout à Sèvres on voit encore aujourd'hui un kiosque ouvert au toit de chaume, entouré de candélabres en fonte surmontés de lanternes. Sous l'Empire un embranchement de chemin de fer pénétrait dans le parc près de ce kiosque. C'est ce qu'on appelait la gare de l'Empereur, d'où, chaque fois que les Souverains partaient en voyage, s'ébranlait le train impérial.
Le matin du 28 juillet, une animation extraordinaire régnait au palais de Saint- Cloud : la princesse Mathilde, le prince Napoléon et la princesse Clotilde, les princes et princesses Murât et Bonaparte, les officiers généraux qui partaient dans l'état-major impérial, les ministres, les dames et les officiers de la maison, les amis de la dernière heure se trouvaient tous réunis au château.
A dix heures les voitures entrèrent dans les jardins situés devant les petits appartements. Bientôt, l'Empereur en petite tenue d'officier général sortit avec l'Impératrice et le Prince impérial du salon des Vernet. L'Empereur était calme, disant un mot à chacun ; l'Impératrice visiblement agitée, mais se contenant en souveraine. Le Prince impérial en uniforme de sous-lieutenant de grenadier de la Garde, un peu surexcité, allait de l'un à l'autre et s'efforçait de contenir ses larmes. Ne peut-on pleurer à quatorze ans quand on quitte sa mère ! D'ailleurs, avec une grande énergie de nature, un entrain et une ardeur dont hélas ! il ne devait donner que trop de preuves, il était tendre, affectueux et doux autant qu'on peut l'être.
En sortant du salon des Vernet, l'Empereur, l'Impératrice et le Prince impérial montèrent en voiture à l'extrémité de la terrasse. En un clin d'oeil, toutes les
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Yoitures étaient remplies des officiers de la maison, des ministres ; quelques-uns rejoignaient à pied la petite station ; M. Émile Ollivier, président du conseil, n'ayant pas trouvé de place au premier moment accepta celle du sous-régisseur, le commandant Schneider, qui monta sur le siège de la voiture... Tout le monde est réuni autour du kiosque...
L'heure des adieux arrive. Puis, l'Empereur monte dans le train, et le défilé pour l'embarquement commence : c'est une suite non interrompue de brillants uniformes, car, outre ses aides de camp et ses officiers d'ordonnance, l'Empereur emmène avec lui le major-général maréchal Lebœuf, les généraux Douai, Bourbaki, Frossard, Lebrun, de Failly qui vont prendre le commandement de leurs troupes. « C'est un vrai corps d'armée, » dit-il à l'Impératrice en souriant. L'Impératrice est sur le quai, émue, fébrile, mais restant ferme parmi ses angoisses, ses angoisses d'épouse, de mère, de régente sur laquelle va peser le lourd fardeau d'une couronne qui peut chanceler au premier heurt et l'écraser en tombant. Une dernière fois, elle étreint l'Empereur et son fils ; le Prince lui donne un dernier baiser, 'distribue quelques poignées de main.
Dans un dernier regard jeté sur ceux qui l'entourent. Napoléon 111 aperçoit un de ses chambellans auquel il n'a pas adressé la parole. « Du Manoir, dit-il, je ne vous ai pas dit adieu. »
Ce furent ses dernières paroles à Saint-Cloud. Le signal est donné, la vapeur siffle, le train s'ébranle.
« Fais ton devoir, Louis », dit encore l'Impératrice à son fils avec des sanglots dans la voix, mais la figure illuminée de tendresse.
Tout le monde se découvre, un immense cri de Vive f Empereur ! retentit, le dernier que doivent répéter les échos de la résidence des Napoléons.
L'Empereur appuyé à une des balustrades extérieures de son wagon jette un regard d'indéfinissable tendresse et de résignation sur l'Impératrice qui reste debout immobile, les yeux fixés sur celui que le destin emporte, sur son fils unique jeté au caprice de la fortune... Toujours triste et bon est le regard de l'Empereur jusqu'au moment où le train arrivé à hauteur de la grille rejoint la grande voie. Il se porte de l'autre côté du wagon pour saluer Jes habitants de Montretout qui l'acclament avec frénésie. Un mouchoir s'agite encore par saccades. C'est le Prince impérial qui dit adieu à sa mère et à la France.
Au coude de la voie, le train a disparu. L'Impératrice s'arrache enfin à la stupeur qui l'envahit, se dirige vers sa voiture et éclate en sanglots en cachant sa figure dans son mouchoir
Après le départ de l'Empereur, tout était rentré dans le calme à Saint-Cloud ; l'Impératrice régente y restait jusqu'à nouvel ordre, entourée de ses deux nièces et de sa Maison à laquelle s'était joint un aide de camp de l'Empereur, le vice-amiral Jurien de la Gravière. L'amiral Jurien ne quitta guère la Souveraine pendant ces journées d'épreuve ; il s'était établi à Saint-Cloud avec sa famille pour être à toute heure à la disposition de l'Impératrice. Un soir, le 7 août, il apprend que de mauvaises nouvelles sont arrivées de l'armée ; il monte chez l'Impératrice, la trouve sans larmes et sans voix, anéantie en face d'un télégramme que son chambellan le comte de Cossé- Brissac venait de transcrire. C'est l'annonce des désastres de Woerth et de Forbach. « L'armée est en déroute, disait la dépêche de l'Empereur; il faut élever notre courage à hauteur des circonstances. » Comme l'amiral, terrifié luimême se taisait, M. de Brissac apportait en hâte la seconde partie du télégramme : « Tout peut encore se réparer ». A ces mots, il y eut un soupir d'apaisement. L'Impératrice tombait à genoux en sanglotant; les larmes jusqu'alors contenues inondaient son visage : « Je bénis Dieu, s'écria-t-elle, qu'il y ait encore à espérer! »
Aussitôt elle donne l'ordre de rentrer à Paris. A la hâte, les papiers d'état et les objets particuliers sont rassemblés, et, dans la soirée, la Cour revenait aux Tuileries. LTmpératrice ne devait revoir qu'en ruines ce Saint-Cloud où s'étaient
écoulées ses plus belles années de jeunesse et de triomphe ! Elle y est venue,
la Mater dolorasa, et, dans le parterre du Prince impérial si longtemps resté intact, elle a pu, avec la complicité émue d'un gardien, cueillir quelques fleurs — les fleurs qu'aimait son fils infortuné !