‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 75 sur 91 · III. Par où LE FEU a-t-il commencé et quel jour · texte numérisé non relu

III. Par où LE FEU a-t-il commencé et quel jour

Le feu a éclaté le 13 octobre vers deux heures de l'après-midi. Bien que les témoignages se contredisent, nous allons tenter de déterminer comment l'incendie prit naissance, puis fut propagé ; les rapports des habitants de Saint-Cloud

Ruines du Palais, colé du Fer à cheval.

I'liol0f;i'iipliie de M. P. Bclin.

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SAINT-CLOIID EN 1870-1871.

se contredisent mutuellement sur l'heure et la manière dont le feu a été mis.

La canonnade ronflait aux alentours; on tirait du Mont-Valérien, du pont Mortemart et des fortifications. Un vent de tempête soufflait depuis douze heures, toutes les circonstances étaient favorables aux Prussiens pour mettre à profit un commencement d'incendie. Eurent-ils besoin pour mieux déterminer la marche du feu trop lente à leur gré de s'aider de matières inflammables? En faveur de cette hypothèse, la présomption est très forte, mais on ne peut l'affirmer. Tous s'accordent pour déclarer que l'embrasement devint général presque instantanément. L'obus tombant dans la chambre à coucher de l'Empereur (les Prussiens, nous l'avons vu, ne sont même pas d'accord sur la date, puisque le général von Kirchbach parle du 10 octobre) aurait-il pu amener ce résultat si tout n'avait été préparé par la compagnie occupant le château pour profiter de la première occasion offerte et, dans le cas d'un projectile tombant opportunément, pour activer et alimenter le feu?

A défaut de certitude on doit établir un point d'analogie. Le pavillon de Breteuil, situé dans le parc, reçut à lui seul des centaines d'obus et de boîtes à mitraille ; bien que des lambeaux d'étoffes perses, de tentures et de rideaux fussent noircis par les explosions, on n'y trouva après la guerre aucune trace d'explosion. Quelle malheureuse chance se serait attachée au palais pour qu'un seul obus sur les 3 ou 4 au plus qui ont frappé ses murs l'aient incendié! L'église aussi a reçu cinq obus sans prendre feu. Le Manusmt de Barba certifie que les Prussiens « profitant du vent de tempête mirent le feu au château que les obus n'avaient pas incendié (f). »

Donc, l'état-major prussien prétend que « le feu a commencé dans la chambre à coucher de l'Empereur, mais avec une telle intensité qu'il a été impossible de songer à entrer dans cette pièce ; on s'est alors borné à sauver les meubles des appartements environnants. L'obus, cause de l'incendie est tombé sur le lit même de l'Empereur ; là il a éclaté et mis le feu au matelas. »

Quelles étaient donc les matières inflammables se trouvant dans cette pièce et pouvant, jusqu'à un certain point, expliquer la soudaineté du sinistre?

La chambre à coucher de l'Empereur pouvait avoir 50 mètres de superficie et était ainsi meublée le 1" octobre, jour de l'expulsion du personnel : au fond, en face des trois fenêtres un lit de milieu à colonnes peint en blanc rechampi or, garni d'épais rideaux en damas de soie brochée, doublée en satin de laine blanc molletonné ; de chaque côté une commode ; au pied du lit une chaise longue ; à

(1) Du mont Valérien, avec une lorgnette, on a vu badigeonner de pétrole les murs du château. (Notes de M. G. Moussoir et de M. Ch. Terrade.

gauche, la cheminée avec deux fauteuils confortables ; à droite une commode et également deux confortables, enfin deux consoles en porphyre vert avec vase de Sèvres entre les croisées. Les tentures, les rideaux des croisées et les meubles étaient également en soie brochée. Aux fenêtres, des rideaux de vitrage.

L'obus n'a pas éclaté en touchant le haut de la fenêtre , il a dû rencontrer dans sa route la vitre qui n'a pas offert assez de résistance pour provoquer son explosion. Admettons qu'il soit tombé en plein sur le lit de l'Empereur puisqu'il était bien dans la direction. Mais comment aurait-il mis le feu aux matelas? Ceux-ci en effet n'ont pu être touchés par l'obus puisque le 30 janvier 1871, en passantpar Ville-d'Avray avec son personnel, le commandant Schneider rencontra des Prussiens escortant une voiture pleine de matelas et parmi ceux-ci, tous reconnurent les matelas de f Empereur (cardés à l'italienne sur six côtés, c'est-àdire capitonnés).

L'obus aurait-il incendié les rideaux du lit? Mais la laine et la soie sont deux matières qui ne s'enflamment pas rapidement. Le parquet? Il était en chêne neuf, ayant été refait en 1869 et par conséquent moins inflammable que du vieux bois. Il resterait donc les rideaux de vitrage qui auraient pu facilement prendre feu, mais ils ne suffisaient pas, la fenêtre formant voûte, pour pro- . pager le feu aux épais rideaux de croisée.

Et pourtant, les Prussiens soutiennent que le feu avait éclaté avec une telle intensité qu'on ne pouvait pénétrer dans la pièce. Les matelas retrouvés sont déjà une preuve du contraire. En voici d'autres : après l'armistice, le 1'" février, on retrouva aux cuisines, recouverts d'une épaisse couche de graisse noire, deux fauteuils confortables provenant de la chambre de l'Empereur (ils sont restés longtemps dans les magasins du palais et ont été ensuite versés au Gardemeuble) ; dernier détail qui a son importance : dans la chambre de l'Empereur se trouvaient deux gaines Louis XVI supportant l'un un buste du roi Louis, l'autre un buste en marbre de l'impératrice Eugénie par M. de Nieuwerkerke ; or ce dernier buste est devenu la propriété d'un général prussien qui l'a emporté. On pouvait donc pénétrer dans la chambre à coucher au commencement de l'incendie.

De deux choses l'une : ou ces meubles ont été enlevés avant l'incendie, alors le pillage du palais proprement dit est un fait avéré, irréfutable, malgré que les Prussiens s'en défendent ; ou bien ils ont été emportés au commencement du sinistre, alors ce feu n'était pas si terrible qu'ils l'insinuent. Risquer la vie de quelques hommes pour emporter des fauteuils... mieux eût valu jeter quelques seaux d'eau alors qu'il en était parfaitement temps. .

SAINT-GLOUD EN 1870-1871. 277

En résumé, on doit admettre un commencement d'incendie dans la chambre de l'Empereur ; cet incendie loin de chercher à l'éteindre, les Prussiens l'ont propagé, les bidons de térébenthine trouvés sous la chambre de l'Empereur et les traces de pétrole en seraient une preuve, et tandis que la flamme faisait son œuvre, ils ont profité de l'occasion pour procéder au pillage régulier du palais, pillage qu'ils ont alors décoré du nom de sauvetage.

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