L.\ CASCADli DE NOS JOiaS
Cliché de .AI. Paul Belin.
l'armistice, la plupart était depuis longtemps expédiée en Prusse, ou vendue sur place.
« Les meubles sauvés furent destinés à garnir les abris des avant-postes, les autres objets et la bibliothèque furent remis au musée et à la mairie de Versailles. » Voilà ce que dit le général de Kirchbach qui s'imagine qu'aucun témoignage ne se lèvera pour le contredire. Un autre écrivain allemand, M. de Brauchitsch, fit insérer dans son Journal : « Bien que le château de Saint- Cloud, n'ait guère renfermé des objets d'art de premier choix, nous pouvons rassurer les personnes qui en regretteraient la perte, en leur disant que, lors de la destruction du château par les boulets du Mont-Valérien, les soldats
allemands ont, par ordre de leurs chefs, sauvé le plus possible des statues, tableaux et vases fins qui s'y trouvaient ». Sauvé et... emporté, devrait-on dire. Nous ne parlerons pas des meubles destinés à garnir les avant-postes; les Prussiens s'en sont servi, puis les ont abandonnés. Mais des objets d'art que chaque officier, chaque soldat emportait comme « souvenir » combien sont restés? Il y eut bien des exceptions de désintéressement : comme ce correspondant de journal qui. trouvant dans la maison du peintre Gérôme des tableaux échappés au pillage, les rapporta à Versailles et, chose étrange, fit dresser aussitôt par un des notaires de la ville un acte par lequel il était dûment constaté qu'il existait des Allemands qui avaient horreur du vol ; comme ces officiers qui, rougissant des déprédations commises par leurs collègues, protestaient... mais bien bas, pour ne pas être accusés de trahison ; comme ce soldat qui, entrant dans la maison d'un blanchisseur de la route de Versailles qui avait à loger cinquante de ses camarades, et voyant une montre accrochée au mur, dit tout bas à son hôte : « Enlevez cette montre, elle vous serait volée. » Le même M. de Brauchistch dont nous citions tout à l'heure l'article tendancieux, a soin de signaler des preuves de désintéressement données par les soldats prussiens ; sur la route de Versailles àGrignon, à ïhyais, on a préservé un paquet de valeurs estimé cent mille francs ; à Montretout, on a sauvé les tableaux, ailleurs on a respecté. . . une petite pendule ; mais ces faits isolés sont rares et l'exception confirme la règle. Les Prussiens, officiers et soldats, pillèrent de façon éhontée, pillèrent partout, à Ville-d'Avray, à Garches, à Villeneuve-l'Étang aussi bien qu'à Saint-Cloud (1).
Schneider, en apprenant l'incendie et supposant naïvement que l'état-major prussien a l'intention de sauver ce qui reste, offre ses services, propose de diriger les travaux de sauvetage. Un aide de camp du prince royal, M. de Seckendorf a commencé par répondre qu'il est trop tard, que les flammes ont envahi tout le palais. Sur l'insistance du régisseur, le Prince royal, qui, du reste, personnellement se montra désintéressé et bienveillant, finit par faire dire qu'il en parlerait au Roi, mais « qu'en tout cas comme la circulation était dangereuse dans le parc, cette opération ne pourrait être faite que par le seul personnel du château ». Le lendemain, le Roi accordait à Schneider la permission d'aller recueillir tout ce qui aurait été sauvé par les Prussiens, mais en le prévenant qu'il n'aurait pas la liberté de les emmagasiner au palais; il devait les transporter à la préfecture où le Roi en disposerait à son gré. On devait avertir le régisseur du moment propice pour venir faire l'inspection. En fait, ce ne fut que le 19 que
(1) Voir Délérot. Documents sur Versailles et le département de Seine-et-Oise pendant l'Occupation. édition, Bernard, Versailles 1901. — Journal de Barlja, manuscrit.
Schneider fut introduit dans l'orangerie où se trouvait entreposé tout ce qui venait du château et qu'il put en établir un relevé. Après l'armistice, le Roi fit dire à Schneider de venir prendre à la préfecture tous les objets sauvés lors de l'incendie du palais ; il s'aperçut que presque tous ceux qu'il avait remarqués dans l'orangerie avaient disparu. Le régisseur put protester contre une apparente générosité qui cachait une tromperie indiscutable; un des officiers lui fît remarquer qu'il pouvait en manquer quelques-uns, << car le Roi avait accordé à chaque officier ayant servi aux avant-postes à Saint-Cloud l'autorisation de prendre un objet quelconque pour souvenir à la condition de le signaler sur un état dressé ad hoc ». Qu'on ajoute à ces souvenirs enlevés admbmlrativement ceux que les mains indélicates des hauts comme des petits fonctionnaires avaient soustraites dans l'espace de ces quatre mois, et on ne s'étonnera pas que la plupart et non pas quelques-uns des objets sauvés de l'incendie aient manqué à l'appel. On a donné des noms de ces amateurs à outrance de bronzes et de porcelaines. Le général S... a été convaincu par plusieurs témoins d'avoir recelé, puis gardé un grand nombre de pendules et de vases de Sèvres; inutile d'ajouter qu'aucun de ces objets n'a été retrouvé à Versailles au moment de la réintégration partielle. 11 en fut de même de la bibliothèque ; elle avait été apportée presque tout entière à la préfecture ; un journaliste allemand appelé Schneider fut chargé de la classer; il la rangea si bien qu'on ne l'a jamais revue. N'a-t-on pas fait de même pour les vases emportés de la manufacture de Sèvres (1), après que, par jalousie scientifique, on eût brisé les instruments et macéré les registres du directeur, M. Regnault. Le convoi de Sèvres rejoignit les convois de la route d'Allemagne (2).
Dans les décombres, dans le parc, cà et là, des trésors sont entassés : statues, vases de pierre ou de marbre, piédestaux, bronzes, cadres ou bordures mutilés, débris de lustres ou d'appliques. Combien peu échapperont à la mort définitive! Pour l'œuvre de destruction, les Prussiens ne seront pas seuls à opérer et, pour les aider et leur disputer leur proie, il se trouvera des Français, si on peut appeler française cette lie de population qui, aux jours d'émeute, déploie le drapeau rouge, qui, aux jours de pillage, vole à la curée. Mais, avant de revenir à ces dernières scènes aussi lugubres et plus honteuses, il nous faut dire quelques mots, du combat de Montretout et de ses conséquences pour ce qui restait debout de la ville de Saint-Cloud.
(1) Les porcelaines riches feu simples servaient indistinctement à ceux qui les avaient prises. Celles qu'on ne put emporter furent brisées conformément à la consigne donnée.
(2) Voir le rappoi-t de M. Regnault, dans les Annales de ph//sique el de Chimie, novembre 1871 et Desjardins, Histoire de l'Invasion dans le département de Seine-et-Oise.