‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 78 sur 91 · COMBATS DE MONTRETOUT · texte numérisé non relu

COMBATS DE MONTRETOUT

Notre dessein n'est pas de reprendre par le menu les différents incidents de cette journée du 19 janvier qui se termina par la plus écrasante défaite et devait amener le gouvernement de la Défense nationale à demander quelques jours après une suspension d'armes; l'histoire complète ou spéciale en a été maintes fois décrite ou par les acteurs ou par les écrivains critiques (1) (après M. Alfred Duquel qui les analyse et les commente tous, il ne saurait rien y avoir de nouveau à ajouter) nous ne faisons que résumer brièvement les faits qui, touchant de très près à l'histoire de Saint-Cloud, ne pouvaient être passés sous silence. Nous donnons au contraire plus d'étendue aux combats livrés à Montretout et à r.héroïque résistance du commandant de Lareinty dans la villa Zimmermann.

■ La concentration de l'armée avait été très difficile et laborieuse. Près de 90000 hommes devaient donner; 42 000 gardes nationaux étaient embrigadés avec l'infanterie régulière, chaque brigade contenant un régiment de la garde nationale. « Quand il y aura par terre 10 000 gardes nationaux, aurait dit un membre du gouvernement, l'opinion s'apaisera. » Et d'autre part, on a accusé Trochu d'avoir froidement combiné cette sortie de Buzenval pour faire tuer les gardes nationaux, jeter la terreur dans Paris et provoquer les habitants à demander eux-mêmes la capitulation. 11 ne l'avait du moins pas avoué dans cette réunion où les maires de Paris s'étaient retrouvés avec les membres du gouvernement et où, pendant près de quatre heures, — c'est Jules Favre qui le certifie, — les maires avaient recueilli de la bouche du général Trochu <( l'exposé de ses actes et de ses idées. » Si au contraire il avait cherché un regain de popularité dans cette sortie, Trochu s'était trompé une fois de plus. Donc, en tout 84250 hommes en trois colonnes commandées par Ducrot, Carrey de Bellemare et Vinoy, qui tous trois devaient atteindre leur position à six heures du matin. . Lenteurs, retards, complications s'accumulèrent, les troupes s'enchevêtrèrent affreusement à Courbevoie, aux ponts d'Asnières. L'artillerie de Yinoy n'arriva qu'à onze heures, plus de la moitié du corps de Ducrot était en panne à Cour-

(1) GéiKh-aiix Aniljci-t, Vinoy, Ducrul et Trochu, Arlliur Chuquet, Alfred Duquef, Jules Glarctie, Gli.'.de Mazade, commandant Ruusset, etc. '

SAINT-GLOUD EN 1870-1871.

bevoie ou sur la route, et ces régiments ne seront engagés que lorsqu'il sera trop tard. C'était sur toutes les routes conduisant au Mont-Valérien un désarroi incroyable. Tout était confondu, les diverses colonnes, les services auxiliaires, les voitures de vivres, et l'armée disséminée restait de longues heures exposée

CHAMP DE BATAILLE DE BUZENVAL, 19 JANVIER d 1 87.

au froid d'une cruelle nuit d'hiver. Jamais pareil gâchis ne s'était vu à la guerre, aux portes mêmes d'une place de ravitaillement. Comme l'a dit M. de Lareinty, l'héroïque défenseur delà villa Zimmermann, devant la commission d'enquête, « on ne peut imaginer le désordre, l'ineptie qui ont présidé à cette opération. »

Rappelons d'abord que la redoute de Montretout dont on avait laissé les Prussiens s'emparer après l'investissement, était située au-dessus de Saint-CIoud . Par sa position, cet ouvrage aurait pu être d'une grande utilité. Si l'on avait pu conserver Montretout au commencement du siège, il n'est pas douteux que l'ennemi n'eût jamais pu s'établir sur les hauteurs de Saint-Cloud, non plus que vaquer tranquillement à ses transports. « Or cette position que Trochu avait naïvement

délaissée avait été fortifiée tant bien que mal par l'ennemi et reliée par une tranchée à la propriété Pozzo di Borgo, également mise en état de défense sommaire. »

Dans Saint-Cloud aucun ouvrage n'avait été construit, mais le parc avait été fortifié de la Seine à la porte Jaune, des abatis barraient les fourrés. Du côté de Buzenval, la maison du curé, le château de Craon, la Bergerie étaient crénélées et protégées par des tranchées. Crénelée aussi la ligne des murs entre la porte Jaune et l'hospice Brezin ; des lignes d'abatis s'étendaient de Garches au Butard ; le haras Lupin, le clos Toutain, la villa Fleury (1) étaient également crénélés et protégés par des tranchées; d'autres ouvrages, abatis ou tranchées étaient échelonnés de la Malmaison à Saint-Cucufa, du parc de Buzenval jusqu'à la Jonchère.

Enlever ces positions extra-fortifîées était donc chose difficile, sinon impossible comme on l'a affirmé. C'était l'opération suprême, et, pour l'exécuter, « on avait choisi le terrain le plus défavorable qui fût ; celui où l'ennemi avait accumulé la plus grande somme de travaux défensifs, uniquement parce que l'opinion avait désigné ce terrain (2) ».

(( Cette bataille était perdue d'avance » disent M. Arthur Chuquet et presque tous les écrivains critiques, peut-être un peu sévèrement, et parce qu'ils jugent d'après les fautes commises et d'après les résultats. Examinons d'abord cette opinion : On avait en efîet chance d'enlever Montretout, Garches, peut-être Buzenval; pourrait-on, au-dessus de Garches, s'emparer du plateau des Bergeries et ensuite du haras Lupin? Les positions prussiennes n'étaient peut-être pas inexpugnables, mais elles étaient fort difficiles à enlever, si on voulait airriver jusqu'à Versailles, la Bergerie surtout, clef de voûte de la position. Mais pour être juste, il faut envisager l'autre côté de l'hypothèse. Sans aller jusqu'à dire, avec M. de Mazade, que de là on tenait Versailles, « on peut tout au moins affirmer que c'eût été un grand coup moral porté à l'assiégeant et un réconfort nécessaire pour l'assiégé. » On ne pouvait dédaigner le résultat matériel non plus, puisque, selon toute probabilité, « les Prussiens devraient éprouver les mêmes difficultés que nous dans la reprise de ces ouvrages, en admettant que nous pussions nous en emparer. »

Donc, cette journée, si elle eût été préparée et bien conduite surtout, pouvait entraîner des résultats appréciables et, dans cette zone, changer la situation à notre avantage.

(1) Je laisse à cette villa le nom que lui donnent toutes les cartes et les historiens. En réalité cette maison située entre Garches et la porte de Villeneuve-l'Étang s'appelait la Provence et appartenait non pas au général Fleury, mon père, mais à mon grand-père maternel, M. Galley de Sainl-Paul, député au Corps législatif.

(2) Commandant, Rousset. 1. 111. • .

SAINT-GLOUD EN 1870-1871.

N'insistonspas plus que ne le comporte notre récit sur les ordres mal donnés et mal exécutés, sur l'arrivée tardive de Trocliu au Mont-Valérien d'où il devait diriger la bataille, sur les retards du corps de Ducrot et de l'artillerie du corps Yinoy, et arrivons.aux épisodes de Montretout qui nous intéressent particulièrement.

Le corps de Vinoy fut le premier engagé. Dès sept heures, la division de Beaufort marche en trois colonnes sur la redoute de Montretout et ses abords : la colonne de droite, colonel Madelor sur la Tuilerie (entre Suresnes et Garches), la colonne du centre, général Noël, sur la redoute, la colonne de gauche, commandant de Lareinty (francs-tireurs des Ternes, 4' bataillon des mobiles de la Loire-Inférieure, une partie du 2° régiment de la garde nationale), se dirige vers Saint-Cloud en suivant les pentes entre la Seine et le chemin de fer de Versailles et va chercher à occuper la propriété Pozzo di Borgo.

Malgré la boue, mais grâce au brouillard, nos soldats tombent sur les avantpostes prussiens et les surprennent sans les avoir, suivant notre fâcheuse habitude, avertis par une canonnade. Une fraction de la division de Beaufort s'empare de la redoute, d'autres régiments de la Tuilerie; à neuf heures toute la croupe était en notre possession. Voilà pour la droite et le centre de la division ; la gauche avait bien marché aussi. Les francs-tireurs des Ternes avaient pénétré dans le potager de la propriété Pozzo di Borgo, puis dans le parc, et se voyaient arrêtés devant le château que l'ennemi défendait à outrance.

Tandis que le 2° régiment de garde nationale prend possession des communs, une fusillade bruyante éclate de tous côtés, les fenêtres du château, les arbres sont criblés de balles, les murs sont déchiquetés, un long nuage blanc s'étend sur le gare et la route impériale ; un grand nombre de francs-tireurs tombent tués ou blessés.

Le commandant de Lareinty laisse les francs-tireurs continuer l'attaque de front et tente détourner l'obstacle par la gauche du côté de la route impériale. Des francs-tireurs ont la même idée et appuient le mouvement tournant débordant le château parla route impériale. Une belle villa appartenant à M. Zimmermann, beau-frère de Gounod, dans une annexe de laquelle le grand maître est mort en 1893, s'élève sur la route entre le pont du chemin de fer et le cimetière. De ce point occupé par les Prussiens tombe une grêle de projectiles qui abat le lieutenant Guillot et quelques hommes. Heureusement M. de Lareinty a pu passer avec ses mobiles et, suivant le mur ouest du parc Pozzo, il y trouve une petite porte. Cette bonne chance lui permet de pénétrer dans le parc, de tomber sur les derrières du château et ainsi de s'en rendre maître ainsi que de la terrasse de Montretout.

Ceci fait, Lareinty retraverse la route et s'établit dans la maison du sculpteur Dantan très bien disposée pour la défensive.

Pendant ce temps, le colonel Mosneron Dupin avec un bataillon de mobiles de rille-et-Vilaine, le 6' régiment de garde nationale et les francs-tireurs des Ternes toujours d'une admirable intrépidité, emporte les villas Armengaud et Béarn et

SALON DK GOUN'OD \ MONTIŒTOUT.

D'afirès une photographie appai'lenanl à Mme Gounod.

pénètre dans Saint-Cloud. La moitié de la ville et l'église sont occupées ; le colonel Mosneron Dupin s'y barricade fortement et résiste aux retours otTensifs de l'ennemi.

Lareinty est à peine installé et barricadé dans la villa Dantan qu'un ordre formel du général Noël l'en arrache, lui commandant de s'embusquer dans la villa Zimmermann. Entreprise très périlleuse à cause des feux prussiens de la porte Jaune qui enfilent la route impériale. Il y a un moment d'hésitation parmi les mobiles. Avec une grande intrépidité, M. de Lareinty suivi de quelques officiers et de plusieurs braves bretons se jette sur la chaussée, enfonce la grille

qui ferme la cour de la villa. Les défenseurs surpris ne luttent que peu d'instants et abandonnent la place, se retirant vers la villa Clerc près de la maison Dantan.

Donc, francs-tireurs à la villa Pozzo, mobiles à la villa Zimmermann, toutes deux fortifiées, sont maîtres de la route et de Montretout.

A défaut d'infanterie, pendant ce temps les Prussiens se servaient admirablement de leur artillerie établie dans le parc de Saint-Cloud, au sud dé la porte Jaune, au-dessus de l'hospice de Brezin, entre le haras de Lupin et le château de Villeneuve-l'Étang. •

Cependant s'engageait Bellemare, dont la brigade Fournès enleva les premières maisons de Garches, la Maison-du-Curé, tandis que la brigade Colonieu occupait le parc de Buzenval et que le général Valentin pénétrait dans le château.

Jusque-là les Français n'avaient devant eux que des grand'gardes ou des avant-postes. Tout changea lorsqu'ils arrivèrent en face de la ferme de la Bergerie et du château Craon (appartenant à la princesse de Beauvau-Craon). Les Prussiens, bien qu'en plus petit nombre, se trouvaient en meilleure situation; abrités derrière des tranchées, de longs murs crénelés, ils tiraient, invisibles, sur des assaillants qui s'avançaient à découvert. L'artillerie, gênée dans sa marche, s'embourba dans le sol détrempé et ne put gravir la, côte.

Enfin, arrivait le corps de Ducrot qu'on attendait vainement depuis plusieurs heures. Les premiers obstacles furent surmontés, et ses troupes assaillirent vigoureusement les positions prussiennes. Bientôt elles rencontraient une résistance imprévue. La brigade Bocher ne put s'emparer du mur de Longboyau ; les assauts de la brigade Miribel contre le pavillon de chasse furent repoussés. C'est là que périrent tant de morts illustres à divers titres : Henri Begnault, le peintre déjà célèbre; l'explorateur Gustave Lambert; le marquis de Coriolis,, plus que septuagénaire ; le colonelBochebrune, ancien chefdes insurgés polonais.

Les Français se brisaient contre une muraille inexpugnable. Vinoy gardait encore Montretout ; Bellemare restait sur le plateau de la Bergerie, et Ducrot devant Longboyau sans gagner un pouce de terrain. A ce moment, c'en est fait de la journée: tous les renforts prussiens ont gagné leurs postes de combat ; de La Jonchère à Saint-Cloud nous avons échoué sur tous les points. Bientôt le désordre et l'encombrement régnent sur toute notre ligne de bataille qui paraissait-comme paralysée et ne tirait plus.

Des défaillances commençaient à se montrer : « Des gardes nationaux, dit lé général Vinoy, n'avaient pas honte de quitter le lieu du combat pour enlever d'assaut les omnibus, destinés au transport des blessés et se faire ramener

à Paris... Ces coupables exemples de lâcheté étaient donnés principalement par des hommes appartenant aux bataillons de Belleville et autres quartiers excentriques, qui s'étaient déjà signalés aux avant-postes par les mêmes marques d'indiscipline et de faiblesse. » A trois heures et demie, les Allemands prenaient l'ofTensiveà leur tour: le général de Sandrart, commandant la 9' division, échoue dans sa première tentative contre le mur du parc de Buzenval. La brigade de Bothmer échouait en même temps dans l'attaque qu'elle essayait sur la redoute de Montretout. Trois compagnies des 58" et 88' prussiens, partant du parc de Saint-Cloud, devaient se diriger contre la redoute par la villa Clerc et la villa Dantan, par la gare des fêtes et l'escalier qui mène à la route impériale.

Deux compagnies prussiennes se heurtaientalors, dans les maisons barricadées de la partie nord de Saint-Cloud, à une résistance dont elles ne parvenaient pas à avoir raison, de sorte qu'elles ne pouvaient réussir dans cette attaque. C'étaient les braves mobiles de la Loire-Inférieure qui, sous les ordres du commandant de Lareinty, repoussaient les assauts des Prussiens, les fusillant ainsi à l'ouest, au sud et à l'est. Bien fortifiés dans la villa Zimmermann et dans un bâtiment y attenant, ils prennent de flanc les colonnes qui veulent gagner l'autre côté de la route impériale. Du château Pozzo di Borgo, des villas Armengaud et Béarn partent également des fusillades nourries qui arrêtent au passage toutes les troupes débouchant du cimetière ou descendant de la porte Jaune et de Garches.

L'ennemi, dans le haut de Saint-Cloud, était donc reçu de dure sorte. Partout ailleurs, de Beauregard à Rueil et à Garches, les Allemands faisaient un feu roulant qui balayait le plateau dans toutes les directions. A la Malmaison, à Rueil, à Buzenval, la débandade était déjàcommencée ; l'obscurité commençait ; legénéral en chef était descendu du mont Valérien, avait déjà donné l'ordre de la retraite (et quelle retraite !) qu'à Montretout on luttait encore (I).

Le général de Kirchbach, après la première attaque infructueuse de la redoute de Montretout, avait enjoint au général de Sandrart de reconquérir à tout prix cet ouvrage, le soir même ou le lendemain de grand matin, au plus tard. A dix heures, le 46° régiment de la 10° division venait renforcer le général de Sandrart.

(1) Il va sans dire que Montretout presque tout entier a été la proie des flammes; les belles villas Rainbeaus, Zimmei-mann, etc., ont été reconstruites ; le parc Pozzo partagé par lots.

SAINT-GLOUD EN 1870-1871.

Le général de Bothmer a donc à sa disposition qnatre régiments et deux bataillons détachés, dont l'un, le premier bataillon du 88% accourt de Sèvres vers sept heures et demie.

A huit heures, trois colonnes s'ébranlent pour exécuter une attaque convergente, sans tirer un coup de fusil. La colonne de gauche partie de Garches et la

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