LE PAVILLON CHINOIS OU TUOCÀDÉRO
Cliché de M. Paul Beliii.
colonne du centre ne rencontrent pas de résistance ; la Maison-du-Curé et la redoute tombent entre les mains des Prussiens.
Moins simple est le rôle de la colonne de droite. Le major Schulz, qui la commande, rencontre de nouveau dans Saint-Cloud une résistance opiniâtre. C'est en vain que deux compagnies du 47" s'efforcent au prix de pertes sérieuses d'enlever quelques maisons. Finalement, et en attendant mieux, les Prussiens se contentent de les cerner étroitement.
Ce sont encore une fois les mobiles de M. de Lareinty qui arrêtent ainsi les Prussiens. Le commandant avait reçu l'ordre de se maintenir jusqu'à ordre
contraire dans la villa Zimmermann parce « qu'elle était considérée comme le ^jivot du mouvement tournant de l'armée marchant sur Versailles ». Aucun avis d'évacuer ce point ne lui était parvenu; il se battait donc sans trêve, et la fusillade crépitait continuellement autour de l'héroïque petite troupe.
A quatre heures et demie, nuit tombante, un bruit de combat furieux éclate à deux cents mètres de la villa. Puis un grand calme, la nuit vient : « Tout autour de la maison on entend alors des allées et venues, des coups de sifflet; à neuf heures, le bruit sourd, cadencé d'une troupe en marche se distingue parfaitement... Les mobiles, la plupart endormis, sont bientôt sur pied. Sont-ce des Français? Les cris de hurrah^ forwert ! les désabusent. Alors des fenêtres, des murs, un violent feu de mousqueterie est dirigé sur les masses ennemies entassées dans la route impériale ; trois fois les Prussiens reviennent à la charge, trois fois ils sont repoussés. »
Pendant la nuit, il n'y eut pas d'attaque, mais de grands mouvements d'infanterie et d'artillerie s'opéraient aux alentours et l'investissement de la propriété Zimmermann s'achevait méthodiquement : le château Pozzo et son parc, la gare de chemin de fer, la villa Dantan, la villa Clerc et les maisons voisines, le cimetière étaient bondés de soldats ennemis; des tirailleurs prussiens avaient pu se terrer dans un trou du jardin Zimmermann à quatrevingts mètres de la maison ; l'enveloppement était complet.
Le gouverneur de Paris et le générel Noël avaient oublié de prévenir M. deLareintyde la retraite de l'armée, alors pourtant que les francs-tireurs des Ternes et les compagnies de gardes nationaux qui occupaient le parc Pozzo avaient été avisés. Tous les régiments français allaient donc être rentrés sous le canon des forts et le malheureux bataillon restait noyé au milieu des masses prussiennes ! Au-dessous du parc Pozzo, la colonne Mosneron-Dupin opérait sa retraite le long de la Seine dans les plus périlleuses conditions et pouvait rejoindre le gros des troupes du général Vinoy sous le mont Valérien sans avoir perdu un seul homme dans sa marche en arrière.
L'état-major, s'inquiétant enfin de la troupe bloquée, avise au moyen de la délivrer. Le commandant de Vertus, chef des francs-tireurs des Ternes, s'est offert pour tenter un assaut de la villa Zimmermann et, quelque hasardeuse que soit la chance de réussir, il a reçu l'ordre du général Noël de commencer l'opération à la nuit : délai qui doit faire aboutir à un contre-ordre. A, huit heures et demie, au moment où il allait tenter l'aventure, le commandant, de Vertus reçoit l'avis que le commandant de Lareinty, privé de vivres et de munitions et cerné par des forces supérieures, a été obligé de se rendre j.
SAINT-GLOUD EN 1870-1871.
Pendant toute la journée, cette troupe héroïque avait lutté, espérant toujours être secourue. Un instant, M. de Lareinty avait pu hisser un drapeau tricolore confectionné avec des rideaux et signaler ainsi à l'état-major-général sa présence qu'on semblait ignorer.' On l'ignorait si bien que lorsque l'amiral de Langle avait télégraphié au général Trochu qu'il voyait le drapeau français à Montretout, celui-ci lui avait répondu : « Ce n'est pas possible ; il n'y a pas là de troupés françaises, tirez dessus. »
On devine ce que put être cette journée dans ces alternatives : Lareinty avait demandé un armistice qu'on lui refusait; à son tour, il refuse de se rendre; les obus français croisent avec les obus prussiens sur le toit ou aux alentours de la villa. II y a des blessés, les munitions sont épuisées ; plus de vivres, la soif, la faim... C'est en courant les plus grands dangers que l'on se procure quelques bouteilles d'eau dans le petit bassin du jardin. Et la batterie prussienne va commencer le feu à 500 mètres de la villa. Situation horrible qui ne peut durer.
Se voyant abandonné sans secours, sur le point d'être canonné, Lareinty essaye de parlementer de nouveau. Réponse lui est faite qu'il n'a qu'à se rendre et qu'on lui laisse un quart d'heure pour réfléchir. Rassemblant alors ses officiers, M. de Lareinty met aux voix trois partis : ou attendre le soir pour faire une trouée, ou se faire tuer jusqu'au dernier sous les décombres de la maison; ou, enhn, capituler. Ce dernier parti était adopté au moment où, trop tard et sans doute en vain, on s'apprêtait à venir au secours des assiégés.
On sonne au parlementaire et la poignée de braves gens et leur vaillant chef sortent avec les honneurs de la guerre : dix-huit officiers, trois cent vingt-cinq mobiles bretons, trois francs-tireurs, un garde-national défilent en armes devant les Prussiens, respectueux et sympathiques, malgré eux, à de si courageux adversaires (1).