SAINT-CLOUD APRÈS L'INCENDIE
Pendant ce temps, dans Saint-Cloud, on incendiait maison par maison. Grâce au manuscrit du couvreurBarba nous pourrions donner la liste des demeures qui, une fois les caves mises à sec et les bons meubles enlevés, étaient livrées aux
(1) Enquête Défense nationale. Déposit. Lareinty. — Général Ducrot, t. IV. — Général Vinoy, Rapport. — La Guerre franco-allemande , t. IL — Duquet, passi)n. — Commandant Rousset, t. III. — Charles de Mazade, la Guerre de France, etc.
On sait que le vaillant commandant des mobiles, le baron de Lareinty, sénateur de la Loire-Inférieure, est mort en mars 1901 très âgé.
flammes. Détruire pour détruire, et même après l'armistice, semble avoir été le mot d'ordre de l'état-major prussien : la rue d'Orléans et les groupes de maisons avoisinant l'église et la mairie sont les parties de la ville qui souffrirent le plus.
La manière d'incendier des Prussiens était très simple : «réunir les meubles de peu de valeur dans chaque pièce, les arroser de pétrole; mettre le feu en commençant par le haut ; pour bouquet la cage de l'escalier ; en deux heures une maison est passée (1). » A l'extérieur pas de trace de fumée, aucun débris; mais si on poussait la porte, on se trouvait en face d'un amoncellement de décombres formé par les débris des étages supérieurs. On aurait dit un vaste puits aux parois nettes et orangées par endroits. C'était là l'action du pétrole ; la coloration orangée particulièrement se retrouva à l'intérieur du palais de Meudon et de Saint-Cloud, plus tard aux Tuileries et à la Cour des comptes. Les pétroleurs de la Commune avaient pris modèle sur les Prussiens !
« Le 27 janvier, écrit Barba, Saint-Cloud n'est qu'une fournaise et, les jours suivants, les éboulements et les feux continuent toujours. » Et c'est encore, le 1" février, des Prussiens ivres qui attisent les feux; puis soudain apparaissent les maraudeurs du pays et des environs qui se chargent de compléter l'œuvre de vandalisme des vainqueurs.
A partir du 20 février, des nuées de corbeaux s'abattaient sur la ville, sur les ruines du palais. Dans la cour, dans les décombres, ils trouvent à briser quand ils ne peuvent enlever, et dans cette œuvre de destruction sauvage ils se font aider par les Prussiens. C'est à coup de barres de fer que les colonnes monolithes en marbre campan du salon de Mars étaient brisées. Les bronzes de la rampe en fer forgé de l'escalier de l'Impératrice et la double rampe de l'escalier d'honneur furent démontés délicatement par des individus fort experts en la matière et qui couraient vendre le produit de leurs larcins. On a trouvé ainsi une foule de débris chez un marchand de la rue de Lappe. Malheur à qui voulait les arrêter dans leur sinistre besogne !
En présence de ces faits, Schneider qui, dès février, avait obtenu de rentrer dans
(1) Ce manuscrit, do Barba, que nous ne jiouvons que « -^-iser » légèrement, ici (je l'ai juiblié en entier dans Versailles illustré, niai 1001) est un document précieux pour l'histoire de la guerre à Saint-Cloud. Sous une forme plus que rudimcntale, l'auteur donne un journal très précis de ce cjui s'est passé dans la ville, du 15 septembre 1870 au 8 février 1871. Barba, grâce à ses cheveux blancs, a été épargné lorsque le 28 janvier on a voulu pilb'r sa maison. Quand les portes de l'église ont été arrosées de pétrole, c'est la femme de Barba qui implore l'ol'licier d'état-niajor qui semble vouloir mettre une fin aux incendies, et sur les volets on écrit à la craie en allemand: « Cette maison sera préservée jusqu'à nouvel ordre, signé : Jacobi, chef d'étatmajor. » A la mairie de Saint-Cloud, on conserve précieusement le volet sur lequel se lit l'inscription précitée. Parnd les victimes de la guerre, il convient de citer le D^Pigache, tué dans la rue d'Orléans par un projectile français. Quant aux maisons touchées, il faudrait les citer toutes : autour de l'église, rue d'Orléans, rue de la Paix, sur la place d'arches et. dans l'avenue du Palais, de la villa du général de Verdière, aux restaurants, Legriel et de Te/e /;o/;'e .'
SAINT-GLOUD EN 1870-1871.
•li
les communs, faisait placer le 5 mars dans la cour d'honneur un [poteau coiffé de l'inscription suivante : « Le public est instamment prié de ne rien prendre dans'les ruines et de n'emporter aucuns matériaux de quelque nature qu'ils soient. C'est à lui de ne pas achever l'œuvre de destruction commencée par l'ennemi et de lui laisserainsi toute la responsabilité du désastre. » Cetécriteau sentait l'impuissance et en même temps une morgue bien inutile envers les vainqueurs. Qu'arriva-t-il? Les officiers prussiens de patrouille ne manquèrent pas de voir le poteau, et donnèrent l'ordre de l'abattre. Il y eut protestation delà part du surveillant chargé de cette mission ; des Français venus en promeneurs dans les ruines voulurent faire un mauvais parti aux officiers ; on dut envoyer un détachement de trente hommes pour occuper la place.
Un sous-officier tira son sabre et fit tomber l'affiche malgré les protestations dernières de •Schneider, qui se vante peutêtre à tort d'avoir répondu avec hauteur à l'officier prussien.
Dans ces jours de transition entre l'état de guerre et la signature des préliminaires de paix, il est peu probable que les Prussiens eussent supporté un langage insolent. Autant, du reste, on doit louer le zèle apporté par Schneider dans le sauvetage des objets, autant on peut critiquer sa manière d'agir directement, d'écrire à tout bout de champ aux généraux et de réclamer sans trêve des faveurs qu'en tout état de cause les vainqueurs admettent rarement. Ce n'était pas à un simple régisseur à faire ces démarches et il eût fallu que
^ Ont'