‹ Le palais de Saint-CloudChapitre 81 sur 91 · LE VOLET DE LA MAISON DE BARSA · texte numérisé non relu

LE VOLET DE LA MAISON DE BARSA

l'autorité militaire ou civile en prît l'initiative. Le désarroi était tel que personne ne s'en occupa.

Schneider avait donc écrit directement au Prince royal pour lui demander que « le reste de ce palais, une des gloires de la France, soit rendu à la France, détruit par la guerre, il est vrai, mais sauvé d'un pillage après capitulation ». La réponse du général Sandrart, au nom du Prince, avait été de laisser à Schneider reprendre ses fonctions. Les considérants diminuaient un peu l'étendue de cette faveur. D'abord l'autorisation n'était accordée « qu'autant que le service militaire n'en serait pas gêné » ; ensuite « les objets restants au château étaient bien à sa disposition » , mais seulement « si les troupes n'en avaient pas besoin ». Et le quantum de cette utilité était laissé à l'officier qui commandait à Saint-Cloud.

Schneider donc, n'ayant aucun pouvoir réel, avait tort de s'insurger maladroitement contre des faits qu'à lui seul il n'avait pas la force d'empêcher. Maraudeurs d'un côté. Prussiens de l'autre, cognèrent, frappèrent, détruisirent pour détruire ce qui ne pouvait s'emporter. Ainsi furent réduits en morceaux deux grandes coupes en porphyre rouge du vestibule du fer à cheval que les Prussiens se partagèrent par morceaux ; le même sort était réservé à plusieurs statues encore restées debout ; du nombre : le Rhône, de Coysevox ; plusieurs groupes de Coustou ; la Vénus au.r cheveux (T or, d'Arnaud. Une statue en bronze, qu'on n'avait pu briser, fut retrouvée dans un bassin.

Encore une fois Schneider essaya de s'interposer. Il ne se voyait pas écouté des officiers des campements voisins qui, avec calme, assistaient à ces mutilations d'œuvres d'art, se montrant même aussi iconoclastes que leurs hommes, emportant dans leurs voitures, comme trophées, un morceau de marbre à leur choix; il porta sa plainte plus haut et suppliait un général de mettre fin à ces scènes de barbarie. Cet officier regarda le régisseur avec morgue et se mettant à rire à gorge déployée lui tourna le dos... On pourrait multiplier des faits de ce genre.

Après le départ de l'armée allemande on entoura les ruines de palissades et l'on prit des précautions contre les rôdeurs. Il était trop tard...

Mais quittons ces lamentables récits La mort des choses n'est-elle pas presque aussi triste que la mort des êtres? De ces pans de murs menaçants, affectant des profils de fantômes, de ces gouffres où poussaient les arbustes sauvages entre des jonchées de pierres, de ces rampes d'escalier se tordant en douloureuses spirales, de ces trous béants des fenêtres qui semblaient comme autant d'yeux de géants morts, de ces torses de marbre épandus au milieu de cette désolation, cependant que les grands marronniers lèvent toujours superbement

leurs fronts, que les ruisselets continuent à se déverser goutte à goutte dans les vasques de pierre, que de la terrasse s'ouvre le plus étendu et le plus riant des panoramas j'ai gardé un étreignanl souvenir. Tous les ans, jusqu'à la complète disparition des ruines, j'accomplis ce pèlerinage de Saint-Cloud. Avais-je déjà le pressentiment qu'un jour je tenterais de ressusciter l'histoire de ce palais déjà mort depuis trente ans?

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