CHAPITRE XX
en chœur (i), puis, après avoir quitté leurs tuniques et s’être frottées d’huile à la manière des athlètes (a) , elles se mirent à lutter entre elles. Ce spectacle transporta tout le monde (3) ; et j’avoue que si au premier moment il me fit baisser les yeux et rougir, je sentis bientôt au trouble de mon cœur qu’il avait véritablement quelque chose d’enivrant dont je ne pus me défendre.
Ces intermèdes n’empêchaient point les esclaves de remplir à chaque instant nos coupes ; et déjà la joie des convives commençait à devenir bruyante. « Voyez , me dit Chry- « sippe, cet homme qui avale les flots de vin « «qu’on lui verse , comme Carybde engloutit « les flots de la mer; ce buveur forcené s’ap- « pelle Tibérius, mais on lui a donné par « plaisanterie le nom de Biberius (4). Vous a ne devineriez jamais de quel épouvantable
(i) Pet&on. satyr. cap. 10.
(2) Ibid. cap. 8.
( 3 ) Juven. satyr. 11 (i) Snrr. in Tib.
U 7* LE PALAIS I)E SCAUHUS.'
« artifice il use pour s’exciter à boire ; il a re- « cours au poison ! Avant de se mettre à table, « * il prend de la ciguë , afin que la crainte « de la mort l’oblige à boire outre mesure (i), *< le vin étant le plus puissant antidote de « ce suc vénéneux. Avouez que c’est pous- « sçr l’ivrognerie jusqu’à l’héroïsme ! Aperce- « vez-vous là-bas le fils de Cicéron, si peu « digne de son père? Regardez son énorme « coupe ; elle tient deux conges : eh bien , « il la vide quelquefois d’un seul trait (a)! « Ceux que vous voyez se lever de temps en « temps sont des buveurs de courte haleine , « qui violent les lois bachiques; car il est de « règle de ne point quitter la table (3); mais « chez Scaurus on a toute liberté ; et même « il y a près de cette si^le un lieu où sont « préparés des vases d’eau fraîche, des baser sins, et autres ustensiles (4) nécessaires;
(i) Plin. lib. XIX, cap. ii.
(a) Ibid. Novellius Torquatus en buvait trois.
(3) Ibid.
(4) Petron. satyric. cap. i4-
« c’est là que ces déhontés sectateurs de Bac- «< chus vont en chancelant se délivrer du dieu « qui les obsède : quelques-uns s’en débarras- « sent en vomissant ; puis semblables au ser- « pent qui , tombé dans un tonneau , boit et « vomit (i), ils reviennent boire pour retour- « ner vomir encore ( 2 ). Croiriez-vous que ces « éponges vivantes appellent cela profiter du « temps et jouir de la vie (3) ? »
Cependant Scaurus , s’étant fait apporter un vase qui contenait trois conges (4) , le remplit d’un vin miellé, parfumé de nard, qu’on avait fait naviguer pour le rendre meilleur (5). Il prit ensuite une couronne de roses naturelles qui surmontait l’énorme cratère (6) , et , l’ayant effeuillée dans le vase
(1) Juven. satyr. 6, v. 4a3.
(а) P lin. lib. XIV, cap. aa; Suet. in Vilell. i3; in Claud. i3.
(3) Plin. ibid.
(4) Trente-six livres pesant de liquide.
(5) Plin. lib. XIV, cap. 18.
(б) C’est le nom qu’on donnait 'à ces grandes coupes.
même, il s’écria: Buvons les couronnes (i); puis il porta ses lèvres au bord du vase, et fit circuler ensuite de main en main parmi V«s convives ; c’est ce qu’on appelle ici la coupe <ü.e l’amitié.
Enfin le chant aigu d’un coq du voisinage annonça l’approche de l’aurore ( 2 ) ; ce fut le signal de la retraite. Après avoir salué Scaurus , en lui disant : Les dieux te soient propices (3) ; chacun de nous partit à la lueur des flambeaux (4). Les esclaves refermèrent sur nous la porte de l’atrium; et nous sortîmes du palais de Scaurus. '
( 1 ) Plii». lib. XXI, cap. 3.
( 2 ) Petrok. xatyric. cap. 17 .
(3) Id. cap. i5.
(4) Jdven. satyr. 3, v. a 86 .