CHAPITRE III
tacle dont il serait difficile de te donner une idée , mon cher Ségimer ; figure-toi le nombre de personnes répandues clans ce vestibule, la diversité des costumes, la variété des physionomies, l’ensemble des bâtimeiats, d’un goût agréable et noble, enfin cette forêt de colonnes de marbre qui forment les portiques : Chrysippe jouissait de notre étonnement; «Que pensez -vous, me dit -il, des « abords de ce palais? quelle profusion de « colonnes ! car je vois que c’est cela qui « vous frappe le plus; c’est aujourd’hui le « luxe dominant ; et même il est question « entre les censeurs de porter une loi somp- « tuaire pour réprimer, par une forte taxe (i) ,
« cette passion qui ruine les particuliers ; ces « colonnes-ci sont de peu de valeur; vous « en verrez bientôt qui vous les feront ou- « blier. Le père de Scaurus fut un de ceux « qui contribuèrent le plus à répandre ce « genre de magnificence; pendant son édilité
(i) Cæsah. de Bell . civ. lib. III; Cicer. ad Atlic. lib. XIII, epist. 6.
« il construisit un théâtre momentané qui « contenait quatre-vingt mille personnes (i), a où il plaça trois cent soixante colonnes de « marbre, de verre, et de bois doré, et trois « mille statues (a). Ce fut lui qui commença « à bâtir ce palais tellement embelli par son « fils, qu’aujourd’hïii c’est une des merveilles « de Rome. Cependant, que tant de magnifi- « cence ne vous fasse point regarder Scaurus « comme un homme favorisé des dieux : ils « lui ont prodigué des richesses immenses, il « est vrai ; mais ils lui ont refusé le premier « des biens de l’homme, une ame forte et « un esprit éclairé. Approchez; voyez ce clou « arraché d’un sépulcre, et planté sur le lin- « teau de la porte principale , afin d’éloigner « de cette habitation les visions et les frayeurs « nocturnes (3). Voyez ces formules magi- « ques tracées en caractères rouges sur les
(i) Il était double de celui de Pompée, qui ne conte- * nait que 40,000 personnes (Plin. lib. XXXVI, cap. i 5 ).
(a) Ibid.
(3) Plu*. lib. XXVIII, cap. i5.
« murs , pour préserver cet édifice des ince n- « dies (i). Toutes ces superstitions populaires « annoncent que Scaurus n’est distingué du « vulgaire que par sa seule opulence , et « qu’il n’a ni une véritable connaissance de « la nature des choses, ni une juste idée de « la puissance et de la bonté des immortels.
« Je ne parle point de ces lampes ( 2 ), et de « ces branches de lauriers , ornées de bande - « lettes que vous voyez suspendues à l’entrée « du palais (3) : quand bien même Scaurus « regarderait comme un excès de crédulité le « culte que l’on fend à Rome aux qi^ttre di- « vinités custodes qui président aux por- « tes (4) , ce n’en serait pas moins un devoir
( 1 ) Plin. lib. XXVIII, cap. 2 .
(a) Pers. satyr. V, v. 180; Juvew. satyr. XII, v. 91.
( 3 ) Tertul. de Idololat. cap. a 5 . '
(4) Ces divinités étaient : Janus , qui présidait à toute l’entrée ; Ferculus , qui avait sous sa protection les battants des portes; Limentinus , qui veillait au seuil et au linteau ; Cardea , protectrice des gonds , des clefs , etc. (Sanct. Aiigust. de Civil. Dei , lib. IV, cap. 8; Arnob. Âdvers. gent. lib. IV; Tertui.l. de Idololat. cap. i5, et de Coron, milit. cap. 1 3 ).
« pour lui de se conformer en tout aux céré- « mornes usitées envers les dieux de sa paie trie. Mais , élevé par des esclaves et des af- « franchis, il est livré à une infinité de suie perstitions étrangères : tout excite ses crainte tes; les dieux, la terre, la mer, le ciel, les « ténèbres , le bruit , le silence , les son- « ges (i). Il prétend que la prospérité de sa « maison vient de ce qu’un habile magicien « a enterré, du vivant de son père, une tète « de dragon sous ce seuil de marbre ( 2 ), où « l’on a tracé en mosaïque ce mot hospita- « lier, ^.lve (3). Le crédule Scaurus est telle- « ment persuadé de ce fait, qu’il n’a jamais « voulu permettre que je fisse quelques ré- « parations urgentes aux fondations de cette « porte, qui, comme vous le voyez, est lézar- « dée en plusieurs endroits: mais, pour prête venir les accidents qui pourraient en résulter, « il a permis à un de ses esclaves thessaliens
(1) Plut. Traité de la Supers t. V.
(a) Plin. lib. XXXIV, cap. 4 .
(3) Ruines de Pompéi , t. I, p. 3.