ET DOLE RKGUM VICEM
Lorsque Tannée royale fut délogée de Saint-*
1 «Benoise, secrétaire du cabinet de Henri III, fait élever à ses dépens, dans l'cgliso de Saint-Cloud, la colonne ea inaibre où repose le cœur du roi (i5^2). »
PiganioL
Cette coloDoe a été transportée à Saint-Deois.
* L'abbé le lîeuf" rApportc, d'après les voyngcs manuscrits de Chastelain , imprimés en 1676, que le cœur do Henri 111 n'est pas sur cette colonne, mais qu'il est enterré dans un petit endos de l^égUse de Saint-Cloud.. L*abbé le Beuf dit encore que la colonne fut élevée par le duc d*Épernou. L*Estoile et Piganiot, dans la Description des emirons de Paris, tome VIII, page 272, attribuent ce monument à Benoise, ce que cnnflrme d'une manière incontestable l'iuscriptioQ citée plus haut.
I l6 RESIDENCES ROYALES.
Cloiid, les li-iieurg s'y ruèrent en foule. Là, plusieurs de ces ikuatiques firent un trou à la place où le corps de Jacques Clément avait été précipité , y ramassèrent la terre teinte du sang du martyr, et eu remplirent le bateau qui les avait amenés, dans le dessein monstrueux de la conduire à Paris, do Tex poser à Fadoration publique et de la vendre aux catholiques; mais à peine avaient-ils quitté Saint-Gloud , quHl s'éleva un très-grand vent; le baleaii, trop chargé, ne put résister à la bourrasque ; il fut submergé , et avec lui les dix-huit pèlerins et leurs effroyables reli(jnes.
Henri IV aura beaucoup à faire encore pour
conquérir son royaume : au\ clianips d'Arqiies et d'ivry il sera sacré par la victoire ; il assiégera de nouveau sa capitale; il nourrira ses sujets rebelles; il abjurera à Saint-Denis, parce que Paris vaut bien une messe ; les portes de la grande cité s'ouvriront enfin devant lui, et le monarque heureux la saluera de ces magnanimes paroles : ic J^arrive avec Toubli des erreurs et la mémoire « des services ! »
LE PAXAIS fi£ 5AINT-Ci:4>L'D.
châpitrë m.
UAISO^f D*OHLBAN8. — AIABIB-ANTOINSTTS.^
Depuis^ia morl de Henri iV jusqu'au jour où Philippe, duc d'Orléans,^ frère de Louis XIV , fit bâtir un palais à Saînt-Cloud , cette résidence ne fut le théâtre d aucun événement digne de prendre place dans Thistoire. Nous ne parlerons donc ni de l'arrêt du parlement, qui intervint le 9.7 mai 1614^ pour obliger le cardinal de Gondi, évéque de Paris, à partager, avec les habitants de Saint- Cloud , les frais de la restauration de leur église ni du séjour de Gaston, frère de Louis XUl, qui, après avoir perdu sa première femmes
' Mémoires du curé de Saiiit-Gloud.
f I 8 llÉilD£NC£S ROYALES.
Marie de Bourbon, mère de mademoiselle de
MolJlpensier, se reliia a Sainl-Gloud, dans la maison du président de Coigneux , pour la pleurer plus librement *; et si nous mentionnons la prise du bourg de Sainl-Cloud par Tureune , en i65!i, et les vains efforts de Condé pour le reprendre, c'est que les querelles de deux grands hommes de guerre prêtent quelque intérêt aux moindres événements
Les mêmes troubles amenèrent à Saint-Gloud les ursuliues de Montereau : le piince de Condé ayant sommé cette ville de se rendre ou de se préparer à un assaut, les ursuiines , jusLcmenl épouvantées, quittèrent leur couvent; huit d'entre elles prirent la route de Paris. Dieu les guidait; il les conduisit chez madame Talon , femme de Favocat général, qui^ de concert avec quelques dames cliaiilal>les, fil à Sainl-Cluud, pour les pauvres rehgieuses, l'acquisition de la maison du grand vicaire de Saussay. Uarchevéque de Paris leur donna, le ii mars i654î permission de s'y établir , et Louis XIV par lettres p tentes con» firma cette fondation ^.
' Mémoires particuliers pour servir à rhistoi]*e de Fraoce.
> Mémoires du temps. (Joly.)
^ Lettres patentes de 1660, euri^gistrées au parlenieot eu 1661» Ce fut cette même année que Too Ht graver cette îds^-
l.t PAI AIS 1)1 SAINT-CLOU I). l M)
La maison GoDcii^ lémoiti des fêtes de Caliie-
rine de Médicis, de l'assassinai de Henri 111 et de l'avéïiement de Henri de Navarre au trône de France 9 ne resta point entièrement abandonnée de la cour. £n iGo4, le daupliiti, depuis Louis XUl, y reçut le prév6t des marchands et les échevins de Paris, qui lui apportèrent les clefs de la capitale ; et le même prince s'y ai réta , en i G07 , avec le duc d'Orlëans, son frère, et ses deux sœurs, Élisal)etb et Christine, aux acclamations d'une loulc avide de contempler les cuiauts du roi ' .
Mais pendant tout le règne de Louis XIII, il n'est plus question de cette maison , jusque-là célèbre; on ignore même par quelle transition elle passa dans les mains d*Hervard , contrôleur des finances. Suivant Laraartinière , Louis XIV aurait acquis, le 8 octobre i65o, la maison de Gondi , rhnt le dernier possesseur était J. F. de Gondi, premier archa^eque de Paris ^. C'est à
cription sur le cloître cî<?s insulines, dont Monsieur |H>>a la preuiière pit^rre : « Phiii|>|>e de Frauce, c« prioce grand pat son nom auguste et encore plus par ses vertus, a beaucoup contribué à leur établissement avee une bonté extraordinaire : sa mémoire sera précieuse et éternelle à toute la communauté. » Archives des uraidincs.
* Cérémonial IVancais de Denis Godefrov.
* Cette maison a-t-clle appartenu aux Gondi, archcvccpies de Paris? C'était ud |>oint controversé; cependant nous
l'iO KÉS1U£NC£^ ROYALliS.
la fois une erreur de date et de propiiété. Hei*vard
en était proprit lair e en i653, [juisijue la dame Dupré lui vendit à cetle époque toutes les eaux de la fontaine de Garches * ; Hervard en était propriétaire en i 658 , puisque le 6 octobre de cette année oc le roi, avec lequel était Monsieur^ alla prendre le divertissement de la promenade dans la belle maison du sieur Hervard, qui les y traita à dîner 9 et qui reçut les témoignages de salisfaction de Sa Majesté ^ ; » Hervard en était propriétaire, puisque c'est de lui que le roi Tacheta le a 5 octobre i658; et à cette occasion on cite une anecdote à laquelle le caiacùie de
avons eu sous les yeux deux gravures de Perel et d'Israël Sylvestre, Tune avecceUe inscription : « Veùe et perspective de la maison et parterres de l'illustrissinie archevêque de Paris y à Saint-Cloud; » et Tautre avec cette inscripttoo : . « Veiie et perspective de la cascade du jardin de rilhistrissime archevêque de Paris, à Saint -Cloiid. » Ces gravures représentent une maison , (1rs jardins , des cascades dans le goût italien, et donin ut droit de penser que des mains de Jérôme Gondi, cette brillante résidence passa aux Goiidi, non comme archevêques de Paris ^ peut-être, mais comme héritiers de Jérôme Gondi. Ce sou t eux qui TauFaient vendue a Hervard , contrôleur général des finances.
« T-c conli .il tic vente de i655 porte : « Pour être lesdites eaux conduites en la maison nouvellement aiy^inse fmr M. Hetvardy appelée viUgnimnent la maison de Gondi. »
* Gazette de France^ i658 , page 998.
LC PALAIS DE SAIHT-CLOUB. 121
Mazarm doiiue quelque vraisemblance , mais dont nous ne garantissons pas Tauthenticité :
Peu de jours après la pi uiuenade de Louis XIV à Saint-Cloud, Mazaiin fit une visite à Hervard % et après avoir vanté les magnificences de sa demeure : (c Je suis sûr , lui dit-il, que tout cela doit <r vous coûter au moins i ,200 mille livres? » Le contrôleur général, peu soucieux de faire connaître son opulence au premier ministre , répondit au cardinal qu'il n'était pas assez riche pour consacrer une somme aussi considérable à ses plaisirs, u A combien donc vous revient cette mai- « son y reprit Mazarin ; à deux cent mille écus ? — «Non, monseigneur, réplique le financier, je ne « suis pas en état de faire une si grosse dépense. — « Allons, ajouta le cardinal, je le vois, cela ne et vous coûte que cent mille écus. — U est vrai, «monseigneur. » Le lendemain, Mazarin envoya 3oo mille livres à Hervard , avec une lettre où il lui annonçait que le roi désirait acquérir la maison pour le duc d'Orléans, son frère. Le porteur de la lettre était un notaire ; l'argent était tout prêt, il fallut signer ; et Louis XIV devint possesseur de la maison d'Hervard. « Ainsi , dit Fau-
• Hervard avait été choisi par Mazarin pour négociei' le retour du prince de Condé à U coun c'^&t à ceUe mission qu'Hervard dut sa faveur et sa fortune.
123 tlKSIDBNCES HOTÂLBS.
leiii' de cet le auecdote ' , par ia iiiiesse du cai dinal, le roi eut pour cent mille écus ce qui coulait près d\iii milliuii au iiuancier^ qui fit sans y penser la restitution d'une partie de ce qu'il avait volé à Sa Majesté. »
^'ous avuus recherché des preuves plus authentiques que les anecdotes , et pUis sérieuses que les épigrammes : nous avons consulté les contrats; or, voici ce que nous avons recueilli* dans les archives de la couronne :
« Le palais de Saint - Cloud avec ses dépendances se compose d'une iuhuité d'acquisitions faites par Monsieur ^ frère du roi Louis XIV , depuis iG58jus(ju a i^oi , époque de sa mort ;
« La première et la plus considérable , qui ser* vit de fondement à toutes les autres, fut la maison appelée de Guiidi^ que Monsieur acquit de Barthélémy Hervard, contrôleur général des finances, par contrat du a5 février i658, passé devant Mouifle et Lefoin, notaires à Paris, moyennant 'a4o,ooo livres;
« On se contentera de citer ici quatre des principales acquisitions que Monsieur joignit à cette première , savoir :
« La maisou appelée le Tillet", acquise du sieur
« Dictionnaire d'anecdotes.
' Au ba!> de la {^lande cascade. C'est là <]ue logtjii
LE PALAIS DK S AIJVT-CLOli D. 1^3
Martin j trésorier de la marine , par contrat du
îic) mai 1659, moyennant 60,000 livres;
« Une maison qui appartenait au sieur Duverdier, vendue 89,000 livres par contrat passé devant Gigault,le 12 décembre 1673;
«c Une autre maison appartenant à M. le duc de Gharosty acquise par contrat passé devant Bechet , le novembi e i683, moyennant 66,000 livres , et le fief de Villeneuve, vendu par la dame de Saint*Àndré , par contrat passé devant Bellanger, le 25 octobre j 695, moyennant 57,200 livres.
«D'un autre côté, pour faciliter Fagrandissement du parc de Saint-Cloud , Louis XiV, par lettres patentes du mois de décembre 1678, fit don à Monsieur de 3i ai pents67 perclies de terres situées sur le haut de la montagne , derrière les murs du parc de Saint-Cloud ; par lettres patentes de décembre 1677, Sa Majesté donna encore à Monsieurla moitié de la seigneurie de Sèvres. Le prince y joignît d'autres acquisitions, le fief de \ Arpent franc une pièce de terre appelée la
Henri IV peodaut les apprèu des fuuurailics de Ueuri III. (Voir la gravure d'Israël Sylvestre.)
' Ce fief ftit donné par Vallerand de Villepreux aux
|)i ieur et religieux de Saint-Mnrtin des Champs, à Paris; OU l'appelait alors la terre auprès d Auina/. « Or, il faut eu-
124 nisIDENGES ROYALES.
pièce des rwièreSy acquise du sieur de LoiigueUy une maison sise à Sèvres , appartenant au sieur Monnerot , plusieurs aulres enfin sises à Marne, Saint«Cloud et Viiie-d'Avray
La maison Gondi, achetée successivement par Hervard et par Monsieur^ devint donc le no^au du palais de Saint-Cloud. « Mais, dit M. Fontaine,
tendre qu'au village de Saint-Cioud nous avons lieu et triage ([ue l'on a accoutumé de toute ancienneté appder \ Arpent franc y auquel lieu dit VJrf)ent franc il y a cinq ou six maisons, cours, iiiasui es et jardinà, tenant ci une part et d'autre part aux héritiers de feu M. d'AJbye, d'autre au grand chemin par lequel ou va dudit Saint-Qoud à Trapes , aboutissant d'un bout à une ruelle par laquelle on va dudit Saiotaoud à rhôtel dudit d'Âlbye ;
« Au dedans duquel lieu de l'Arpent franc et autres lieux cy-après déclarés, ledit seigneur, évêque de Paris, seigneur dudit Saint-Cloud , n'a que voir ne que coiniuître, mais sont les hôtes, sujets et demeurants audit Arpent franc exempts delà justice et seigneurie dudit seigneur de Saint-Cloud, sans qu'ils soient aucunement sujets en aucune sorte et manière à la justice ne officiers dudit seigneur évéque, mais sujets et justiciables de nous audit lieu, et responsables pardevaot iiofre maire, etc., etc. (Extrait de la drclaration des habitants de Saiut-Cloud, Archives de la couronne.^
* Toutes ces acquisitions réunies formèrent un ensemble de 1 1 56 arpents ) selon le plan rédigé par Legrand, en 1736, des palais 9 jardins, parc et dépendances de Saint-Cloud. (Archives de la couronne^ aux pièces justificatives du chapitre III , lettre A.)
LE PALiilS DE SAlJVT-CLOlJD. 1^5
premier arcbitecte du roi^ il serait difficile d'indiquer aujourdluii, d'une manière précise, ce que pouvait être la maison du contrôleur Hervard lorsque Monsieur y frère unique de T^uis XIV, en fit sa résidence de campagne ; car, à l'excepUon tle /a vue gravée par Israël Sylvestre , et que nous avons copiée, aucuns plans n'ont pu cire retrouvés pour donner une juste idrc des choses à cette époque. Cependant, d'après les traces de plusieurs constructions anciennes, coiihcivées dans les souterrains, et quelques vieilles murailles découvertes en différents endroits du château, il y a lieu d'assurer que le prince, sans avoir jamais voulu élever un palais nouveau , a fait construire sur les fondations qui existaient , et presque dans les limites de la maison d'Hervard, la résidence qu'il a habitée jusqu'à la fin de ses jours*. »
Telles étaient déjà Félcgance de celle maison et la beauté du lieu , que Monsieur s'y était établi et que Louis XIY et sa cour aimaient à y faire de fréquentes promenades. Les journaux du temps parient avec pompe d'une féte «où le roi, accomj)agné de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche, vint à Saint-Cloud sur une galiote li cs-i:;alamment ornée ; Monsieur traita avec une magnificence extraordinaire ; la bonne chère fut accompagnée
' Domaines de ta couronne, Château de .Saint-Cloud,
laG néSIDENCES ROTAtES.
de délicieux concerts, et du divertissement cfune comédie frauçaise dans le jardin éclaire par un grandnombre de lustres. Les bords de la rivière, couverts dv l)alêlets décorés, étaient occii])és par des fanfares, des tambours et des trompettes'. »
Mais Louis XIV, qui songeait à marier son frère, voulut agrandir cette maison de plaisance et en faire un palais. U confia, en i660| à Lepauteet à Girard les travaux d'architecture * ; le Nôtre fut chargé de dessiner le parc et les jardins ^, et plus tard , Jules Hardouin Mansard reconstruisit les cascades
La veuve de Charles I*% roi d'Angleterre, était venue chercher un asile en France, son pays oalal ^. Son titie de reine, le sang de Henri IV qui coulait dans ses veines, ses malheurs, sa piété, lui avaient gagné rafiection d'Ânne d'Autriche, (|ui lui deiaauda la main de sa fdle, la princesse Henriette, pour son second fils le duc d'Anjou, de> puis duc d'Orléans, Monsieur, frère de Louis XIV. reine d'Angleterre fut touchée et ravie de celte
■ Gazette de France^ 1659.
* Moréri.
* Hiircouet de Longeville.
^ Voir le récit de son voyage. Résidences royales. Histoire du palais de Fontainebleau.
proposition; et le iii août 1660, un grand bal
donné à Saint-Cloud et ouvert par Monsieur et la princesse Henriette, fut le prélude de leur union, célébrée au Palais-Royal, le 3o mars 1661
De ce moment, Saint-Cloud devint un lieu de délices. Ce n'étaient, dans ces jardins enchantés, que fêtes , plaisirs , spectacles ^ ; et la duchesse d Orléans , brillante de grâce, d'esprit et de jeunesse, voyait toute la cour et le roi kii*méme à ses pieds. Mère de trois filles charmantes; fière d'avoir réussi à détacher Charles 11, son frère, de la triple alliance formée contre Louis XIV; entourée d'iiommages et de reconnaissance, rien ne manquait à son bonheur et même à sa gloii*e. . . Tout à coup , « 6 nuit désastreuse! ô nuit effroya- «ble! où retentit comme un éclat de tonnerre « cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! «f Madame est morte ! Au premier bruit d*un mal « si étrange, ou accourut à Saint-Cloud de toutes «parts; on trouva tout consterné, excepté le « cœur de cette }>r incesse. Partout on entend des « cris, partout ou voit la douleur et le désespoir,
* Histoire du PalaiS'Royal, chap. iv.
■La Gazette rie France, deiniis l'année 166» jusqu'en 1670, raconte avec détails ces fc U-s et ces divertissements, où, sous la présidence de iiennctte d'Angleterre, le boa goût s*i]nbsait toujours à la splendeur.
ia8 RÉSIDENCES ROYALES.
« et rimage de la mort. Le roi , la reine. Monsieur^ « tout est abattu , tout est désespéré ; et il me semtt ble que je vcns raccomplLssemeat de celte pa- (X rôle du prophète : Le roi p]eui*era, la princesse « sera désolée, et les mains tomberont au peuple, <« de douleur et d etonnement ' . » Ces sublimes ])aroles ne sont que le tableau fidèle de ce qui se passait à Saiiil-Cloud , le 29 juin 1G70.
C'était un dimanche : la duchesse d'Orléans , après avoir assisté à la mes<;e , alla voir peindre sa fille, celte iMarie-Loiiise si beiie et si malheureuse, qui ne brilla qu'un moment sur le tr6ne d'Espa£;ne , et dont la mort rappela si douloureusement celle de sa mère! On servit iediner; la duchesse mangea comme à son ordinaire et s'endormit sur unsopha. La comtesse de la Fayette, (jui veillait auprès d'elle, remarqua avec surprise que le visage de la princesse s'altérait, k son réveil , Henriette, toute pâle , se plaignit d uu point de côté, et se fit transporter dans sa chambre. Tel était l'excès de sa souffrance, ([u'elle versait des larmes et jetait des cris. Son médecin , le docteur Esprit, accourut, et n'en parut ])oint alarmé ; mais comme déjà rra|)pée de Tidée de la mort , Henriette demanda un confesseur. Monsieur était au-
' Bossuet, Oraison funèbre de madame Henriette d'Angleterre.
LE PàLAIS DE SAIHT-CLOUD, I29
près de son lit : « Enibrassez-moiy » lui dit-elle. Monsieur ne put retenir ses larmes, il embrassa la princesse, et redemanda avec vivacité au médecin ce qu'il pensait de la maladie. uCest une simple colique, dit le docteur Esprit, et je véi^uàs Ae Madame,.» L'abbé Feuillet , curé de Saint-Cloud, étant arrivé, Madame se confessa ' ; et après cette pieuse conférence où elle montra autant de résignation que d'humilité, elle fut saignée au pied par Guessin, médecin de Paris, en qui elle avait beaucoup de confiance. Cette saignée parut la soulager, et déjà ses femmes disaient tout haut, autour d'elle, qu'elle était mieux. «Gela est si peu vrai, répondit la princesse, que «si je n'étais pas chretieime, je me tuerais, tant «mes douleurs sont excessives!» On la changea de lit , on lui donna un bouillon , mais ses douleurs redoublèrent , au lieu de se calmer.
Le roi avait plusieurs fois envoyé savoir de ses nouvelles, lorsque M. de Créqui, qui avait passé à Saïut-Cloud en allant à Versailles, lui dit qu'il croyait Meidame dans le plus grand dan*
' Cette confession , dont nous avons retrouvé le procèsverbal original) prouve à quel point cette pauvre princesse fut tourmentée dans ses derniers moments par un de ceux-là même qui devaient lui offrir les plus saintes et les plus douces consolatioiis. (Pièces justificatives, B.)
t3o BÉSIDBirCES ROYALES.
ger. Le roi parut uussilul pour Saiut-Cloud, avec la reine : la comtesse de Soissons, madame de la Vallière et madame de Montespan accompagnaient Leurs Majesles. 11 était onze heures du soir; Louis XIV ne put contempler sans une (louloni ense émotion ce fronl si ^l ac it ux dont la mort s était déjà emparée ; et lorsqu'il entendit celte voix qu'il aimait, lui dire avec une ten* dresse calme : « Je ne crains pas la mort, je n'ai «jamais craint que de perdre vos bannes grâces, « car vous n'avez jamais eu de servante plus dé- H vouée que moi, » on dit que le roi versail des larmes, «c Ne pleurez point, Sire, lui dit la prin- « cesse; ne pleurez point, vos larmes affail^issent a mon courage , et j'en ai besoin pour mourir... « Demain, la première nouvelle que vous appi'en- « drez à Versailles sera celle de ma niorl 1 » Le roi se retira.
Après cette scène déchirante , Madame reçut la visite de rambassadeur d'Angleterre; elle lui parla du roi son frère , et le pria de lui mander a qu'il « perdait en elle la personne du monde qui Fai- « niaiL le mieux. »
Puis elle demanda lextréme-onction ; à cet instant arriva Bossuet , (|ui lui adressa quelquesunes de ces saintes exhortations dont la douce puissance enlève l'âme à la terre et la transporte danslescieux. « Vous donnerez à M. de Condom,
LE PALA.I.S DE SÂINTCtOUD. l3l
« dit-elle à sa première leiiiiiie de ciiaiiibre ,lors- «que je serai morte > rémeraude que j'avais fait «c préparer pour lui ! » Bossuet lui présenta le Cruciiix; elle le porta à sa bouche avec ardeur, mais bientôt il retomba de ses lèvres décolorées : rinfortunée venait d'expirer ' !
Cette mort inattendue ne fui pas seulement un deuil universel , elle devint l'objet des plus graves soupçons. L'ambassadeur cFAngleterre dcmaiitla l'autopsie et le roi Tordonaa. « Le corps fut exposé dans l'antichambre au grand jour. M. l'ambassadeur, avec plusieurs seigneurs anglais, était aux pieds; le médecin et le chirurgien anglais étaient à la droite, et M. Bourdelot à la gauche, y étant Nenupai- ordre, leur expliquant tout ce que le chirurgien découvrait en faisant la dissection. M. le docteur Vallot était à côté du jeune Félix, ayant derrière lui MM. Daquin, Lachambre et Brayer; MM. Blondel, Petit, Levasseur et le Bel, médecins, environnaient la table; M. Ivelin , médecin ordinaire de Mada/nny était vis-à-vis du jeune Félix , qui fit l'ouverture du corps.
« 11 a été reconnu que la maladie avait été un cholérormorbus très-violent, lequel en peu d'heu-
' A deux heures et demie du roatia, 3o juin 1670, à l'âge de vingt -six ans.
l3a H^IDBNCER ROTALKS.
res avait eiiiporlé la princesse , ce qui ne laisse aucun soupçon de poison lent ni actif »
Tel fut le premier jujs^ement porté sur cette mort si rapide et si cruelle ; mais lorsque roii consulte les mémoires du temps et les documents de riiistoire, on a bien de la j)eine à se déieudre de ne pas croire au poison. Écoulons les divers témoignages :
« Loi'S([ue nous iii ri\nnios à Sainl-Clioud (dit madeuioiselle de Monlpeiisier ) , nous la vimes sur un petit lit, tout éclievelée, le visage pâle, le nez l elii é : elle avait la figure d'une personne morte. £lle faisait des efforts horribles pour vomir ; elle demandait Témétique ; les médecins disaieiti que cela lui serait inutile. Le roi leur dit : « Ou n'a jamais laissé mourir une femme sans lui donner aucun secours. » Ils se regardaient et ne disaient mot. Le roi embrassa la princesse et lui dit adieu. £lle lui tint des discours fort tendres, reçut les secours de la religion et expira. On parla du soupçon qu elle avait eu d*étre empoisonnée. Siu* ce bruit , on lit assembler tous les médecins du roi, de feu
' Relation de la maladie, mort et ouverture du corps de Madame, ^às M. labbé Bourdelot, médecin. (Pièces pour servir à i'histoir«, bibliothèque de Saint-Victor, manuscrit 55,712, n* 10.)
âladanie el de Monsieur^ quelques*uns de Paris, celui de l'ambassadeur d'Angleterre , avec tous les ciiirurgieiis, qui ouvrirent Madame, Ils lui trouvèrent les parties nobles bien saines; lam* bassadeur d'AnsjIeterre y était présent, auquel ils lireul voir qu Vile ue pouvait être morte que d'une colique y qu'ils appelèrent cAo/</m-/»or^<i.f. Le roi d'Angleterre se [)laignit paice (ju'il croyait que Alailame avait été empoisonnée. Tous ces sots bruits me faisaient de très-grandes peines. »
— « 11 n'est que trop vrai que Mada/ne est morte empoisonnée (dit la princesse palatine, seconde femme du duc d'Orléans) ; mais ce fut sans la moindre participation de Monsieur, Ceux qui formèrent le complot d'empoisonner Madame discutèrent enlre eux s'ils le diraient à Monsieur; l'un deux les décida en leur disant : «Non y il nous ferait pendre, fut-ce dix ans après. » Us firent croire à Monsieur que les Hollandais avaient donné un poison lent à Madame^ et que le poison n'avait fait son effet qu'ici; car, pour le poison, il était impossible de le nier; elle avait trois trous dans l'estomac. Un nommé Morel fut l'intermédiaire dont on se servit pour faire venir le poison d'Italie. Ce ne lut point l'eau de chicorée qii^on empoisonna, ce fut le j;obelel de vernuil de Madame. Un valet de cliambre, que j ai eu moi-niéme pendant long-v
l34 RisiDKNCES BOY^LES.
temps, qui est niorl inaiuteiiant, qui était alors au service de Madame^ et qui lui fut toujours attaché , me dit que le jour de cette affreuse catastrophe, ie matin. Monsieur étant à la uiesse, d'ËfBat était venu enti^ouvrir l'armoire, avait pris la tasse, le gobelet de Madame ^ et l'avait frotté avec un papier \ que lui , valet de cliambre , lui avait dit : Monâeur, que faites*vous à notre armoire? Pomtjuoi touchez-vous au gobelet de il/^M^m^P QueTautre lui avait répondu : Je crève de soif ; je cherchais à boire ; et, voyant le gobelet de Madame poudreux , je i ai nettoyé avec du papier le mieux que j'ai pu. L'après^ (iînée, Madame demanda de l'eau de chicorée; aussitôt qu'elle l'eut avalée j elle s'écria : « Je suis empoisonnée. » Tous ceux qui étaient présents burent de cette même eau de chicorée, mais pas dans le même gobelet : cela ne leur fit rien. Pour Madame, elle devint plus mal de moment en moiueut, et elle expira, à deux heures après minuit, dans des souffrances horribles. »
— « Le chevalier de Lorraine (dit le duc de Saint-Simou) possédait Monsieur avec empire, et le faisait sentir à Madame comme à toute sa maison. Mdddme , qui n'avait qu'un an moins que lui, et qui était charmante, ne pouvait, à plus d'un titre, souflrir celte domination. Elle était au cuiiible de laveur et de considération au-
près du ro\y dont elle obtint enfin lexil du chevalier. A cette nouvelle, Monsieur s'évanouit ; il fondit en larmes , et alla se jeter aux pieds du roi, pour faire révoquer un ordre qui le mettait au dernier désespoii. 11 ne put réussir; il entra alors en fureur, et s'en alla à Villers-Coterets.
a D'Efïial , homme d'un esprit luu tli, premier écuyer de Monsieur^ et le comte de Beuvron , capitaine de ses gardes, regrettaient vivement 1 absence du chevalier de Lorraine 9 qui était allé promener son dépit à Rome, l^e chevalier envoya à ses deux amis un poison sûr et prompt, par un exprès qui ne savait peut-être pas lui-même ce qu il portait.
a Le '2'] juin 1670, d EHiat ouvre l'armoire 011 était l'eau de chicorée de Madame^ et jette le
poison Madame était morle à trots heures
du matin.
«c Le l'oiy couché 9 se relève, envoie chercher Brissac, qui dès lors était dans les gardes, et fort sous sa main ; lui comniaude de choisii- six gardes, du corps bien sûrs et bien secrets, d'aller enlever Morel- Simon, niailre d'hôtel de Madame y et de le lui amener dans son cabinet. Cela fut exécuté avant le matin. Dès que le roi Taperçut, il iii retirer Brissac et son premier valet de chambre, et, prenant un visage et un
l36 RÉSIDENCES ROTALiBS.
ton :i faire la plus graocie terreur : « Mon ami, « lui dit-il en le regardant depuis les pieds jusqu^à «la téte, écoutez-moi bien. Si vous m'avouez. « tout, que vous me répondiez la vérité sur ce « que je veux savoir de vous , quoi que vous ayez «fait, je vous pardonne, et il nen sera jamais «( mention; mais prenez garde à ne pas me dé- «c guiser la moindre chose ; car si vous le faites^ « vous êtes mort avant de .sortir d'ici. Madame <c n'a-t-elle pas été empoisonnée? — Oui , Sire, lui « répondit41. — Et qui l'a empoisonnée? et com» «ment:^» dit le roi. li répondit que c était le chevalier de Lorraine qui avait envoyé le poison l\ Beiivron et à ci EiFiat, et il raconta au roi ce que je viens de dire.
<c Alors le roi redoubla d'assurance , de grâces ou de menaces de mort. — « Et mon frère, dit le «roi y le savait-il.^ — Non, Sire, aucun de nous « trois notait assez sot pour le lui dire ; il n'a
point de secrets; il nous aurait perdus. » A cette réponse, le roi fit un grand ah!...., comme un homme oppressé qui tout d'un coup respire. « Voilà, dit-il, tout ce que je voulais savoir... )• Et Brissac rendit la liberté à cet homme. G*est cet liomme Ini-aïéine qui l'a conte, longues années depuis, à M. Joly de Fleury, procureur général du parlement , duquel je tiens cette anei*^ dote, »
LE PALAIS DE SAINT-CLOU D. iS'J
— £uiiuy 1 auteur du Siècle de Louis XIV dit : «On a prétendu que le chevalier de Lorraine, faNoii (le Monsieur^ pour se \eui;er d'un exil et d'une prison que sa conduite coupable envers Madame lui avait attirés, s'était porté à cette horrible \engeance. On ne fait pas attention que le chevalier de Lorraine était alors à Rome, et qu'il est bien difficile à un chevalier de Malte de vingt ans, qui est à Kome, d'acheter à Paris la mort d'une grande princesse. »
Mais si c'est d'Effiat, Fami du chevalier de Lorraine, qui a versé le poison, que devient l'observation de Voltaire? et que peut une supposition vague contre les témoignages que nous avons cités?
Quoi qu'il en soit, les funérailles de la duchesse d'Orléans eurent lieu avec une grande magnificence; son cœur fut porté, le i*^ juillet, au Val de Grâce'; son corps fut déposé à Saint-
' « Le jour suivant, destîsé au transport du coeur an Val
de Grâce , la princesse de Condé , qui avait été choisie par Sa Majesté puiii l'accompagner, étant arrivée, la cérémonie s'en lit le soir en cet ordre :
« Le premier aumônier, ayant son étolc, prit le cœur sur un carreau de velours noir» où ii y avait une petite couronoede vermeil doré, couverte d'un crêpe, et, suivi du sieur de Vemeuil , enseigne des gardes de Monsieur, entra dans le tarrossc du corps de Madame avec l'évéque de
l38 RKSIDKIfCES ROYALES.
Denis y le 4 même mois; et le caveau royal se reTerma sur cette jeune tombe, et tout fut dit pour elle sur la terre' 1 Et pourtant que de trë-
Vabres, premier atiinôaier de Monsieur, et l'abbé Testu, aoinônier de Madame^ qui portait les entrailles.
«La princesse de Condé se plaça à côté du premier aumô* nier, et la duchesse d*Angouléme, comme princesse , et la
duchesse d'Aii^iiillon, comme diicliesse, (ju'clh' avait cboisirs ))Our l'accompagner, prirent aussi leurs places dans le même carrosse, avec les dames d'honneur et d'atours.
«Le carrosse des écuyers de la défunte venait après, où était le comte d'Albon, son chevalier d*honneur ; puis le carrosse du corps de Monsieur, où était le comte du Plessis, avec d'autres priuci])aii\ oflicicrs de Son Altesse Royale.
« Les cent-suisses de ce prince, lenr tambour couvert de uoir, suivaient portant chacun un flambeau de cire blanche, et précédaient immédiatement le carrosse du corps, environné des valets de pied de Madame et de Monsieur, ainsi que des pages de Leurs Altesses Royales , à cheval, tons aussi avec des flambeaux.
« Derrière ce carrosse était lu e(>n)pai:nic des gardes de Monsieur, commandée par leur enseigne, chacun avec un flambeau, les trompettes et timbales en téte, qui sonnaieut et battaient à la sourdine, et après eux venait le carrosse des filles de la princesse défunte , avec celui du corps de la princesse de Condé, qui fermait la marche.
« On ai riva ainsi au Val de Grâce, où le cœur fut reçu jiar les religieuses, assistées des prêtres de l'oratoire du faubourg Saint-Jacques; et les eutrailles au.\ Célestins, où ces religieux les reçurent. »
' Anne d'Orléans, duchesse de Savoie, fille d'HenrieUe
sors veiutieut de disparaître! (|uede grâces, d'es» prit, d'élégance et de beauté ' !
d'Angleterre, fit plucer dans la chapelle de Téglise de SaioCdoiid une table de marbre avec cette inacriptioik :
« Ici repose uDe partie du corps (les entrailles) de trèshaute, très-pnîssante, très- excellente princesse Henriette- Anne d'Angleterre, fille de Charles 1**", roi de la (jramle- Bretagne, et de Marie-Henriette de France, épouse de Philippe de France, frère unique du roi Louis XIV, décédée «u château de Saint-Cloud, le 3o juin lô'jo^ âgée de a6 ans. »
' Un poëte qu'il faut jiu^cr par son cœur plutôt que par
sou génie , consacra le soouet suivant à la mémoire de cette prtnce&se :
SONKBT SUB LA MOBT DB VADAHB.
La mort nous a ravi la princesse héroïne Qui seule soutenait le brillant de la isour; Qui reçut de Tencens et des vœux de Tamour, Qu'une haute vertu fit estimer divine.
Son air, sa majesté, sa taille riche et fine, Et de ses traits hardis la douceur et le tour, Ont étalé son rang et su mettre en son jour
Le sang de tant de rois qui Bt son origine.
N'a-tr-on pas admiré certains feux dans ses yeux Qui, pouvant obscurcir tout ce qu'on voit aux deux , Inspiraient aux plus fiers et l'espotr et la crainte?
£nfin, l'antiquité^ pour un objet moins beau. Aurait cru de ses dieux toute la gloire éteinte , S'ils ne fussent venus l'alTranchir du tombeau.
tJ^O Hh&lDEUCES BOYALJLS.
Heiirietle d'Angleterre, duchesse d'Orléans, était la plus brillante des divinités de cet olympe où Louis XIV aimait à se croire le maitre des dieux ' ; son goût élail une puissance; et les beaux esprits de son temps ue croyaient à leurs succès {|u*après avoir obtenu son suffrage ; telle était sa bonté, qu'elle ne voyait jamais couler une lai nie sans la tarir» qu'elle n'entendait jamais une prière s'élever vers le ciel sans l'intercepter et l'exaucer sur la terre!... Et comment ces yeux si pleins . d'éclat et d'existence; ce cœur qui battait si vite, * cette intelligence si riche et si brillante , cette àme 81 belle cl si ciiarilable, comment tout cela s'est-il arrêté , s'est-il éteint en un moment ? O terrible mystère de la mort! ... Pardonne, 6 mon Dieu y si j'ose interroger les profondeurs de tes voies, pardonne! Mais, enfin, pourquoi rappeler à toi, jeune encore, une fenune aclorce sur la terre? Pourquoi ravir brusquement à nos yeux tant de charmes, de trésors et de vertus? Est-K;e une épreuve pour ses amis? Mais alors donne-leur la force de la supporter, ou prends pitié des aflèctions pures et vraies qui ne peuvent jamais se consoler? Est-ce pour que leurs souilrances
' Voir à Versailles le tiblt au de Mii,niai d où Louis XIV est peiiH en Jupiter ei Heuricttc d'UrU iiiis sous les traits r Aurore!
LE PilLAIS DE SAINT-CLOUIX l^l
servent au bonlieur de lelre quils regieUeut? £$t->ce enfin pour conserver dans toute sa pureté une fleur que le souffle du monde eut flétrie avaul le temps? Ta sagesse soit bénie 1 Mais , du uioins, lui sera-t-il donné de revoir dans le ciel ceux qu'elle aimait, ceux dont elle était chérie? Et comment ? et sous quelle forme ? Dans un autre monde, pourrons-nous nous l'econnaître , nous parler? Nos âmes pourront-elles échanger leurs pensées? Ou bien chacun de nous ne conserverat-il qu'un souvenir isolé de ce qu'il aura été , de ce qu il aura aimé , sans avoir le don de le communiquer? Ma raison se perd dans ces abimes.... Insensés! est-ee à nous de déchirer le voile dv l'éternité ? ]Ne sullit-il pas que Dieu ait mis dans notre âme le principe de son immortalité ; ne suffitil pas qu li nous ait promis une seconde vie , pour espérer auprès de lui un bonheur inconnu mais céleste? Remettons -donc avec confiance nos cœurs entre ses mains, et reposons- nous de notre avenir dans sa toute-puissance !
Hélas ! la nature a mis dans Fhorame un tel désii* de sa conservation, une si misérable peur de la souffrance , qu'il passe avec indifférence à côté des tombeaux , et que l'oubli, le besoin de se consoler, l'impatience de se distraire, succèdent bientôt aux larmes et au désespoir. Louis XIV, qui u aimait pas à s ennuyer, ne tarda point à re-
l4a RESIDENCES ROYALES.
prendre ses fastueuses promenades à Satnt-Cloud ; et le a8 août 1 67 1 , ces lieaux jardins, veufs de la charmante Henriette , s'illuminaient pour le roi qui 1 a\ait pleurée ; et le 2 i noveinl^i e de la niéme année, Monsieur épousait, en secondes noces, Élisabeth-Cbarlotte de Bavière * ; et le bruit des fêtes succédait aux cris de douleur et de désola tion â énergiquement exprimés par Bossuet^ !
' Dans V Histoire du Palais -Royal, nous avons retracé rhistoire des princes et princesses de la maison d'Orléans. Le Palais-Royal était leur résidence politique; Saint-Cloud, leur maison de plaisance.
* " Le bruit courait à Saint-CloutI que l'esprit de feu Madame se montrait auprès d'uiie loutaiue où elle allai f s'asseoir dans les grandes chaleurs. Un soir, un laquais du maréchal Cluirembault étant allé puiser de Teau à la fontaine, vit quelque chose de blanc sans visaj^e. Le fantôme, qui était assis, se leva ; le pauvre laquais s*enfttit tout efFrayé ; il raconta avoir vu Madame, tomba malade et mourut. Celui (jui était alors caj)itaine du château, s'iina^inant bien qu'il v avait quelque chose là-dessous, se rendit à la fontaine, et, voyant marcher le fantôme, il le menaça de cent coups de bâton, s*it n'avouait ce qu'il était, n Ah 1 M. de Lastéra, dit le fantôme, «i ne me faites pas de mal , je snis la pauvre Philippinette ! » C'était une vieille du village, à L(ée de 70 ans, ayant perdii toutes ses dents, les yeux i>«)t\les de rouge, une grande bouche , un groz nez , bref, une hideuse figure. On voulut la conduire en prison, mais j'intercédai pour elle. Comme elle vint pour me remercier, je lui dis : « Quelle rage vous « tient de faire l'esprit au lieu de vous coucher? » Elle ré-
LE PALAIS Di: SAINT-CLOLD.
Les gazettes du temps uous ont laissé la description de la ièle (jue Monsieur^ après sou second mariage , offrit au roi : nous la plaçons sous les yeux de nos lecteurs, parce qu'elle fait coimailre ce qu'étaient, à cette époque, le château et les jardins de Saint-Cloud :
«Le II aoùl lO-is, S. IM. se rendit à Saint- Cloud par un temps magnifique. Le roi entra d'abord dans le vestibule , ou il trouva de quoi sati^laire agréablement la vue et l'ocioral par quantité de cuvettes et de pots de fleurs dont il était orné, ainsi que la balustrade de l'escalier, tout au pourtour, depuis le haut jusqu'en bas.
« De ce vestibule , S. M. passa dans Fallée qui est vis-à-vis l'appartement de Monsieur^ laquelle se trouve aussi remplie de quantité de vases el de fleurs, sur des escabeaux de gazon disposés le long des l)assins avec une symétrie qui en augmentait l'agrément.
«Cette riante allée était bornée encore par
pODdit en riant : « Je ne puis avoir regret de ce (]ue j'ai fait; « à mon âge on dort peu ; il faut bien avoir quelques petites « choses pour réveiller Tesprit. J'étais bien sûre que ceux qui <c n'auraient pas peur démon drap blanc auraient peur de mon
« visage. Les poltrons faisaient tant de i^M-iinaces que j*en « mourais denre. Ce plaisir noclurne me payait de la peinp d'avoir porte la hotte toute la joiunée. » (Lettre d'Élisabeth*Gharlotte de Bavière, duchesse d'Orléans.)
l44 KÉSlDKxNCES ROYALES.
d^atilres vases élevés à trois étages enti-e les jets
d'eau d'une lerrasse qui la termine, et une perspective qui en fait renfoncement; et afin qu'aucun des sens ne pût se plaindre du plaisir des autres , il y avait des hautbois cachés sous des berceaux qui jouaient d'agréables airs, lesquels charmant roreille, augmentaient la joie de celte royale compagnie.
« Là , S. M. et sa compagnie montèrent dans
des calèclies préparées pour la promenade, dans un lieu si riant, que la beauté du ciel rendit encore {)Ius agréable.
« Elle fit le tour de la cascade du grand jet , des boulingrins et du bassin des treize fontaines, autant d'objets capables de rendre une promenade lout à fait chaiiuanle. I.a compagnie descendit de ce lieu appelé le cabinet de l'aigrette.
« Il est caché dans les palissades dont il est environné , et qui forment un labyrinthe qui en défend l'entrée ; de manière qu'on ne le trouve qu'après l'avoir cherché dans des allées (jui se confondent les unes dans les autres , mais^où il est si plaisant de s'égarer, qu'on n'a pas moins de plaisii* dans cet égarement , que de se trouver ensuite dans ce cabmet, qui fournit à la vue une diversité merveilleuse d'objets dont elle est comme enciiantée.
« il est orné tout autour de sièges et de carreaux
LE PAXAIS DE SAll«T-CLOLU. l^à
de gazon avec des pyramides aux quatre coins, et du milieu sort une aigreUe d'eau des plus belles de laquelle il tire son nom.
« Mais ses ornements se trouvaient fort augmentés par des vases d'orangers et de tubéreuses dont ces sièges et ces pyramides étaient charges ; il y avait de plus une infinité de guirlandes et de festons de fleurs dont le même cabinet était tout semé, tellement qu'il semblait que la déesse à qui appartiennent ces trésors, les y eût prodigués pour les mêler aux lauriers que le roi venait de moissonner.
«Tandis que cette auguste assemblée se laissait charmer la vufe et Todorat par la décoration et \i:s pai iiims d'un i éduit si délicieux , elle fut agréablement surprise par un excellent concert de violons cachés derrière les palissades , dont Foule fut aussi Irès-satisfaite.
ic Le jour ayant commencé à décliner pour faire place à une aussi belle nuit, on sortit non sans peine de ce lieu, qui semblait enchanté, pour monter à un paviilon que Son Altesse Royale venait de faire bâtir depuis peu au bout de la grande allée, en forme de terrasse.
ce Le roi en trouva les appartements extraordi* nairement parés, avec encore une tjuantité prodigieuse de fleurs, soutenues par des baguettes d'argent et nouées par une grande diversité de
lO
l46 RÉSIDENCES ROYALES.
rubans y dans des cuvettes et des porcelaines; ce f}uî jproduîsait un efTet admirable, tant par la
disposition dans laquelle lart les avait rangées , que par les nuances si différentes^ et de ces rubans et de ces fleurs. On servit dans ce charmant pavillon line collation où la magmiicence et le goût brillèrent également : elle fut composée des mets les plus c\(juis servis avec une abondance qui ne laissa rien à désirer, et les hautbois et les violons, qu'on avait entendus séparément, jouèrent alors ensemble, puis se répondirent par écho y auquel celui des lieux drconvoisins se mêla si agréablement , que jamais elle ne fit tant de plaisir à l'entendre.
«Pendant le banquet royal, les seigneurs de la cour et les officiers de la suite furent servis aussi à trois tables, en autant de différents appartements, avec tout Tordre et la propreté imaginables.
«Gomme les agréables surprises se succédaient en ce lieu les unes aux autres, on en eut une merveilleuse, à l'issue de ce superbe festin, et à la sortie du pavillon , par une illumination qui fit croire que l'astre du jour, curieux de revoir une si illustre assemblée, avait précipité son retour poiir revenir plus tôt qu'à l'ordinaire. En effet, on aurait eu peine à discerner s'il était moins la source de la clarté qui parut dans le sein de la
LE PALAIS DE SAINT CLOUD. I^f
nmtf qu uDe infinité de lumières dont étaient remplies des deux côtés , et à perte de vue , huit allées qui aboulissaient en étoiles aux treize fontaines qui renvironnent y et les allées dérobées qui conduisent à des cabinets formés par des palissades qu elles traversent y sans qu une heure auparavant on y eût remarqué aucune diq>o* sition à tant de brillants effets.
«Une demi-lune qui répond à cette fontaine en fiice de la rivière , et où se terminent plusieurs allées (|ui descendent en pente du pied des deux terrasses ^ le long de la cote , parut aussi tout à coup en feu avec ces mêmes terrasses par d^é, quàf de Fallée du milieu qui y conduit, semblaient n'en fairequ'uneavec toutes seslumières, lesquelles se réunissant le long de sa hauteur, semblaient aussi aller emprunter encore celles des étoiles.
« On vit ensuite le grand jet éclairé à sept étages, en face , des deux côtés et en retour : toutes ces lumières, réfléchissant dans le cerceau d'eau, le faisaient paraître comme du feu liquide, sans néanmoins que les cygnes ({ui étaient dessus en parussent plus étonnés ; la surprise de se voir en sûreté, parmi tant de flammes, les rendant comme iminubiles.
«Au travers de la gerbe qui s'élève au-dessus de ce carré, et se répand en trois nappes, accompagnées de Tune à l autre de quatre jets d'eau
l48 RÉSIDENCES AOTALES.
qui y retombent en arcades, on découvrait pareil*lement une perspective de lumières « qui s'ëten* dait bien loin dans le bois qui environne le can e, et surpasse encoie de beaucoup la gerbe par sa hauteur. Mais de tant d'illuminations, celle de la cascade parut la plus sui prenante ; on y voyait briller un nombre prodigieux de lumières , qui re^ doublaient par la réflexion des miroirs opposes. Ainsi les torrents d'eau semblaient couler pèleméle avec ceux du feu , et ces éléments si contraires s'accorder pour les plaisirs du monarque.
<r D'ailleurs , on eût dît que toutes les statues qui servent d'ornement à la cascade, éclairaient à l'envi ce spectacle; les fontniiies se renvoyaient le l'eu qu'elles recevaient , et l'impression qu'il y faisait le rendait encore plus éclatant.
«Enfin, celte masse de lumière qui, dans un mélange si vaste et une distribution si étendue, ne laissait pas de conserver de la régularité , surprenait la vue autant qu'elle la divertissait, et produisait tant d'effets si différents et si extraordinaires , qu'il serait impossible de les décrire.
« Après ce divertissement, accompagné de fanfares et de trompettes, avec le bruit des timbales, aïKpiel se mêlait celui des eaux, on alla voiries appartements du cliàteau, superbement meublés, éclairés de quantité de lustres, et embellis d'une étonnante diversité de fleurs, qui, confondant
leurs odeurs , en composaient une mélangée qui flattait infiniment le goût et Todorat.
«Le ^rand salon se trouva plus éclairé et plus bniiaiU ((ue tout le reste , par Tor et les peintures dont il est enrichi; et des cristaux, des porcelaines, (les ^ii aTicloles et des vases de fleurs, enlremclés symétriquement avec des guéridons d'or et de lapis, au devant de quelques paravents de la Chine rehaussés d'or, l'oiniaieiiL une espèce de théâtre dont la beauté ajoutait de nouveaux agréments à ceux du salon.
«11 y eut ensuite comédie, représentée par la troupe royale, qui fut parfaitement exécutée.
« Elle fut suivie d'un splendide souper à plusieurs tables, ensuite d'un bai paré, après lequel cette illustre compagnie partit pour retourner à Saiiit-Geniiaiii. w
Ces fêtes recommencèrent pour la naissance du duc de Valois ■ , et pour le baptême du duc de Chartres, depuis régent du royaume, né à Saint- Cloud le 2 août 16749 de mademoiselle de Chartres y sa sœur ^, née le i3 septembre
' Alexandre-Louis d'Orléans, duc de Valois, né à Saint*
Cloud, le 2 juin 167^, iiiort au Palais-Royal, dans la nuit du i5 au 16 mars 1076.
* Élisabeth-Charlotte d'Orléans, mariée, le i3 octobre 1698, à Léopold-Charles, duc de LoiTaine et de Bar. Elle
l5o R£SIl)£irCES ROYALES.
1676 \ Deux ans aii]>aravant, le roi avait érigé la terre de Saint-Gloud en duchë-pairie, en bveur de François de Harlay ^, archevêque de Paris K
fut la mère de François I**^, empereur d'Allemagoe et époiui de Marie-Tbérése*
' « Le 5 octobre 167$ , M. le duc de Chartres et mademoiselle de Chartres forent baptisés k Saint -Cloud, dans la chapelle du château, en présence de Leurs Majestés, de nionsei^nt'ur le dauphin, de Mon^îrur et de ^Judame, acconipagués de toute la cour. M. le duc de Chartres fut tenu sur les fonts par le prince de Condé et par lagraode» duchesse de Toscane^ qui le nommèrent Philippe. Mademoiselle de Chartres fut tenue par le duc d*Enghien et par ma* dame de Guise, qui la nommèrent ÉHsabeth-Cbarlotte. La maréchale de Ck rauibaulî, gouvernante des enfants de Leurs Altesses Royales, présenta le prinre et la princesse au baptême } el révéque du Mans , premier auuiduier de Monsieur, fit la cérémonie, assisté de tous les aumôniers et chapelains
Monsieur Madame» Leursdites Majestés, avec mon- . seigneur le dauphin, étant ensuite montées au salon , y trou> aèrent une magnifique collation , où le prince de Condé, la grande-duchesse de Toseane, ic- duc cl iMi^liieu et madame de Guise furent placés à la même table, il y en avait une autre dans Fantichambre de M. le duc de Chartres pour les princes de Conti et de la Roche-sur-Yon , où se mirent plusieurs seigneurs de la première qualité. Leurs Majestés eurent ensuite le divertissement de Fopéra, dans. le même salon qui avait été préparé à cet effet. »
Journaux du temps, 1676.
' Voir Voltaire.
^ Lettres patentes. (Pièces justificatives, lettre C.)
LK PALAIS DE SAINT-c:LOUD. IDl
Cependant k guerre de Hollande arrache Mon-
sieurmx dëlices de Saint-Cloud ; il part, rencontre le prince Guillaume d'Orange dans les plaines de Gassel, le bat complètement, lui tue six mille hommes, lui fait trois mille cinq cents prisonniers, lui enlève tous ses bagages, soixante drapeaux, treize pièces de canon, et entre vainqueur à Saint-Omer La France applaudit à ce triomphe avec enthousiasme; on criait sur le passage du vo\ : « Viuent te roi et Monsieur qui « a stagné la bataUle de Cassel ! » distinction qui chatouillait peu agréablement Foi^eil de Louis XIV Lorsque le duc d^Orlëans descendit au Palais-Royal, tout Paris courut le féliciter ; des feux de joie furent allumés dans toutes les rties, et on porta en pompe à INotre-Dame les drapeaux pris sur les Hollandais.
Les mêmes acdamations accueillirent le retour du prince à Saînt-Gloud ; toute la population se pressait sur ses pas avec un affectueux empressement, et la poésie lui offrit cet hommage :
Muses, j*ai formé le dessein D'offrir une guirlande à Taugusle Philippe j La tubéreuse et la tulipe,
* Voir l'Histoire du Palais-Royal.
* « Qiif l([Li( s serviteurs de Mo/isieur lui prédirent alors qu'il ne comuiauderait plus d'armée, et iis ne se trompèreot p«s. I» (Voltaire.)
jSs RESlDETfOES ROYALES.
La jonquille, Tceillet, la rose et le jasmio, Et les plus belles fleurs que la brillante Aurore Arrose de sa propre main,
Et que les Zéphyrs font ('clore
Dans Tempire émailié (le Flore, Sujettes à la loi d'un rigoureux destin
Qui les ravit et les dévore, Avec tout leur éclat s'en vont un beau matin.
Le printemps qui les renouvelle,
Et qui réparc tous les ans
Les injures de tous les temps, Ne sert qu'à rendre encor cette loi pluscruelle. Et qu'à multiplier ses actes dévorants.
Mais pour une gnirlande telle.
Digne du frère de Louis, Je voudrais qu'elle fût d'une ileur immortelle,
Comme ses lauriers et ses lis.
Savantes iilles du Parnasse, C'est chez vous que l'on voit ces précieuses fleurs
Dont l'odeur jamais ne se passe , Et qui savent garder avec toute leur grâce Jusqu'au dernier des jours leurs charmantes eouleurs. Doctes sœurs, composez de ces fleurs la guirlande
Dont je veux faire mon offrande A ce royal héros, brillant de mille appas : Ce grand prince a des yeux pour l'humble violette: Quelle gloire pour vous s'il ne dédaigne pas De voir ou de souffrir votre tendre fleurette, A l'ombre, pkhi d < m l it du laurier immortel Dont il s'est couroune dans les champs de Casse! !
La jalousie que Louis XIV avait éprouvée pour la vicloire de son frère, Monsieur la ressentit
LE PALàlS DE SAINT-CLOlJD. 1 53
pour les beautés de Versailles ; le roi avait le Brun
pour premier peintre ; le duc d'Orléans s'attacha Mignard ^ le roi avait fait construire et peindre par le Brun une grande galerie à Versailles; le duc d'Orléans fit consU un e et peindre par Mignard une grande galerie à Saint-Goud.
Celte rivalité était entretenue par Mignard luiniènie, envieux de la gloire et de la laveur de le Brun. On l'appelait Mignard île Rome^ parce qu'il a\ail étudié dans cette ville, (|u il y avait résidé pendant vingt ans et qu'il s y était marié. M. de Lionne lui écrivit, de la part de Louis XIV, de revenir en i rance. Miguai'd obéit à regret. 11 s'arrêta à Fontainebleau , ou il fit du roi un portrait qui fut envoyé en Espagne avant le mariage de ce monarque. Mazarin voulut aussi se faire peindre : pendant qu'il posait , il demanda à Mignard dans quelle posture il était quand il avait peint le pape Alexandre V il. — A genoux , répondit le peintre. — Le cardinal, se tournant vers l'évéque de ricjus , lui dit en souriant : « Questo sa tirar la quiiUessenza del suo mesticre * .»
La coupole du Val de Grâce qu'il peignit à fresque, acheva de londer en l lance la lépuLation
* U fit aussi les portraits de Marie-Tln rrse , du duc d'Enghieiiy fils du grand Coudé, et de Henri II de Lorraine, duc de Guise, Tancieu vice-roi de Naples.
l54 RiSlDENG£S ROYALES*
de Mignard % et le mit fort à la mode. Colbert, qui aimait à attirer toutes les célébrités^ lui fit quelques avances; mais le Brun avait été nonuné premier peintre du roi ; Mignard ne voulut pas être le second On raconte méi^e que sa jalousie s*exhalait tanlot en tpigrammes, tantôt par quelques-uns de ces tours que la confraternité d'ar* tistes semble autoriser, mais que l'amour-propre ne pardonne pas :
Ainsi y le chevalier de .Clairville était grand amateur de tableaux: un marchand lui annonce , comme un secret, qu'il attend d'Italie un chefd'œuvre, une Madeleine du Guide* L'amateur lui demande la préférence , on la lui promet ; on lui vend en effet le tableau pour deux mille livres. Quelque temps après, un ami de Mignard fait dire au chevalier de Clairville qu'il a été trompé , que la Madeleine n'e^ point du Guide , mais bien de Mignard. Le chevalier alarmé court chez ce peintre : « 11 est des gens qui prétendent, lui ditcil, que ma Madeleine est devons. — De moi!
' Il peignit à fresque, pour le duc d*Épenioii, une chambre dans son hôtel (depuis hôtel Longueville)} le duc lui envoya 40,000 livres.
* Un jour Louis XIV demandait au duc de Montansier ce qu'il pensait de le Brun et de Mignard: • Sire^ ré- « pondit-il, il me paraît que ces hommes-là peignent comme « leurs noms. 1»
LE PALàlS DE SAINT-CLOUD. i55
« interrompît Mignard } on me fait beaucoup ce d'honneur. Je suis bien sûr que M. le Brun n'est
« pasde cet avis.; — M. le Brun, répondie ckevaiier, c jure qu'elle est du Guide. Je veux vous donner à a dîner ensemble avec quelques-uns de vos amis, » continua- 1- il. Mignard y consentit sans peine.
Le tableau est exposé aux regards des convives, a Ma foi ! dit Mignard, d'un ton dédaigneux, s'il a est du Guide, je ne le crois pas du moins de sa « grande force. — 11 est du Guide , réplique vivea ment le Brun, et de ïha plus grande force; et je le « soutiens. » Tout le monde fut de son avis. « £t « moi 9 Messieurs, s'écrie Mignard, je parie trois « cents louis d or qu il u est pas du Guide. » La dispute s'échauffa; le Brun voulait accepter le pari; enfin l'affaire était aussi engagée qu'elle pouvait Tétre pour la gloire de Mignard. « Non , « Monsieur, reprit-il, je suis trop honnête homme « pour parier à coup sûr. Monsieur le chevalier, «c vous avez payé ce morceau deux mille livres ; je «c dois vous les rendre ; la Madeleine est de moi » Le Brun se montrait toujours incrédule. « La preuve est bien simple à obtenir, continua Mi-« ff gnard; sur cette toile , qui est romaine , se troua vait le portrait d'un cai diual : je vais vous en faire « voir la barrette.» Le chevalier de Clairville tremblait pour son tableau. « Ne craignez rien, dit Mite gnard, celui qui Ta fait, peut bien le raccommo->
l56 BLSIDEJVCES AOTALES.
(f der. » Il frotta avec un pinceau détrempé d'huile
les cheveux de la Madeleine ; la barrette du cardinal apparut; personne ne douta plus de la vérité, et Mignard jouit comme d'un triomphe du dépit de son rival. 11 fit tous ses eil'orts pour engager M. de Clairville à reprendre son argent; mais ce généreux amateur pensa , avec raison, qu'un tableau qui avait occasionné une semblable méprise et une aventure aussi piquante , loin d'avoir été trop payé, méritait d'être conservé avec autant de soin qu'un tableau original de 1 école italienne
Monsieur, qui avait fait faire son portrait par Mignard , se rendit chez ce peintre , poui- lui annoncer qu'il avait construit , à Saint-Cloud , une galerie, un cabinet et un salon, exprès pour les lui faire peindre ^ ; et il Tinstalla lui-même dans son palais avec la plus grande bienveillance. Selon le goût du temps , la mythologie fit les honneurs de ces grandes compositions ; la galerie fut placée sous l'invocation d'Apollon; le cabinet, qui termine, sur le retour, cette galerie, lui consacré à Diane ; et Mars s'empara du salon , où sou heureuse audace semble avoir convié tous les dieux pour être témoins de ses amours avec Vénus ^.
' Vie de Mignard , par l'abbé de Monville. ■ Mercure, i<577.
^ La description de cette galerie et des salons qui Taccom-
LE PAIAIS DE SMNT-CLOCD. iS*]
Ce salon n'était point terminé^ lorsque Monsieur^ impatient de juger des peintures déjà faites , or'> donna d'enlever les planches de Fécliafaud. A cet ordre inattendu , Mignard , qui travaillait au plafond, descendit avec précipitation; il avait les mains einbai i assées , il toiaba , et celte chute le força à garder le lit pendant six semaines. Les tendres soins de Monsieur hâtèrent son rétablissement ; et dès que ses travaux iureut achevés % Louis XIV vint à Saint-Cloud pour les visiter. Le peintre était là : ce Mignard , lui dit le roi , mon a irere a pu vous dire combien j'ai pris de part à « votre accident y et combien de fois je lui ai de- « mandé de vos nouvelles. » Et a])rès avoir examiné tout avec la plus gi^ande attention , il ajouta ^ en s'adressant à Madame : « Je souhaite fort que les ce peintures de ma galerie de Versai lit s répondent « à la beauté de celles-ci : » éloge qui pénétra Mignard d'orgueil et de joie , et qui lui valut plus tard des tmvaux à Vei'sailles ^,
pagnent appartient au chapitre vu de cet ouvrage, c'est-àdire , à V Itinéraire historique et descriptif du palais de Saint" Cioud.
* Mignard avait peint aussi , duiis i'ancieone cliapeiie de SaÎDt-Cloud , une belle descente de croix.
> Mignard peignit à Yersailles les petits appartements et la petite galerie, qui a pris son noni.( Voir ll^xtffeffm royales.
> — Palats de Fersailies.)
|58 BtoDEirCBS ROYALES.
L'inauguration de la galerie d'Apollon devint Foccasion d*une grande féte offerte par Monsieur à Louis XIV, comme protecteur des arts. Un poëte nous a laissé, de cette solennité, une description en vers familiers ' dont le seul mérite consiste à faire connaître les principaux personnages qui s'y trouvaient : aussi, nous ne citerons ni rinvoca<> tion de Fauteur à Phœbuset aux filles de Mémoire; ni Mademoiselle allant avec les Grâces , les Ris et les Jeux dans sa voiture, recevoir le roi ii Juvizy; ni les merveilles de la botiche et du gobelet^ ni les trois services à cinquante-six, j^ts (assaisonnés du sel de la prudence : nous nous bornerons à la partie de cette longue tpitre qui rappelle les noms, et trace le portrait des illustres convives:
Le n» , toujours briUant de sa propre limiière. Montrait avec douceur une mine guerrière ; On voyait dans ses yeux un éclat tout pareil
A celui qu'au midi découvre le soleil.
La beauté, la douceur, lesapjjas delà leine, Des àme$ et des cœurs la rendaient souveraine ; La vertu sur son front comme en son trône était : Plus elle la cachait , plus die y paraissait.
* « Za fille rojraie de Saini-^lond et ce qui s y- esipas$é depuis le lO octobre 1677 jusqu'au i5, dédié à Monseigneur le duc de Chartres, qui n était pas h cette féte. w
LK PALAIS m SAIKT-CLOUD. I
Monseigneur le Dauphin faisait voir tant do charmes Du corps et de l'esprit , qu'Amour rendait ies armes. Monsieur^ votre cher père, avait bien plus d'appas De Mars et de rAmonr, «{u'Hercble n*en eut pas.
l es trois divinités qui se firent querelle A (jiii d'entre elles trois pouvait être plus belle, Sans contester auraient, à Madame d'abord , Avec un grand respect cédé la pomme dVr. L'Amoùr étant d'accord avec MademoiseUe, Au doux feu de ses yeux d'une seule étinceille Allumait son flambeau. L*aimable de Falots Avec elle aurait pu charmer les cœurs des rois. On leur voit au printemps une même sagesse Qui charme tous les cœurs; une roymle Altesse ^ 0e Dombes souveraine , y gagnait tons tes coBurs* Tant ses hantes vertus étalaient de douceurs. La prineeêse de Blois, avec ses pierreries , Diamants et rubis , et riches broderies , Kendait un moindre éclat que son teint et ses yeux; Ses appas auraient pu captiver jusqu'aux dieux.
A cette table étaient nombre de grandes dames Qni tiraient leur éclat de leurs brillantes flammes; Je n'observerai pas leur rang; car, chaque jour, Commeà chaque repas, elles inaiigeaienl autour. Je sais bien que j'y vis l'écueil de la franchise, Une sage beauté , princesse de Soubise ; Hameselle d'Elbeuf, qui, dans sa pureté. Conserve ses appas et sa virginité; Duplessis , la prudente et sage maréchale , La douce de Béthune^ en bontés sans égale; La comtesse de Guicàe, avec tous ses appas , Sur Artémise avait sans contester le pas.
RièslDENCES ROYALES.
De notre grand Dauphin l'illuitre gouvernante ' Montrait une prudence en tout temps "vigilante;
Deux durhfssth, des noms la icrté, Fentadour, Par leurs appas croissaient l'empire tle l'Amour. Pour surprendre les cœurs d'une manière habile , Cet Amour se servait des yeox de la FiemUle^ Mes yeux virent cncor la prudente Colhert y Avec qui les vertuj» sont toujours de concert. Des enfants de Monsieur, la sage gouvernante « Faisait voir à cluicuii sa douceur eiij^aj^caiite; On y put remarquer Taimable £fe Gourdon^ Qui de plaire à la cour a su trouver le don \ Des beaux yeux de Grammont, cette aimable comtesse, Amour tirait des traits qu'il décochait sans cesse; Us portaient tous les coups , et ceux de Demarçai, Comme ceux de sa sd ui , ! 1 1 hannante Drancei, Hendaient innnceniiiH'iii, pai- leurs moindres œillades, Les cœurs les plus gaillards incontinent malades. De Rohan la duchesse avait Tair si charmant , Qu'elle put y charmer ce jour plus d'un amant ; De Uslebomie aussi , ta modeste princesse Y fit voir ses appas et briller sa sagesse; La duclicsae de l ûixj avec tous ses attraits, Seconda bien l'Amour, lui fournissant des traits.
Chez Monseigneur, Monsieur avait aussi sa taUe< Trots services rendaient cette table agréable ; Onze plats à chacun , avec profusion , Furent servis par ordre et sans confusion ; De gibier et poissons on y vit 1 abondance; On servit les desserts avec magnificence;
La marr^rhalt' (Je la Mothr.
La maréchale de Clérambault.
LE PALAIS D£ SAtKI^CLODD. l\
De Frédevillf , -dvcccie Â/urcf i, de Régnier y Fireot servir le tout d'un ordre régulier. Chacun des trois a trop de zèle pour son maître» Pour ne l'avoir point fait en cet endroit paraître. Le prince de CorH, civil » adroit , courtoia) Que l'Amour a, dit^n , rangé dessous ses lois, Tenait fort galamment, pour Monsieur, cette table. Son cadet, qui n'a rieo qui ne soit agréable, Le secondait en tout; notre grand amiral, • Le duc de Fermandois ne s*acquittait pas mal D*en faire les honneurs ; une vieille prudence Tenait par son esprit les rênes de IVnfance : Le duc de Montausicr^ ce Caton plein de cœur, Des lettres et des arts 1 illustre protecteur. Que je puis, à bon droit, appeler mon Mécène, Puisqu'il m*en a donné des preuves chez la reine, D'une humeur enjouée, avec les jeunes gens, T faisait éclater ses merveilleux talents. A cette table était Thèohon la <:liarniarite J L'Amour par ses beaux yeux remplissait son attente \ Par elle il captivait les cœurs les plus matois; Il se les captivait sans flèche ni carquois. V'y\i%dela Ihbiere, en ses discours prudente. Des filles de Madame illustre gouvernante ; Tous les cœurs se rendaient aux aimables attraits Que faisait éclater la belle des Adraits; L'Amour, par de BeauvmSy faisait fort bien son conte Les cceurs à ses appas se soumettaient sans honte ; La charmante Poitiers les rangeait tour à tour. Par ses jeunes attraits, sous Vempire d'Amour. La douce Milnndon, malgré sa modestie, Avait avec l'Amour la belle sympaiiiie j
l6a R£SID£NCKS ROYALES.
L'aimable de Camhoux mélangeait ses appas Avec tant de douceur qu'on ne s^en parait pas. lia jeune de Brevanne étalait tant de charmes , Que les coeurs indomptés en souffraient des alarmes.
Comme tont s*y passait dans Tordre et dans llionneur, D'Alcide le Thésée liéros plein de yaleor, Et qui de fane ))ien toutes choses se pique, Y tenait aussi table \ elle était ma^uiiique : Ducs et pairs, et marquis et comtes y mangeaient; Les premiers officiers de Monsieur en étaient : J'omets ici lenrs noms; Tardeur qu'ils font paraître A bien servir Momimr les fidt assec connaître. Des princes de Conti le sage gouverneur a A qui tous SCS hauts faits ont acquis cet honneur, Avec celui du grand amiral de la France 3, Qui prudemment en tout gouverne son enfance, Mangeaient à cette taUe. On y but du meilleur ; Par la profusion le Maître en fit l'honneur. On y tenait encor quantité d'autres tables Qu'on servait chaque fois de mets Ibrt agréables. A chacun des repas que lit notre gran d Roi , De tous ses ennemis la terreur et l'effroi» La troupe de Monsieur chatouilla les oreilles Au son des violons , en jouant à merveilles.
On y donna trois bals où l'on dansa des mieux j L'éclat des diamants éblouissait les yeux. Monseigneur le Dauphin menait Mademoiselle ; L'Amour faisait le tier» sans débats ni querelle; Monsieur avec Madame ajoutaient l'enjouement A se fitîre admirer en dansant justement.
■ Cheyalier de Lorraine.
' Le comte de Saint-Mars. ^ Gédoin.
L'aimable de Valois fit voir, dès son enfance,
Qu'aussi bien qu'en appas elle excelle à la danse;
La princesse de Biais n^eat pas le démenti ,
Se trouvant en la main du prince de ConH$
£lle charma les cœurs dansant par cxccUenre :
On vit bien que l Aiiioiir était d'intelligence.
La belle de Soubise avait Tair si charmant ,
Que Tadmirant Amour en devint son amant;
De Fmx, de Feniadour, de la Ferlé, duchesses >
Avec tous leurs appas firent voir leurs adresses.
Les belles de Graneei, Beauvais et desÀdraits,
En daubant justement doublèrent leurs all r.iits.
La charmante Poitiers n'entra pas à la danse;
£Ue y fit seulement profonde révérence.
Comme à chacun des bals point je ne me trouvai ,
Grand prince, je ne puis vous assurer au vrai
A qui donnait la main un prince ' plmn de charmes ,
Soit eu danse, à cheval, en joute, en course, en armes.
Monseigneur te Dauphinj d'un bel air plus qu'iiumainy
A l'aimable Beauvais àoïïnai souvent la main;
La comtes d' Jrmagnae, son^, Fiesque, Tonnerre,
Dansaient si galamment qu'à peine ils touchaient terre ;
Le galant Ckâtithn, ce brave chevalier^
Dansait d*un air savant et d*un pas régulier;
De Termes le niaïquis, celui de Mortemarre ,
Firent voir en dansant un mérite bien rare.
On fit tous ces trois hais en neuf appartements ;
Enfin tous les plaisirs furent doux et charmants.
Tout le monde admira la grâce sans égale
£t les puissants attraits de la maison royale*
Le prince de la Roche sur Y ou.
l64 R^IDfiirCES AOTALCS.
Monsieur^ réduit à nnaclion , après la bataille de Gassel j cherchait dans les plaisirs de brillantes distractious; et chaque évéîiement heureux pour la France ou pour sa famille était marqué par une frte à Sainl-Cloud. Au mois de mai 1679, cest pour célébrer la paix, de Nimègue et recevoir le marquis de Los Balbazès, ambassadeur extraordinaire d'Espagne, chargé de la laiiiicaUon du traité ' ; au 3i août de la même année, c'est pour Marie-Louise d'Orléans qui , le deuil dans le cœur et les yeux pleins de larmes, va partir pour l'Espagne où l'attendait un crétin couronné
' Les gazettes du temps s*exCasieiit sur la beauté de la robe
de dentelle noire et sur 1 éclat des diamants de la marquise de i.os Balbazès.