AU BORD DE LA MER
Mon pied trébuche . . . Quoi! une inscription? . . . Indéchiffrable! — Les pas des voyageurs vous ont effacés, mots profondément gravés — Que !a piété du maître sculpteur devait transmettre à la millième génération.
(Goethe)
La ville grecque de Caprée qui se transforma en une ville romaine au i^^ siècle de notre ère, ne nous a naturellement pas laissé d'édifices proprement dits. En revanche, on trouve encore dans les vignobles, à l'ombre des orangers et des citronniers, des terrasses et des citernes antiques de grandes dimensions. La plupart des habitations y sont élevées sur des fondations antiques, beaucoup à l'aide de matériaux du même temps. Il n'est peut-être pas un seul propriétaire de vignes dans la Contrada Torre (fig. lo C — T) qui ne soit en même temps chercheur de trésors et ne découvre des monnaies, des mosaïques, des amphores, des tessons peints, des verreries, des plateaux d'argile, des seuils et autres fragments de marbre. Mais la plupart des grandes trouvailles ont été faites par hasard, en arrachant un olivier ou une yeuse dont les profondes racines s'étaient nouées autour d'une œuvre d'art de premier ordre. Plus d'un pauvre vigneron est devenu un homme riche par la découverte de trésors artistiques et de monnaies antiques qu'il vendait secrètement.
R. Hadrawa, le savant autrichien qui a publié en 1 794 un ouvrage dans lequel il dépeint ses fouilles à Capri de façon très amusante sous forme de lettres à un ami sans doute imaginaire, nous raconte ce qui suit: «Je n'ai pas encore perdu tout espoir. Aussi j'ai l'intention de faire fouiller la région où doit avoir été trouvée la statue colossale du Tibère sans tête que l'on peut voir maintenant à Rome magnifiquement restauré. En fouillant ces vieilles ruines, on ne peut pas avoir
son attention dirigée sur un seul objet et encore moins songer aux choses les plus rares que l'on puisse désirer; il faut y apporter un flegme imperturbable, car on trouve des monuments de façon tout à fait imprévue et, en cherchant un camée, on rencontre un pavement; où l'on espère trouver des colonnes, on doit se contenter d'un bracelet et en voulant simplement arracher une vigne, on découvre un Germanicus. Toute fouille est une entreprise hasardeuse et c'est la chance qui y joue le plus grand rôle.»
Dans une construction élevée sur des fondations antiques, on a longtemps fait servir de seuil une table de marbre sur laquelle on lisait, à demi effacée, une des rares inscriptions romaines qui aient été trouvées dans le périmètre de l'ancienne ville. Les pas des nouvelles générations effaçaient ainsi, sans s'en douter, les précieux témoins d'un temps disparu.
La seule source vraiment bonne dans cette île, si pauvre sous le rapport des eaux, est également située dans l'enceinte de l'ancienne ville. Cependant, alors comme aujourd'hui, le besoin de nombreuses citernes se fit sentir. Restaurées par leurs propriétaires actuels, elles servent de nouveau soit de citernes, soit de caves ou d'étables. Plusieurs de ces réservoirs ont une longueur de lO à 15 mètres et une largeur et une hauteur de 4 à 5 mètres. Le plus grand, construit très solidement à l'aide de murs de 2 mètres d'épaisseur, a une longueur de près de 60 mètres, sur 10 de largeur et 5 de hauteur. Il n'était presque jamais à sec et on en concluait avec raison qu'il communiquait avec une source souterraine.
Au commencement de notre siècle, on découvrit un sarcophage de marbre de l'époque impériale taillé dans un seul bloc et décoré d'une ornementation assez lourde. Il renfermait un squelette de femme et des restes reconnaissables de riches vêtements brodés d'or et d'argent. Outre des parures, boucles d'oreilles, bracelets, et une bague avec camée, on y trouva encore un bâton en forme
Fig. lo. Port actuel ' C. T. (Contrada Torre). P, (Colline si
"apri (Grande Marina).
.quelle s'élevait le palais d'Auguste).
de sceptre, long d'un demi mètre et cerclé de trois anneaux d'or, ce qui fit supposer qu'on avait affaire ici aux restes d'un membre de la famille impériale.
Il subsiste également sur le territoire de la ville plusieurs tronçons des égouts antiques, qui aboutissaient sans doute à l'énorme cloaque construit en moellons et débouchant dans la mer non loin du port. Son état de conservation est encore aujourd'hui excellent.
L'existence d'une ville en cet endroit du temps du Bas-Empire et au commencement du moyen âge est prouvée par la vieille église de San Costanzo (fig. 2) située dans l'enceinte de la cité grecque et bâtie dans le style byzantin. Elle passe pour une des plus anciennes de l'Italie. Parmi les colonnes de l'intérieur, il y en a quatre en marbre égyptien, appelé aussi marbre tibérien. Elles ont été prises à d'autres édifices romains. C'est là d'ailleurs un signe caractéristique des monuments byzantins. Comme à Rome et à Ravenne, par exemple, on utilisait, sans égard pour leur force de résistance ou leur longueur, les fûls de colonne ou les chapiteaux les plus précieux des temples et des palais romains du voisinage.
Saint Constance, à qui cette église était dédiée, est encore aujourd'hui le patron de l'île. Suivant la légende, le cadavre du saint arriva de Byzance flottant dans un tonneau et aborda dans l'île. Dans l'église principale de la ville actuelle de Capri se trouve encore une statue de saint Constance à mi-corps, grandeur naturelle. Elle est en argent et richement ornée de pierres précieuses antiques, trouvées dans l'île. Le saint tient à la main une grappe de raisin en argent qui lui a été consacrée de nos jours par les habitants de l'île après la disparition d'une maladie de la vigne. Les ossements ont été transportés pendant le moyen âge à Bénévent par les moines du mont Cassin qui avaient des terres à Capri.
Après cette petite digression sur saint Constance, qui règne depuis plus de treize siècles sur les cons-
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ciences des Capriotes, tandis que Tibère ne domina dans Capri que pendant onze ans, revenons à notre cité greccpe de Caprée.
A côté des maigres restes de cette ville, en partie recouverts à nouveau de décombres, nous admirons avec une sorte de stupeur un construction datant probablement de l'époque grecque la plus reculée et qui chercherait sans doute vainement son égale: nous voulons parler du grand escalier de 880 marches qui reliait la ville basse de Caprée avec la ville haute d'Anacaprée, située sur un plateau rocheux.
Straboa nous raconte que depuis toujours l'île a possédé deux villes. Le vieil escalier nous montre que la deuxième ville était bâtie sur la hauteur, à peu près sur l'emplacement de l'Anacapri actuel, à une altitude de 270 mètres. La seule communication entre ces deux points était formée par l'escalier, large de 1.50 à 2 mètres.
Il se montre à nous avec cette largeur dans les 1 59 marches encore entièrement conservées. Elles ont été taillées dans la pierre de façon impérissable. Peutêtre qu'aux endroits où le terrain était plus commode les degrés ont pu être plus larges. Ce chiffre de 880 marches pour tout l'escalier est celui qu'admet M. Schœner dans son livre aussi consciencieux qu'agréable sur Capri. Pour arriver à ce total, il suppose que l'escalier descendait jusqu'à la mer. Hadrawa comptait encore 552 marches en 1794; en 1834, Mangoni n'en trouvait plus que 533. Ces deux savants estimaient (|ue l'escalier ne commençait qu'à la vieille ville, tandis que M. Schœner prétend pour de bonnes raisons qu'il se continuait jusqu'à la mer.
Cette dernière opinion présente une grande vraisemblance pour qui sait qu'aujourd'hui encore les communications entre le port et la ville haute se font presque exclusivement par la voie de l'escalier. La grande route en lacet qui monte de la mer à Capri, et de là à Anacapri, n'existe que depuis vingt ans et
n'est jamais utilisée par les habitants quand ils ont à porter des fardeaux. Ils préfèrent la voie directe de l'escalier qui aura été sans doute établi au moment de l'émigration des Capriotes vers la région supérieure de l'île.
C'est précisément la dernière partie du terrain en pente, depuis la Contrada Torre jusqu'à la mer, qui est particulièrement escarpée, et il faut bien admettre qu'un escalier reliait le port à la vieille ville en se raccordant en même temps à l'escalier menant à Anacapri. Aussi, tous les fardeaux à transporter du port à la ville haute devaient être, comme aujourd'hui, portés sur la tête ou hissés de marche en marche. Dès lors, il va de soi que les besoins des Anacapriotes devaient être de la plus grande simplicité et ne demander ni importation ni exportation. Mais, en revanche, comment aura-t-on pu amener sur les hauteurs les lourds blocs de marbre précieux, les fûts de colonne de Cipolino, les grands objets et les statues de bronze et de marbre, ainsi que tout le mobilier des palais impériaux? La seule supposition admissible est que tout était hissé jusqu'à la hauteur du Capri actuel au moyen de rouleaux ou de traîneaux spéciaux, glissant sur un plan incliné disposé à cet effet. A partir du niveau de cette ville nouvelle, à une altitude d'environ 140 mètres, on peut encore constater partout aujourd'hui les traces visibles de larges chaussées, souvent taillées dans le roc, et reliant entre eux les différents palais de la moitié orientale de l'île. Même une route plus étroite, mais encore carrossable, conduisait jusqu'au point si élevé où se trouvait la Villa Jovis. S'il avait existé une route menant du port à celles que nous venons de signaler, il est certain qu'on en retrouverait aujourd'hui des traces. Par suite de la difficulté du terrain et du caractère massif des substructions qu'il conditionnait, ainsi que de la solidité ordinaire des voies romaines, elles n'auraient pas pu disparaître au cours des temps.
Dans une île aussi rocheuse et qui ne permet qu'en certains endroits la construction de routes, il n'est guère admissible ({u'on ait fait de grands changements dans leur orientation après qu'elles furent établies. C'est ce que prouve la moitié orientale de l'île où les nouvelles voies suivent le tracé des anciennes et où celles-ci sont encore en partie utilisées directement.
Le grand escalier d'Anacapri, ce témoignage imposant et vénérable de l'habileté technique des anciens Grecs, formait encore il y a vingt ans le seul lien entre la nouvelle Capri et Anacapri; comme nous l'avons vu, c'est alors que fut construite la nouvelle chaussée. La plus grande partie de l'ancien escalier a été soit arrachée, soit ensevelie sous les décombres par l'explosion des rochers et la chute des débris. Seule la partie qui se trouve au-dessus de la voie nouvelle est entièrement conservée et encore utilisée par les habitants de Capri.
Au temps d'Auguste, nous pouvons constater chez les Romains de distinction un goût tout particulier pour la vie dans des îles bien situées. La vie agitée de Rome forçait les hommes d'Etat comme les chefs d'armée à chercher périodiquement du repos et des forces nouvelles dans ces agréables séjours. Brutus allait à Nisida dans la terre de Lucullus; Antoine vécut longtemps tranquille à Samos avant la bataille d'Actium: Auguste s'y retira après avoir remporté cette victoire. Agrippa habitait à Lesbos et Tibère, longtemps avant son avènement, se retira pendant sept ans d'un exil volontaire à Rhodes, s'y livrant à l'étude avec des amis ayant les mêmes goûts que lui. Devenu empereur, il passa, comme nous avons vu, les onze dernières années de sa vie à Capri.
En 29 avant J.-C, lors de son retour de l'Asie et peu avant son triomphe de trois jours à Rome, Auguste, âgé alors de 33 ans, vint à Capri, mais nous ne savons si c'est pour la première fois. On lui
montra une vieille yeuse jusqu'alors desséchée et qui commençait à reverdir. Le superstitieux Auguste considéra cet événement comme un présage heureux. L'île lui plut et il demanda à l'échanger contre Ischia, bien qu'elle fût beaucoup plus grande et plus fertile que Capri. C'est ainsi que cette île devint une possession impériale, après avoir appartenu à Naples depuis l'an 326 avant J.-C.
Il est très vraisemblable qu'Auguste forma dès lors le projet de construire ici des palais et des villas, qu'il mit ensuite ce plan à exécution et qu'il s'y retira souvent pour se reposer des fatigues du gouvernement. Les anciens historiens nous donnent peu de détails à ce sujet et ne font mention que de son premier et de son dernier séjour dans l'île, peu avant sa mort. Cependant on est fondé à croire que l'empereur, propriétaire de l'île pendant 43 ans, y manifesta également son grand goût pour les constructions.
Les rares biographes d'Auguste que nous connaissons , et dont aucun n'était contemporain de l'empereur, avaient tant de choses importantes à rapporter sur sa vie qu'il leur était impossible de détailler les séjours d'Auguste dans chacune de ses campagnes. Cette première et dernière mention que nous venons de signaler, était chaque fois en rapport direct avec des événements d'une importance capitale pour l'histoire du monde.
Dans son ouvrage sur «Auguste et son temps», M. V. Gardthausen s'est imposé le pénible travail de composer une sorte de journal de la vie d'Auguste. 11 ne signale également que deux séjours à Capri.
Ecoutons maintenant ce que Suétone, né 56 ans après la mort d'Auguste, nous raconte sur le dernier séjour du vieil empereur: «Auguste visita la côte de Campanie et les îles voisines. Il consacra au séjour de Capri quatre journées qu'il passa dans la plus grande tranquillité d'esprit et avec l'humeur la plus enjouée . . . Au mbment où son vaisseau franchissait
Fig. 1 1 . Ruines dites des Thermes de Tibère (côté de l'ouest) appartenant au palais sur la mer.
la baie de Puteoli, les passagers et les matelots d'un navire justement arrivé d'Alexandrie lui présentèrent tous leurs vœux de bonheur, revêtus de leurs habits de fête, couronnés de fleurs et brûlant de l'encens. Ils l'accablaient de leurs louanges et lui criaient: «C'est sous ton égide que nous vivons, que nous naviguons, que nous jouissons de l'aisance et de la liberté!» Il en fut tellement réjoui qu'il fit cadeau de quarante pièces d'or à chacun de ses compagnons et leur fit jurer de consacrer cet argent exclusivement à l'achat de marchandises d'Alexandrie. Tous les jours suivants, il distribua en outre différents petits cadeaux, des toges romaines et des manteaux grecs, à la condition que les Romains se vêtiraient et parleraient comme les Grecs et les Grecs comme les Romains. De même, il assista avec assiduité aux exercices grecs des jeunes gens, dont un bon nombre étaient restés fidèles aux vieux usages (grecs), et il leur offrit un banquet auquel il prit part et lors duquel non seulement il permit, mais même demanda qu'on se livrât à toutes les plaisanteries ordinaires et qu'on pillât les fruits, les victuailles et autres dons. Bref, il s'abandonna à toutes les sortes de réjouissances.
Il appelait une île prés de Capri «Apragopolis» (Paresseyille) à cause de la vie oisive qu'y menaient certains personnages de. sa suite.
Fig. 12. Ruines dites des Thermes de Tibère (côté de l'est) appartenant au palais sur la mer.
Masgabas, un de ses favoris, avait reçu d'Auguste le surnom de Ktistès (en grec, fondateur), comme s'il avait fondé cette ville. Pendant le banquet, l'empereur vit au loin une foule de gens portant des torches et se rendant au tombeau de Masgabas, décédé l'année précédente. Alors le monarque déclama à haute voix le vers grec suivant, qu'il avait improvisé: «Je vois le tombeau du fondateur tout brillant de l'éclat des lumières.» — Puis il s'adressa à Thrasylos qui appartenait à la suite de Tibère et était assis en face de lui. Comme il n'était pas au courant, l'empereur lui demanda quel était à son avis le poète qui avait fait ce vers. — Thrasylos réfléchit un instant. Mais déjà l'empereur continuait: «Tu vois, on vient avec des torches honorer la mémoire de Masgabas.» — L'empereur, ayant de nouveau demandé de qui était ce vers, Thrasylos répondit qu'il ne le savait pas, mais qu'il les trouvait excellents quel qu'en fût l'auteur. L'empereur se mit à rire et fut d'une gaieté excessive. Quelque temps après, il se rendit à Naples malgré ses douleurs abdominales qui tantôt augmentaient et tantôt diminuaient. Cependant il assista jusqu'au bout à un concours d'exercices gymnastiques fondé en son honneur et qui avait lieu tous les cinq ans. Accompagné de Tibère, Auguste se rendit ensuite à la ville désignée précédemment (Bénévent).
Mais, à son retour, sa maladie s'aggrava. Finalement, il dut s'arrêter à Noie et rappela Tibère qui avait continué son voyage. Il eut alors avec lui un long entretien secret, après lequel Auguste ne s'occupa plus d'aucune affaire importante. Le dernier jour, il s'informa à plusieurs reprises si le public du dehors commençait à s'inquiéter à son sujet. Il se fit donner un miroir et ordonna qu'on lui peignît les cheveux et qu'on arrangeât ses joues défaites. Puis, il demanda à ses amis, qu'il avait fait entrer, s'ils trouvaient qu'il avait bien joué la comédie de la vie, ajoutant alors en grec la formule d'usage au théâtre à la fin des représentations: «Si la pièce vous a plu, applaudissez et accompagnez mon départ de vos joyeuses acclamations.» Ensuite il congédia tous ses amis, et tandis qu'il s'informait, auprès des gens qui venaient d'arriver de Rome, au sujet de la santé de la fille de Drusus alors malade, il expira tout à coup entre les bras de Livie en disant: «Adieu, Livie! Souviens-toi de notre heureuse union!» Il eut une mort douce et sans souffrances, telle qu'il l'avait toujours désirée. Il mourut dans la même chambre que son père Octave, à l'âge de 76 ans moins 35 jours.» Comme c'est touchant dans sa simplicité purement humaine tout ce que Suétone nous rapporte des derniers jours du vieil empereur à Capri, derniers jours aussi d'une vie si active!
Nous ne voyons pas ici le souverain qui faisait la loi au monde, le surhomme favorisé par une chance inouïe, qu'on honorait comme un dieu dès qu'il paraissait dans les provinces et auquel l'amour de ses peuples érigeait des statues d'or et des temples ainsi qu'à sa Fortune.
Nous voyons le vénérable vieillard entouré de ses amis, de son épouse Livie, âgée comme lui, et de son beau-fils Tibère. Ils sont à table, et, avec une douce gaieté, l'empereur regarde au loin sur la mer vers la petite île à laquelle il a donné par plaisanterie
le nom d'île des Paresseux; en même temps, il rappelle dans des vers grecs la mémoire de son favori Masgabas le Fondateur qui l'a précédé dans la tombe.
11 y a comme une impression solennelle de déclin du jour, de dernier rayon de soleil bienheureux dans cette scène qui nous apparaît comme un adieu à son île et qui l'était en effet. Il put encore une fois comtempler du haut de son palais la pure beauté de ce monde, et de douces et heureuses pensées remplirent l'âme du vieil empereur.
Mais de ce court récit de Suétone il ressort encore maint détail qui nous intéresse.
Nous apprenons que Masgabas, un des favoris d'Auguste, était mort à Capri l'année avant le dernier séjour de l'empereur et que le tombeau de ce Masgabas se trouvait dans l'île voisine, nommée par plaisanterie l'île des Paresseux; enfin, qu'on honorait sa mémoire en y allumant des torches pendant le banquet que l'empereur offrit aux jeunes gens grecs de l'endroit. Or, il n'y a près de Capri, en dehors des roches inaccessibles des Faraglioni, qu'une seule île de dimension restreinte, le rocher, plus large que haut, appelé aujourd'hui Monacone (fig. 13). Situé non loin des Faraglioni, il possède encore non seulement les derniers restes d'un tombeau romain, mais aussi un escalier antique taillé dans les rochers.
Auguste regardait sans doute cette île pendant le repas du haut d'une de ses villas. Or, de tous les endroits de Capri connus de façon certaine par des trouvailles antiques pour avoir possédé des constructions romaines, il n'y en a qu'un qui puisse être pris en considération, parce qu'il est le seul d'où on aperçoive la petite île de Monacone: c'est le promontoire escarpé au sud de l'île qu'on nomme aujourd'hui la Punta Tragara (fig. 2).
Cet emplacement magnifique est déjà désigné par Hadrawa comme un de ceux oii doit avoir existé
un palais impérial. De fait, on trouve encore aujourd'hui sur ce terrain des pavements de marbre précieux, des maçonneries romaines, des morceaux de marbre étranger et des monnaies. Une chaussée facile, construite avec art, conduisait à mi-hauteur de l'île jusqu'à cet endroit.
On peut conclure de cet ensemble de faits les conséquences suivantes, qui ont au moins pour elles une très grande vraisemblance:
i) L'île des Paresseux mentionnée par Suétone est identique avec la petite île aujourd'hui appelée Monacone. Là se trouvait le tombeau de Masgabas qu'Auguste nommait le Fondateur.
2) Masgabas, qu'Auguste aimait tout particulièrement, appartenait à sa société la plus intime, et il est probable qu'au moment où la mort vint l'atteindre, il ne se trouvait pas sans l'empereur à Capri.
3) Une des villas d'Auguste était située sur le cap qui porte aujourd'hui le nom de Punta Tragara.
Nous parlerons à nouveau de ce château au chapitre suivant qui est consacré aux édifices romains à mi-hauteur de l'île. Nous ne l'avons mentionné qu'à propos de la discussion du passage de Suétone. En même temps nous examinerons l'opinion de M. Schôner qui déclare impo.ssible d'identifier l'île de Monacone avec l'île des Paresseux.
Revenons à la côte Nord de l'île. Nous trouvons à l'ouest de l'emplacement de l'ancienne Caprée, près du port, une élévation de terrain rocheuse et escarpée, mais d'une hauteur modérée (fig. 10 P) qui semble comme résister à la pression des terres cultivées descendant la pente. Sur ce cône tronqué montagneux, magnifiquement situé au bord de la mer, on voyait un immense palais romain dont le constructeur a été sans doute Auguste.
Lui seul, le bienveillant ami de la population de l'île, pouvait établir son château si près de la ville, et non Tibère, ce contempteur du genre humain
qui habitait solitaire sur les hauteurs bien gardées de la montagne, entouré seulement de quelques intimes. Cependant, l'énormité des constructions ne laisse le choix qu'entre ces deux empereurs.
Palazzo al mare est encore le nom que les habitants donnent aujourd'hui à l'endroit où s'élevait cette gigantesque résidence d'été, en bas, près de la mer, à l'ombre des falaises abruptes, non loin de la vieille ville. C'était un château d'été, alternant avec le château de la Punta Tragara qui était destiné au séjour pendant la saison d'hiver. Il était orienté vers le sud et de hautes montagnes le mettaient à l'abri des vents du nord. Le château sur la mer invitait à des parties de plaisir en bateau le long de la côte; on pouvait s'établir et se baigner dans les grottes rafraîchissantes, se promener dans les allées ombreuses des jardins impériaux, tracés dans le terrain en pente douce derrière le palais; ou bien encore, on séjournait sur les terrasses le long de la mer: les hautes constructions en écartaient le soleil.
Si nous escaladons la colline, nous arrivons bientôt à un plateau uni, situé à environ 25 mètres de hauteur. Il sert aujourd'hui de place d'armes et mesure, d'après M. Schôner, 90 mètres de long sur 60 mètres de large. Telles sont les dimensions du bâtiment central qui se développait jusqu'à la mer dans une série de terrasses et d'escaliers, ainsi que le montrent des restes de solides murs d'appui. Rappelons-nous que la mer avait alors un niveau de six mètres inférieur à celui d'aujourd'hui. Ce palais sur la mer a dû être imposant et vraiment impérial. Nous ne le comprenons bien qu'en parcourant les terrains situés en arrière, et en contemplant les immenses substructions et les voûtes indestructibles qui apparaissent dans les jardins. A l'est et à l'ouest également, des ailes se rattachaient au bâtiment principal. Dégringolant en bas de la colline et s'étendant jusqu'au rivage d'alors, elles dressent encore au-
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jourd'hui au-dessus des vagues leurs sévères murailles, dures comme le fer (fig. ii et 12).
L'emplacement, comme partout à Capri, était trop restreint pour le déploiement du faste impérial. Cependant on ne semble pas avoir construit ici comme sur les hauteurs de l'île un palais de trois à quatre étages. On engloba plutôt tout le terrain situé en contre- bas. C'est ainsi que cet édifice gigantesque arriva à occuper, malgré les difficultés du terrain, un espace de plus de 220 mètres de long et de iio mètres de large, sans compter les dernières annexes de l'ouest. Comme du côté du nord il couvrait également le rocher de ses larges terrasses jusqu'au rivage, le château, vu de la mer, devait donner l'impression qu'il sortait directement de l'eau, tandis que les constructions cachaient en réalité une colline de 30 mètres de haut et d'une largeur respectable.
On peut hardiment affirmer ce fait à condition que les ruines, connues sous le nom de bains de Tibère (fig. II et 12) et se trouvant encore aujourd'hui dans l'eau, aient appartenu au grand palais sur la mer, ainsi que l'admettent tous les savants qui ont traité de Capri. Il faut qu'elles aient constitué une aile occidentale du château, ayant son pendant à l'est du bâtiment principal de l'autre côté. Et en effet, on retrouve encore sur le versant oriental de la colline tant de vieilles murailles, ainsi que des restes de colonnes et de pavements de marbre, qu'il est impossible de révoquer en doute cette supposition. Comme ces deux ailes, avançant .sur le bâtiment principal situé plus haut, descendaient jusqu'à la plage et cachaient le terrain escarpé situé derrière, comme d'autre part le bâtiment central descendait de terrasse en terrasse jusqu'à la mer, on avait certainement, comme nous l'avons dit, l'impression que le palais sortait directement des eaux en cachant la colline dans son intérieur.
Pour s'en étonner, il faudrait n'avoir jamais vu de constructions romaines, surtout les palais de Rome et de Tivoli, de même que les villas de la Renaissance avec leurs énormes terrasses escaladant toute une montagne comme à Frascati.
Nulle part il n'est plus hors de propos d'apporter notre sentiment des proportions mesquinement bourgeois que dans l'analyse des édifices publics et des palais princiers de l'antiquité, qu'ils se trouvent à Rome ou à Persépolis, à Babylone, en Egypte ou à Capri.
Nous reviendrons encore sur ce point plus en détail en traitant du château de Tibère dans notre cinquième chapitre.
Outre le grand palais sur la mer, il semble qu'il y ait eu encore d'autres villas impériales en relation plus étroite avec l'ancienne ville. Elles ont peut-être été habitées par des membres de la famille impériale ou des favoris. Elles peuvent cependant tout aussi bien avoir appartenu à de riches particuliers. En deux endroits, on a déterré beaucoup de chambres avec pavement en mosaïque romaine, des citernes et des murs de terrasses qui faisaient partie de tout un ensemble important formant château ou villa. C'est là également qu'on a trouvé, outre les cinq statues de marbre sans têtes, la statue colossale d'un empereur mentionnée par Hadrawa. Elle est également sans tête et a été complétée de façon à en faire un Tibère.
Outre ces villas et ces châteaux sur la mer, nous voudrions mentionner quelques restes de constructions remarquables de l'époque antique. Elles se trouvent non seulement dans les grottes, mais aussi aux endroits qui ont servi de places d'atterrissage pour les navires.
D'abord se présente la grotte d'azur bien connue. Cest une cavité de 30 mètres de large et de 50 mètres de long qui ne possédait pas, il est vrai, à l'époque d'Auguste et de Tibère cet effet de lumière d'un bleu magique qui lui a valu à bon droit une célébrité uni-
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verselle. A ce moment, comme nous savons, le niveau des eaux était à six mètres plus bas qu'aujourd'hui et l'on ne pénétrait pas dans la grotte par le petit trou large de i m. 75 et haut à proportion, qui n'est accessible que dans de tout petits canots par une mer tranquille. L'entrée était un ample portail de rochers de 1 5 mètres de haut et 1 2 mètres de large, s'ouvrant sous ce trou et permettant un accès facile, si même il ne dépassait pas alors le niveau de l'eau de plus de 4 mètres. Un escalier taillé dans les rochers extérieurs, et dont il subsiste encore un certain nombre de degrés nouvellement restaurés, conduisait alors le long de la paroi escarpée, depuis l'entrée jusqu'à une construction située tout au-dessus de la grotte et qui ne manquait pas d'importance. On la considère aussi comme une villa irhpériale. L'escalier commençait à une plateforme située dans la mer devant l'ouverture antique de la grotte. Il prouve l'utilisation de cette cavité pendant l'antiquité. L'intérieur a aujourd'hui une hauteur de 1 5 mètres à partir de la surface de l'eau, tandis que le fond est à 16 mètres au-dessous. Pendant l'antiquité, elle avait donc 2 1 mètres de haut, ce qui fait la hauteur d'une maison de quatre étages.
On distingue sur les parois intérieures des traces du niveau de la mer pendant le moyen âge, c'est-àdire à 5 mètres plus haut qu'aujourd'hui. L'entrée de la grotte était donc tout à fait cachée à l'époque postromaine. Elle resta inconnue jusqu'à ce que l'île fût remontée jusqu'à son niveau actuel.
Deux ouvertures de la paroi intérieure de droite, séparées par un pilier de rocher, conduisent d'une plate-forme antique à un passage souterrain se dirigeant vers le haut et montrant au commencement des traces de ciseau. Ceux qui prétendent que tous les châteaux de Capri ont été bâtis, et aussi parfois habités par Tibère, admettent que la villa située tout au-dessus de la grotte communiquait avec elle par ce passage et que Tibère descendait par cette voie avec ses
hétaïres pour se baigner. Cependant cette galerie devient, après une centaine de mètres, si étroite et si difficilement franchissable qu'on doit abandonner l'idée d'une communication intérieure avec la partie d'en haut, d'autant plus que l'escalier extérieur constituait un passage aussi court que commode.
Ainsi que nous l'avons déjà indiqué, la grotte dans laquelle la lumière du jour pénétrait abondamment par une large ouverture ne peut pas avoir présenté du temps des Romains la même couleur bleue qu'aujourd'hui où la lumière, entrant par le petit trou, ne suffit pas pour éclairer les larges et profondes voûtes des rochers. C'est l'eau elle-même, naturellement bleue et éclairée par le large portail situé sous la surface de la mer, qui agit comme source de lumière principale et éclaire magiquement la grotte de ses reflets d'un bleu sombre. L'intermédiaire au moyen duquel la lumière du soleil pénètre dans la cavité par réfraction est en efïet d'un bleu intense, plus coloré et plus éclatant que celui du ciel, car la couleur spécifique des mers du sud est bleue, de même que les eaux des Alpes sont vertes. La couleur bleue devient déjà visible sur le bordage d'un vaisseau peint en blanc; mais ici, où il s'agit d'une masse d'eau de i6 mètres de hauteur éclairée par en dessous, cette couleur spécifique s'épaissit en une masse d'un bleu profond qui est d'autant plus coloré que la lumière blanche du soleil intervient moins directement.
Les parties vert émeraude que l'on remarque souvent sur les côtes méridfonales au miHeu de la mer bleue s'expliquent également par cette couleur fondamentale de l'eau. Elle se mélange avec celle des bancs de sable jaunâtres du fond pour former cette nuance brillante et délicieuse.
Chacune des grottes situées au bord de la mer présente une couleur différente suivant la largeur de l'ouverture et la couleur des pierres. C'est ainsi que
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l'on trouve également une grotte verte et une blanche (fig. 6).
Sur la côte méridionale de l'île et s'élevant à une hauteur assez faible au-dessus de la mer, si bien que les vagues viennent y déferler par les tempêtes du sud, se trouve une cavité de 30 mètres de long, de 20 mètres de large et i 5 mètres de haut. Elle est encore munie d'un pavement datant des Romains et incliné vers la mer. On l'appelle aujourd'hui Grotta dell'Arsenale. Elle servait sans doute dans l'antiquité d'atelier de réparations pour petits navires. Les parois semblent avoir été entièrement pourvues d'un revêtement en maçonnerie à cause de l'eau qui suintait. Du moins, on en retrouve encore des restes, de même que des traces d'une petite chambre servant sans doute d'habitation au gardien. Ce qui rend très vraisemblable cette explication de la grotte comme étant un lieu de carénage, c'est qu'à droite et à gauche, à une faible distance, se trouvait de chaque côté un débarcadère, l'un derrière les Faraglioni au cap Tragara et l'autre plus loin, à la Petite Marine. A ces deux endroits, on avait établi im petit port en utilisant les baies naturelles et les bancs de rochers. Il était protégé par un môle contre la violence des vagues et pouvait recevoir de petits navires et des barques de pêcheurs.
On aperçoit encore aujourd'hui dans la mer des restes de murailles romaines. La Piccola Marina, même sans môle protecteur, sert également de nos jours de port de refuge pour les bateaux à vapeur et à voile , qui n'osent aborder à la côte du nord, quand la tramontane précipite les flots furieux contre les falaises et la digue insignifiante du port.
Abordons maintenant au petit havre de la côte sud de Capri pour nous orienter comme nous l'avons fait pour le nord et examinons de près cette vallée sauvage qui monte devant nous sur le flanc de la montagne.
Nous savons que l'île est partagée en deux moitiés de grandeur inégale. La plus grande, celle de l'ouest, est reliée à l'autre par une arête de montagne située à environ 140 mètres au-dessus de la mer. Elle s'élargit vers le nord et devient la fertile campagne descendant à la mer (fig. 10) où se trouvait autrefois la ville de Caprée. Au sud également, cette arête étroite se rattache à un terrain en pente aboutissant à la mer. Il est aussi encaissé entre des roches escarpées et conduit au petit port de la Piccola Marina. Il est difficile de s'imaginer un contraste plus grand que celui de ces deux vallées profondes faiblement inclinées.
La vallée du nord est large, en pente douce et couverte d'une riche végétation. Celle du sud est étroite, abrupte, stérile, inhospitalière. Ce n'est qu'un amas confus de blocs pierreux où ne croissent que des genêts. Les parois des rochers qui la bordent de toutes parts, la cime élevée du Monte Solaro à l'ouest et les pics ravagés du Monte Castiglione à l'est n'ont pas seulement formé cette vallée sauvage par leurs écroulements dans les temps préhistoriques; plus tard encore, du temps des Romains et dans la suite, des blocs gigantesques se sont détachés, surtout du Monte Castiglione, et se sont précipités dans la mer en se fracassant sur leur chemin avec un bruit épouvantable; ou bien, retenus par les amas de blocs existants, ils sont venus augmenter encore la sauvagerie de ce tableau. Quand on quitte l'étroit sentier qui, du bord de la mer, monte vers les hauteurs de l'île en se transformant souvent en escalier, on tombe aussitôt au milieu de ces énormes débris des éboule ments jetés pêle-mêle les uns sur les autres dans un désordre saisissant. On ne peut les escalader qu'en grimpant. Nous voici loin des paysages homériques! C'est un pays fabuleux et l'on s'étonnerait à peine de voir tout à coup un centaure effrayé fuyant à l'aspect de l'intrus moderne, ou des satyres blottis avec