À MI-HAUTEUR DE L'ÎLE
Fig. i6. Le premier rocher des Faraglioni et le palais d'Auguste à la Punta Tragara actuelle.
A l'ombre des ronces, Les décombres et la terre les recouvrent, Et les herbes hautes se balancent au gré des vents.
(Goethe)
A Capri, où une nature d'une grandeur parfaite s'ajoutait à un art également parfait à sa manière, l'action réciproque de ces deux éléments présente une importance particulière. L'adaptation exacte de l'architecture au paysage environnant a toujours été une pierre de touche pour la valeur de l'artiste et de l'œuvre d'art, tandis qu'on reconnaît le maladroit en ce qu'il cherche à dépasser la nature ou l'ignore tout à fait.
Les palais impériaux étaient soumis à des conditions toutes différentes suivant les diverses altitudes de l'île. En bas, auprès de la mer, là où les flots venaient baigner le pied du palais d'Auguste, il fallut créer des terrasses ombragées sur lesquelles on pût venir se promener par les chaudes journées d'été pour jouir de l'odeur et de la fraîcheur des vagues. A mi-hauteur de l'île, au milieu du plateau fertile, le palais s'élevait dans des jardins ombreux; des charmilles, des treilles sur colonnades (pergulae) et des balustrades le long de la crête du rocher entouraient l'édifice (fig. 20) qui pouvait s'étendre à volonté, tandis que tout en haut, sur la cime étroite, le château de Tibère devait se développer en hauteur, avec des terrasses sur le devant et à son sommet, d'où l'on pût contempler la vaste mer, l'île elle-même, les villes du golfe et jouir en même temps de l'air pur de cette haute région. En revanche, la végétation, le jardin devait s'arrêter tout près du château en évitant tout le sommet rocheux dénudé. Alors comme aujourd'hui, on ne trouvait de terrains fertiles que du côté de l'ouest.
Fig. 17. Ville de Capii, vue de l'ouest.
La plupart des nombreuses constructions romaines importantes, bâties à mi-hauteur de l'île, se trouvaient à l'est dans la plus petite moitié de Capri, dans la large et fertile campagne qui s'élève en amphithéâtre derrière la ville, du côté du sud. Il y en avait aussi sur le Monte Michèle et le Monte Castiglione. C'est entre ces deux montagnes qu'est bâtie la ville de Capri (fig. 17 et 18). Le Monte Michèle et le Monte Castiglione s'élèvent presque verticalement au-dessus de la mer au nord et au sud. Du côté de la ville, ils s'aplanissent en formant des terrasses bien cultivées. De petites maisons blanches sont au fond de ce vallon et se groupent autour d'une église à coupole. Quand on entre dans la ville du côté de l'ouest, on voit les flancs des deux montagnes se rapprocher de si près qu'on pourrait barricader tout le côté oriental de l'île par une muraille qui n'aurait pas plus de (quelques centaines de mètres de longueur. En fait, elle paraît bien avoir existé dans l'antiquité; du moins avons-nous trouvé en cet endroit des restes de murailles romaines très épaisses. Il est certain que Tibère, profitant de ce mur, y a fait faire une porte étroitement gardée pour empêcher les intrus de pénétrer dans cette partie de l'île. Il recherchait en effet la .solitude de Capri, non seulement par mépris pour le genre humain et par dégoût pour le caractère vil et rampant de la noblesse et du peuple de Rome, mais aussi parce qu'il craignait pour sa vie. Il
Fig. i8. Ville de Capri, vue de l'est.
avait continuellement peur d'être empoisonné ou poignardé par ceux-là mêmes qui avaient le plus de motifs de le craindre.
Les débarcadères praticables et les routes qui conduisaient à la partie supérieure de l'île étaient situés en dehors de cette barrière. Seul le petit port des Faraglioni (fig. i6), avec le sentier abrupt qui mène dans l'île, permettait d'y pénétrer, ce qui n'était pourtant pas sans danger. Du reste, cet endroit était suffisamment gardé par le palais d'Auguste établi à la Punta Tragara. Il était impossible d'aborder en aucun autre point de la moitié orientale de l'île, car les falaises du rivage se dressent ici directement hors de la mer, escarpées et inaccessibles.
Pour permettre à nos lecteurs de mieux s'orienter quant à la situation des constructions impériales à mi-hauteur de Capri, nous avons ici deux gravures qui représentent les parages avoisinant la ville actuelle. La fig. 1 7 nous montre l'étroite partie occidentale de la ville dont les maisons blanches sont adossées au nord au Monte Michèle (M), tandis que la route pavée, à droite dans cette même gravure, se trouve déjà sur le versant du Monte Castiglione, situé en face.
Le mur d'appui (B), que l'on remarque un peu plus bas, nous indique l'entrée de la ville. La fig. i8 représente la ville vue du côté de l'est. Ici, elle s'étend en une belle ligne ondulée jusqu'à un large et fertile plateau {}-[). Ce dernier e.st entouré par une
route (S) qui décrit un demi -cercle. On pourrait comparer cette partie de l'île à un amphithéâtre énorme, s'étendant au sud jusqu'au bord des falaises à pic sur la mer (fig. 20).
Au milieu de cette plaine creusée en coquille, un cloître très imposant a été bâti sur les fondations d'un palais impérial. C'est le couvent de la Certosa (P). Il s'étend jusqu'aux rochers du rivage et est entouré de jardins. Plus loin et derrière, nous apercevons une hauteur avec un plateau (E), puis le versant nord, en pente douce, du Monte Castiglione (C) , auquel se rattache la ville de Capri. A l'arrière-plan, au-dessus de la ville qui forme le commencement de la moitié orientale de l'île, s'élève la partie occidentale avec son gigantesque massif rocheux du Monte Solaro (So), la plus, haute montagne de Capri. Le couvent de la Certosa, quoique négligé et en partie en ruines, apparaît encore comme une des constructions les plus importantes de l'île. Il sert aujourd'hui de caserne. On peut d'ordinaire vanter le bon goût des moines qui savent trouver les sites les plus pittoresques pour leurs couvents. Mais cette fois, c'est un empereur romain qui a eu ce mérite. L'examen minutieux du monastère prouve en effet que, non seulement il a été bâti sur les fondations d'une grande construction antique, mais que plusieurs des murs anciens restés debout, ainsi que beaucoup de matériaux, ont été utilisés. Au pied du mur énorme qui protège ce couvent du côté de la mer, on trouve dans les pierrailles entassées des fragments de marbre et de briques qui proviennent certainement de murs antiques écroulés.
Il est évident que nous avons affaire ici à un palais impérial bâti par Auguste. Les larges cours entourées de portiques, toute la masse compacte des constructions qui y sont encore, ressemblent plutôt à un palais romain qu'à un couvent. Dans les jardins entourés d'une haute muraille, on trouve encore des fondations romaines, des fragments de marbre et des
Fig. 19. Partie de la côte méridionale de l'île.
monnaies antiques ; mais c'est surtout le cas pour l'élévation E (fig. 18) située au sud -ouest. On y trouve deux minces rochers réunis par un arc et formant une plate-forme naturelle où semble s'être élevée jadis une petite construction dépendant du château.
La colline E est d'un accès facile quand on suit le sentier étroit cjui traverse l'ancien jardin du couvent.
Celui qui parvient sans éprouver de vertige jusqu'à cette plate -forme dépourvue de parapets ne peut s'empêcher de pousser un cri d'admiration en présence de cette abondance inattendue de beautés naturelles. Tous les charmes de la campagne de Capri se déroulent tout à coup devant les yeux ravis du spectateur. La paroi du rocher abrupt (jue nous avons pu gravir sur un chemin en pente douce, tombe ici verticalement dans la mer, et, tout près de nous, le Monte Castiglione s'élève perpendiculairement aussi, surplombant notre plateau rocheux. Que l'œil s'élève pour en contempler le sommet ou s'abaisse pour en regarder la base au milieu des flots, on est saisi d'un égal effroi. Mais si l'on se retourne (fig. 19), le regard glisse tout le long des falaises abruptes et des écueils de la côte méridionale jusqu'à la brus({ue élévation de la Punta Tragara avec son point culminant, les Faraglioni.
Ajoutons à toutes ces beautés sauvages les vastes horizons de la mer, la grande surface plane (qu'aucune île n'interrompt, l'écume blanche qui borde les rochers du rivage et le bruit incessant des vagues cjui monte jusqu'à nous.
Quand nous visitons une belle cathédrale, que notre œil analyse avec délice les beautés d'une noble architecture et le charme des couleurs se jouant sur les murailles plongées dans un demi-jour, si tout à coup l'orgue retentit dans l'espace avec les voix de chaqteurs invisibles, l'accord de ces arts si puissants produit sur nos âmes un effet irrésistible. L'ouïe et la vue, ces
sens si délicats, sont doublement affectés. Cette jouissance artistique nous élève en même temps qu'elle nous émeut. Telle est aussi notre impression sur ces rochers déserts qui dominent les flots et où cet ouvrage grandiose de la nature, plus majestueux f|ue toutes les créations humaines, est chanté par la seule voix qui soit digne de lui, le chant de l'océan.
C'est de ce même plateau, aplani par les Romains et d'où l'on domine les toits et les cours de la Certosa, que nous avons essayé de transformer à nouveau ce couvent en palais impérial. Nous ne prétendons nullement établir une reconstitution exacte et scientifique, provoquant la critique et la discussion. Notre imagination, plus vive en cet heureux pays, s'est au contraire tout simplement amusée à construire sur des fondations existantes, et à l'aide de restes visibles, un palais nouveau qui certainement a un aspect différent de celui d'autrefois.
En revanche, notre dessin aurait l'ambition d'être exact au point de vue de la distribution des palais romains en général et de l'idée précise que doit se faire quiconque étudie avec soin ce genre d'édifices. Pour cette comparaison, ce ne sont pas tant les constructions du Palatin qui entrent en ligne de compte que la villa d'Adrien à Tivoli. Celle-ci, quoique appartenant à une époque plus avancée, répondait sur presque tous les points aux besoins des premiers Césars. Le palais d'Adrien occupait, il est vrai, une étendue vingt fois plus grande. Nous y trouvons également de grandes cours ouvertes, entourées de portiques et de chambres où devait se tenir la garde attachée à la personne de l'empereur; puis, différents groupes de bâtiments irréguliers, s'adaptant aux caprices du sol et contenant des appartements somptueux pour l'empereur, parfois un petit théâtre, des bains et des chambres pour les dignitaires de la cour. Le tout était entouré de jardins, de terrasses, de petits belvédères et de colonnades pleines d'ombre. La disposition de
ce palais d'Auguste devait être à peu près la même, (quoique sur une plus petite échelle, mais encore fort imposante. Bien des siècles se sont écoulés depuis l'édification de ce palais; il n'en reste plus que peu de traces qui ne nous permettent pas de déterminer la destination de chacune des parties et d'en essayer la reconstitution. Cependant, la description que nous venons de tenter n'est qu'une forme plus tangible de l'idée impressionnante qu'autrefois, à cette même place, sur ce même rocher s'élevantà 120 mètres au-dessus de la mer, au milieu de ces terres fertiles, environné de jardins touffus, se dressait un palais impérial dans tout l'éclat du soleil méridional.
Tous ceux qui ont publié des ouvrages sur l'île de Capri pendant ces deux derniers siècles, partagent l'idée très répandue que toutes les villas et les châteaux de Capri ont été bâtis par Tibère. Rien ne prouve cette opinion, et nous sommes au contraire convaincu que la plupart des villas situées au bord de la mer et à mi -hauteur de l'île sont dues à Auguste. Tibère, son successeur, n'a fait que les recevoir de lui en les utilisant. Peut-être les aura-t-il transformées ou agrandies pour les approprier à ses goûts.
Auguste est, comme on sait, avec Adrien, l'empereur qui a le plus fait bâtir. Tibère n'a construit que dans les cas urgents ou quand l'honneur l'y engageait.
Nous savons par Suétone que, lors du dernier séjour d'Auguste dans l'île, il a donné un festin dans une villa qui ne peut être que celle de la Punta Tragara.
Il nous paraît fort probable que la large route qui mène de cette villa à une autre maison romaine, située à mi-hauteur du Monte Castiglione, a existé dès cette époque. L'empereur Auguste a possédé l'île de Capri pendant près d'un demi-siècle. Il était jeune, heureux et entreprenant lorsqu'il en devint le propriétaire et il s'y plaisait beaucoup. On est donc
Fig. 20. Vue approximative du palaii
iguste sur l'emplacemeut de la Certosa,
fondé à croire que c'est lui qui aura voulu exprimer cette préférence par des édifices, plutôt que Tibère déjà vieux et misanthrope lorsqu'il se retira dans Capri, fuyant un monde détesté.
Même du temps de ces empereurs tout-puissants, il fallait des années pour achever des palais aussi somptueux. On faisait venir de l'Afrique et de l'Asie le marbre des colonnes et des pavements. Les murs et les plafonds étaient peints par les plus grands artistes.
Tibère ne cherchait que le repos, et nous croyons qu'il se sera bien gardé de troubler le calme de ce beau site en y établissant des chantiers de construction. Le bruit des maçons, l'arrivée des nombreux vaisseaux chargés de matériaux, les coups de maillets des tailleurs de pierres, les cris des gabariers, tout cette bruyante activité de la bâtisse aurait nui à la tranquillitéqueTibère voulait trouver dans l'île.
Comme on doit à Auguste beaucoup de monuments importants, ses biographes n'auront pas cru devoir mentionner les villas qu'il fit élever dans son domaine de Capri. Tibère, au contraire, qui poussait presque jusqu'à l'avarice le manque de goût pour les constructions, aurait certainement attiré sur ce point l'attention de ses historiens, même s'il eût fait bâtir dans Capri plusieurs années avant son changement de résidence qu'il préparait secrètement Suétone ne nous apprend rien sur les créations impériales de Capri. Il dit seulement en parlant de Tibère: «Il n'a fait élever aucun monument pendant son règne; car, même après tant d'années, il laissa inachevés les seuls qu'il ait entrepris, le temple d'Auguste et la restauration du théâtre de Pompée. Tibère n'a jamais organisé non plus aucun spectacle.» En revanche. Tacite dit dans ses Annales (IV, 67): «La solitude [de l'île] en constituait sans doute le plus grand charme aux yeux de Tibère. Il n'y avait point de port tout autour; à peine y trouve-t-on
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quelques lieux de refuge pour bateaux de moyenne grandeur. Aussi ne peut-on aborder dans cette île sans être aperçu des gardes. Le climat y est doux en hiver, parce qu'on est garanti des vents froids par les montagnes. La position de l'île à l'ouest et la proximité de la mer en rendent le séjour très agréable en été. Avant les changements opérés par l'éruption du Vésuve, la vue du golfe était ravissante. Des [colons] grecs s'étaient établis dans cette région et Capri [spécialement] doit avoir été habité, suivant la légende, par des Téléboëns. A cette époque, Tibère occupa Capri \insederat\ avec ses douze maisons de campagne de proportions gigantesques portant toutes des noms particuliers.» M. W. Bôtticher traduit ce passage comme suit: «A cette époque, Tibère avait transféré le siège de sa domination dans Capri, et régnait dans ses douze villas avec leurs colonnades et leurs noms singuliers, tout comme il l'avait fait auparavant quand il prenait souci du gouvernement, c'est-à-dire adonné aux plaisirs des sens et à une oisiveté ne méditant que le mal.» Insederat est un mot difficile à traduire. Il indique vaguement que les villas et les jardins s'étendaient au loin et recouvraient pour ainsi dire presque complètement l'île, du moins la moitié orientale qui peut seule être en question ici.
Mais que Tibère en soit le constructeur, on ne le dit nulle part.
Il faut croire cependant qu'après la mort d'Auguste on a encore élevé des bâtiments de luxe dans Capri. C'est ce qui ressort d'une trouvaille faite par Feola en 1826 à l'est de la Certosa, mais beaucoup plus bas. Il a découvert plusieurs chambres dont le pavement de marbre était d'un travail magnifique, des murs peints et de nombreux fragments de marbre. Il y avait aussi des briques bien cuites qui portaient cette inscription : «Hyacinthijuliae Augustae.» Ceci nous indique que ces briques provenaient d'une fabrique appartenant à Hyacinthus, l'affranchi de Julie
Auguste. Or ce nom honorifique n'a été donné à Livie, femme d'Auguste, qu'après la mort de celui-ci. Outre le palais d'Auguste, la dernière gravure (fig. 20) nous montre encore, au milieu et à l'arrière-plan, une série de constructions dont nous parlerons plus loin. Notre place sur la plate-forme nous permet cjéjà de nous orienter au sujet de leur situation.
Voici d'abord la route antique mentionnée plus haut. Elle longe en demi-cercle la plaine creusée en forme de coquille et donnait accès, à son extrémité, au château de la Punta Tragara édifié sur une falaise abrupte. Adossé aux rochers qui le surplombent, nous apercevons le palais lui-même entouré de ses jardins. Il semble s'être composé de plusieurs villas qui communiquaient entre elles; nous trouvons encore en effet, de l'autre côté de la route, une quantité de débris qui nous prouvent qu'il a dû exister ici tout un ensemble de riches édifices. Ce chemin en lacet suivait tantôt les caprices du sol, tantôt était porté par de fortes substructions destinées à racheter les inégalités du terrain.
Tout au fond, à gauche sur la hauteur, nous voyons encore apparaître le grand palais de Tibère, construit, comme nous l'avons dit, au point culminant de la moitié orientale de l'île.
Rendons-nous maintenant sur ce terrain où serpentait notre route longue d'environ 1 500 mètres et conduisant jusqu'au palais d'Auguste à la Punta Tragara. Nous y trouverons encore une grande quantité de substructions (fig. 1 5), des piliers avec voûtes en berceau qui supportaient autrefois cette route large de 6 mètres. Ils formaient jadis des cavités de grandeur moyenne qu'on utilisait en qualité de réservoirs. Les habitants de Capri les nomment aujourd'hui le camerelle. Environ 12 mètres en arrière de la route, et plus loin en continuant à monter la pente douce de la montagne, on a trouvé tant de vestiges de murailles romaines, tant de
pavements de marbre précieux, de murs peints, de fragments de marbre et de monnaies, que l'on est obligé d'admettre qu'il y a eu ici tout un groupe d'édifices de luxe qui s'étendaient jusqu'au palais d'Auguste, ou même en faisaient partie. Cette dernière supposition devient très vraisemblable si nous nous reportons à nouveau au palais d'Adrien, en songeant aux besoins de la cour impériale qu'il nous indique. Les villas modernes, bâties sur cette route antique depuis une trentaine d'années, ont été élevées en partie sur des fondations antiques. Les anciennes caves servent encore, et souvent l'on trouve pendant les travaux des objets d'une grande valeur à quelques mètres sous terre.
Une partie des nombreuses salles du palais d'Auguste n'a été déterrée qu'en 1885. La plupart des pièces du palais dorment encore aujourd'hui sous des champs de blé. Il est surprenant de constater qu'un des rochers du Monte Tuoro, situé derrière l'ancien palais, a été abattu à coups de ciseaux à une hauteur considérable pour faire place sur ce sommet étroit aux constructions de l'empereur.
C'est là un procédé que nous aurons encore plus tard l'occasion d'admirer à propos d'un autre édifice plus important. La fig. 20 nous a montré, vue de l'ouest , la route circulaire avec les villas qui la couronnent. Pour la fig. 21, il faut nous placer derrière le palais d'Auguste et nous apercevrons, vus de l'Est, l'île et ses monuments antiques. Pour avoir une vue d'ensemble, donnant à la fois l'île et le palais de la Punta Tragara, nous avons dû choisir un point imaginaire fournissant cette sorte de perspective à vol d'oiseau. C'était le seul moyen d'arriver à préciser la situation de toutes ces constructions et d'en donner une idée nette à nos lecteurs. Une reconstitution n'était naturellement pas possible ici. Voici, au premier plan, le palais sur l'étroit plateau élargi en abattant les roches voisines. Puis, au milieu, sur le versant
Fig. 21. Le palais d'Auguste à la Punta Tra|
(Esquisse li
et autres édifices romains à mi-hauteur de l'île. de l'auteur).
méridional, le grand palais du centre de la plaine décorée de jardins. C'est celui qui se trouvait au premier plan dans la fig. 20. Au loin et à gauche étaient les constructions du Monte Castiglione, à droite celles du Monte Michèle. Et là où nous voyons à présent la ville de Capri, il n'y avait probablement que le mur d'enceinte, derrière lequel s'élevait comme de nos jours le gigantesque Monte Solaro, surgissant de la mer, noir et puissant, dominant tout.
Vraiment les parages de la Punta Tragara, tels qu'ils sont aujourd'hui, devaient présenter un emplacement admirable pour un palais impérial venant couronner dignement la série de ces villas somptueuses. Nous comprenons fort bien que l'empereur ait donné l'ordre d'abattre au ciseau ces rochers escarpés, ordre que des centaines d'ouvriers se mirent aussitôt en mesure d'exécuter.
Il est certain que ce fut un travail gigantesque, mais l'effet en fut aussi des plus surprenants. Quelle vue magnifique on devait avoir du haut de ce palais! A l'ouest, on apercevait la plaine fertile et ses nombreuses constructions. A l'est, l'arête de la montagne ayant disparu, on pouvait contempler la vaste mer, les Faraglioni et le roc du Monacone. C'était un paysage si sauvage et si impressionnant, avec son absence de végétation et de traces du séjour de l'homme, que le contraste seul devait avoir quelque chose de grandiose.
C'est donc ici que le vieil empereur, assis au milieu de ses amis, «reprenait encore dans ces festins du goût à la vie», et laissait promener son regard sur la petite île des Paresseux et sur la tombe de Masgabas éclairée par la lumière des flambeaux.
Nous avons déjà dit qu'il n'y a aucune autre île accessible dans le voisinage de Capri. Nous devons donc bien admettre, bon gré mal gré, que c'est Monacone qu'Auguste désignait ainsi. M. Schôner n'est pas de cet avis. Voici ce qu'il nous dit: «Quand on a visité cet écueil d'une centaine de mètres de
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circonférence, sans arbres et sans ombrages, on ne peut que rire de la supposition que des courtisans riches et voluptueux aient pu se retirer dans cette île pour se livrer aux plaisirs du dolce far niente.»
On peut lui répondre par l'exemple de nos riches viveurs d'aujourd'hui, se livrant à ce dolce far niente étendus dans les dunes pelées de nos bains de mer, respirant l'air rafraîchissant du large sur les jetées de pierre ou les estacades, et contemplant le mouvement des vagues. Les courtisans d'Auguste ont de même pu vivre dans cette île minuscule une vie de paresseux perdus dans une sorte de rêve.
Alors comme aujourd'hui, les gens gâtés par la fortune auront cherché à fortifier par la jouissance tranquille de cet air vivifiant leurs nerfs affaiblis par le travail ou l'oisiveté. Auguste, qui observait cette colonie de «paresseux» du haut de son palais, pouvait très bien appeler cette île, par plaisanterie, Apragopolis (Paresse ville).
Qu'on se représente ces courtisans, blasés et jouisseurs, se reposant ici sous des tentes ou couchés sur des tapis et des coussins, tandis que leurs esclaves les protègent de l'ardeur du soleil. Les blocs géants des Faraglioni projettent leurs longues ombres dans la mer. Les vagues se brisent contre les rochers en mugissant. Tout au haut, devant eux, resplendit le palais d'Auguste. N'était-ce pas là pour le plus blasé des Romains une véritable jouissance? Et avant tout, c'était un changement. La cour de l'empereur Auguste comptait alors un grand nombre d'hommes les plus spirituels et les plus instruits de leur temps. Pourquoi n'auraient ils pas cherché un Heu de repos et de récréation tranquille dans cette petite île où se déploie dans tout son éclat la beauté de ces rivages méridionaux ?
Les rares ouvrages historiques qui nous sont parvenus ne mentionnent que deux séjours de l'empereur à Capri. 11 n'est cependant nullement im-
possible qu'il ait visité plus souvent notre île. Suétone nous dépeint le propriétaire impérial de Capri dans toute son affabilité. Comment ne pas imaginer qu'Auguste ait passé parfois de longues heures de joyeuse causerie là- bas, dans cet îlot minuscule, avec son favori Masgabas et d'autres amis aussi avides de repos? En effet, l'érection du tombeau de Masgabas en cet endroit apparaît comme un monument en souvenir d'heures heureuses. Quelle impression solennelle et puissante il devait produire dans cette petite île baignée par les flots et qui n'avait servi jusque là que de lieu de jouissance tranquille sous l'égide de Masgabas, le fondateur de la colonie des Paresseux! Cet homme devait lui être bien cher pour qu'au retour de l'empereur on honorât son tombeau par l'éclat des torches allumées.
Dans son livre si intéressant sur l'île de Capri, Ferdinand Gregovorius aime à s'embarquer, comme il le dit, pour le pays des chimères. Couché sur le rivage, il se plaît à suivre au vol des pensées agréables et son imagination se reconstruit alors des épisodes d'une réalité possible, sinon démontrable. Le rocher du Monacone est bien un de ces coins propices aux rêveries rétrospectives, car, malgré son aspect insignifiant, il a été immortalisé par un vers du grand empereur Auguste et ces quelques mots donnent lieu, comme nous l'avons vu, à toute une série de combinaisons.
Un peu au-dessous du sommet du Monte Casti glione, sur un plateau rocheux, se trouvait une grande villa. Aujourd'hui, la cime de cette montagne, qui se précipite droit dans l'abîme de trois côtés, est couronnée par les ruines extrêmement pittoresques d'un châteaufort du moyen-âge. Ici s'élevait sans doute autrefois une construction romaine, peut-être un temple ou une trésorerie. C'est du moins ce qu'on peut présumer d'après les restes, qu'on trouve encore en différents endroits, d'un mur antique élevé en hémicycle et
s'étendant jusqu'au bord du rocher. Son revêtement de briques disposées en réseau subsiste par places. On trouve aussi des vestiges d'un second mur d'enceinte concentrique, d'un rayon plus étendu. 11 a l'air d'avoir servi de soutènement pour une terrasse. La villa proprement dite se rattachait à ce dernier mur d'enceinte.
A la fin du XVIII^ siècle, Hadrawa fit des fouilles très sérieuses dans ces parages et manqua d'y périr par suite d'un éboulement. Dans une série de pièces luxueuses dépendant d'un établissement de bains, il découvrit des pavements de marbre précieux, un grand vase, deux têtes, des reliefs à figures et des ornements de marbre, ainsi que des fragments d'œuvres plastiques en stuc.
Hadrawa nous raconte lui-même comment il a distribué à des connaissances une quantité d'objets déterrés. L'insouciance avec laquelle il a agi nous étonne au plus haut degré. En voici un exemple tiré d'une lettre à un ami: «Je vous ai raconté que lors de ma découverte des chambres du Castiglione, j'ai trouvé difi'érents objets en plâtre d'un style grec vraiment pur .... J'en ai fait cadeau à quelques-uns de mes amis qui désiraient avoir quelque souvenir de l'île de Capri. L'un d'eux, M. Budon, était présent lorsque je découvris le pavement du palais de Castiglione. Je me suis fait un plaisir de lui offrir quelques-uns de ces plâtres, qu'il conserve avec soin dans sa collection. Le premier représente un gentil petit garçon, le deuxième un génie, le troisième un hippogriffe; le quatrième est un masque peint. Cela peut vous donner une idée du bel effet que devait produire une pièce décorée de ces ornements. Je pourrais vous envoyer aussi les dessins des briques ornées que j'ai données à différents étrangers.»
Voici ce qu'Hadrawa nous dit encore en un autre passage: «Quelques insulaires m'ont raconté qu'il y a quelques années deux colonnes se trouvaient
sur le rivage, à l'ouest, complètement dégagées. Lors d'une visite de l'île, quelques étrangers compétents les virent dans cet état d'abandon. Ils louèrent un bateau, abordèrent par un beau clair de lune et mirent les deux colonnes à bord dans le plus grand silence et très facilement. Deux ou trois insulaires qui étaient présents en leur qualité de gardes de nuit, s'approchèrent des ouvriers et virent avec plaisir avec quelle dextérité, quelle rapidité et quelle adresse les étrangers savaient transporter ces lourdes masses dans leur bateau. Après avoir fini le chargement, les étrangers souhaitèrent la bonne nuit aux gardiens et mirent à la voile. Le lendemain, ceux-ci racontèrent leur aventure sur la place du marché et les auditeurs envièrent les gardiens qui avaient pu assister à une aussi habile manœuvre.»
Ce trait raconté par Hadrawa passerait pour sarcastique, si l'on ne savait qu'à cette époque les collectionneurs qui volaient des antiquités étaient souvent des gens appartenant à la meilleure société. Pour toute excuse, ils disaient vouloir sauver les œuvres d'art d'une ruine complète en les confisquant. Hadrawa, partageait les mêmes idées. 11 avait décoré sa maison de Naples au moyen de pavements de marbre provenant de Capri. Hadrawa finit sa lettre en disant : «Les autres monuments rares que j'ai déterrés sont encore tous entre mes mains. Choisissez ce qui vous convient à vous et à vos amis.»
Comme il était besoin, pour la décoration intérieure et extérieure des palais romains, d'un grand nombre de colonnes de marbre précieux, comme en outre les terrasses, les salles du palais, les jardins étaient certainement ornés d'un grand nombre de statues de marbre, vu la statuomanie bien connue des empereurs, on doit bien admettre que, dans le haut moyen âge et plus tard, on a emporté de l'île des cargaisons entières de colonnes, de statues et de mosaïques.
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C'est ainsi qu'on ne voit presque plus rien de la villa que Hadrawa a mise au jour sur le Monte Castiglione. Les paysans remblayèrent toutes ces excavations après qu'elles eurent été pillées, et aujourd'hui la vigne pousse sur les ruines, les figuiers étendent leurs capricieux rameaux dans ces lieux témoins de splendeurs disparues. Les restes du château féodal voisin évoquent en revanche des temps tout différents. Elles nous rappellent le souvenir des Sarrazins pillards pénétrant dans le golfe avec une flotte de quarante vaisseaux, inondant l'île et la mettant à sac. Ils auront sans doute rasé les derniers débris des palais impériaux.
Ce qui est encore bien plus intéressant que les trouvailles du Monte Castiglione, ce sont les ruines de la montagne voisine, du Monte S. Michèle (fig. 1 7 M). Cette élévation présente à l'ouest un versant abrupt et stérile. Les trois autres côtés, quoique bien accidentés aussi, sont plantés de vignes et d'oliviers. Au-dessus de la ville actuelle de Capri, nous voyons, environ au dernier tiers de la hauteur, une route antique très bien conservée encore dans ses contours généraux. Elle a 1 2 mètres de large et contourne la montagne sur une longueur d'à peu près un kilomètre. Cette route circulaire avait, du côté extérieur, de forts murs de soutènement qui formaient des caves et des citernes, tandis qu'à l'est et au nord le bord intérieur de la route avait été taillé dans le roc. On retrouve encore jusqu'à la hauteur de 4 mètres les traces facilement reconnaissables des coups de maillet qui ont transformé la pente du rocher en une paroi verticale, formant ainsi une terrasse d'une beauté incomparable qui entoure en ovale tout le sommet de la montagne. Aujourd'hui, nous sommes habitués à forcer le passage pour nos chemins de fer, dans les montagnes, à l'aide de tunnels, de galeries ou de voies libres taillées dans le roc à coups d'explosifs. Nous avons à notre service des moyens puissants d'un effet
immédiat, qui arrachent, comme en se jouant, de gros blocs de rochers. Ici, au contraire, chaque coup de maillet ne détachait qu'un atome de la montagne et il fallait d'innombrables efforts et des légions d'ouvriers pour tracer ces routes dans les durs rochers de l'île. C'était un travail d'esclaves de grand style: un signe du maître avait suffi pour mettre en mouvement cette fourmilière comme par enchantement
Mais quel peut bien avoir été le but d'un pareil travail? A-t-on voulu construire autour du San Michèle les colonnades d'une pergole ornée de fleurs pour servir de promenade ombragée? Ou bien étaitce une sorte de corso au haut de cette île escarpée qui ne permettait que rarement de se promener sur un chemin horizontal? Ou bien encore avons -nous affaire à un cirque dans lequel les Grecs et les Romains de la suite de l'empereur, ainsi que les officiers de la garde prétorienne, faisaient courir leurs chevaux en jouissant en même temps de la superbe vue de l'île de Capri avec ses villas et du large golfe de Naples? Avait-on établi ici un champ de courses autour de la montagne, parce qu'on manquait de plaines dans cette île rocheuse, pour pouvoir présenter en même temps les plaisirs de la capitale dans cette résidence d'été de l'empereur ? C'eût été là quelque chose de neuf et de remarquable, et cependant de bien conforme aux caprices d'un souverain que mille mains empressées étaient toujours prêtes à satisfaire.
Un point cependant fait difficulté. A l'endroit désigné par M dans la figure 17, la route est brusquement interrompue, mais se continue environ six mètres plus loin à un niveau inférieur de quelques mètres. C'est comme si l'on avait voulu créer artificiellement un obstacle aux voitures et aux cavaliers.
Au sud, devant cette route horizontale, se trouvent encore les voûtes et les murs d'une construction assez importante, comportant un vestibule et une salle de 2 5 mètres de long sur 4 mètres de profondeur. Sommes-
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nous en présence des ruines d'un riche portail, d'un propylée ou de quelque construction analogue, en rapport avec le palais du sommet de la montagne? C'est aussi à cet endroit que débouchait la route carrossable venant du bas de la côte, car, immédiatement derrière ce portail ou propylée, la route, taillée également dans le roc, continue à monter en zigzag et mène jusqu'au plateau du sommet.
Ce plateau nous présente une nouvelle énigme, tout comme la large terrasse qui entoure le Monte Michèle. Cette plate -forme rectangulaire a environ 72 mètres de long sur ^2 mètres de large. Elle repose sur de gros contremurs et doit avoir porté autrefois un édifice romain qui dominait fièrement toute la contrée.
Au nord, ce mur antique, fait de béton en moellons très durs, est encore en parfait état de conservation. De l'autre côté," il a été refait par les Anglais qui ont bâti à cette place une forteresse au commencement du XIX^ siècle, en détruisant les ruines qui pouvaient encore s'y trouver.
S'il y a eu ici un palais impérial, comme on l'admet généralement, il n'a pu être, à en juger par les fondations, qu'un bâtiment rectangulaire sans avant-corps aucun. Il diflférait donc considérablement des autres palais de Capri qui présentaient chaque fois des groupes variés de constructions.
Le plan de cet édifice est si simple qu'il est vraisemblable que nous avons affaire à un temple.
N'est-il pas étonnant que jusqu'ici nous n'ayons pas encore trouvé de temples parmi les ruines de Capri? Et cependant il a dû y en avoir plusieurs, indépendamment de ceux qu'avaient érigés les Grecs. Or, de toutes les ruines conservées, il n'y a que le grand rectangle du Monte Michèle qui aurait pu convenir à cet efïet.
La destruction barbare de tous les édifices antiques de l'île de Capri a été si radicale, l'enlèvement de
tous les morceaux de marbre a été si complet qu'on a peine à trouver encore quelque fût de colonne.
Dans ces conditions, il est assez hardi de supposer ici l'existence d'un temple. Toutefois l'induction nous est permise comme à l'anatomiste trouvant l'os d'un petit doigt humain. Il en conclut avec certitude qu'il a trouvé le dernier reste d'un homme et non d'un cheval, et peut alors en toute sécurité rétablir la forme des autres os, même s'ils sont perdus.
On est moins sûr, il est vrai, quand il s'agit de trouvailles architectoniques; elles indiquent cependant la voie à suivre. Le propriétaire actuel du Monte Michèle nous a guidé lorsque nous avons visité ces ruines. Nous avons trouvé dans un coin obscur le tiers de la base d'une belle colonne en marbre blanc du plus pur style grec corinthien. Complète, elle aurait à la base inférieure un diamètre de i m. 12 et une hauteur de 43 centimètres, ce qui donne go centimètres de diamètre à la base de la colonne et une hauteur totale d'au moins 8 mètres, c'est-à-dire avec l'entablement à peu près 1 1 mètres.
Il n'est pas probable qu'avec cette hauteur cette colonne ait pu faire partie de la façade d'un palais impérial qui avait alors toujours deux ou trois étages. Nous savons que dans tous les édifices romains de quelque importance les différents étages étaient marqués par des rangées de colonnes. Les maisons de trois étages en avaient souvent trois séries les unes au-dessus des autres. Il se pourrait donc plutôt que cette base ait appartenu à une colonne d'honneur isolée, telle que nous en voyons au Forum romain, ou bien qu'elle ait fait partie de la colonnade d'un temple. Celui-ci aurait eu i i mètres de haut sans compter les substructions et le fronton, et, avec ces parties, au moins 18 mètres, ce qui est la hauteur d'une maison de quatre étages.
La situation de cet édifice dominant la ville de Caprée, de même que l'existence de la large route de
la montagne si bien appropriée aux cortèges des jours de fêtes, viennent à l'appui de cette opinion qu'il est impossible de démontrer.
Elle se trouve de plus renforcée par le fait que dans un des espaces voûtés des substructions, il se trouve une petite chapelle chrétienne contenant des peintures de la première époque byzantine encore assez bien conservées. C'est comme si l'on avait voulu pour ainsi dire purifier et sanctifier ces lieux affectés jadis au culte païen. Nous avons d'autres exemples de ce fait. C'est ainsi que les chrétiens qui habitèrent plus tard Sélinonte taillèrent les sépulcres de leurs parents dans les fondations en pierres des temples en ruines de leur ville, et aujourd'hui même on aperçoit avec horreur ces ossements par les fentes des dalles qui couvraient ces tombeaux. On peut aussi invoquer l'exemple du Panthéon, l'église S. Maria sopra Minerva, ainsi que Saint-Théodore de Rome.
Peut-être ferions -nous mieux de nous abstenir encore et de n'exprimer notre avis sur la ruine qui couronnait jadis le Monte S. Michèle que quand des recherches plus approfondies nous permettront d'apporter des preuves plus frappantes. Malheureusement nos études furent interrompues par la nécessité du retour. Du reste, ces discussions rentrent mieux dans le cadre d'une dissertation purement scientifique qui ne constitue pas notre but actuel.
Néanmoins nous n'avons pu passer sous silence cette ruine considérable, non plus que la grande terrasse qui contourne la montagne. Il nous a été impossible de voir dans les substructions du plateau du Monte S. Michèle les ruines d'un palais impérial. Espérons qu'il nous sera donné un jour de démontrer cette manière de voir et d'ajouter à l'intéressant tableau de l'île de Capri dans l'antiquité l'image de ce temple qui dominait les palais impériaux à mi-hauteur de l'île et qu'on apercevait de loin déjà dans le golfe de Naples.
Descendons maintenant le Monte S. Michèle du côté du sud, pour prendre ensuite la direction de l'est. En suivant la gorge étroite qui sépare le grand du petit Tuoro, nous arrivons bientôt à un endroit oii cette vallée tombe rapidement jusqu'à la mer, entrecoupée souvent par de larges crevasses de rochers. La vigne pousse sur des terrasses abruptes et au fond de l'abîme le terrain éboulé est couvert d'un enchevêtrement d'arbustes toujours verts. C'est un spectacle grandiose et surprenant qui se présente à nos yeux du haut de cette gorge : au premier plan, la porte gigantesque de l'Arco naturale, à travers la large ouverture duquel l'eau de la mer, qui est ici d'un bleu violet, brille dans la profondeur; au loin, se détachant sur le large horizon de la mer, nous apercevons avec une netteté impressionnante le cap Minerve et la chaîne de montagnes de la presqu'île de Sorrente, les petits rochers des Sirènes, et enfin, à l'arrière-plan, se perdant dans un bleu lointain, les parages où sont situés les temples de Paestum.
Cette vallée est la même que celle que nous avons vue en longeant en bateau les bords de l'île de Capri (fig. 7).
Un escalier très rapide conduit du haut de cette pente jusqu'à mi-hauteur de la montagne. Nous suivons les sinuosités du terrain et, après avoir descendu, non sans difficulté, plusieurs centaines de degrés de l'escalier, nous arrivons à une cavité spacieuse qui a une profondeur d'environ trente mètres et une largeur de vingt. Une végétation luxuriante croît sur la terre végétale humide qui couvre le sol, et la fraîcheur y est délicieuse.
Un charme presque magique règne dans ce lieu; a solitude et le silence, interrompu seulement par les gouttes qui tombent des voûtes, y sont presque angoissants. Des restes de maçonnerie romaine nous apprennent que cette grotte a été connue et utilisée de façon quelconque dans, l'antiquité.
Entrons-y, Nos yeux, aveuglés d'abord par les reflets éclatants de la mer, se . font peu à peu à l'obscurité mystique de ce lieu et alors nous remarquons que la grotte aboutit à une niche semi-circulaire en forme d'abside. Tout autour s'étendent, comme dans un petit théâtre grec, deux recoupements en maçonnerie en forme de gradins hauts d'un mètre et qui sont reliés au milieu par un étroit escalier, également comme dans un théâtre. Au centre de la niche, nous voyons un large socle où peut avoir reposé un siège en pierre ou un autel. Derrière les deux bancs circulaires, un escalier de douze marches conduit à une excavation dans le rocher. Les murs et le plafond étaient recouverts d'une maçonnerie en réseau qui devait les préserver de l'influence des eaux d'infiltration, comme dans la Grotta dell'Arsenale. La grotte s'élargit à droite et forme plusieurs chambres.
Ces formes architectoniques de la voûte en berceau et de l'abside nous font présumer qu'au dehors cette cavité était ornée d'une façade qui aura probablement croulé dans l'abîme. Du moins, on trouve encore à cette place, ainsi qu'au-dessus de la grotte, des vestiges de constructions recouverts maintenant d'une riche végétation. «A l'ombre des ronces, les décombres et la terre les recouvrent, et les herbes hautes s'y balancent au gré des vents.»
Il est fort probable que nous sommes en présence d'un temple consacré dans cette grotte à Mithra, le dieu -soleil des anciens Perses. Le culte de Mithra était encore assez peu connu sous les premiers empereurs romains. C'étaient surtout les pirates qui le pratiquaient. Ce culte ne se généralisa qu'au deuxième siècle. -
De même que pour le culte d'Isis introduit de l'Egypte, ce qui attirait ici, c'était le mystérieux, le symbolisme profond, les tauroboles sanglants exécutés au lever du soleil dans les temples-grottes orientés exactement vers l'est. En même temps, on trouve
aussi dans ce culte des usages purement chrétiens, comme la rémission des péchés par le baptême, la confirmation et même la foi dans la résurrection. L'orientation de notre grotte vers l'est, la découverte d'un rehef de Mithra, de fragments de colonnes et de dalles de marbre, enfin un autel en marbre blanc, dont nous parle Hadrawa, nous font admettre comme très vraisemblable qu'il y a eu ici un temple de ce dieu. En revanche, il n'est guère possible qu'un sanctuaire pareil ait existé à l'époque des premiers empereurs, quand l'île était encore leur propriété privée. Ce culte était interdit à cette époque, de même que celui d'Isis. On ne le souffrait tacitement que dans les villes de province. Comme il était défendu à Rome, personne n'aurait osé pratiquer cette religion prohibée dans Capri, en quelque sorte sous les yeux mêmes du souverain.
Si donc nous pouvons admettre que le dieu-soleil des Perses fut honoré plus tard en ces lieux, d'autre part il convient de croire que du temps d'Auguste et de Tibère cette caverne a servi à des usages plus profanes.
Située entre la Villa Jovis et celle du Tragara, dans une fraîche vallée alors probablement boisée, cette grotte aura été un lieu de plaisirs destiné notamment à certaines représentations. Suétone, qui nous dépeint l'empereur Tibère comme un homme sensuel et vicieux jusque dans sa vieillesse, s'exprime à ce sujet de la façon suivante: «Il avait imaginé également de créer de petites places de Vénus dans beaucoup d'endroits des bois et des bosquets. Là, dans des grottes et des cavités des rochers, étaient disposés des jeunes gens des deux sexes qui avaient pris la forme de nymphes et de satyres. Ce fut cause que les gens lui 'donnèrent ouvertement le surnom de Caprineus, en jouant sur le nom de l'île (caper = le bouc).»
Dans la Rome corrompue de l'époque impériale, on aimait, surtout après les repas, à faire paraître
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