Voir ci-dessus, page 134, et n° 18 du plan
cassation ou du Conseil d'Etat, dans notre droit civil et administratif.
Cette Cour suprême de la clirétienté fut, sinon instituée, du moins tellement modifiée et réorg-anisée surde nouvelles bases par le second pape d'Avig'non, Jean XXII, que beaucoup d'historiens lui en attribuent la création. Elle était charg-ée de résoudre souverainement les questions litig-ieuses de droit international, civil ou ecclésiastique, soumises de toutes les parties du monde à la juridiction du Souverain Pontife. C'était, au XI V*" siècle, le tribunal le plus respecté de l'univers, et il ne faut pas s'étonner que le Pape eût affecté à la tenue de ses séances la plus belle salle de son palais. Jean XXII avait bâti, à cet effet, un vaste édifice, à la place de l'ancien hôpital d'Avig'non, au midi des anciens jardins, qui devinrent alors, et sont encore aujourd'hui, la cour d'entrée du Palais des Papes.
Benoît XII avait conservé cette Audience en construisant vers son extrémité orientale la tour des Atig'es et ses appartements particuliers; Clément VI la voulut plus belle et plus g-randiose.
Mais, pour ne pas interrompre le cours de la justice, il avait fait construire, dans l'enclos des Dominicains, une salle provisoire, où les auditeurs tinrent leurs séances jusqu'à l'achèvement de la construction nouvelle '.
1. 1" juillet 134i, Eh., 631 : ■ Pro una porta facienda «d audientiam PREDicATORUM. " — 16 Septembre : « Àd predicatorcs ubi debeut audttorcs ienere AUDiENTiAM. » — 8 octobre, Eh., 629 : « Pro opère audientie contradictorum, quod fil ad predicatores.»
Celle-ci s'éleva presque à la même place que l'ancienne, mais un peu plus au midi et sur les plans beaucoup plus vastes de Jean de Loubière. Le 9 août 1344, on commença à briser et aplanir le rocher au-dessus de la rue Peyrolerie pour préparer l'assiette des fondements *. Dix mois après, le 7 février 1346, les travaux étaient assez avancés pour que le Pape fît percer une porte provisoire, dressée au plâtre, en tête de l'Audience nouvelle, pour passer secrètement dans le chantier ' qui touchait la tour de la Garde-robe, et où il pouvait venir directement de sa chambre pour suivre les prog-rès delà bâtisse.
Enfin, le 7 novemijre 1347, les voûtes de l'Audience furent achevées, on fit le remplissag-e pour niveler au-dessus le sol de la g-rande Chapelle, et on débarrassa des débris de construction la rue montant vers l'hôtel du capitaine-maréchal de justice, qui était, avec ses prisons, à la Vice-Gérance'.
Gomme la g-rande Chapelle pontificale devait être construite au-dessus, etqued'énormes affluences de fidèles s'y presseraient pour les g-randes cérémonies, il avait fallu renforcer les voûtes de l'Audience, et les diviser en deu.x: nefs supportées par cinq
1. 9 août 1344, Eh ,031 : u Pro XIl'" fregelariis qui fuerunt pro roqua tollcnda et adoquaih/a pro fundamento operia novc. »
2. 7 ff^vrier 1346, Eh., 634 : « l'ro facienda porta in capite audientie, ut papa poxsil intrare secrète ad videndum opus novum magistri Joannis de I.uperia. »
3. 7 novembre 1347, Eh., 639 : « De iinplendo dotas volte audiencie nove ac iinmdando carrierain ah hospitio capitenci marescali. »
robustes piliers, qui Formaient, de chaque côté, six travées ég'ales entre elles, sauf les dernières, réservées au tribunal des auditeurs ; celles-ci avaient en étendue un tiers de plus que les autres.
Quand l'Audience du Palais d'Avig'non fut ainsi achevée, elle eut 52 mètres de long% 16 m. 50 de larg-e et H m. de hauteur. On y entrait, comme maintenant, par une haute arcade formant vestibule et donnant accès à la fois au g-pand escalier de la Chapelle pontificale et à l'Audience, dont le sol, en contre-bas, devra être déblayé sur une profondeur de 1 ni. 25 pour retrouver l'ancien dallag'e.
Aucune salle contemporaine du même g"enre ne la surpassait, pas même la fameuse g'rand' salle du Palais de .justice de Paris. C'est encore aujourd'hui la plus belle du Palais des Papes, sans excepter la g-rande Chapelle, dont la nef unique donne davantag*e la sensation de l'immensité, mais ne charme pas la vue autant que l'Audience, avec la perspective fuyante de ses deux nefs et les multiples croisements des fines nervures de ses voûtes d'arête.
La répartition des arcs en og-ives peu haussées et de leurs supports est parfaitement claire, sans enchevêtrement ni pénétration. Ils retomberit, le long* des murs, sur des culs de lampe ornés d'animaux ou de personnag'es chimériques, et, au milieu de la salle, sur des colonnetles rondes à chapiteaux feuillag'és, qui s'adossent en espaces rég-uliers sur un fort pilier cylindrique. Au centre de chaque travée, des clés de voûte, ornées de rosaces variées.
nouent les croisées d'og-ives. Les deux dernières seulement ont des armes : à droite, celles de Clément VI ; à g'auche, celles de Rome, portant une bande charg-ée des quatre lettres : S. P. Q. R. [senatiis populusque romamts, le sénat et le peuple romain). Le Papesig-nait ainsi son œuvre en attestant qu'il était toujours, même à Avig-uon, le Souverain Pontife de l'Eglise romaine.
Ces deux dernières travées du fond, plus allong"ées que les autres, et où l'aug-mentation de portée des voûtes ramène l'og^ive au plein cintre, étaient autrefois séparées du reste par une barrière qui formait Tenceinte réservée aux auditeurs. L'estrade du tribunal était adossée adroite contre le mur du midi, contig'u à la tour St-Laurent. Elle existait encore en 1816, avant l'adaptation du Palais en caserne, et le plan dressé par Pompéany en 1801 porte le tracé du mur bas qui la supportait.
Sur cette estrade, construite au commencement de 1352 par Jean de Loubières, avec ses aménag-ements, pour le prix de 23 florins ', étaient disposés en fer à cbeval les sièg'es des auditeurs. Au centre se trouvait une rote % ou bibliothèque tournante, dans laquelle étaient rang-és les recueils de droit ou de jurisprudence. Les auditeurs n'avaient qu'à
1. 19 février 1352, Eh., 643 : a Soluti fuorunl iiingistro Johanni de Luperiis niagistro operift nnvi palatii doiiiininoslri pape prn factura rote Atidieniie nove in qua sedent auditores sacri palatii XMII flor.»
2. VioUet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, au mot f.ectrin ou Lutrin, a donné la description de ces rotes ou bibliothoiiues tournantes, dites leclrin roë.
faire tourner la rote pour trouver, sans se déplacer, l'ouvrag-e dont la consultation pouvait leur être nécessaire. Les sièg-es et la rote de l'Audience avaient été terminés et recouverts d'étoffes par le fustier avig-nonais Guillaume Vial et deux compag-nons, qui avaient travaillé ensemble pendant trente journées à huit sous par jour, soit un tiers de florin, ou environ 20 fr., à partag-er entre le maître et les deux compag*nons». Il avait fait de plus les cancels ou barrières qui enfermaient les deux nefs réservées au tribunal \
Près de Testrade, entre les deux fenêtres du fond de TAudience, il y avait un autel sur un soubassement, et un cancel formant comme l'enceinte d'une petite chapelle ^
Derrière le tribunal, il n'y a pas de fenêtres, l'adossement postérieur de la tour St-Laurent ayant obligée de boucher celles dont on voit encore les traces. Sur tout le reste du mur méridional, il y a, au milieu de chaque travée, l'encadrement d'une larg-e et haute ouverture og"ivale, privée de ses meneaux et morcelée par un murag*e en deux petites fenêtres superposées à l'époque où l'Audience fut coupée dans sa hauteur en deux étag^es de cham-
1. 7 avril 1352, Eh , 6i3 : « Guillemo Viaudi, fiisierio, pro XXK dietis quibux opcratus fuit cum diiobus aliis fusteriis in fulrando et fustando rotani auditoruin et sedes dicte audientie, ad rationein VI [I sol pro dieta, XII tibr. »
2. 7 avril 1352, Eh., 643 : « Dicto Guillemo pro faciendo meianum, cancelli audientie magne. »
3. Même jour : « Pro terrassia capelle audientie, cancello... ».
brées militaires. Les extrémités de la salle sont ajourées de deux ouvertures pareilles et pareillement mutilées ^.
Quant au quatrième mur contig'u au g'rand escalier du côté de la cour, il n'y a d'autres ouvertures que la g-rande porte d'entrée ornée de colonnettes, et à l'ang-le du fond une g'racieuse petite porte og'ivale, avec son encadrernent intact. C'était l'entrée particulière des auditeurs.
Sur ce mur, et sur celui d'en face, on voit, à 2 '" 50 de hauteur, des restes d'inscriptions, peintes sur une seule lig'ne, qui n'ont jamais été sig'ualées. Elles sont tracées au pinceau sur la pierre en lettres g-othiques de 13 centimètres de haut et de couleur noire, sauf la première de chaque mot, qui estroug'e et séparée du mot précédent par trois points superposés. Le tout est entouré d'un filet noir formant encadrement. On voit des traces de ces inscriptions, rég^ulièrement espacées à la même hauteur, sur tout le tour de la salle. Une seule est assez bien conservée sur le mur du nord dans la travée du fond. Elle est ainsi conçue :
Locus : DoMLNi : Bernardi : Hugonis : de (...) DALNico. (Les trois premières lettres du dernier mot sont effacées.) — Place ue sieur Bernard Hugo de
Il est difficile de savoir dans quel but celte ins-
i. Le fuslier Guillaume Vial avait fait les boiseries de ces fenêtres — 7 avril 1352, Eh., 643 : « Feneslras vislarunt dicte audienlie... »
cription et les autres, qui semblent similaires, fig-uraient sur les murs. Y aurait-il eu, sur le pourtour de cette immense salle, des emplacements occupés par des g'refïes ou des secrétariats de procédure, à la façon des bureaux maintenant installés dans les halls fies g-randes administrations, et nos inscriptions servaient-elles d'écriteaux pour renseig-ner le public ?
A droite de la porte d'entrée, on voit sur le mur les restes très détériorés d'une peinture qui n'occupa jamais une bien g-rande étendue. Une partie de l'encadrement est encore visible, ainsi qu'une tête nimbée, au-dessus de laquelle parait un enfant bénissant à nimbe crucifère. A cette dernière caractéristique, on peut reconnaître St Christophe portant r enfant Jésus. Un peu plus loin, sur le même mur, se trouve une autre peinture plus g"rande, dans un encadrement mesurant 2 m. 50 de largue sur 1 m. 75 de haut. La sainte Vierg-e y est représentée de g'randeur naturelle, assise sur un trône et tenant l'enfant Jésus sur ses g-enoux. Deux ang'es, aux ailes effilées, de style conventionnel, soutiennent de leurs bras g'rêles une couronne fleurdelysée au-dessus de la tête de la sainte Vie rg'e. Dans le bas de chaque côté, paraissent avoir fîg-uré en buste deux personnag*es dont la silhouette se devine à peine. Cette peinture est du XIV'' siècle, mais la bordure a été refaite et des armoiries ajoutées à une époque postérieure.
Ces fresques, de petite dimension par rapport à
l'immensité du vaisseau, ne paraissent pas avoir fait partie d'une composition g'énérale. Elles donnent plutôt l'impression de panneaux isolés qui auraient pu orner les emplacements particuliers dont les inscriptions rapportées ci-dessus sug-g-èrent hypothétiquement l'existence. Mais peutêtre aussi concouraient-elles à un ensemble décoratif qui aurait régnié par place sur tout le tour delà salle, et dont ils seraient les derniers témoins. Il est difficile de savoir si le reste des murs était peint, ou si la pierre était restée juie. Les culs de lampe des voûtes ont seuls conservé des tons d'ocrés jaune ou roug^e et de g'ris foncé, qui différenciaient les vêtements des personnag'es ou les animaux représentés.
On est mieux informé sur les dernières travées où siég'eaient les auditeurs. Cette partie, réservée au tribunal, avait reçu une décoration superbe et parfaitement appropriée à son emploi.
Il faut ici laisser parler un des historiens contemporains de Clément VI, en le traduisant mot à mot :
(( Considérant que ce lieu avait été ordonné et (( dédié exclusivement pour demander et rendre « justice, le Pape voulut qu'en le décorant, son <( peintre suivît l'ordre suivant, qu'il rég'la lui- « môme, savoir : qu'au milieu, la divine Majesté « fût représentée sur son trône, et exactement tout « autour les effig*ies des saints, saintes et autres a ([ui, sous le Nouveau ou l'Ancien Testament, ont
« dit ou écrit quelque chose de notable sur les ju- « g^ements, le droit, la justice, l'équité ou la vérité; « et sous chaque fig-ureou dans les rouleaux qu'el- « les portent aux mains, leurs dits ou écrits sur les « sujets indiqués ci-dessus fussent tracés av^ec let- (c très g"rosses et lisibles, en spécifiant avec des « caractères roug'es les livres et chapitres où ces (( choses sont contenues. Ce que tous voyant et « lisant, g-rand profit devait leur advenir, afin que, (( sans dévier, ils se conformassent à l'observation « de ces sentences ' »
Le peu qui reste aujourd'hui de ces admirables peintures répond absolument à la description de l'historien du XIV" siècle. Evidemment il les avait vues, tant il est ponctuel dans ses indications.
Malheureusement, tout se réduit maintenant à 20 fig"ures de prophètes alig-nés en files décroissantes, les uns au-dessus des autres, dans l'encadrement triang-ulaire de deux seg*ments de voûte, sur la dernière travée de g-auche.
Des autres g'randes compositions qui couvraient les murs entre les deux fenêtres du fond et sur la paroi nord, en face de l'estrade des auditeurs, on ne voit plus que des traces et des traits à la sang^uine, qui ont été habilement ravivés et dég'ag'és par M Ypermann. On lira plus loin la description qu'en a laissée un visiteur qui put encore les voir entières en 1816.