‹ Le Palais des Papes d'AvignonChapitre 76 sur 134 · Baluze, I · texte numérisé non relu

Baluze, I

mort de ce cardinal. Elle y attendait, avec son mari, Louis de Tarente, une occasion favorable de reprendre ses états, lorsqu'elle reçut, en 1348, une députation des napolitains excédés de la tyrannie hong-roise. Pour répondre à cet appel de ses sujets, elle leva des troupes, fit ai iner des g-alères ; mais bientôt Targ-ent lui manqua et elle se vil réduite à vendre quelque domaine, afin de recouvrer un royaume. Mais le testament île son g^and père Robert lui défendait d'aliéner aucune ville de Provence, et elle l'avait ratifié par serment devant l'assemljlée g-énérale des seig-neurs provençaux. Elle song'ea alors à céder au Pape la ville d'Avig-non, qui, bien qu'adjointe au comité de Provence, avait toujours formé un état distinct.

Le prix fut convenu à 80.000 florins d'or de Florence, à peu près quatre millions et demi de notre monnaie. Ils furent payés le 9 juin 1348*.

L'empereur Charles IV, haut suzerain de toute la rive g*auche du Rhône, renonça, en faveur du Pape, à tous ses droits sur Avig'non, par un édit daté de Gorlitz le 1'^'" novembre 1348.

Dès lors. Clément VI ne fut plus l'hôte, mais le seig'neur souverain de la ville. Il fît mettre partout ses armes, à la place de celles de la reine Jeanne, et tout spécialement sur le vieux palais royal qui, du plateau de la Vice-Gérance, s'étendait sur le

1. L'acte de vente a été publié par Bouche, Histoire de Provence, 1736, t. II, p. 374 ; — l'antoni, Hist. d'Avtnione, I, 220; — Pielloti Recherches hist., p. lOC, etc.

penchant rlii rc^her, jusqu'au-devant <le l'égalise paroissiale de St-Pierre '. Parmi les dépendances de ce palais royal, il y avait, en face de la gM^ande porte de Tég-lise, la cour de justice de la cité [ciiria civiiim), qui appliquait aux citoyens le droit civil et pénal édicté par les slatuts de la ville, à Texclusion de toute immixtion pontificale. Désormais palais royal et cour de justice dépendirent du Pape, qui eut le droit de nommer les magistrats de la cour avig^nonaise et le vig'uier qui, dans le rég-i me intérieur de la cité, représentait le pouvoir central, comme maintenant les préfets vis-à-vis des maires.

Ce chang-ement déplut aux avig-nonais. Habitués à une indépendance à peu près absolue, sous la souveraineté lointaine et peu effective de la dynastie de Naples, ils craig'nirent qu'un souverain rég'nant dans leur ville réduisît ou supprimât leurs franchises municipales.

Il refusèrent de ratifier la cession de la reine Jeanne, et le Pape, armé cependant des pénalités civiles et relig'ieuses, préféra temporiser et n'employa aucune contrainte pour les oblig*er à prêter le serment de fidélité exigée, d'après l'usag-e, à tous les chang-ements de souverains.

Ce ne fut que neuf ans après, lorsque Innocent VI eut promulg"ué deux Constitutions pour assurer aux avig*nonais le plein usagée de leurs statuts et

1. Baluze, I, 263 : u De doino coinmuni sita juxta ecclesiam sancti Pelri Avinionensis arma dicte regme in ea affina amota fuerunt, et in ipsoruin loco arma ipsius pape apposita et affixa. »

libertés, que ceux-ci acceptèrent de reconnaître désormais les Papes comme souverains d'Avig^non '.

C'était un exemple assez fier d'indépendance communale.

Dès que Clément Yl eut acquis de la reine Jeanne la suzeraineté d'Avig^non, il voulut donner une enceinte de remparts à la ville, qui cliiit restée ouverte depuis la capitulation de 1220. Il les commença au-devant du pont St-Bénézet, dont il fit relever les quatre arches les plus voisines de la ville, qui s'inclinaient en pente vers le i-ivage. Il les mit à la hauteur des autres, et les fit aboutir à un chàtelet en foi'me de tour carrée, percée d'une porte, qu'il fallut dorénavant traverser pour entrer en ville par une rampe établie de l'autre côté de la tour. Ce chàtelet fut tlanquéde deux ailes de rempart allant aboutir, l'une, au rocher avec une tour polyg*onale, l'autre, à une tour ronde appelée aujourd'hui tour Lang'lade.

Outre tous ces g-rands travaux exécutés à Avig^non, et sans compter ceux qu il fit faire à Rome ou sur divers points de la chrétienté, Clément VI construisit une mag*nifique égalise au monastère de la Chaise-Dieu où il avait pris l'habit de bénédictin.

11 y fit dresser un superbe tombeau, dont les picces avaient été sculptées sous ses yeux à Ville -

1. Ces deux Constitutions d'Innocent VI sont du 27 mars 1357, et sont insérées sous les n"' LXXVI et LXXVll dans le Ihdlarmtn civitatis Avenioneitais . Lyon, Jean Amat ('andy, l(îS7 pp. 96 à 102. - Cf. F. Digonnet, Les Armoiries de la ville d'Avignon, p. 91.

neuve-lès-Avig^non, et portées ensuite en Aiiverg'ne. C'est là (|u'il fut enseveli, après une sépulture provisoire à Avig'non, dans la cathédrale.

Les o^uerres de relig'ion n'ont laissé subsister, dans l'ég'lise de la Gtiaise-Dieu, que la statue mutilée duPape, un peu plus g-rande que nature. Le reste, orné de 44 fignires des divers membres de sa famille, devait être splendide, car le tombeau de Jean XXII, qu'on admireà la cathédrale d'Avig'non, n'avait coûté que 650 florins, et celui de Clément VI en coûta 6500 ; le Pape ajouta même une g-ratifîcation de 120 écus d'or.

M. Maurice Faucon, qui a publié une notice très remarquable et très documentée sur l'ég-lise de la Chaise-Dieu et sur le tombeau de Clément VI, dont il a retrouvé les comptes aux archives du Vatican, apprécie en ces termes le mouvement artistique de cette époque :

« Au palais d'Avig'non, les sculpteurs ne vinrent pas, comme les peintres, d'Italie. Il s'y était établi, dès les pontificats précédents, non pas une école authocthone, telles que les illustres écoles de Champag-ne, de Bourg'og'ne, etc., mais une colonie artistique française, attirée par les larg'esse des Souverains Pontifes et des prélats qui les entouraient, par l'affluence de souverains, de dig^nitaires ecclésiastiques et laïques qui s'y succédaient, par la certitude de travaux g*énéreusement rémunérés. Si des sculpteurs, nés dans le pays même ou dans les rég-ions immédiatement voisines, y trouvèrent

une place honorable, et plus lard en constituèrent le principal élénrient, l'impulsion leui- fut donnée par des maîtres venus du noi'd de la France, dont le premier en date est l'exécuteur du tombeau de Jean XXll. Pendant tout le cours du XIV*" siècle, l'école d'Avig-non ne le cède g'uère à ses émules de Paris et de Dijon. Ses sculpteurs enrichissent de monuinents funéraires les ég-lises d'A\ ig*non et du Comtal, que les Papes, les officiers d(î leur cour, les cardinaux, les prélats choisissaient poui- lieux de leur sépidture : Notre-Dame-des-Doms, St-i\larlial. les Gélestins, les Gordeliers, les Carmes, la Chartreuse et la collég^iale le Villeneuve, et même les basiliques lointaines, comme la Chaise-Dieu et Saint-Martial de Limog-es, où Guillaume d'Aig-refeuille et Jean de Chanac se fir-ent enterrer dans des sépulcres vraiment mag-nifiques. Cette succession ininterrompue de maîtres imagiers conserva résolument, pendant le XIV" siècle et la première moitié du suivant, les caractères de la sculpture française, tandis que la peinture, d'abord réservée par lacour d'Avig-non à des mains lang^uedociennes et provençales, subit, à partir de la venu<i de Simone di Martino (1339), l'influence des écoles ombrienne et toscane ». »

L'importance de ce mouvement artistique se révèle au Palais d'Avig^non par le reste de ses fresques,dont la description, aussi complète que possi-

l. M. Faucon, Notice l'itr la construclton de l'église delà Chaise- Dieu. Paris, Picard, 1904, p. 48.

bip, a été donnée ci-dessus. Quant à la sculpture, c'est plutôt sur les tombeaux ou la décoration des ég*lises de la ville et des environs qu'il faut en rechercher les vestig'es. On n'en trouve au Palais qu'à la g-rande porte d'entrée et sur les culs-de-lanape des voûtes, où se presse une variété infinie d'animaux et de personnages chimériques. Quand les couches de badig^eon qui les empâtent seront enlevées, on pourra en faire un relevé curieux. Quelques-uns, de grandes dimensions, sont déjà dég^ag-és dans la salle de l'Audience. Près de la porte, un sang^lier part en g-uerre, avec ses armes et son bouclier, sans oublier son pot-de-vin tenu à la patte. Plus loin, ce sont des combats de lions contre des g'ritTons, un homme couronné qui étrang^le deux oies (c'est peut être une allusion satirique à la fin des procès), un animal à pied fourchu qui donne à boire à un siî)g*e, un docteur, des harpies, des hommes à triple corps de bête et autres créations chimériques. Dans l'escalier, un personnag*e ailé et mitre, un soldat avec son arbalète à pied, un homme qui disloque ses jambes à la façon des acrobates, etc.

Quant aux œuvres de sculpture qui pouvaient décorer les autels, les cheminées, les tympans de porte et les façade^, tout a disparu. Il ne reste rien des beaux ouvragées de serrurerie, ébénisterie, orfèvrerie, vitrerie, dont on retrouve les mentions dans les inventaires et les comptes.

Ce n'est plus qu'en imag-ination qu'on peut remettre sur les murs immenses de ee grand Palais les décorations accumulées pendant les dix ans et demi du brillant pontificat de Clément VI, qui avait attiré à Avig^non l'élite des artistes et des artisans du monde entier'.

1. Cf. E. Mûntz, Histoire des Arts dans la ville d'Avignon pendant le X1V° siècle. Paris, 1888. — Les peintures de Simone Martini à Avignon. Paris, 1885.

Le Palais sous Innocent VI

Le Pape qui succéda à Clément VI, le 18 décembre 1352, après un conclave de trois jours, fut le cardinal Etienne Aubert, qui prit le nom d'Innocent VI, et fut couronné, le 30 du même mois, dans l'ég-lise cathédrale de Notre-Dame des Doms. 11 était de Mont en Limousin, et de naissance assez obscure. Il avait d'abord professé le droit avec g'rand succès. Il passa ensuite de l'évêché de Noyon à celui de Clermont, avant d'être promu au cardinalat par Clément VI et d'obtenir enfin le pontificat suprême par le seul ascendant de ses vertus et de ses mérites.

Sans aller jusqu'à l'austérité de Benoît XII, il avait moins de g-oût que son prédécesseur pour le luxe et pour la dépense. Il commença par réduire considérablement le train somptueux de Clément VI, qui avait rég'né en prince autant qu'en pontife. Le nombre des officiers du Palais fut ramené au strict nécessaire, et les prélats qui affluaient à la cour furent invités à retourner dans leur résidence.

Il ne fallait pas attendre de ce Pape beaucoup

craecroissompnls dans un palais très larg^ement pourvu. Il s'^contenta d'abord de faire achever la tour de la Gaclie, et de terminer ces g-randes terrasses, tant admirées des contemporains.

L,es terrasses du Palais

Tout le Palais n'était pas couvert en terrasses ; les constructions de Benoît XII avaient, en majeure partie, comme nous l'avons vu, des toitures de tuiles. Alors, comme aujourd'hui, la difficulté était g'rande de faire des terrasses absolument étanches ; on y employait déjà l'asphalte. Voici, d'après les reg*istres du Vatican, comment on procérlait :

On établissait d'abord sur l'édifice une forte charpente, avec d'énormes poutres qui ne touchaient pas les voûtes, et laissaient un espace assez g-rand pour qu'on pût circuler aisément, en cas de réparation. Sur les charpentes étaient posées des pierres larg-es et peu épaisses, nommées lauzes ou hards en provençal, et portées sous ces deux noms dans les comptes '. On étendait par-dessus le bitume ou l'asphalte fondus et mêlés à du tuileau bien écrasé^ Les Ijords des pierres étaient préalablement im-

1. 25 juin 1354, Eh., 646 : « Forum factum cuin Petro Gaufrid}, peyrerii), de cohopcrioulo cl. bardando terrassiam capclle itiagne quod cecidcral proplcr dcfecluin fuste super quam erant i..\PiDES seu

RARUI. ))

2. 10 juillet 1354, Eh., 647 : « Pro bitumendo terra.<siaiii capclle magne, ninnruiii pro pigandis seu trissandis tegulis pro bilunnne. »

prég-tiés d'huile, afin de rendre plus facile l'adhéi-eoce du bitume dans les joints».

Avec cet amas de matières inflammables, les dang-ers d'inoendie devaient être assez g'rands. Le 5 octobre 1369, AIric Glusel ou Glausel, maître d'œuvres d'Urbain V, dépensa 3U0 florins pour réparer, au-dessus de la g-panfle Chapelle, une partie assez considérable de la terrasse brûlée par cas fortuit ^ L'incendie avait éclaté probablement du côlé de la place du Palais où était le corps deg-arde des veilleui s de nuit, car, pour monter de nouvelles poulres, on endommag-ea le créuelag'e vers la tour des Audiences ou de la Gâche K

On montait sur les terrasses de la g-rande Chapelle par trois escaliers. Le premier et le plus rapproché de la chambre du Pape partait de l'ang-le sud-est de la cour d'entrée, à côté de la porte donnant sur la Peyrolerie *. Il existe toujours, et son sommet est terminé en forme de petite tourelle ronde, à toiture conique Ijien consei'vée. Il est à vis, ainsi que le second, qui desservait la tour St-

1. Ibid. : (I Pro oleo itnscetido in bituinen et unguendo juncturas pavimenii terrassiarum. »

2. 5 octobre 1365, Eh., 657 : « Tradiii fuerunl dutinno Alrico Cluselli, pro einendis lignis, trahihus, et lapides, calcent cuin arena, pro reparanda coperiura capclle magne que casu fortuilo fitilconibusla, IW flor. »

3. 30 juin 1370, Eh., 657 : « l'ro coniplendo nierletus deslructos propler ingeniuin per quod ascenauntur fuste cojierlure audieiihe quando fuit contbusta. »

4. 10 juillet 1354, Eh., 647 : « Pro murando vitem per quain asceiiditur a caméra doimni nostri pape ad terrassiam cupeUe magnç palatii nuvi. »

Laurent du bas en haut, mais dont le pied est actuellement coupé. Enfin, le troisième montait en lig-ne droite au-dessus de l'appartement du camérier, contre la lourde la Gâche. Ce dernier desservait aussi les terrasses de l'aile du couchant donnant sur la place du Palais. De la cour d'entrée, on aperçoit très distinctement un petit réduit percé d'un arceau, et appli(|ué contre la tour de la Gâche. Une rampe y conduit, dans laquelle est encastré le seul clocheton resté du couronnement de la façade. C'était l'abri de l'escalier des terrasses». Il a perdu aujourd'hui sa voûte avec ses créneaux ^ ; mais il conduit encore sur les loitures qui ont remplacé les terrasses dont il ne reste rien.

On y jouissait d'une vue merveilleuse ; mais il ne faut pas prendre au sérieux les jardins suspendus que certains auteurs assurent g'ravement avoir existé à pareille hauteur. « Sur le faîte de l'édifice, « dit M. Courtet, étaient des terrasses spacieuses (( et charg'ées d'arbres raines. Clément VI voulut « suspendre dans les airs les jardins que la colline « rocheuse lui refusait. C'était là qu'il recevait,

1. 23 décembre 1354, Eh , 647 : a Pro iiiarchù gradarii terrassiariiin et iiierleUs dicte terrassie a parte platée dicti palatii et merletis factis supra crotain gradarii per quod ascenditur ad diclain terrassiam. »

2. 29 décembre 1354, Eh., 647 : « Pro factura merletorum cujusdani crotonis gradarii per quod ascenditur ad terrassiam capelle magne et bardando dictum crotonum et refectione clausure Migeti qui est in introitu terrassie caniere doniini thesaurarii a parte turris nove que est inter dictam capellam et diclam terrassiam in quajacet doininus cavicrarius. )>

« dit-on, les belles et nobles dames au milieu des- « quelles le brillant pontife se plaisait *. »

En un temps où on manquait d'ascenseurs, les nobles et belles dames eussent été bien essoufflées en arrivant à ces réceptions peu banales sur les toits du Palais. Et quant aux arbres rares et aux jardins suspendus, comment supposer un seul instant qu'une vég'étation quelconque pût se maintenir si haut contre le soleil et le mistral, sans moyen pratique d'arrosag'e et sur des bâtisses déjà excessivement charg-ées. Quelles dépenses d'ailleurs n'eût-il pas fallu inscrire sur les livres du trésorier, pour une pareille folie ! Mais on n'en trouve pas la moindre trace, alors qu'on peut y relever le coût de l'entretien des seuls jardins qui aient existé, en contre-bas du Palais, du côté du levant, vers le quartier de la Banasterie.

)L,a Tour Salnt-L,aurent (N° 11 du plan) et la rue reyrolerie (N° 47 du plan).

En bâtissant l'Audience et la g-rande Chapelle, Clément VI n'avait pas prévu la construction de la haute tour qui avance, de toute sa carrure à la fois puissante et élancée, sur TangMe de la rue Peyrolerie et de la place de la Mirande. Son architecte

1. Jules Courlet, Notice sur Avignon, Tlevue Archéologique, XI" année et tirage à part, Paris, Leleux, 1835, p. 23.

M. Courtet, qui croyait k ces jardins suspendus, était cependant un érudit qui a laissé des travaux estimés sur l'hisloire locale. Mais les documents sur le Palais lui manquaient et il y suppléait par des suppositions ou des traditions peu sûres, (leia donne une idée des serpettes qu'ont pu débiter les compilateurs ignorants et sans critique.

aurait mené de front ces deux bâtisses, rien que pour mieux lier les maçonneries.

Ce fut seulement cinq mois après la mort de Clément VI, le 7 avril 1353, que, suivant acte reçu par M" Palaysin, notaire de la Chambre apostolique, accord fut passé pour la construction de la tour nouvelle prise à forfait par Jean de Loubière, qui g-ardaitsous le nouveau Pape ses fonctions d'architecte du Palais. Il s'eng'ag'eait en môme temps à terminer le couronnement de la tour de la Gâche, pour le prix total de 21.000 florins ».

On a pensé que le nouveau Pape avait voulu ajouter ainsi une sacristie à la g*rande Chapelle. Ce n'est certainement pas en vue d'un si faible résultat qu'une si ^-rande tour fut construite. D'ailleurs, Clément VI avait déjà disposé une sacristie de l'autre côté de la nef, dans une vaste pièce donnant sur la cour, derrière les grands escaliers, et au-dessus de la chambre du conseil des auditeurs (n° 10 du plan.)

Lorsque la tour nouvelle fut construite, on fît, à l'étag-e de plain pied avec la chapelle, un vestiaire pour les officiants'. La tour entière en prit d'abord le nom, et s'appela dans les comptes : Tour du Ves-

1. G avril 1333, Eh., 645 : « Conipositio facta per caineram aposloliciiin cuin inagistro Johanne de Luperiis, niagislro operuiu palatii duinini noslri pape, videlicet pro coinplendo turrim magnam palaln novi et faciendo aliain iurrein inlegram juxla capellaiit iiovaiii in A'.Y/'» flor auri. »

2. o août 1333, Eh., 6V3 : (( Pro faciendo turrim nouant in qua erit revestiuriunt magne capelte. »

tiaire. Mais ce dut être principalement pour ajouter une puissante défense à cet an^le extrême du Palais, et peut-être aussi pour consolider le bâti-ment très hardi de l'Audience et de la g-rande Gliapelle, que ce donjon fut élevé.

Il y eut même, à Torig^ne, un autre but dans les projets du Pape et de l'architecte. Gomme il n'a pu être connu que par le rapprochement des textes avec l'état des lieux, et qu'il n'a jamais été exposé, il faut donner sur ce sujet quelques brèves explications.

Avant la construction de la tour du Vestiaire, dite maintenant de St-Laurent, la portion de la rue Peyrolerie comprise entre la Place du Palais et celle de la Mirande n'avait pas sa forme actuelle. Elle allait d'un bouta l'autre en lig"ne droite. Au lieu dêlre creusée dans le roc, elle était à fleur de rocher, ayant son point le plus élevé vers le milieu de sa long*ueur, avec une pente aux deux bouts, suivant les déclivités naturelles de cette partie de la colline. Beaucoup de vieilles villes ont conservé, dans leur sommet, des passag^es accidentés de même nature. On peut en voir à Villeneuve-lès-Avig'non, en montant par la tour Philippe le Bel, ou en allant au fort St-André.

Gomme l'Audience et la g-rande Ghapelle avaient été construites au bord de la rue, il fallut, pour leur adosser la tour nouvelle, empiéter sur la voie publique. Dans le plan de l'architecte, cette rue montueuse se trouvait ainsi supprimée et devenait une

simple avenue du Palais qui aurait eu une entrée de ce C(Mé. En etïet, au has de la construction, on avait ménag"é deux g'randes portes, avec un passag-e voûté qui traversait toute la tour, en deux travées d'og'ives exactement pareilles à celles qui couvrent le vestibule de la g-rande entrée actuelle du Palais. Des vantaux furent mis aux deux extrémités de ce vestibule. Leurs énormes g-onds sont encore en place. On y fît ég^alement les ouvertures et rainures pour la herse ou sarrasine, dont les crocs de suspension existent toujours. Sous cette tour de St- Laurent, il y eut donc, pendant quelque temps, une des entrées du Palais. Mais cela dura fort peu. Soit que des réclamations se fussent élevées dans le public, privé de son ancienne rue, soit que les plans primitifs aient été chang'és pour tout autre cause, la porte fut bouchée du côté qui fait face à la place du Palais, et on construisit au-devant un petit réduit porté au registre de compte sous le nom provençal de croton '.

Ainsi bouché, l'ancien vestibule devint une assez vaste pièce ayant 15 m. de long* sur 6 m. 50 de larg'e. Elle fut donnée à Tarchitecte pour enfermer ses eng-ins et ag-rèsde construction, avec la portion adjacente de la cour qui occupait une grande partie de la place actuelle de la Mii'ande et qui était entourée d'un mur '.

1. 31 janvier 13b8, Eh., 652 : « Fro MU cannu VU palmis de iiiuro cum uno crotoiie faclis in claudendo unuin i-ortale magnum inturri nova que est aparté Payrolarie.

1. 21 juin 1359, Eh., 653 : c, Pro faciendo unurn inuruni novum subtm turrim ^ue est prope Payroleriam pro custodiendo ingénia. »

La rue qui avait été supprimée pour la construction de la tour St- Laurent fut rétablie*, mais, au lieu d'être en lig-ne droite, elle fît désormais un coude pour contourner le pied de la tour. En revanche elle fut aplanie et creusée dans le rocher non point au niveau actuel, mais à environ 1 m 50 plus h.uit. Les traces de ce premier abaissement du sol se (lis= ting*uent encore très facilement dun autre plus complet ffui fut fait en 1857. Celui que fît exécuter le pape Innocent VI fut très considérable et très coûteux, car le travail se faisait alors au pic et sans le secours des mines à poudre ; aussi en est-il question pendant près de deux ans dans les comptes'.

Jean de Loubière ne vit pas achever la tour de St-Laurent. C'est un entrepreneur, Bertrand Capelier \ qui, le 26 janvier 1358, sig*ne les dernières

1. 20 novembre 1357, Eh., 631 : « De faciendo iter seu carrieram inter capellam inagn'iin et hnapicium niares'cali. » Ce texte est très précis pour l'emplacement de la maréchal ^rie de justice sur le plateau de la Vice-Gérance, et à côté du palais royal (jui avait été d'abord le pilais des comtes et vicomtes d'Avignon, puis celui des consuls et podestats de la république avignonaise, et en dernier lieu le palais du représentant de la reine Jeanne. Les vieilles estampes et les anciens plans d'Avignon nous ont conservé la grande tour de ce palais qui s'écroula en 1832. Le Musée -Calvet a recueilli le tympan de la grande porte de cette tour qui représente un vicomte d'Avignon partant en guerre avec sa baûnière et un sergent d'armes qui le suit. Ce bas-relief est probablement du XI« siècle.

2. Eh. 631 pote 323 : « Eliam anno proxiine sequenti plurimœ recensentur pecuniarum sitmiuœ expenxœ pro itinere... pro faciendo unain carreriam. — 14 juillet 1338, Eh., 632 : « Pro faciendo crotain et iter jiixla magnain capellam et domum marescali. n

3. 26 jinvier 133-<, Eh., 631 : a Soluti fuerunt Bertrando Capelerii, inassonerio, in, déduction eni sumtne sibi et Magistro Johanni de Luperiis qvondx^i magistro edificiorum palatii promisse, pro consummando et perficiendo turribus novis Audientie et Revestiarii] palatii Avinionemis, ipse Bertrando manualiler recipienti C (lor, »

quittances du prix convenu, au noLU de l'ancien architecte. Cette Ibis, avei'ti sans doute par cei'laines alarmes que donnait la solidité de la g-rande Chapelle, Jean de Loubière fit à sa tour des murs et surtout des piliers d'une épaisseur capable de résister à toutes les poussées.

Mais, toujours désireux de conserver une lég-èreté élég-ante, même dans l'emploi des consolidations les plus massives, il diminua par deux retraites successives la saillie des énormes piliers, qui sont au nombre de trois sur la plus gn^ande larg'cur de la tour, vers la Peyrolerie, et de deux sur les autres faces apparentes. Au sommet, ces piliers portaient les arcs des g-rands mâchicoulis et le crén élague qui a disparu.

Sauf ce couronnement, la tour est parfaitement conservée. Elle a quatre étag'es tous voûtés. Au rez-de-chaussée, on trouve l'ancien vestil)ule transformé en dépôt du matériel de l'architecte, et audessus, la chambre des g'ardes, d'où se faisait la manœuvre des herses.

Ces deux étag-es ég-alant ensemble la liauteur des voûtes de l'Audience, l'étag^e au-dessus est de plain pied avec la grande Chapelle et en devint le Vesiiah'e. Sa voûte a deux travées, et l'une des clés porte les armes d'Innocent VI : de g'ueules au hon d'or, à la bande d'azur brocliant sur le tout, au chef d'arg'ent charg-éde trois coquilles de g-ueules. Sous les vice-légats, cette belle pièce fut coupée en deux étag'es et donnée en log'ement à V Auditeur

général , qui en sus installa ses bureaux clans de petites pièces g'ag'nées sur deux arceaux jelés dans l'épaisseur des piliers au-dessus de la voie puljlique. Sur le plafond de l'une de ces pièces, on a peint, au XVIl'' siècle, la justice avec ses attributs portée sur des nuées.

M. Nodet a récemment rendu .sa forme première à l'intérieur du Vestiaire, en faisant enlever toutes les divisions adventices. Sur le sommet du mur, à g^auche en entrant, on voit les restes d'un trumeau de cheminée armorié, qui était à l'étag'e supérieur de ces installations parasites. Les g*randes fenêtres avaient été murées et remaniées au g*oût du jour. C'est ainsi qu'on peut voir, de la place de la Mirande, un encadrement de fenêtre renaissance incrusiédans le murag'e d'une fenêtre g^othique beaucoup plus g'rande. Les vice-lég'ats avaient tracé la voie au g-énie militaire pour les morcellements futurs.

Au-dessus du Vestiaire, était une belle pièce voûtée en deux travées, de mêmes proportions. Elle avait peut-être, dès l'orig^ine, une destination militaire, comme les étag-es supérieure de la tour de Trouillas. Parmi les culs-de-lampe qui reçoivent les arcs de la voûte, il en est un qui représente deux soldats, dont l'équipement, casque pointu, cotte de maille, bouclier, est absolument semblable à celui des g*ardes sur les fresques de la chapelle St-Jean. Lors de l'inventaire de 1369, on trouva dans la plus haute chambre des jarres pleines de

matières gérasses et des barils de soufre destinés à composer ces jets enflammés que Ton dirig^eait sur les assaillants *.

Un article d'un autre inventaire, fait en 1411, après la capitulation et le départ des Catalans, me paraît indiquer comment le nom de St-Laurent est venu à la tour. Les Catalans, assiég'és dans le Palais, où ils se maintenaient au nom de Benoît Xlll, y avaient accumulé des provisions. On trouva (( 160 salmées de blé g*rosse mesure dans \a grande Chapelle et dans la salle de St-Laurent % » qui devait être le Vestiaire.

Cette belle tour est une des mieux conservées du Palais. Elle a 22 m. de long' sur 15 de larg'C, et sa hauteur, de 44 mètres, impressionne d'autant plus que l'exig-uité de la voie publique et le manque de recul oblig*ent à reg-arder presque verticalement pour apercevoir le sommet. L'ancien cicérone de Lhôtel de l'Europe ne manquait jamais de conduire les étrang*ers au pied de cette tour et de leur faire lever la tête afin de donner une idée saisissante de l'élévation du Palais. L'endroit était bien choisi ; car si la tour de ïrouillas est encore plus haute, elle ne produit pas autant d'effet, parce qu'on la voit de plus loin et qu'elle a moins de sveltesse.

1. Inventaire de 1369, Eh,, 662 : « Item in superiori solerio seu stagio TVRRis a parte pavrolarie, II gerreplene pinguedmibus. Item aliia barilha fustea plena sulphure. . . »

2. Inventaire de 1411, Eh., G68 : « Item in prcdicto palatiu, videltcet in capella magna et in caméra sancti laurentii, reperte fuerunt suniinate grosse frwmenti CLX. n

I«es arceaux ou contre-forts de la rue Peyrolerle

(N»' 36 et 37 du plan.)

Vers la fin de l'année 1337, la solidité de la grande Chapelle donna des inquiétudes. Le 20 novembre de cette année, marché était passé par la Chambre apostolique avec Pierre Geoffroy et Pierre Forcade, entrepreneurs de maçonnerie, qui se charg'èrent par devant maître Palaysin, notaire de la Chambre, de faire la rue entre la g*rande Chapelle et l'hôtel du maréchal de justice (Vice- Gérance) et d'élever un contre-fort sur le milieu du mur extérieur de ladite chapelle'.

Peut-être craig-nait-on que le creusement assez profond de la rue dans le rocher n'affaiblît la solidité des fondations.

Ce contre-fort en forme de demi arceau, au-dessus de la rue, produit une impression étrang-e, et on suppose g-énéralementqu'il contientquelque couloir et escalier secret pour passer du Palais à la Vice- Gérance. 11 n'en est rien : c'est une maçonnerie pleine, destinée uniquement à consolider en son milieu la g*rande Chapelle.

Ce contre-fort était-il seul, ou en existait-il un

1. 20 novembre 1357, Eh., 651 : k Cum per cameram apostolicam fuisset factum pretiuin cuin Petro Gaufridi et Petro Forcada, inassoneriis, de faciendo iter seu carrierain inter capellain magnum et hospicium marescali et unam anchoa.m m medio dicte capelle a parte exteriori pretio 31 VC flor, prout in instrumento per dominum Johannem Palaysinum, notarium ipsius camere, super hoc recepto plenius continetur. »

second à l'extrémité occidentale de la même '' bâiisse ?

Tous ceux qui viennent au Palais du côté de la place de ITiorlog-e remarquent avec curiosité, au sommet de la g-rande Chapelle qui leur fait face, des pierres en saillie liées au parement du muret débordant sur le vide, comme les témoins d'une constr'uclion adjacente qui aurait disparu. Un y disting'ue parfaitement la naissance des nervures, un des culs-de-lampe sculptés qui supportaient une voûte au-dessus de la voie publique, et les amorces d'un petit édifice qui joig-nait les terrasses de la Chapelle.

Evidemment, ce sont les arrachements d'un g*rand contre-fort en fornie d'arceau qui aurait contre-buté la poussée des voûtes de la g'rande Chapelle et fortifié cet ang-le du Palais à la façon de l'autre contre-fort (|ui traverse la rue Peyrolerie.

Comme aucun document ne fait connaître à quelle époque, ni pour quel motif, on aurait commis l'imprudence de démolir ce point d'appui si dang-ereux à supprimer, on a émis l'avis que peutêtre l'architecte, après avoir laissé sur le mur des pierres d'attente, aurait pu renoncer à sou pi'ojet, par confiance dans la solidité de son œuvre, ou pai' mancpie de fonds. Mais en examinant attentivement l'état du mur (voir la planche ci-contre), on a l'impression bien nette qu'il s'ag'it de maçonneries violemment arrachées et non pas de pierres d'attente.

Malgré toutes ses hardiesses, Jean de Loubière ne pouvait pas renoncer au contre-fort d'ang-lcique, dans ses prévisions souvent insuffisantes, il avait jug-é absolument nécessaire. Les constructions qu'il éleva au Palais n'étaient pas assez rol)ustes, et plusieurs nécessitèrent des travaux de consolidation. Nous l'avons vu ci-dessus pour la tour de la Gâche. Quant à la g-rande Chapelle, qu'il fallut étayer, en son extrémité opposée, par la tour St-Laurent, et vers son milieu, par l'arceau de la Peyrolerie, sur un point où les poussées étaient moins fortes, comment eût-elle résisté en maçonnerie neuve et pas encore assise sur l'ang-le le plus dang'ereusement exposé ?

Si nous n'avons pas de texte précis indiquant spécialement la chute ou la démolition de ce contrefort, nous savons, par de nombreux, documents d'archives et des chroniques, que le Palais subit, sur plusieurs points, des dég-àts et des ruines considérables, dans les nombreux assauts donnés à Benoît XIII et, après la fuite du Pape, à son neveu Rodrig-ue de Luna et à la g^arnison de Catalans, qui continuaient à tenir têle aux troupes du roi de France, même après que les avig-nonais, ayant ouvert leurs portes, se furent joints à l'armée française pour forcer Kodrig-ue dans le Palais. Ce fut la première fois qu'on se servit du canon * dans cette ville, et les effets du nouvel eng-in, quoique

1. Bibl. du Musée-Calvet, Ms 2394 : « La grande bombarde d'Aix commença à tirer à rencontre du Palais, le 23 de mai (1410). »

moins redoutables au début, laissèrent cependant sur le Palais des traces ineffaçables ».

11 n'était pas de point plus facile à atteindre, du côté de la ville, que cet ang'le du Palais, qui s'ofTrait comme une cible d'autant plus visée qu'on pouvait espérer, en démolissant le contre-fort, entraîner la chute de l'ang-le qu'il consolidait, et ouvrir ainsi une larg-e brèche.

Si le contre-fort croula, la bâtisse, tassée par un demi-siècle d'existence, resta debout. C'était plus tard une dépense excessive de relever cet ouvragée, et peut-être jug^ea-t-on que, l'angle ayant résisté, il était superflu de le contre-buter encore. Ce fut un tort, car maintenant le mur est lézardé et M. Nodet y a fort sag'cnient appliqué un chaînag^e de fer.

En examinant la planche ci-contre, qui montre à la fois la tour St-Laurent, le contre-fort de la rue Peyrolerie, et les arrachements du contre-fort tombé, on voit que ce derniej' montait bien plus haut et avait une importance beaucoup plus considérable que l'autre. C'était mieux et plus qu'un contre-fort ; c'était un véritable ouvrag-e de défense ou de g'uet, s'élevant au-dessus de la terrasse voisine de la chapelle en forme de tourelle portée sur piliers, et laissant à la base le passag*e libre. Le mot de tour ouverte, tuais aperta, se trouve même dans un texte des comptes qui se rap-

1. Cf. Noël Valois, La France et le grand Schisme d'Occident, t. III, liv. III, ch. 3, Benoit Xlll assiéti;é dans le Palais. — Du même auteur, Eaaai de reconstiiution d ancienneH annalea avignonuises, Paris, 1902.

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porte à des travaux exécutés de ce côté, mais avec une imprécision Irop grande pour qu'on puisse en faire une application utile. A défaut de texte spécial qui permette de reconstituer d'une façon absolument sûre ce com écroulé du Palais, on peut tenter un rapprochement avec une autre construction contemporaine, élevée précisément par les architectes du Palais des Papes d'Avig-non.

La cathédrale actuelle de Montpellier a été construite au XIV" siècle en même temps que le vaste bâtiment adjacent, qui est maintenant l'école de médecine et qui était, à l'orig'ine, un collègue d'étudiants joint à une égalise et à un monastère de bénédictins. C'est Urbain V qui, de 1364 à 1370, fit élever simultanément toutes ces bâtisses par trois architectes envoyés d'Avig-non' : Alric Glusel, Bernard Nog'ayrol et Bernard de Manse ; ce dernier, en même temps qu'architecte, était sacriste de l'ég'lise collég'iale de St- Didier d'Avig'non.

Tous ceux qui ont vu la cathédrale de Montpellier n'ont pu qu'êti'e surpris de son porche étrang-e, et absolument en dehors de l'ordonnance habituelle de ce g'enre de construction. Deux énormes piliers cylindriques, en forme de tourelles à haute toiture conique et effilée, supportent, à une élévation invraisemblable, et aussi haut que le sommet de la g-rande nef intérieure, une voûte dont l'extrême lég'èreté contraste bizarrement avec la massivité

1. Cf. E. Mûntz, Lea cotiatructio'us du pape Urbain V à Montpellier. Paris, 1890.

choquante des supports. A moins que les travaux n'aient jamais été achevés, ce porche ne devait pas se terminer brusquement comme aujourd'hui ; il portait sans doute quelque chose, par exemple une construction à l'aplomb du carré extérieur des voûtes, terminée par un toiture à quatre pentes, ou par un crénelag*e défensif. Ainsi complété, le porche de la cathédrale de Montpellier étonnerait moins. La masse supérieure s'équilibrerait davantag-e avec celle des supports, qui paraissent maintenant ridicules et disproportionnnés. Outi^e son utilité de porche, cette construction aurait pu servir à la défense, et s'harmoniser fort bien avec le vaste bâtiment fortifié de l'école de médecine adjacente, dont la long'ue file de mâchicoulis n'était pas de trop au temps d'Urbain V, et dans le Lang-uedoc, si ravag-é parles Grandes Compag-nies.

Quoi qu'il en soit, où l'architecte Hvig>nonais avaitil pu prendre l'idée de ce porche extraordinaire sans exemple? peut-être au Palais d'Avig-non.

En effet, transportez par la pensée, avec des proportions encore plus g-randes, le porche de Montpellier sur cet ang"le du Palais des Papes d'Avignon, où sont les arrachements inexpliqués, ajoutez-y le complérnent nécessaire en forme de sofumet de tour, et vous risquerez fort d'avoir rendu sa forme première à cet énig*matique complément.

Un texte, cette fois très précis, nous apprend (|u'il y avait, par dessus la terrasse de la g-randeCliapelle, non pas une g-uérite ou un petit poste de g'uet,

mais une assez grande pièce où veillaient lesg*ardes qui se relevaient pour être mis de faction dans les coursières ou chemins de ronde des crénelag'es supérieurs du Palais.

Où pouv^ait être, au-dessus de la terrasse, ce corps de g*arde des veilleurs de nuit ? Il n'y a g'uère d'autre place que celle que j'indique, car si ce corps de g'arde avait occupé une chambre de l'une des tours adjacentes aux terrasses, St-Laurent ou la Gâche, elles auraient été nommées, et le rédacteur de l'article des comptes n'aurait pas écrit : <( La chambre qui est au-dessus de la terrasse de la grande Chapelle et où sont de garde les veilleurs de nuit pour les cow'sières^. » Nulle part, d'ailleurs, ce corps de g*arde ne pouvait être mieux placé qu'à l'ang-le extrême du Palais, dans une position admirable, où rien ne g*ênait la vue pour surveiller la ville et la campag'ne. 11 est donc probable que Jean de Loubière, tout en consolidant la partie la plus exposée de la g'runde Chapelle par un contre-fort ajouré ou tour ouverte, l'ait surmonté de ce corps de g*arde donnant sur les terrasses.

Mais pourquoi avait-il élevé si haut la voûte de l'arceau dont les nervures sont demeurées contre le mur? Il n'en fallait pas tant pour assurer la circulation dans la r'ue, tii même pour laisser une lumière suffisante à la fenêtre de l'Audience qui se trouvait sous cet arceau. Si on reg*arde attentive-

1. 31 octobre 1358, Kh., 652: « Caméra que est supra terrassiain capelle magne in qua custodiunt cursores de nocte. »

ment le mur au-dessous des restes de nervures, on aperçoit une assez g* ran de ouv^erture murée dont le tour a g-ardé les écornures faites aux pierres par des projectiles. De l'autre côté du mur, cette ouverture est de plain pied avec la g*rande Chapelle et forme à l'intérieur une porte dont l'encadrement og'ival est orné d'une g'org'e et d'une bag-uette A quoi pouvait servir cette porte donnant sur le vide à pareille hauteur? J'ai émis l'idée qu'un balcon mobile aurait pu y être adapté et qu'aux jours de g'rande cérémonie le Pape aurait, de cet ang'le de sa chapelle, donné au dehors sa bénédiction. La voûte sur les arceaux ajourés aurait fait au-dessus de sa tête comme un dais de pierre, et il n'est pas d'endroit d'où la bénédiction traditionnelle adressée à la ville et au monde, flu haut de la log-gna de St- Pierre de Rome, pût être donnée au Palais d'Avig-non avec plus de solennité.

Vers la fin du carême de l'année 1354, alors que la g*rande Chapelle de Clément VI et ses terrasses supérieures venaient à peine d'être achevées, on mil trente journées de piocheurs et quatre-ving*tdix-huit journées d'hommes de peine « à briser le « rocher, avant la semaine sainte, sur un point (non « déterminé) de la place du Palais, pour que les « g-ens venant recevoir la bénérliction indulg*en- (( tielle pussent être rassemblés là sans dang-er'. »

i. 10 mai 1354, Eh., 646 : » l'rn YA'.Y dietisi frageleriornw qui opérait fuerunt, m françiciulo rvpnii phttrr palatii pro >fepiiiiiana sancta, ut gtnilrs vcuicrilea <id indiilgcnlidin possint sine periculo ihi recol-

Il n'y avait g*iière que sur cet anule de la Peyrolerie qu'on put trouver en 1354 des roctiers dang"ereux à liriser. On y en a brisé de tout temps pour faciliter le passag"e, et même encore de nos jours. Je sens mieux que personne la témérité de ces hypothèses, mais il n'était pas inutile de les exposer, ne fût-ce que pour les faire discuter et contribuer à la solution du problème posé par les arrachements du mur de la g-rande Chapelle.

Bâtiments de service Bcuries, selleries, ifreniers à foin, bûcfaer

(N- 45 du plan.)

11 faut, pour terminer complètement la description des travaux d'Innocent VI au Palais, dire quelques mots des bâtiments de service

La cour au !)as de la tour de Trouillas était entoni'ée des écuries, sellerie, g-renier à foin, bûcher, etc., que Clément VI avait reconstruits à neuf, mais ((u'Innocent VI dut encore refaire à la suite d'un incendie qui les consuma le 31 janvier 1359'.

Les bàtiuK^nls destinés aux chevaux étaient désigMiés sous le nom de maréchalerie [marestella) % on pnlefrenerie [palafrenario), expression tombée en

ligi. Item pro XCVIIl dieUs manuopcrarioruiii qui assistebant dictis fraqelerns in reiiinvendo bnizilluni et lapides^ dicte platée et porlandu in fossato quod erat in dicta platea. » Celait évidemment sur (|ueli]ue point de la place du Palais que se trouvait cette tranchée à combler.

1. 31 janvier 1359, Eh., 653 : « Pro nianuofierariis cjui operati fiierunl in exlinguendo igneni lignerii et palafrenarie. n

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