‹ Le palais du Luxembourg, origine et descriptionChapitre 16 sur 84 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

jusqu'à sa mort en 1742. La duchesse de Brunswick a également séjourné dans ce palais.

Pendant son séjour dans le palais du Luxembourg , la duchesse de fierry prit une mesure qui indisposa contre elle la population du quartier, a Elle fit murer toutes les portes du )) jardin, et ne conserva que celle de la grille du bas de Tesca- » lier du milieu du palais. Ce jardin , de tout temps public , yi était la promenade de tout le faubourg Saint-Germain , qui îî s'en trouva privé. M. le duc * fil ouvrir aussitôt celui de 5> l'hôtel de Condé, et le rendit public en contraste. Le bruit yy fut grand et les propos peu mesurés sur la raison de cette yy clôture ^ » Peu de temps avant sa mort, la duchesse de Berry fit rouvrir les portes du jardin. Il est resté public jusqu'à nos jours.

Enfin, au mois de décembre 1778, le palais et toutes ses dépendances furent donnés en apanage, par Louis XVI, à Monsieur, comte de Provence, depuis Louis XVIII, qui occupa l'hôtel du Petit-Luxembourg jusqu'au 20 juin 1791, époque de son départ avec le roi son frère.

Pendant le dix-huitième siècle, il ne se passa rien de remarquable au Luxembourg. Le jardin , assez solitaire , continua d'être un lieu de promenade peu couru par le beau monde, et, pour cela même, fréquenté par les philosophes, qui ont laissé leur nom à l'une des allées. Diderot était dans sa jeunesse un des habitués du Luxembourg ; dans un de ses plus piquants ouvrages, le Neveu de Rameau, il nous rappelle les promenades qu'il y faisait, alors que, pauvre et inconnu, il allait rêver en été av^ec sa redingote de peluche grise éreintée par un des côtés, avec la manchette déchirée et les bas de laine noirs et recousus par derrière avec du fd blanc et faisant une

< Titre a(Tecté aux fils aines des princes de Condé. ' Saint-Simon , tome XWI , page 135.

assez triste figure dans iallée des Soupirs. A peu près à la même époque, Jean-Jacques allait régulièrement s'y promener tous les matins vers les dix heures, répétant sans cesse les vers de Virgile que son ingrate mémoire lui faisait aussitôt oublier. C'était pendant sa jeunesse : plus tard il changea le lieu de ses promenades, le Luxembourg ne lui semblant pas encore assez désert; son imagination troublée voyait là, comme partout ailleurs, des ennemis apostés pour le persécuter \

Sous le règne de la Terreur , pendant les deux premières années de la république (1792-1793), époque où les prisons ordinaires de l'Etat, encombrées de victimes, devenaient insuffisantes , on convertit le palais du Luxembourg en maison de détention destinée d'abord à recevoir les Girondins au nombre de vingt-deux; mais on y renferma bientôt pêle-mêle, sans distinction de rang ni de fortune, une foule de malheureux déclarés suspects, entre autres Philippe de Noailles, duc de Mouchy, maréchal de France. Après une vie longue et honorable , consacrée tout entière à la défense de son pays, ce malheureux vieillard, dévoué à Louis XVI qu'il avait protégé pendant la journée du 20 juin, fut incarcéré au Luxembourg, traduit au tribunal révolutionnaire et condamné à mort l'an II (1794); il fut exécuté à l'âge de soixante-dix-neuf ans. On raconte que la maréchale. Agée et infirme , vint volontairement partager les rigueurs de sa captivité, et que, victime de son dévouement, elle périt comme lui sur l'échafaud.

Le vicomte Alexandre de fieauharnais fut aussi du nombre

< Selon lui , « ceux qui distribuaient des billets imprimés à la porte du Luxemt bourg avaient ordre de le passer avec la plus outrageante affectation , ou même de 1 lui en refuser tout net f s*il se présentait pour en avoir; et tout cela, non pour K Timportance de la chose, mais pour le faire remarquer, connaître et abhonvr de t plus en plus, t (Rousseau juge de Jean-Jacques , premier dialoc^uc.)

CHAFlTRIâ DIDUXIKMK. 59

des victimes du régime de la Terreur renfermées au Luxembourg. A l'époque de l'évasion de Louis XVI , il était président de l'Assemblée constituante. En mai 1793, il fut nommé général en chef de l'armée du Rhin ; mais , peu de mois après, il donna sa démission par suite du décret qui écartait les nobles de l'armée, et se retira dans ses terres. Arrêté comme suspect , il fut conduit à la prison du Luxembourg , jugé par le tribunal révolutionnaire et condamné à mort. Il sortit de cette prison le 5 thermidor an II (23 juillet 1794) pour aller à l'échafaud.

Sa femme, Joséphine Tascher de la Pagerie, fut elle-même détenue comme suspecte ; cette veuve du malheureux Beauharnais, qu'on devait voir plus tard épouse de Napoléon Bonaparte, impératrice des Français et reine d'Italie; cette femme, dont la haute fortune et les malheurs ont tour à tour étonné et affligé la France, fut, après le 9 thermidor, délivrée par Tallien.

Le conventionnel Camille Desmoulins , si connu par sa fougue républicaine et par son journal It Vieux Cordelier, fut enfermé au Luxembourg, puis traîné à l'échafaud à l'âge de 33 ans. La Biographie moderne (Leipsig, 1807) affirme qu'il ne put pardonner à son père de lui avoir dit qu'il visait à l'échafaud. On pense que cette anecdote fait allusion à une lettre de ce dernier, datée du 2 janvier 1790, dans laquelle se trouvait le passage suivant : a Je vous vois du petit nombre y> des élus qui, avec les imprimeurs et les libraires, restez de- » bout au milieu d'une révolution qui met tout par terre. La » tâche dont vous vous êtes chargé, est immense. On me )) parle de vos succès, et je n'y suis pas insensible; mais les » dangers que vous courez m'affectent encore davantage. »

Dans la réponse de Camille Desmoulins à son père, réponse qui n'avait pas moins de dix pages, et qui fut insérée dans son journal, il existe un passage que l'événement rend

d'autant plus curieux que c'est, comme je viens de le dire, du Luxembourg que cet infortuné partit , quelques années plus tard, pour monter à Téchafaud : a Une femme du peu- ?î pie, dit-il, qui feignait d'être ivre, m'a abordé; elle a tiré n de son sein un papier où était un nom qu'elle croyait pour yy moi fort redoutable, et, après quelques propos des halles, yy m'a dit de bien prendre garde au Luxembourg. Mais je ne î> crains ni le Luxembourg, ni les Tuileries. » Cette particularité m'a semblé devoir trouver place ici. J'ai pensé également qu'on ne lirait pas sans intérêt la lettre touchante que Camille Desmoulins adressa à sa femme avant d'aller à l'échafaud.

De la Prison du Luxembourg , duodi germinal, 5 heures du matin.

a Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est » libre quand on dort ; on n'a point le sentiment de sa capn tivité : le ciel a eu pitié de moi. Il n'y a qu'un moment je » te voyais en songe , je vous embrassais tour à tour , toi ,

V Horace et Durousse qui était à la maison ; mais notre yi petit avait perdu un œil par une humeur qui venait de se » jeter dessus, et la douleur de cet accident m'a réveillé. Je y> me suis retrouvé dans mon cachot ; il faisait un peu de « jour. Ne pouvant plus te voir et entendre tes réponses, car » toi et ta mère vous me parliez , je me suis levé au moins yy pour te parler et t'écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la y> pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous )) qui me séparent de toi, ont vaincu toute ma fermeté d'âme. )> J'ai fondu en larmes, ou plutôt j'ai sangloté en criant dans » mon tombeau : Lucile ! Lucile ! ô ma chère Lucile , où y^ es-tu ? Hier au soir j'ai eu un pareil moment, et mon cœur

V s'est également fendu quand j'ai aperçu dans le jardin ta y^ mère. Un mouvement machinal m'a jeté à genoux contre

Page 1