CHAPITRE DEUXIEME
)) périssons les derniers des républicains. Pardon, chère » amie , ma véritable vie , que j'ai perdue du moment qu'on » nous a séparés, je m'occupe de ma mémoire. Je devrais » bien plutôt m'occuper de te la faire oublier, ma Lucile! )) mon bon loulou! ma poule! Je t'en conjure, ne reste point )) sur la branche, ne m'appelle point par tes cris; ils me déchi- » reraient au fond du tombeau : vis pour mon Horace, parle- )) lui de moi. Tu lui diras ce qu'il ne peut point entendre , 5' que je l'aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je crois )' qu'il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes , les fai- '> blesses de l'humanité ; et ce que j'ai eu de bon , mes ver- )> tus, mon amour de la liberté, Dieu les récompensera. Je îî te reverrai un jour, ô Lucile ! ô Annette ! Sensible comme î' je l'étais , la mort , qui me délivre de la vue de tant de ') crimes, est-elle un si grand malheur? Adieu, loulou; adieu, V ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre! je te laisse ^ de bons amis, tout ce qu'il y a d'hommes vertueux et sen- Tfi sibles. Adieu, Lucile, ma chère Lucile! adieu, Horace, « Annette! adieu, mon père! je sens fuir devant moi le ri- » vage de la vie. Je vois encore Lucile! je la vois! mes bras » croisés se serrent! mes mains liées t'embrassent, et ma ^ tête séparée repose sur toi. Je vais mourir! »
La malheureuse veuve de Camille Desmoulins ne tarda pas à le suivre. Cette jeune femme, errant à toute heure autour de la prii^on de son mari, s'était épuisée en vaines tentatives pour le sauver. Bientôt son désespoir passa pour une conspiration. Elle fut arrêtée, condamnée et exécutée.
Danton, Philippeaux, Héraut de Séchelles et Lacroix, décrétés d'accusation par la Convention, furent également enfermés au Luxembourg, presqu'en même temps que Camille Desmoulins. Ces infortunés nen sortirent, comme tant d'autres, que pour aller à la mort, a Héraut de Séchelles, qui les
)) avait devancés au Luxembourg de quelques jours, accourut
' au-devant de ses amis et les embrassa gaiement. Quand les rt hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire. 2' Puis, apercevant Thomas Payne, il lui dit : Ce que tu as ^' fait pour le bonheur et la libertc'» de ton pays, j'ai en vain ^> essayé de le faire pour le mien. J'ai été moins heureux,
> mais non pas plus coupable On m'envoie à l'échafaud ;
" eh bien, mes amis, il faut y aller gaiement '. ^
L'historien Mignet raconte différemment l'arrestation de Danton et son arrivée au Luxembourg. Voici comment il s'exprime :
Ci Le 10 germinal, on vint lui annoncer (à Danton) que '' son arrestation était débattue au Comité de Salut public, ') et on le pressa encore de fuir. Il réfléchit un moment, et ^' il répondit : Ils n oseraient. La nuit sa maison fut investie, '' et il fut conduit au Luxembourg avec Camille Desmoulins, ' >' Pbilippeaux, Lacroix, Westermann. En entrant, il aborda '^ cordialement les prisonniers qui se pressaient autour de >) lui. Messieurs, leur dit-il, j'espérais dans peu vous faire ^' sortir d'ici; mais m'y voilà moi-même avec vous : je ne '' sais pas maintenant comment cela finira. Une heure après, w il fut mis au secret , et on Tenferma dans le cachot qu'a- '' vait occupé Hébert et que devait bientôt occuper Robes- ^ pierre; là, se livrant à ses réflexions et à ses regrets, il » disait : Il y a un an à pareille époque que j'ai fait instituer )^ le tribunal révolutionnaire ; j'en demande pardon à Dieu )) et aux hommes , mais ce n'était pas pour qu'il fût le fléau V de l'humanité. «
Robespierre (Maximilien-Isidore), décrété d'arrestation le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), fut en eflet conduit à la prison du Luxembourg; mais il parvint presque aussitôt à s'en échapper et se rendit à l'Hôtel-de- Ville. On sait qu'ar-
> Thicn , Histoire de la Révolution française , chapitre v , page 202.