GALERIES SUPÉRIEURES CONDUISANT A SAINTE-SOPHIE
» aÔTYjç Siaêaxtxûv, et montant par l'escalier de bois, il entre dans les Catéchumènes » de la Grande-Eglise '. »
A la suite d'une autre cérémonie qui avait eu lieu dans Sainte-Sophie, l'empereur, sortant de la Grande-Eglise , « entre dans le Métatorion (n° 1 , M) . . . ; puis , de là , il y> monte sans pompe par l'escalier tournant du Métatorion dans les Catéchumènes, et, » par les galeries, Sià tûv SiaÇaxtxwv, il entre sans pompe dans le Palais-protégé-par- » Dieu, accompagné des Maglabites et de l'Hétairie 2. » Ainsi le point de départ des galeries supérieures (n° 117), par lesquelles l'empereur se rendait à Sainte-Sophie, lorsqu'il y allait sans cérémonie et accompagné seulement de quelques gardes, était le grand triclinium de la Magnaure ; mais il ne faudrait pas tirer de la première des deux citations cette conséquence que l'escalier de bois qui servait de passage entre le palais et les Catéchumènes de Sainte-Sophie touchât à la Magnaure. Le triclinium de la Magnaure était, comme nous l'avons établi, très-près du grand palais, qui était séparé de Sainte-Sophie par toute l'étendue du Forum. Nous supposons donc qu'au-dessus du portique de la Magnaure il existait une galerie ou une terrasse, et que de là partait un passage pratiqué sur le dessus de portiques qui se prolongeaient jusqu'à Sainte- Sophie et qui étaient appliqués contre les murs du palais. On remarquera, en effet, que notre auteur, en parlant du retour de l'empereur, ne donne pas le nom de galeries de la Magnaure à celles par lesquelles l'empereur entre dans le palais en quittant Sainte-Sophie, mais qu'il dit simplement les galeries ; ce n'était donc qu'après un assez long parcours sur les galeries unies à Sainte-Sophie par l'escalier de bois qu'on arrivait à l'étage supérieur de la Magnaure. Codin confirme cette appréciation en donnant à ces galeries, qui servaient de passage, le nom de Galeries du palais ; il nous apprend, en outre, qu'elles étaient couvertes. « Justinien, dit-il, construisit les bâtiments voisins du Méta- » torion...; il fit, à partir de là, les galeries couvertes du palais, xà Staêomxà cr/.s-nacrTà » tou 7ta)vaTi'ou , afin d'y passer chaque fois qu'il le voudrait3. »
Nous avons établi, d'une manière incontestable, la position du grand triclinium de la Magnaure, et l'on ne peut douter qu'il n'ait été situé dans l'enceinte de la demeure impériale, non loin des murs qui la fermaient sur le Forum, très-près du grand palais et sur la voie la plus courte pour aller de ce palais à Sainte-Sophie.
Cependant Du Cange4, trompé par un passage de Théophanes, a placé ce triclinium, auquel il donne le nom de palais de la Magnaure, à l'extrémité nord-ouest de la ville, près du château des Blaquernes. Tous ceux qui ont écrit depuis Du Cange ont adopté son opinion sans examen, et sont tombés dans la même erreur. Comme il est très-
1 De cer. aul. Byz., lib. I, cap. xxn et xxvm, p. 125 et 157.
2 De cer. aul. Byz., lib. II, cap. x, p. 548.
3 Codin., De S. Sophia; Paris., p. 66; Bon., p. 135.
4 Constant.' Christ., lib. II, § 5, n° 2, p. 127.
souvent question du triclinium de la Magnaure dans les auteurs byzantins, il était important de la relever.
Théoplianes , dans la vie de Constantin Copronyme , avait dit que les Sarrasins débarqués dans la Thrace s'étaient approchés de Constantinople et en avaient occupé les abords « au couchant depuis l'extrémité de l'Hebdomon, c'est-à-dire depuis ce qui
» est appelé Magnaure jusqu'à à-6 tyjç itpàç oucnv ày.pôvq-coç ioi> 'Eôodjxou, ^xot TÎjç
» ^yopiv/jç Mayvatjpaç , [J"i/.pi 1 » L'Hebdomon était un lieu situé originairement en
dehors de la ville, à l'occident, et qui y fut réuni lorsque les Blaquernes lurent enfermées dans l'enceinte des murailles. Un édifice dont les ruines subsistent encore aujourd'hui , et qui est situé près des murailles occidentales de Constantinople, portait le nom d'Hebdomon. Le passage de Théoplianes ne constate qu'une chose, c'est que le lieu ou l'édifice nommé Hebdomon s'appelait également Magnaure ; mais ce n'était pas une raison pour que l'Hebdomon fût le même édifice que ce triclinium de la Magnaure situé près du grand palais, dans lequel les empereurs faisaient la réception des princes et des ambassadeurs étrangers, et où ils se plaisaient à rassembler les grands dignitaires pour leur adresser des allocutions sur des sujets qui intéressaient l'état ou la religion. Les empereurs qui régnèrent antérieurement au onzième siècle n'auraient pas choisi poulies réceptions un palais situé à l'extrémité de la ville, à une lieue de leur demeure.
Comme cette phrase de Luitprand , « domus palatio contigua » , gênait Du Cange dans son opinion, il l'explique en appliquant le mot palatium au palais des Blaquernes situé sur le port de la Corne-d'or, à l'extrémité nord-ouest de la ville. Mais au dixième siècle, à l'époque où Luitprand écrivait, le palais des Blaquernes n'était pas la résidence des empereurs; c'était au contraire, comme nous l'avons démontré, l'époque de la splendeur du grand palais ; c'est dans le grand palais que Luitprand fut reçu comme ambassadeur de Béranger, marquis d'Yvrée, car, après l'audience qu'il avait eue de Constantin Porphyrogénète dans le triclinium de la Magnaure, il fut admis à la table de l'empereur dans le triclinium des Dix-neuf-lits 2.
Un passage de la Chronique Pascale que cite Du Cange, et où il est question de la sédition des Yictoriats sous Justinien, aurait pu l'éclairer. « Les factions révoltées » mirent, en fuyant, le feu à la Magnaure; mais un grand concours (des défenseurs » du palais) étant survenu, il fut éteint aussitôt3. » Or les séditieux auxquels on donne le nom de Yictoriats mirent le feu, d'après la Chronique Pascale, à la Chalcé, aux tricliniums des Scholaires et des Candidats (nos 20, 23 et 28), et au Sénat (n° 12), localités voisines du triclinium de la Magnaure, mais distantes d'une lieue du château des Blaquernes et de l'Hebdomon, qui n'eurent rien à souffrir des ravages du feu
1 Theophanis Chronogr., ad an. v Copronymi, ap. Du Cange, loc. cit.
2 Luitprandi Antapodosis, lib. VI, ap. Pertz, Monum. Germ. hist., t. V, p. 338.
3 Chronicon Paschalc, ad an. v Justiniani; Bon., t. I, p. 621; et ap. Du Cange, loc. cit.
allumé par les Victoriats. M. de Salzenberg, qui a relevé le plan et donné l'élévation de ce qui reste du palais de l'Hebdomon l, pense que cette construction appartient au neuvième siècle. Cette raison suffirait au besoin pour qu'on ne la confondît pas avec le grand triclinium de la Magnaure bâti par Constantin, restauré par Justinien et embelli par Théophile. Nous nous sommes étendu longuement sur ce sujet ; mais lorsqu'il s'agit de réfuter Du Cange, on ne saurait apporter trop de soin dans la discussion.
Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons dit de la porte appelée MovoOupoç (n° 118) qui s'ouvrait sur le Forum, du Péripatos dallé de marbre (n° 119) qui s'étendait de cette porte jusqu'à i'Héliacon du Phare (n° 105) et du Caballarios qui l'avoisinait, non plus que des édifices situés sur la colline, au nord du grand palais; les citations que nous avons faites suffisent pour justifier l'existence et la situation de ces localités.
Nous avons quelques renseignements à ajouter à la description donnée par Constantin Porphyrogénète et par Photius 2 de la Nouvelle-église-basilique (n° 128), Y] Né<x [3aat)uxY] éxxXrjcn'a 3, qu'on appelait encore la Nouvelle-grande-église 4 et la Nouvelle tout court, y) Néa B. On a pu remarquer combien l'auteur du livre des Cérémonies était porté à abréger les désignations; c'est ainsi qu'il appelle l'église Sainte -Marie du Phare le Phare; lorsque l'empereur doit passer par le triclinium des Scholaires, des Excubiteurs et des Candidats, il se contente le plus souvent de dire qu'il traverse les Scholaires, les Excubiteurs et les Candidats, en supprimant le mot qualificatif de la localité.
Les passages des auteurs que nous avons cités ont établi que la Nouvelle- églisebasilique s'élevait à l'orient du grand palais et que son narthex était tourné vers l'occident et regardait la mer. Pour aller du grand palais à cette église, l'empereur sortant par I'Héliacon du Phare (n° 105), suivait d'abord la pente, to xaxaêàaiov (n° 127), qui conduisait au Boucoléon, puis tournant à droite il descendait vers le narthex de l'église. Cette dernière indication nous a appris que la Nouvelle-église était située dans la plaine étroite
1 Alt-Christliche Baudenkmale von Conslantinopel, s. 36, bl. 37 et 38.
2 Voyez plus haut, chap. III, § xi, p. 88.
3 Constant. Porphïr., De Bas. Mac, ap. Script, post Theopli., lib. V, § 76; Paris., p. 196; Bon., p. 319. k De ccr. aul. Byz., lib. I, cap. xix, p. 117.
6 De cer. aul. Byz., lib. II, cap. xv, p. 571. — Const. Pokphyr., De Bas. Mac, lib. V, § 90; Paris., p. 206; Bon., p. 335.
qui s'étendait entre la mer et la colline sur laquelle le grand palais était bûti. La situation que nous avons donnée sur notre plan à cet édifice est donc parfaitement justifiée. Le nom de KaTaëàfftov 1 par lequel l'auteur du livre des Cérémonies désigne la voie qui conduisait au port et au palais du Boucoléon, indique bien un chemin qui du plateau de la colline descendait dans la plaine, et non un escalier. Au contraire, nous avons pensé que c'était par un escalier (n° 127 A) que l'on arrivait du haut de ce chemin au narthex de la Nouvelle -église. En effet, pour établir l'atrium de cette église qui s'étendait au-devant de son narthex et touchait au palais, comme nous allons en justifier, il avait fallu couper à pic la pente de la colline qu'on avait dû soutenir en cet endroit par un mur de terrasse. Pierre Oylli vient appuyer cette conjecture en nous apprenant que les versants du sud et de l'ouest de la première colline de Constantinople , sur laquelle s'élevait le grand palais, étaient plus rapides que ceux tournés au nord et à l'est, et que dans quelques endroits on les gravissait par des escaliers, « proniores ut alicubi gradibus ascendantur 2 » . On sait encore, par les passages précédemment traduits, qu'au-devant de l'église s'étendait un atrium auquel Constantin Porphyrogénète , dans la Vie de Basile, donne le nom de -poauÀia, et qu'il appelle YjÀiaxdv dans le livre des Cérémonies3. Ces dénominations indiquent un espace à ciel ouvert. Cet atrium était enrichi de portiques que Photius désigne sous le nom de upoutiXaia. Le célèbre patriarche a vanté la beauté des marbres dont ils étaient enrichis, et nous a laissé dans l'ignorance de la forme qu'avaient ces propylées ; mais un passage du livre des Cérémonies , que nous allons transcrire, nous apprend que le dessus de Fexonarthex de l'église offrait une terrasse à ciel ouvert, Ypuaxdv, par laquelle l'empereur pouvait rentrer dans son palais. Nous avons donc supposé que ces portiques se composaient de deux galeries (n° 128, B) touchant à l'exonarthex de l'église, et disposées en hémicycle de manière à enceindre l'atrium. Du côté de cet atrium, ces portiques devaient être ouverts et soutenus par une colonnade : le nom de propylées que leur donne Photius semble bien l'indiquer, et du côté opposé, fermés par un mur revêtu de plaques de marbre. Des portes ménagées dans ce mur, de distance en distance, vis-à-vis des entre-colonnements , permettaient l'accès des portiques à ceux qui arrivaient du palais par la pente du Boucoléon et l'escalier qui en partait (n° 127, A). Des terrasses étaient établies sur le dessus des portiques en prolongement de l'Héliacon supérieur de l'exonarthex. Celle du portique septentrional se trouvait de plain-pied avec l'Héliacon du Phare (n° 105), et l'empereur, comme on va le voir, pouvait rentrer dans son palais par cette terrasse, sans monter l'escalier de la pente du Boucoléon.
Voici le passage du livre des Cérémonies dont nous venons de parler; nous le transcri-
1 Kaxaëâfftov signifie chemin qui conduit de haut en bas, pente.
2 Pétri Gyllii De topogr. Constant., lib. I, cap. vu, ap. Banduri, Imp. Orient., t. 1, p. 355.
3 De cer. oui. Byz., lib. II, cap. xv, p. 586.
vons presque en entier, parce qu'indépendamment de i'Héliacon de l'exonarthex qu'il signale, il nous fournit de nouveaux détails sur les dispositions intérieures de l'église. Ce passage est emprunté au cérémonial à observer le jour de la fête de saint Élie ; nous en avons déjà donné le commencement, qui a fait connaître le chemin suivi par l'empereur pour aller, en cérémonie, de l'église Sainte-Marie du Phare (n° 106) au narthex de la Nouvelle-église-basilique 1 ; « c'est là (dans le narthex) que se tiennent tous les membres » du Sénat et qu'ont lieu, suivant la coutume, les cérémonies ecclésiastiques de l'entrée. » Quand l'empereur est arrivé, selon l'usage, avec le patriarche au sanctuaire de l'oratoire » de Saint-Elie, situé dans cette Nouvelle- église, le patriarche entre le premier; l'em- » pereur, s'arrétant en dehors des portes saintes, prend un cierge des mains du Préposé, » et après avoir trois fois fléchi le genou, il adresse ses prières à Dieu. Ensuite, entrant » dans le sanctuaire, il baise, avant tout, les saintes portes, puis la couverture de la » sainte table et le vêtement de peau de brebis du saint prophète qui s'y trouve , et après » avoir déposé une offrande sur la sainte table, il passe par les Béma, allumant les » cierges dans chacun des Béma, et baise, suivant l'usage, les couvertures des saintes u tables. Traversant ensuite le gynécée de l'église, o\à tou ocùtou yuvouxiTou, il allume des n cierges devant l'image du très-chrétien empereur Basile; aussitôt prenant congé du » patriarche, il entre dans un oratoire qui est en cet endroit ; de là descendant, èxëafoovTSÇ, fi dans le narthex qui est tourné vers la mer, e?ç tov -izpbç ttjV QàÀasaav vàpôvjxa , et où des » sièges sont placés et un rideau suspendu, il ôte sa chlamyde et se tient debout en » attendant la lecture du saint Evangile ; puis prenant un cierge des mains du Préposé,
» il écoute le saint Evangile Ensuite, l'empereur passant sans pompe par le même
» narthex et par l'escalier secret qui s'y trouve, rentre dans le palais par l'Héliacon fi supérieur du même narthex, Stà tou àvcoxàxou TjXiaxou tou ocùtou vàpôvjxoç2. »
Ce document, ainsi que les passages de Constantin Porphyrogénête et de Photius dont nous avons déjà donné la traduction 3, nous permettent de faire la restitution de la Nouvelle-église-basilique, édifiée avec tant de splendeur par Basile le Macédonien.
A l'imitation de Sainte- Sophie, ce temple possédait un exonarthex, sorte de péristyle auquel venaient s'unir les deux galeries qui enveloppaient l'atrium. Nous pensons que Photius comprenait dans ce qu'il appelait les propylées du temple, et cet exonarthex et les galeries adjacentes. La face antérieure de l'exonarthex, ouverte sur l'atrium, offrait donc une colonnade, et les murs de l'église qui en formaient le fond étaient revêtus de ces marbres dont Photius a vanté la beauté. De l'exonarthex on passait dans le narthex, vestibule fermé de l'église. On devait y pénétrer par trois ou cinq portes.
En laissant en dehors le sanctuaire, dont nous parlerons plus loin, le plan de l'église
1 Voyez chap. III, § xi, p. 87.
2 De cer. mil. Byz., lib. I, cap. xix, p. 117.
3 Chap. III, § xi, p. 88 et suivantes.
présentait une croix à branches égales, inscrite dans un carré. Au centre de la croix s'élevait la coupole principale; les quatre autres coupoles, plus petites, surmontaient les quatre chapelles formées dans les angles du carré par les brandies de la croix. On a dû remarquer dans le cérémonial de la fête de Saint-Elie, que l'empereur, après avoir visité l'oratoire consacré sous l'invocation du saint prophète, était passé dans les Béma et avait allumé des cierges « dans chacun des Béma » . 11 y avait donc plusieurs Béma ou sanctuaires, et cependant dans sa description de l'église, Constantin ne parle que d'un seul sanctuaire que fermait une magnifique clôture. Tl y a tout lieu de penser dès lors qu'au delà du grand carré qui comprenait la nef et ses transepts, le sanctuaire offrait un espace en forme d'hémicycle dont le contour était pénétré par trois absides, formant trois Béma, c'est-à-dire trois sanctuaires : c'esi ce qu'on appelait un tétraséron. Le préambule de la description faite par Constantin de la Nouvelle-église nous a appris qu'elle avait été dédiée par son aïeul Basile sous l'invocation de Notre-Seigncur, de la Vierge, de l'archange Gabriel, du prophète Elie et de saint Nicolas; il est donc probable, d'après les termes du cérémonial, que par dérogation aux usages ordinaires de l'Eglise grecque1, Basile avait établi dans la Nouvelle-église-basiliquc autant d'autels qu'il y avait de personnes divines ou de saints patrons de l'édifice. L'autel de l'abside orientale aurait été consacré à Notre- Seigneur Jésus-Christ, et les autels des deux autres absides renfermées dans le sanctuaire dédiés à la Vierge et au chef des milices célestes. Les autels du prophète Elie et de saint Nicolas occupaient sans doute, à droite et à gauche de la nef, les deux chapelles des bas côtés qui avoisinaient le sanctuaire.
Le gynécée où s'en va l'empereur en sortant du Béma, afin d'allumer des cierges devant l'image de Basile, fondateur du monument, n'indiquerait pas absolument un étage supérieur au-dessus des bas côtés de l'église, parce qu'à une époque qui n'est pas éloignée de celle de Basile, les femmes furent admises au rez-de-chaussée des églises dans la nef latérale du nord, les hommes se réservant celle du midi ; mais l'empereur, après avoir honoré l'image de Basile, <t descend du gynécée dans le narthex » ; l'existence d'un étage supérieur dans les bas côtés est donc incontestable. Bevenu dans le narthex, l'empereur, après y avoir ôté sa chlamyde, monte « par un escalier secret qui s'y trouve » sur la terrasse à ciel ouvert, to r(>aaxov, du narthex. Il n'est pas probable que, dans un
1 Dans le sanctuaire des églises grecques, il y avait trois tables; l'autel au centre sur lequel se faisait le saint sacrifice de la messe; à gauche, une table qui avait le nom de 7rpo'0s5t<;, table des Propositions, où l'on déposait le pain, le vin, et tout ce qui est nécessaire à la célébration de la messe; à droite, une autre table nommée oictxovixôv pour le service du culte; on y plaçait les offrandes et les livres saints (Goar, Eù/oXoytov, sive Rituale Grœcorum; Lut. Par., 1G47. — Du Cange, Const. Christ., lib. III, § 57 et 58, p. 59 et 60.) Constantin, dans la Vie de Rasile, en parlant des tables saintes du sanctuaire, les désigne sous le nom de îepat TparaÇai, et dans le livre des Cérémonies il appelle ayi'a TpxrcîÇa celle de l'oratoire de Saint-Elie. Photius donne à l'autel sur lequel on célébrait la messe le nom de Ôsi'a TpcnreÇa. En admettant qu'il y eût plusieurs autels dans la Nouvelle-basilique, la messe ne devait toujours être célébrée que sur l'autel principal, placé dans l'abside orientale.
LE TZYCANISTÉRION. 199
édifice aussi splendide, le narthex n'ait pas reçu une élévation égale à celle de l'église elle-même, et qu'on ne lui ait donné que la hauteur de l'étage du rez-de-cliaussée des bas côtés, en le couvrant en terrasse, ce qui laissait prise à l'infiltration des eaux pluviales. Nous avons donc pensé qu'en avant du nartliex il y avait un péristyle ou exonarthex, et que c'était ce péristyle qui était couvert en terrasse. L'étage supérieur du nartliex s'ouvrait sur cette terrasse; elle pouvait donc être appelée ajuste titre «l'Héliacon » supérieur du narthex » , comme le fait l'auteur du livre des Cérémonies.
Les vases sacrés et le mobilier de la Nouvelle-église-basilique répondirent à la magnificence de la construction. Les auteurs n'en ont pas laissé le détail; mais le cérémonial de la réception des ambassadeurs sarrasins nous a appris que pour décorer en cette occasion le triclinium de la Magnaure et d'autres salles du grand palais, la Nouvelleéglise avait fourni soixante-deux de ces grands lampadaires d'argent auxquels on donnait le nom de Polycandélon 1 .
LES DEUX GALERIES EXTÉRIEURES DE LA NOUVELLE-ÉGLISE ET SON GARDE-MEUBLE; LE MÉSOCÉPION ET LE TZ YCANISTÉRION.
On donnait le nom de Tzycanistérion , to TÇuxavion^piov, à un vaste emplacement à ciel ouvert (n° 131) qui servait aux exercices hippiques des empereurs. Deux Tzycanistérion furent établis à des époques différentes dans l'enceinte de la demeure impériale; le premier, fondé par Théodose II (f 450), fut détruit par Basile le Macédonien, afin de faire construire la Nouvelle-église-basilique (n° 128) sur le terrain qu'il occupait; l'autre fut disposé par les ordres de ce prince pour remplacer le premier. L'auteur anonyme qui a écrit sur les antiquités de Constantinople , et Codin, qui a copié en partie son ouvrage2, ont confondu les deux Tzycanistérion, et c'est a tort qu'ils ont dit que Basile avait agrandi le Tzycanistérion de Théodose. Constantin Porphyrogénète ne nous laisse aucim doute à cet égard et nous fournit en outre des renseignements sur les deux galeries extérieures de la Nouvelle -église (n° 129), sur les bâtiments destinés à lui servir de garde-meuble, et sur le jardin qui s'étendait au delà de son chevet à l'orient; il s'exprime ainsi : « En sortant de la porte septentrionale de l'église, on trouve une longue » galerie, fAaxprfç tiç rapfaaTOç , dont la voûte est décorée de peintures en mosaïque3, repré- » sentant les luttes et les combats des martyrs.... En sortant par la porte qui est tournée
1 De cer. aul. Byz., lib. II, cap. xv, p. 570 et seq.
2 Anonym., lib. II, ap. Banduri, Imp. Orient., p. 23. — Codin., De œdif.; Paris., p. 42; Bon., p. 81.
3 Le texte porte il ivuXtov ypoccpwv, de peintures matérielles, c'est-à-dire faites avec des matières. On ne peut voir là que des peintures en mosaïque. Nous serions tenté de croire que la leçon est mauvaise, et qu'au lieu de evû>o)v il faudrait lire ûéXojv, et voir là des mosaïques de verre.
m vers le midi et la mer, si l'on s'achemine à l'orient, on trouve une autre galerie de la » même longueur que celle du nord ; elle se prolonge jusqu'au Carrousel impérial , » dfvpi TÎjç $olgiXv/S/\ç aOXvjç1, où les empereurs et les personnages d'un rang élevé jouent )) à la paume montés à cheval. C'est ce même emplacement que notre glorieux empereur » (Basile) a restauré et agrandi après avoir acheté les maisons qui se trouvaient aux » alentours, et les avoir rasées pour niveler le terrain; faisant aussi construire, dans la » partie de ce même emplacement qui est en face de la mer, les superbes édifices (n° 133) h destinés à servir de décharge et de garde-meuble à l'église. L'acquisition de ces maisons » et l'établissement de ce Carrousel étaient devenus nécessaires parce que le gymnase, i) «pjpivàciov, précédemment affecté aux exercices de la cour, avait été abandonné pour » servir d'emplacement à l'église. Quant au terrain à l'est de l'église, compris entre » les deux galeries, il en fit un jardin, nouvel Eden, planté à l'orient et embelli par des » arbres et des (leurs de toute espèce et arrosé de sources abondantes. C'est ce jardin que » nous avons coutume d'appeler, à cause de sa position, Mésocépion, Mecrox^uiov 2. »
L'auteur anonyme qui a écrit la Vie de Théophile (f842) confirme la destruction de l'ancien Tzycanistérion en disant que de la terrasse (n° 82) qui s'étendait au-devant du triclinium nommé la Perle, bati par cet empereur, «on voyait l'ancien Tzycanistérion, » qui occupait alors l'emplacement où le célèbre empereur Basile a fait établir la » Nouvel le -église, les deux fontaines et le Mésocépion3». Qu'on n'oublie pas que la terrasse de la Perle était élevée au-dessus d'un étage de rez-de-chaussée, et l'on comprendra que du haut de cette terrasse on devait voir l'emplacement où la Nouvelle-église était édifiée.
Dans la Vie de l'empereur Basile, Constantin Porphyrogénète avait désigné par le mot œjk-q le Carrousel impérial établi par son aïeul à l'extrémité des galeries extérieures de la Nouvelle-église; mais dans son ouvrage sur les cérémonies de la cour, qui confirme les renseignements déjà acquis, il rend à ce Carrousel son nom de Tzycanistérion. Les ambassadeurs sarrasins, après s'être reposés dans le triclinium de Justinien, à la suite d'une audience qu'ils avaient obtenue de l'empereur, « passant par le Lausiacos, l'Horo- » logion et le Chrysotriclinium , franchirent les portes orientales du Chrysotriclinium, » et sortant par l'Héliacon du Phare (nos 92, 94, 95, 95 E, et 105 A), ils arrivèrent en » bas, xaTTjXOov, par l'Héliacon de la Nouvelle-église (n° 128, A) et par le grand » triclinium (n° 134) dans le Tzycanistérion. Montant à cheval en cet endroit, ils s'en » allèrent à leur propre demeure4. »
Ces citations justifient complètement la situation que nous avons donnée sur notre
1 Aùlri signifie espace découvert, cour, et nous croyons rendre parfaitement le sens en traduisant par carrousel une aùV/i qui servait à des exercices et à des jeux hippiques.
2 Const. Porphyr., De Basil. Mac, ap. Script, post Theoph., lib. V, § 86; Paris., p. 201; Bon., p. 328.
3 Ap. Script, post Theoph., lib. III, §43; Paris., p. 89; Bon., p. 144.
4 De cer. aul. Byz., lib. II, cap. xv, p. 586.
LE TZYCANISTÉRION. 201
plan aux deux galeries extérieures de l'église, au Tzyeanistérion et au Mésocépion, dont le nom pourrait être traduit par jardin d'entre-deux, c'est-à-dire entre les deux galeries.
L'empereur Basile ayant été obligé d'acheter des maisons particulières pour établir le nouveau Tzyeanistérion , on doit en tirer cette conséquence que l'enceinte de la demeure impériale se trouvait à peu de distance de ce Carrousel.
La dernière de nos citations établit qu'il devait exister près de là une porte par laquelle sortirent les ambassadeurs sarrasins. Un fait historique se rattache à cette porte (n° 132) et vient en confirmer l'existence en cet endroit. L'amiral Romain Lécapène, après s'être fait associer à l'empire (919) par son gendre Constantin Porphyrogénète, alors âgé de quinze ans , avait fait couronner ses propres enfants et s'était emparé du gouvernement de l'Etat, qu'il dirigea seul pendant vingt-cinq années. En 944, ses deux fils, Etienne et Constantin, voulant jouir seuls du rang suprême, se saisirent de leur père, devenu vieux et malade, le rasèrent, le revêtirent d'un habit de moine et le transportèrent la nuit dans un couvent de l'île de Proté, à l'entrée de la Propontide. Le bruit de cet événement se répandit bientôt dans Constantinople, et le peuple, craignant que les conjurés n'eussent assassiné Porphyrogénète, qu'il aimait beaucoup, accourut en foule au palais. Pour le rassurer, « Constantin, les cheveux déliés, se montra à travers les grilles, » dans cette partie du palais où s'étend le champ du Tzyeanistérion, ex ea parte qua » Zucanistrii magnitudo portenditur, Constantinus crinCs solutus per cancellos caput » exposuit 1 » . La grille qui existait au delà du Tzyeanistérion à l'époque de la déposition de Romain Lécapène fut sans doute remplacée par une poterne lorsque JXieéphore Phocas (963 f 969) fit fortifier l'enceinte du palais.
Il résulte des renseignements que nous venons de produire que le Tzyeanistérion existait dans la plaine, au delà du grand palais vers l'est, à l'extrémité des galeries qui bordaient au nord et au sud le jardin planté derrière le chevet de la Nouvelle-églisebasilique, et que ce Carrousel, très-près de la mer, avoisinait les murs d'enceinte et l'une des portes de la demeure impériale.
Le port du palais impérial (n° 135), Aipjv rapi xà àvàxxopa2, ô xaxà xov Bouxo)iovxa Àip^v 3, était nommé plus fréquemment le Boucoléon tout court, ô BouxoAewv 4. Il est
1 Luitprandi Antapodosis, lib. V, § 21, ap. Pertz, Mon. Germ. Iiist., t. V, p. 333.
2 Zonaras, in Theophilo; Basileae, 1557, p. 117.
3 Nicetas, De Manuele Corn., lib. VII, § 7; Paris., p. 144; Bon., p. 289.
8 De cer. aul. Byz., lib. I, cap. xix, et lib. II, cap. xvm, p. 117 et 601.— Anna Comn., De reb. ab Alexio imp. gesl., lib. III, § 1; Paris., p. 72; Bon., p. 137. — Nicetas, De Manuele, lib. III, § 4, p. 149.
d'autant plus important pour nous de justifier la situation que nous lui avons donnée, que nous allons nous trouver en contradiction avec Du Cange, qui a pensé que le Boucoléon était le même port que celui qu'on appelait Sophie, et précédemment Julien, du nom de son fondateur '.
Du Cange semble vouloir s'appuyer de l'autorité de Pierre Oylli , car il ajoute : « Oylli nous apprend que le port nommé Julien, Sophie, et même Boucoléon, est » comblé et ensablé 2. » Mais ce consciencieux voyageur parle seulement du port Julien ou Sophie, sans ajouter, comme Du Cange, que ce port s'était appelé Boucoléon. Voici le passage de Gylli, cité par Du Cange : « Le port Sophie, nommé antérieu- » rement Julien, paraît être ce port Nouveau qu'une ancienne description des quar- » tiers de la ville place dans le quartier de l'Hippodrome; mais ce port, qu'on l'ait » appelé Nouveau, Julien ou Sophie, est aujourd'hui comblé, soit qu'on veuille le » voir dans celui qui existe à l'occident du temple de Bacchus 3, enfermé dans des » murs, presque entièrement ensablé et dont la partie subsistante, semblable à un lac, ») sert ordinairement aux femmes pour le lavage du linge (on dit qu'on y a vu des » galères submergées, et les modernes Byzantins l'appellent Caterga Limena*), soit qu'il » ait existé à l'orient du temple de Bacchus, près de la porte de la ville qu'on appelle » Porte du Lion, à cause d'un lion de pierre qui existe près de cet endroit, ou bien du » nom de l'empereur Léon qui avait là un palais, disent les Byzantins 6. » Ainsi Oylli n'assimile pas le port Sophie ou Julien au port du Boucoléon; il hésite même sur l'emplacement du port Sophie. D'après lui, on devrait en trouver les restes, soit dans le petit port situé à l'occident de l'ancienne église de Saint-Serge-Saint-Bacchus, dans le quartier de Condoscale et qui porte encore aujourd'hui le nom de Kadeurga Limane, et plus ordinairement celui d'Echelle de Koum6, soit dans une autre petite échelle appelée Tschatlade, qui est située près de la porte de ce nom, au-dessous et un peu à l'orient de Kutschuk-Aja-Sofia, l'ancienne église Saint-Serge-Saint-Bacchus. C'est près de cette porte, en effet, qu'on voit renfermés dans les murs le lion signalé par Oylli , et des
1 Lebeau, en s'appuyant sans examen sur l'autorité de Du Cange, a confondu également les ports Sophie et Boucoléon [Histoire du Bas-Empire, livre XXI, p. 240). M. de Hammer adopte aussi l'opinion de Du Cange (Constantinopolis und der Bosporos, t. I, p. 119, 121 et 124). En parlant de Tschatlade-Capoussi, il avance, on ne sait sur quelle autorité, que cette porte, située au-dessous de l'ancienne église Saint-Serge-Saint-Bacchus, appartenait au palais du Boucoléon, qui touchait, dit-il , à cette église. Puis, en décrivant l'échelle de Kadeurga-Limane, il y reconnaît l'emplacement du port Julien ou Sophie, ajoutant que ce port avait pris en des temps moins anciens le nom de port du Palais et aussi celui de port du Boucoléon. Cependant, le Boucoléon ne pouvait exister tout à la fois à Kadeurga-Limane et auprès de la porte Tschatlade. Voyez notre planche Ire.
2 Constant. Christ., lib. I, § 19, n08 I, 2 et 3, p. 52 et 53.
5 L'église Saint-Serge-Saint-Bacchus, convertie en mosquée sous le nom de Kutschuk-Aja-Sofia.
4 Port des galères.
5 De topofjr. Const., ap. Banduri, Imp. Orient., t. I, p. 380.
6 Voyez notre planche Ire.
colonnes antiques '. En supposant que le port Julien ait existé auprès de Kadeurga- Liniane, il se serait trouvé à plus de sept cents mètres de l'obélisque de granit, et à plus d'un kilomètre de l'endroit où s'élevait le Palais-sacré; en le plaçant auprès de Tschatlade-Capoussi, il aurait été encore à plus de sept cent cinquante mètres du Palais-sacré, résidence des empereurs.
Faisons connaître maintenant les autorités qui nous ont engagé à placer le port du Boucoléon à l'endroit où on le voit sur notre plan, à quelques pas du Palaissacré.
Nous croyons avoir établi par des documents irrécusables la situation du grand palais. On sait maintenant que l'Héliacon du Phare (n° 105) terminait le Palais-sacré du côté de l'orient, et que la Nouvelle -église (n° 128), bâtie par Basile le Macédonien, s'élevait dans la plaine à l'orient du Palais-sacré, auquel elle touchait par les galeries supérieures de ses propylées (n° 128, B) 2. Procédant du connu à l'inconnu, recherchons l'emplacement du Boucoléon. Un passage du livre des Cérémonies nous le fait connaître. Nous avons déjà cité ce passage; mais nous allons le transcrire de nouveau, à cause de son extrême importance dans la solution de la question qui nous occupe. Dans le cérémonial à observer le jour de la fête de saint Elie, l'empereur doit aller du naos de Sainte- Marie du Phare (n° 10G) à l'oratoire élevé à saint Elie dans la Nouvelle -église (n° 128). Dans cette circonstance, sortant de Sainte-Marie du ^Phare par la porte qui conduit à l'Héliacon, « il traverse avec la procession le milieu de l'Héliacon (n° 105) » et le porche de la porte à un battant (n° 105, A), descend la pente du Boucoléon » (n° 127), et, tournant à droite, descend (n° 127, A) vers le narthex de la Grande- » église -nouvelle 3. » Ainsi le chemin en pente qui, du plateau de la colline, où était bâti le Palais-sacré, descendait au port du Boucoléon, partait de l'Héliacon du Phare, et comme on quittait ce chemin à peu de distance de l'Héliacon, pour tourner à droite, si l'on voulait arriver au narthex de la Nouvelle-église qui était située à l'orient du grand palais, il est évident que le Boucoléon se trouvait plus loin du palais que cette église. D'un autre côté, nous avons établi que le Tzycanistérion (n° 131) s'étendait au delà du jardin (n° 130) planté à l'orient de la Nouvelle -église, et que ce Carrousel, qui avait des bâtiments élevés en face de la mer, touchait aux murs d'enceinte de la demeure impériale*. Ainsi il n'y avait, au delà du Tzycanistérion, ni édifice ni établissement quelconque appartenant au palais impérial. Le Boucoléon qui en formait, comme on le verra plus loin, l'entrée maritime, devait donc exister
1 Gylli dit que ces murs dépendaient du palais de Léon Marcellus (lib. I, § 7, p. 357), et non pas du palais du Boucoléon, comme le veut M. de Hammer sans le justifier.
2 Voyez chap. IV, § xvn et xxn, p. 171 et 195. 5 De cer. aul. Byz., lib. I, cap. xix, p. 117.
4 Voyez le paragrapbe précédent.
entre la Nouvelle-église et le Tzycanistérion. Tel est l'emplacement qu'il occupe sur notre plan.
Ces justifications seraient suffisantes ; nous y ajouterons cependant quelques passages d'auteurs grecs et latins qui viennent les confirmer en établissant que le Boucoléon était compris dans l'enceinte de la demeure impériale, et très -rapproché du Palais-sacré.
Guillaume, archevêque de Tyr, rend ainsi compte de la visite qu'Amaury, roi de Jérusalem, fit à l'empereur Manuel Comnène (1170), dans le but d'en obtenir des secours contre Saladin : « Le palais impérial, qui est appelé Constantinien , s'élève à » l'orient, dans la ville même, sur le bord de la mer. Il a son entrée du côté de la » mer par un superbe et admirable quai dont les escaliers de marbre descendent » jusque dans la mer ; ce quai a été enrichi , par un faste royal , de lions et de co- » lonnes de la même matière. Cette entrée est exclusivement réservée à l'empereur pour » arriver dans les parties supérieures du palais; mais dans le but de rendre un honneur » particulier au roi, on accorda quelque chose en dehors des règles ordinaires, en » sorte qu'on lui permit d'entrer par là. Il fut reçu en cet endroit par les grands » officiers du Palais-sacré, qui étaient venus à sa rencontre,... De là il fut conduit » par des galeries et des salles d'une admirable variété jusqu'au palais situé sur une » éminence au-dessus du port, usque ad supereminentem regiam, dans lequel l'empereur » l'attendait entouré des grands dignitaires1. »
Ainsi le Palais-sacré, d'où les grands officiers de l'empereur étaient descendus pour recevoir Amaury, était situé sur une éminence qui dominait le port ; Guillaume de Tyr ne se serait pas servi de ces expressions : « supereminentem regiam » , si le roi de Jérusalem, qu'il accompagnait, était débarqué dans un port placé à l'échelle de Koum ou même à l'échelle de Tschatlade-Capoussi, et qu'il eût eu à parcourir mille mètres ou même sept cent cinquante avant d'atteindre à la résidence de l'empereur ; il n'aurait pas, dans ce cas, donné au quai du port la qualification d'entrée maritime du palais. En sortant du débarcadère, Amaury avait trouvé les belles galeries (n° 129) qui unissaient la Nouvelle-église au Tzycanistérion, en touchant au port et au palais du Boucoléon; puis il avait traversé, sans doute, différents kiosques élevés dans le Mésocépion avant d'atteindre à l'Héliacon du Phare (n° 105), par où il était entré dans le Palais-sacré.
Quelques faits empruntés à l'histoire byzantine viennent encore justifier la situation que nous avons donnée au Boucoléon.
Nous avons eu déjà l'occasion de citer 2 le coup de main que le général Constantin
1 Historia rer. in partibus transm. gest., apud Bongars, Gesta Dei per Francos , lib. XX, § 25; Hanov., 1611, p. 989.
2 Voyez chap. II, § x, p. 53, et chap. IV, § m, p. 120.
Ducas voulut tenter contre le palais impérial, à la mort de l'empereur Alexandre (912), afin de s'emparer de l'autorité souveraine au détriment de Constantin VII, alors âgé de sept ans. Suivi de ses partisans, Ducas chercha d'abord à arriver au palais par l'Hippodrome; mais son écuyer ayant été tué par un javelot lancé de l'intérieur, il regarda cette mort comme un mauvais augure de l'attaque qu'il dirigeait de ce côté et se porta vers la Chalcé (n°20). Etant parvenu à en abattre les portes, il pénétra jusqu'à la porte de bronze des Courtines (n°30). Il résulte de ce fait, confirmé par plusieurs auteurs, que Ducas et ses partisans étaient maîtres de la ville et des abords du palais. Le maître Jean Éladas, l'un des tuteurs du jeune empereur, surpris pendant la nuit et à l'improviste , ne put donc défendre le palais qu'avec les gens qui s'y trouvaient. « Ayant réuni les gens de l'Hétairie >) et les rameurs, dit l'auteur anonyme de la Vie de Constantin VII, et les avant armés, ') il les lança contre Ducas l. » Si le port du palais avait été situé aux endroits où se trouvent aujourd'hui les échelles de Tschatlade-Capoussi et de Koum, Eladas n'aurait pu en tirer des rameurs pour la défense du palais, puisque Ducas, parvenu à l'Hippodrome, devait être maître de ces deux ports. Le port où se tenaient les rameurs qu'Eladas arma devait donc exister dans l'enceinte même de la demeure impériale. Il était situé, suivant l'expression de Cédrénus2, au-dessous même du palais, xaTcoOsv tou TiaXaTi'ou, et non pas à plus d'un kilomètre, ni même à sept cents mètres du Palais-sacré.
Nous avons déjà parlé du grand amiral Romain Lécapène , qui après avoir fait épouser sa fille au jeune empereur Constantin VII, s'était fait associer à l'empire par son gendre alors âgé de quinze ans, et s'était emparé du gouvernement de l'Etat. Avant d'en arriver là, il eut à combattre l'influence de Léon Pliocas, général en chef de l'armée de terre, qui, lui aussi, avait l'intention de s'emparer du pouvoir. Théodore, gouverneur du jeune empereur, ayant fait savoir à Romain Lécapène, avec lequel il était lié d'amitié, qu'il était temps de se prononcer et de lever le masque, « l'engagea à entrer avec toute la » flotte dans le port situé auprès du palais dans le Roucoléon, irpoç to toû TraXaTÉou vewpiov » èv tco BouxoXéovti. » Romain , après avoir hésité quelque temps, se décida à tenter l'aventure, et le jour de l'Annonciation (919), il pénétra avec sa flotte armée en guerre dans le Roucoléon, àcptttVeîrat -rrpoç tov Bou/.o^lovTa. A la vue d'un coup si hardi, les ennemis de l'amiral quittent le palais, et Romain s' étant engagé par des serments solennels, prononcés sur un morceau de la vraie croix, à ne former aucune entreprise contre l'empereur, (f celui-ci lui accorde aussitôt la permission de monter au palais, àvsXGstv ev tco iraXaTtco, » et comme, étant monté avec quelques-uns des siens, il se prosternait, l'empereur, lui » faisant bon accueil, le conduisit dans la chapelle du Phare 3 » . Il résulte évidemment de ce récit, que nous empruntons à Cédrénus, que le port du Roucoléon était le port du
1 Anonïm., De Constant. Porphyr., ap. Script, post Theopli., lib. VI; Paris., p. 236; Bon., p. 383.
2 Compend. Iiist.; Paris., p. 662; Bon., t. II, p. 375.
3 Cedrenus, Compend. hist.; Paris., p. 616; Bon., t. II, p. 292.
palais, qu'il en était très-proche, et qu'en montant du port au palais, on arrivait à l'Héliacon du Phare et à l'église Sainte-Marie (n° 106), qui s'élevait sur cet Héliacon. Si le lecteur veut se reporter à notre plan , il verra que la situation donnée à ces localités est parfaitement en rapport avec le récit de notre auteur.
Voici encore un fait qui établit la proximité du Boucoléon avec l'église Sainte-Marie du Phare. L'empereur Manuel Comnène (-J-1180) avait fait venir d'Ephèse une pierre sur laquelle on disait que le corps du Sauveur avait été placé pour être embaumé. « L'empereur porta cette pierre sur ses épaules depuis le port du Boucoléon jusqu'au » naos du Phare, qui s'élève dans le grand palais1. » L'empereur, qui devait porter une si lourde charge, n'aurait pas fait débarquer ce fardeau à un kilomètre de Sainte-Marie du Phare, où la relique devait être déposée.
On a appris, par plusieurs passages du livre des Cérémonies que nous avons déjà cités, que les fêtes du Broumalion se passaient dans la Phiale du Triconque (n° 61). Après la cérémonie, chacun des corps qui y avaient figuré se retirait. Les grands dignitaires étaient admis à la table de l'empereur ; les officiers et les gardes étaient traités dans divers endroits du palais, v Les rameurs de la garde, c'est-à-dire des galères impériales, )) descendent dans le Boucoléon, et s'arrêtent à l'endroit où stationne la galère de » l'empereur; ils y disent les louanges de l'empereur et les chants impériaux du Brou- » malion2. » Qui ne comprend à ce récit que les rameurs n'ont eu que quelques pas à faire pour descendre de la Phiale (n° 61) dans les hangars du Boucoléon, où l'on conservait la galère impériale, et où ils finissaient la fête par un repas. Ces matelots de la garde devaient habiter dans l'enceinte de la demeure impériale pour être toujours à la disposition de l'empereur s'il voulait en sortir par mer, et l'on comprend que Jean Eladas les ait trouvés sous sa main pour défendre le palais lorsqu'il fut attaqué par Constantin Ducas.
Un autre passage du livre des Cérémonies fait mieux juger encore de la proximité du Palais-sacré et du Boucoléon. Il s'agit du cérémonial à observer lorsque l'empereur veut aller par mer à l'église de Saint-Pantélémon. « Tout le Sénat et les Cubiculaires » se rendent dès le matin dans les bâtiments du Caniclé (où s'élevait l'église) pour y u attendre l'empereur; l'empereur passe de son palais dans la galère impériale, dcipytiai » dcTio to naXàxiov eîç tov (Saai'Xeiûv ûpdfjwva, avec les domestiques attachés à sa personne, » le Logothète, le protosecrétaire, l'officier chargé de recevoir les pétitions, et le droun- » gaire des gardes de nuit3. » Le nom de Boucoléon n'est pas écrit dans le Cérémonial; mais on a appris par la citation précédente que c'était dans ce port que stationnait la galère impériale. L'empereur passe, dit le Cérémonial, de son palais dans sa galère.
1 Nicetas, De Manuele Comn., lib. VIII; Paris., p. 144; Bon., p. 289. i De cer. oui. Byz., lib. II, cap. xvm, p. 601. 3 De cer. aul. Byz., lib. II, cap. xm, p. 560.
LE PORT DU BOUCOLÉON. 207 Il n'avait en effet que quelques pas à faire pour s'embarquer. Du macron de sa chambre à coucher (n° 101) il entrait dans le narthex de Sainte-Marie du Phare et dans les galeries qui devaient entourer l'Héliacon du Phare (n° 105), et de cet Héliacon, il pouvait passer dans la Nouvelle-église par les galeries supérieures de son narthex (n° 128, B); traversant l'église, il en sortait par la porte méridionale dans une galerie (n° 129) qui le conduisait au Boucoléon. S'il avait fallu que l'empereur allât gagner pour s'embarquer le petit port situé au-dessous de l'église Saint-Serge-Saint-Bacchus (à la porte actuelle Tschatlade-Capoussi), il eût été obligé de traverser le grand Hippodrome, comme il le faisait lorsqu'il se rendait à cette église1. L'empereur alors aurait monté à cheval et ne serait sorti du palais qu'accompagné, suivant l'usage, des sénateurs et des Cubiculaires ; notre auteur n'aurait pu, en ce cas, se servir de cette expression, efaép^erai àuo to na^aTiov dç tov Spo'f/.ova.
Enfin, il ne faut pas oublier que le Boucoléon n'était pas un port naturel; il avait été entièrement créé par la main de l'homme, ^EipoitofojTov 2 ; et du moment qu'on l avait construit pour l'usage exclusif des empereurs, on devait l'avoir placé dans une situation aussi rapprochée que possible du Palais-sacré où ils résidaient.
Au surplus, ce que Procope et l'auteur anonyme qui a décrit les monuments de Gonstantinople disent du port Julien, ne permet pas d'admettre l'identité de ce port avec le port du Boucoléon. Procope, en parlant de l'église dédiée sous l'invocation de sainte Thècle, la désigne comme « étant située auprès du port de la ville, ô -itapà tov » ttjç ico'Xewç Ai[ji!va £ctt(v, qui porte le nom de Julien3», et l'Anonyme dit que « sous » Justinien le forum des négociants qui s'occupaient d'affaires maritimes fut transporté » au port Julien, dç tov tou ïouXiavoû Àifjiiva4» . Ainsi le port Julien était l'un des ports de la ville, et c'est là que se tenait la bourse des affaires maritimes; ce port Julien ne peut donc être le port du palais, qui était exclusivement affecté au service de l'empereur.
Nous n'avons pas choisi arbitrairement entre la Nouvelle-église (n° 128) et le Tzycanistérion (n° 131) l'emplacement que nous avons donné au Boucoléon; cet emplacement nous était indiqué par la disposition des lieux. En effet, un renfoncement artificiel du rivage , qui se prolonge en ligne droite sur une longueur de cent vingt mètres environ , et qui est bordé par les murs d'enceinte du sérail , existe non loin et à l'est de la porte de la ville nommée Akhor (ou Ahour) Capou, très-près de l'angle formé par les murs maritimes du sérail, et par ceux qui, partant de la porte Impériale (Bab-i Humaïoun), se prolongent au midi vers la Propontide et à quelques pas de la porte des jardins désignée sur la carte de Kauffer sous le nom de Kara-Capoussi. Ce renfoncement est signalé sur
1 Voyez chap. IV, § i, p. 105. — De cer. oui Byz., lib. I, cap. il, p. 86.
2 Cedrenus, Hist. Compend.; Paris., p. 662; Bon., p. 375.
3 De œdificiis, lib. I, § iv; Paris., p. 51; Bon., p. 190.
4 Apnd Banduri, Antiq. Const., lib. VI, p. 127.
cette carte par le nom du kiosque qui y touche, Gliadab-Keuchk, et sur lès cartes de Hammer et autres, par celui de Balek chané ou khané (Baleukhaneli , maison du poisson], nom donné à un bâtiment voisin. D'après M. de Hammer, c'est dans cet endroit que les vizirs destitués s'embarquaient autrefois pour le lieu de leur exil l. Cette disposition rectiligne, faite de main d'homme, pourrait bien provenir du mur de soutènement du quai qui bordait le fond du Boueoléon; plus tard, lors de la destruction de ce port, on aura élevé sur cette fondation les murs actuels de l'enceinte.
Les deux jetées qui, sur notre plan, enferment le bassin du Boueoléon, ne sont pas non plus de notre invention. Dans le plan à vol d'oiseau que Bondelmonti a joint à sa description de Constantinople 2, on voit sur la Propontide , avec cette légende : Portus palatii, un port formé par deux jetées qui donnent à son bassin la forme d'un triangle, dont la base est au rivage. Ce port du palais est situé au-dessous d'une église que Bondelmonti indique sous le nom de Hodigitria. On doit reconnaître, sous cette dénomination, la célèbre église de Sainte-Marie d'Hodégétria, où l'on conservait une image de la Vierge peinte, disait-on, par saint Luc. Elle avait été reconstruite par Michel III auprès d'une source dont les eaux avaient rendu la vue à plusieurs aveugles, au dire de Codin3. Nous avons établi plus haut4 que cette église, dont il ne reste rien aujourd'hui, était construite sur l'emplacement qu'occupe le kiosque des Perles, Indschouli-Keuchk5, l'un des pins beaux du sérail, bâti sur la Propontide, et qu'elle s'élevait dans la ville à peu de distance de l'enceinte de la demeure des empereurs byzantins. La situation que nous avons donnée au Boueoléon est donc en rapport avec celle que lui assigne le plan de Bondelmonti.
Nous terminerons en disant quelques mots des ports Julien et Sophie. On a vu que Du Cange donnait à un seul et même port, qui aurait été celui du palais, les noms de Julien, de Sophie et de Boueoléon, et que Gylli appliquait les deux noms Sophie et Julien au même port, en hésitant seulement quant à sa situation entre les échelles de Kadeurga-Limane et Tschatlade-Capoussi. Nous croyons que les noms de Julien et de Sophie ne s'appliquaient pas au même port, mais qu'ils en désignaient deux différents, peu éloignés l'un de l'autre. Les auteurs nous paraissent apporter des renseignements assez concluants sur ce point. L'Anonyme du onzième siècle s'exprime ainsi : « Le lieu qu'on » appelait Hormisdas était un petit port près duquel le grand Justinien fit élever un » monastère sous les noms de Serge et Bacchus Il fut appelé port Julien parce que
1 Constant, und der Bosporos, t. I, p. 237.
5 II a été reproduit par Du Cange dans sa Constantinopolis chrisdana, et par Randuri dans Y Imperium orientale. Voyez sur ce plan le § i de ce chapitre, p. 97. % De œdificiis; Paris., p. 41; Ron., p. 80. 4 Voyez chap. IV, § i, p. 99.
s Voyez notre planche Ire.