LES PORTS JULIEN ET SOPHIE
» son fondateur s'appelait ainsi \ » Codin ajoute un renseignement fort important à celui-là : « Le lieu dit Hormisdas était un petit port dans lequel les vaisseaux jetaient » l'ancre avant la fondation du port Sophie. Ce petit port, abandonné depuis longtemps, » s'était ensablé; Justinien le Grand habitait en ce lieu avant de régner; ce port prit le » nom de Julien, qui l'avait construit, et s'appelle port Julien2. »
Ainsi le port Julien, fondé par l'empereur Julien (f 363), serait celui qui, d'après Gylli, était situé au-dessous et un peu à l'orient de l'église Saint-Serge-Saint-Bacchus, près de la porte de la ville qu'on appelait de son temps porte du Lion : c'est celle qui aujourd'hui porte le nom de Tschatlade-Capoussi ; l'emplacement du port Julien est donc celui de l'échelle qu'on appelle ainsi.
Le passage de Codin que nous venons de rapporter ne permet pas de confondre le port Julien avec le port Sophie; ce que cet auteur et l'Anonyme disent du port Sophie vient confirmer encore la distinction qu'il faut établir entre les deux ports. « Justin » (Justin II, -j-578), dit l'Anonyme, fonda le port Sophie, du nom de sa femme Sophie3. »
Codin s'explique davantage : « Sophie, femme de Justin, jeta les fondements du
» port Sophie ; c'est là qu'ensuite s'éleva son palais Ce port fut construit deux cent
» cinquante-deux ans après la fondation de Constantinople i. />
Ainsi le port Julien avait été fondé de 361 à 363, trente-six à trente-huit ans après que Constantin eut commencé la construction de Constantinople (325], et le port Sophie deux cent cinquante-deux ans plus tard, c'est-à-dire vers 577, sous le règne de Justin II.
Ne faut-il pas voir le port Sophie dans ce port situé, d'après Gylli, à l'occident du temple Saint-Serge-Saint-Bacchus, presque entièrement ensablé de son temps et auquel il donnait le nom de Caterga-Limena 5? C'est là qu'est aujourd'hui l'échelle de Koum.
Il faut dire cependaut que les auteurs anciens avaient déjà confondu sous le nom de Sophie les ports Julien et Sophie. Ainsi Théophanes6, dans son récit de la sédition des Victoriats, s'exprime ainsi : <( Ensuite le peuple descendit vers le port Julien, qu'on » appelle Sophie, à la maison de Probus. » Comme Justin II, au dire des auteurs, avait nettoyé et réparé le port Julien, il est probable qu'à de certaines époques les deux ports prirent le nom de Sophie. Ainsi Léon le Grammairien7, en parlant d'un incendie qui affligea Constantinople, dit qu'il prit naissance près des Sophies, iikr^iov xûv Socptcov, et l'Anonyme, en décrivant les travaux de Constantin pour la construction des murs maritimes de la ville, rapporte qu'il fit jeter des rochers dans la mer, « depuis Sainte-
1 Antiq. Const., ap. Banduri, lib. III, p. 45.
* De œdificiïs; Paris., p. 44; Bon., p. 87. Voyez chap. IV, § i, p. 104.
3 Antiq. Const., loc. cit.
4 De œdificiïs; Paris., p. 44; Bon., p. 85. 6 Voyez plus haut, p. 202.
6 Theophanis Chronogr., ad an. V Justiniani.
1 Chronographia ; Paris., p. 475; ap. Du Cange, Const. Christ., lib. I, § 14, p. 59.
» Barbe jusqu'au palais et aux Sophies, piiy^pi xou tcoKoliIou xal tûv 2o<piùiv '.m II est probable qu'on ajoutait alors un mot au nom de Sophie, donné à l'un et à l'autre port, pour les désigner quand on en parlait séparément; mais en aucun cas, cet usage de les désigner par la dénomination les Sophies, ne peut être un motif pour n'en faire qu'un seul et même port, lorsqu'il est établi d'ailleurs que les ports Julien et Sophie formaient deux ports différents.
L'Anonyme qui a décrit les antiquités de Gonstantinople, et Codin qui a copié cet auteur, rapportent que Théodose le Jeune (-J-450) édifia les palais du Boucoléon, xà TraÀàxta xou BouxoXIovtoç, qui s'élevaient auprès du port de ce nom, au-dessus des murailles2. Ce qui résulte de leur récit, c'est que Théodose II avait construit en cet endroit un palais; mais l'Anonyme s'est trompé en attribuant à cet empereur seul la construction des palais qui existaient près du Boucoléon au onzième siècle, époque à laquelle il écrivait. Le palais bâti par Théodose avait déjà cinq cents ans d'existence au temps de Constantin Porphyrogénète (7 959), et il en est à peine question dans le livre des Cérémonies, où on lui donne le nom de grand triclinium3; d'après cela on peut supposer que ce palais n'était plus d'aucun usage pour la cour et qu'il avait été abandonné aux officiers attachés aux galères particulières de l'empereur. Mais Nicéphore Phocas, après avoir épousé l'impératrice Théophano, veuve de Romain II, et s'être fait proclamer empereur (903), éleva près du Boucoléon un château fort dans l'enceinte duquel il dut renfermer l'ancien palais de Théodose : nous trouvons dans plusieurs auteurs la preuve de ce que nous avançons. Léon Diacre, historien contemporain, commence par nous apprendre qu'on avait prédit à Nicéphore qu'il serait massacré par ses sujets dans l'enceinte même de la demeure impériale, et que, pour se soustraire, s'il était possible, au coup qui lui était réservé, il avait muni cette enceinte de hautes murailles et de fortifications4. Il paraît que Nicéphore ne se crut pas encore suffisamment en sûreté ; car Cédrénus ajoute qu'après avoir détruit un grand nombre de beaux ouvrages d'art élevés dans l'enceinte du palais, il construisit une acropole, àxpditoXiv, afin de mieux opprimer les malheureux citoyens de Gonstantinople, et qu'il l'approvisionna d'armes, de munitions et de vivres5.
1 Ant. Const., lib. III, ap. Randuri, Imp. Orient., p. Gl.
2 Anonïm., Ant'uj. Const., ap. Randuri, Imp. Orient., lib. I, p. 9. — Codin., De œdif.; Paris., p. 50; Ron., p. 100.
} De cer. mil. Byz., lib. II, cap. xv, p. 586.
4 Leonis Diaconi Historiée; lib. IV, § 6, e recensione C. R. Hasii; Ron., p. 64. s Cedreni Compend. hist.; Paris., p. 659; Ron., t. II, p. 369.
LE PALAIS DU BOUCOLÉON. 211 Ce mot acropole, employé par Cédrénus, a fait dire à quelques auteurs modernes que Nicéphore avait fait construire sur l'une des sept collines de Byzance une citadelle qui dominait toute la ville. C'est une erreur : la citadelle de Nicéphore n'était autre que le palais du Boucoléon, qu'il augmenta et convertit en château fort. Du Cange l'avait déjà dit et plusieurs auteurs byzantins nous en donnent la preuve. Nous allons rapporter quelques-uns des faits qui la fournissent.
Les châteaux forts que l'on construisait au moyen âge étaient solides : on ne peut donc admettre que la citadelle élevée par Nicéphore Phocas ait péri de vétusté, ou ait été abandonnée après cent années. Eh bien, lorsque Alexis Comnène, général de l'armée byzantine, eut pénétré dans Constantinople à la tête de ses troupes (1081), afin de détrôner Nicéphore Botaniate et de s'emparer du trône, il ne dut avoir naturellement rien de plus pressé que d'occuper les forteresses qui pouvaient lui assurer la possession de la ville et du trône. Or, sa fille, Anne Comnène, nous apprend que c'est au palais du Boucoléon qu'il se porta tout d'abord et qu'il alla s'installer : « Alexis, mon père, » qui venait de prendre possession de l'empire, étant entré dans la demeure impériale, » laissa sa femme, âgée seulement de quinze ans, avec la mère de celle-ci, ses sœurs » et son aïeul paternel, dans le palais du bas, h xto xàxco xaxaXeXofrcei itaXaxi'w, ainsi nommé » à cause de sa situation , et monta avec sa mère , ses frères et ceux qui lui étaient attachés m par des liens de parenté, dans le palais haut qu'on appelle Boucoléon, ziç to ôicepx£ip.£Vov » iraXàxtov àvEtcriv, o xal BouxoÀaov £7rovo[j.a(£xca 2. » La citadelle qui existait dans l'enceinte de la demeure impériale était donc le palais du Boucoléon, bâti au bord de la mer, près du port.
Le récit d'Anne Comnène nous apprend encore que cette forteresse se composait de deux parties, le palais bas, qui était sans doute l'ancien palais de Théodose, et le palais haut, c'est-à-dire le donjon qui s'élevait au-dessus des murailles. On trouve là le motif qui avait conduit l'Anonyme à comprendre sous la dénomination plurielle de xà TiaXàxia l'ensemble des constructions qui prenaient le nom de Boucoléon, et ce qui lui faisait dire qu'elles s'élevaient au-dessus des murs d'enceinte, xà àvcoO£v xoû idyou^.
Nous venons de raisonner par induction ; mais un passage de Nicétas ne laisse aucun doute, parce qu'il vient démontrer que le palais haut, autrement dit le donjon du Boucoléon, était bien celui qui avait été construit par Nicéphore Phocas, et dans lequel ce prince avait établi sa résidence. Il s'agit dans ce passage d'une coupe de porphyre qui provenait du palais du Boucoléon. «Le Logothète, dit cet auteur, se fit fort, vis-à-vis de l'empereur » Manuel ( 1 143 f 1180), de vider une coupe de porphyre pleine d'eau, qui se trouvait » primitivement couchée à terre dans l'atrium à ciel ouvert du coiton de l'empereur
1 Constant. Christiana, lib. II, cap. iv, § 6.
2 De rébus ab Alexio imp. gest.; Paris., p. 72; Bon., p. 137.
)) Nicéphore Phocas, en liaut du Boucoléon'. » Ainsi ce palais haut du Boucoléon est bien celui que Nicéphore Phocas avait construit, et dont il fit son habitation personnelle.
Le récit que nous ont laissé les auteurs byzantins de la fin tragique de cet empereur nous fournit encore une preuve plus positive. Nicéphore, soit par dégoût, soit par un effet de son indifférence naturelle, avait délaissé l'impératrice Théophano. Cette femme ardente forma une intrigue secrète avec Jean Zimiscès, l'un des plus vaillants et des plus habiles généraux de l'empire. Celui-ci, qui avait contribué plus que tout autre à l'élévation de Nicéphore, avait été payé de la plus noire ingratitude. Privé du commandement des troupes, il s'était vu exiler dans ses terres en Asie. Théophano n'eut donc pas de peine à le décider à tuer l'empereur et à s'emparer de la couronne.
D'après Léon Diacre, Jean Zimiscès envoya à l'impératrice de hardis soldats sur lesquels il pouvait compter; celle-ci les fit entrer dans le palais les uns après les autres, et les cacha dans une chambre obscure voisine de la sienne. Le soir du 10 décembre 909, un clerc du palais remit à Nicéphore un écrit qui portait que l'empereur devait être assassiné dans la nuit même, et que s'il faisait fouiller le gynécée, on y trouverait les gens armés chargés de le frapper. Nicéphore donna l'ordre à Michel, chef des eunuques, de faire une recherche exacte; mais celui-ci, soit par trahison, soit par négligence, visita tout, excepté la chambre où les meurtriers étaient cachés. « Cependant les agents de Jean » Zimiscès, que l'impératrice avait reçus chez elle, étant sortis avec leurs armes de la » chambre où ils étaient, attendaient l'arrivée de celui-ci, en se tenant en observation )) sur les terrasses à ciel ouvert des parties les plus élevées du palais, -rcspl xà uroxiOpa tûv » (3a<7t)v£uov unspioiov. Déjà l'horloge marquait la cinquième heure de la nuit, un vent » glacé du nord agitait violemment l'air, et une neige abondante tombait, lorsque Jean » Zimiscès arriva avec les conjurés. Longeant le rivage dans une petite barque, il prit » terre dans l'endroit où le lion de pierre terrasse le taureau ; on a coutume d'appeler ce » lieu Boucoléon. En sifflant, il se fit reconnaître de ses complices qui regardaient du » haut des plates-formes. Ceux-ci descendirent d'en haut un panier avec des cordes et » amenèrent à eux, un à un, tous les conjurés, et Zimiscès le dernier2. » Cédrénus dit que ce fut l'impératrice elle-même, aidée de ses femmes, qui descendit le panier dans lequel Zimiscès et ses complices furent élevés jusqu'au sommet des murailles 3. Quoiqu'il en soit, il est constant, par les récits de Léon Diacre et de Cédrénus, que la forteresse qu'habitait Nicéphore s'élevait au bord de la mer et près du port , et que cette forteresse n'était autre que le palais du Boucoléon; on reconnaît facilement les plates-formes du donjon dans ces terrasses à ciel ouvert qui couvraient les parties les plus élevées du palais.
1 Nicetas, De Manuele Com., lib. III; Paris., p. 75; Ron., p. 149. Un autre manuscrit porte : «Dans lequel habitait l'empereur Nicéphore Phocas » .
2 Leonis Diaconi Historiée, lib. V, § 6 et 7; Ron., p. 85 et seq. } Competid. histor.; Paris., p. 662; Ron., p. 375.